L’âge d’or : Jacques (2ème partie) et Théodore (1ère partie)

Jacques a dû s’effondrer lorsqu’il a appris la mort de son fils unique de 18 ans, survenue à Rome dans les derniers mois de l’année 1552 ou les premiers de 1553.

A ce moment précis de l’histoire de France, la famille des Ligneris se trouve sur le point de disparaître. Le frère aîné de Jacques est décédé en laissant un fils unique : on ne le sait pas encore en 1552 mais il mourra dix ans plus tard sans héritier. Les autres frères de Jacques sont pour l’un prêtre, pour l’autre père d’une fille. Quant à son unique oncle Jean, celui qui avait épousé Louise de Balu, il avait eu deux filles. Jacques a également une fille, Jeanne, née vers 1542. Son grand-père Pierre n’avait pas de frère. Il n’y aura donc plus personne pour porter le nom.

Par un curieux effet du destin, au moment où meurt Claude, sa mère est enceinte. Dix-huit ans après son premier enfant. C’est ce fils à naître qui évitera à la famille de disparaître. Une sorte d’enfant du miracle, mais pour autant un miracle qui n’aura pas la vie facile.

Théodore, second fils de Jacques des Ligneris, est baptisé le 18 avril 1553 à Chauvigny, près de Chartres, quelques mois à peine après le décès de son frère.

Jacques est définitivement rentré d’Italie, c’en est fini du Concile de Trente. Il reste auprès de sa femme, de sa fille et de son fils.

« A son retour, Sa Majesté lui témoigna combien les services qu’il lui avait rendus lui étaient agréables, tant en cette occasion qu’en plusieurs autres où elle l’avait employé. » Le roi ayant par son édit du mois de mai 1554 créé quatre nouveaux présidents du parlement, il l’honora de la première de ces quatre charges par lettres patentes données à Compiègne le 18 du même mois. Jacques prêta serment le 29 mai. (1)

Il exerça cette fonction de Président du Parlement de Paris pendant deux ans. Le 27 juin 1556, la Cour (sous-entendu le Parlement) le désigna, « suivant le mandatement du roi », pour aller au-devant du cardinal Carasse, légat du Pape en France, et l’accompagner dans Paris, à son entrée qu’il faisait le lendemain. Peu de temps après, le 11 août, Jacques décédait. Il fut enterré dans l’église de Sainte-Catherine du Val-des-Ecoliers, non loin de son hôtel particulier. « Toute la Cour assista à ses obsèques. » (2)

Théodore n’a que trois ans lorsque son père décède, cinq à la mort de sa mère qui suit de près son mari dans la tombe en 1558. Sa sœur Jeanne avait alors respectivement 14 puis 16 ans lorsqu’elle perdit ses père et mère.

Théodore et Jeanne vont donc être placés sous la protection de tuteurs. Pour Théodore, ce sera son cousin René, alors âgé de 31 ans. C’est un étrange retournement de l’histoire, puisque le père de Théodore fut le tuteur de René lorsque lui-même devint orphelin à seulement 18 mois (3). C’est aussi un bel exemple des solidarités familiales, qui malheureusement ne manquaient pas d’occasion de s’exercer. Sans doute grâce à la position de son père, mais aussi grâce à René dans la continuité des liens qui unissent la famille des Ligneris avec la Cour de Navarre, Théodore est envoyé à Pau pour y être élevé en qualité « d’enfant d’honneur » d’Henri de Bourbon, fils de la Reine de Navarre. Les deux enfants ont le même âge. Jusqu’à l’âge de neuf ans, Théodore joue aux billes avec le futur roi Henri IV.

Pendant ce temps à Paris, le 6 août 1559, l’hôtel particulier reçut la visite de François II, jeune et éphémère roi, et celle des princes de sa suite qui « vinrent prendre à la maison des Ligneris leurs manteaux, leurs chaperons de deuil pour aller jeter de l’eau bénite au feu roi Henri II, décédé tout près de là au palais des Tournelles à la suite du fatal tournoi de la rue Saint Antoine » (où il avait reçu un éclat de lance qui lui avait traversé l’œil, malgré le heaume) (4). L’hôtel particulier était alors mis en location (5) : Jacques était décédé trois ans plus tôt, sa femme l’année passée, son fils aîné six ans auparavant, et son second fils âgé de seulement six ans se trouve dans le royaume de Navarre. Sans doute sa fille Jeanne, alors âgée de 17 ans environ, vit-elle auprès d’un tuteur ou d’une tutrice. Deux ans plus tard, elle est devenue assez grande pour être poussée dans les bras d’un mari. Elle épouse le 9 janvier 1561 Claude du Puy, baron de Bellefaye et seigneur du Coudray, chevalier de l’ordre du roi.

Au début de l’année 1562 Théodore est amené au château d’Azay-sur-Indre, appartenant à son cousin René des Ligneris, beaucoup plus âgé puisqu’ils ont une génération d’écart. On se rappelle qu’il avait aussi été élevé à la Cour de Navarre. Devenu Huguenot, René s’est fortement engagé en faveur de la cause Protestante. Il a ainsi participé à « l’entreprise d’Amboise », 

La conjuration d’Amboise avait été fomentée en 1560 par les princes de Bourbon, protestants. Elle visait à capturer et emprisonner les frères Guise pour soustraire le jeune roi François II à leur influence jugée trop néfaste et à leur politique catholique intransigeante. Mais des indiscrétions avaient permis aux Guise d’organiser leur défense en se retranchant au château d’Amboise. La répression, terrible, marqua le début des huit guerres de religion entre protestants et catholiques qui marquèrent la seconde moitié du 16ème siècle. René dut se retirer en Allemagne, où il servit comme officier dans les armées des princes protestants. En 1561 Le château d’Azay fut assiégé mais ne put être pris.

Ne trouvant pas son oncle à Azay, Théodore est envoyé immédiatement vers le Poitou chez les seigneurs de Baudiment auxquels il est apparenté. On peut d’ailleurs s’étonner, positivement, de la persistance des liens entre les clans familiaux, car il faut remonter à son arrière-grand-père Pierre dont l’épouse était fille d’Isabeau de Baudiment, précisément un siècle auparavant.

Mais Théodore est arrêté à Loches. Bien qu’il n’ait que 9 ans, sur requête du procureur du roi, il est interrogé sur l’entreprise d’Amboise. On peut imaginer que les conditions sont sévères et qu’il est brutalisé. (4)

La situation en France s’avère en effet à ce moment-là particulièrement troublée, tout le monde est très nerveux. Des protestants ont été massacrés le 1er mars. Louis de Condé, chef des protestants, appelle à la vengeance. Il a pris Tours le 30 mars, puis Sens, Rouen, Blois et Angers durant le printemps. Tout autour de Loches où est retenu Théodore, dans les villes de Tours, Orléans et Angers des affrontements sanglants ont lieu entre catholiques et protestants.

C’est dans ce contexte que son cousin René des Ligneris se trouvera à la bataille de Dreux le 19 décembre 1562, où il commandera la cavalerie légère du prince de Condé. Son camp prendra d’abord l’avantage, avant d’être finalement défait. Mortellement blessé, René décédera sur le champ de bataille. Il ne laissera pas d’enfant de sa jeune épouse.

Cette victoire du parti catholique marqua l’arrêt des forces protestantes convergeant vers Paris. Mais ce n’était que le début des guerres de religion en France, que Théodore va devoir traverser.

Pour l’heure, il va falloir qu’il sorte de sa geôle de Loches…

 

(1) Source

(2) Source

(3) Sources : Jacques des Ligneris est cité comme tuteur de René à plusieurs reprises, notamment dans un bail qu’il conclut en son nom le 28 mai 1540 : Archives Nationales, cote MC/ET/XIX/155. Egalement le 30 mai 1541 : « Jacques des Ligneris, conseiller au Parlement, tuteur de René des Ligneris, fils de feu Michel des Ligneris, seigneur de Morancez, gentilhomme de la maison du roi », Archives Nationales MC/ET/XIX/158. Ou encore en 1546 : « Procuration, comme tuteur de René des Ligneris, neveu de Jacques des Ligneris, seigneur de Blanville, Crosnes, pour porter foi et hommage de fiefs au lieutenant général du roi à Châteaudun », Archives Nationales cote MC/ET/XIX/168.

(4) Source

(5) Ainsi par exemple, en 1565 est cité « Georges de Clermont […] présent à Paris, logé en la maison de feu Monsieur le président de Ligneris (sic) en la Couture Sainte Catherine ». Source : Archives Nationales cote MC/ET/XIX/234.

 

La Bataille de Dreux 19 décembre 1562, tableau de 1846

La Bataille de Dreux du 19 décembre 1562, tableau de 1846 par Auguste Debay (collection du musée d’art et d’histoire de Dreux)

 

Schéma de descendance de Pierre et René des Ligneris
Schéma de descendance de Pierre et René des Ligneris