« Louis XIV m’a tuer »

Avant de découvrir la suite des aventures de Louis-François, qui dévoilons-le tout de suite cherche à obtenir un titre de marquis, interrogeons-nous sur le sens des titres de noblesse, et sur l’aristocratie en général. Quelles fonctions et quels pouvoirs réels ont représenté ces titres au cours de l’histoire ? Les mots de «baron», «comte» ou «marquis» tels que nous les comprenons aujourd’hui ont-ils toujours eu le même sens? Pour le savoir, il nous faut explorer les structures du pouvoir et leur organisation, à partir des prémisses du Haut Moyen Age.

L’empire romain formait un état fortement centralisé, qui ne connaissait pas les seigneurs locaux. Les représentants du pouvoir central étaient nommés ; tandis que l’élite politique était constituée des familles patriciennes, membres du Sénat. Lorsque les peuples germains de l’Est ont commencé à migrer vers l’Europe occidentale, dans les années 300, ils se sont établis aux frontières de l’empire, voire sur ses marges intérieures. Tolérés moyennant un tribut à payer, ils s’imprègnent peu à peu des droits et des coutumes de Rome, et fournissent des contingents à l’armée impériale – certains «barbares» devenant même des généraux romains.

Mais dans les années 400 la poussée des Huns à l’Est, conjuguée à l’affaiblissement du pouvoir central, entraîne l’effondrement politique de l’empire romain d’occident. À la fin du siècle, les Wisigoths occupent le centre et le sud-ouest de la France actuelle, les Ostrogoths la Provence, les Burgondes la Bourgogne et le Lyonnais, tandis que les Bretons ne sortent pas de leur Bretagne.

Les Francs s’étaient initialement établis dans l’embouchure de l’Escaut, sur un territoire partagé aujourd’hui entre la Belgique, la Hollande et les Flandres françaises. Conduits par leur chef Clovis, ils se lancent dans une vaste conquête au terme de laquelle ils expulsent les Wisigoths vers la péninsule ibérique, les Ostrogoths vers l’Italie, prennent possession de ce qui restait de l’empire romain en Gaule, et installent la dynastie mérovingienne sur un grand royaume. Les successeurs de Clovis prendront le pas sur les Burgondes et repousseront les frontières jusqu’à englober les territoires actuels de la France, de la Suisse, de la Belgique et de l’Allemagne du Sud.

Très hiérarchisée, la société mérovingienne est dotée d’un corpus de lois élaboré, mélangeant savamment les coutumes franques et le droit romain. Elle est presque totalement rurale ; le servage reste très répandu. L’aristocratie mérovingienne procède à la fois de l’ancienne noblesse sénatoriale gallo-romaine et d’une élite franque d’origine militaire. La position de la première vient de sa richesse foncière et de ses postes dans les fonctions publiques militaires et civiles, puis de plus en plus, religieuses en occupant des sièges épiscopaux. Ces familles gallo-romaines, par exemple les Salvii et les Syagrii dans le sud-ouest, maintiennent ainsi leur rang pendant plusieurs siècles au sein du royaume mérovingien. Les chefs militaires francs proches du roi reçoivent quant à eux des propriétés foncières en récompense de leurs services ainsi que le butin des campagnes de conquêtes. Les deux élites se mélangeront progressivement.

Bréviaire d'Alaric (Wisigoth) de 506, copie du IXe siècle, où l'on voit le roi, un évêque, un duc et un comte

Bréviaire d’Alaric (Wisigoth) de 506, copie du IXe siècle, où l’on voit le roi, un évêque, un duc et un comte

Le pouvoir central appartient au seul clan royal (qui bien sûr se déchire continuellement). Pour faire respecter son autorité loin de son palais, le roi délègue certaines de ses prérogatives (comitatus) à un comte (comites) qu’il nomme au sein des groupes aristocratiques locaux. La charge comtale consiste à exercer la justice, rassembler l’armée, et percevoir les revenus fiscaux. C’est l’habileté du roi à exploiter la compétition entre les grandes familles, en arbitrant la redistribution des biens et des charges, qui lui permet de se maintenir à la tête de son royaume. Dans certaines régions, notamment les zones frontières, le souverain pouvait créer des commandements provisoires comportant essentiellement des prérogatives militaires, les duchés (ducatus).

Deux cents ans plus tard (au milieu des années 700), le pouvoir réel est en fait assumé par le «premier ministre» héréditaire, de son vrai titre maire du palais, Pépin de petite taille alias Le Bref. Son père, Charles Martel, avait déjà tenté un putsch mais cela n’avait pas abouti. Cette fois, Pépin fait mieux que son père, il dépose le souverain de la dynastie mérovingienne et crée le consensus politique qui lui permet de se proclamer roi des Francs. Son propre fils fera encore mieux : Charlemagne deviendra empereur de l’Europe occidentale en l’an 800.

Le pouvoir carolingien centralisé repose sur un réseau de gouverneurs qui le représentent, toujours appelés comtes. Un comté est alors un très vaste territoire, de la taille d’une région française actuelle. Le comte est un fonctionnaire, dans le sens où il est nommé par le pouvoir central, révocable à tout moment, régulièrement audité par des émissaires du pouvoir central (les missi dominici), et son poste n’est pas héréditaire. Les titulaires sont néanmoins choisis par le pouvoir royal au sein d’un même clan familial élargi. Le comte détient un pouvoir considérable. Pour l’aider à gérer ce vaste territoire, il a un adjoint, le vicomte.

Les zones frontières de l’empire sont appelées des «marches». Elles sont en contact avec d’autres peuples parfois turbulents, ce qui nécessite d’attribuer des pouvoirs extraordinaires à celui qui les gouverne, notamment pour agir sans délai de manière autonome afin de mener la guerre si c’est nécessaire. C’est pourquoi le gouverneur des marches est un marquis (marchio), c’est-à-dire un comte aux pouvoirs étendus. Progressivement apparaissent des regroupements de comtés sans lien avec des frontières, dont le titulaire prend le titre de marchio, supérieur à celui de comte.

Les évêques sont les autres détenteurs du pouvoir local et régional. Les rares villes, qui ne sont guère plus que de gros bourgs, n’ont survécu à l’empire romain que parce qu’elles étaient le siège d’un évêché, ce qui leur a conféré un certain rayonnement et une activité de centre de pouvoir. Souvent issu des grandes familles qui tiennent les comtés et marquisats, l’évêque est à la fois un seigneur temporel (souverain de la ville et de son territoire, chef de son armée, il prélève l’impôt et rend la justice), et un maître spirituel qui décide même de l’organisation du culte et de son contenu (impensable aujourd’hui). Le pape étant surtout l’évêque de Rome, les évêques bénéficient d’une très large autonomie – l’Eglise n’est pas alors une organisation monolithique ultra-centralisée.

Enfin, les très nombreux monastères appartenant à différents ordres religieux en forte expansion deviennent progressivement des propriétaires fonciers d’une puissance économique considérable. De plus en plus en concurrence avec les évêques, « [les moines] s’engageront sur des voies nouvelles en matière de seigneurie, de contrôle de l’espace et d’encadrement idéologique. » (1). Seuls maîtres de l’écrit, brillants administrateurs, les clercs sont les juristes des princes.

Il n’y a pas de forteresse dans les campagnes, ni de village comme nous les voyons aujourd’hui. L’habitat est constitué de petits groupements de deux à trois foyers, dispersés les uns par rapport aux autres ; ces unités dépendent de vastes domaines de plusieurs milliers d’hectares issus des anciennes grandes propriétés romaines, les villa. Les domaines appartiennent au roi, aux grands laïques (l’aristocratie) ou à l’Eglise (monastères ou évêchés). Le statut juridique des paysans est soit celui d’hommes libres (mais les plus pauvres sont très dépendants de fait du maître du domaine), soit celui de dépendants serviles, attachés à la terre et à leur maître. « La frange supérieure des hommes libres forme la noblesse, qui ne correspond à aucun statut légalmais constitue la fraction dirigeante de la société. » (2) Le qualificatif « noble » s’applique à la personne seule, il ne présente pas de caractère héréditaire ; aussi au sein d’un même clan les conditions de chacun peuvent être très diverses.

Par le jeu des mariages, les familles princières possèdent des territoires immenses disséminés dans tout l’empire ; elles partagent les mêmes codes culturels et forment une élite homogène qui a véritablement une vision politique à l’échelle de l’Europe occidentale. L’organisation du pouvoir mise en place par Charlemagne et poursuivie par son fils assure la paix intérieure, mais les petits-fils fracturent l’empire en plusieurs royaumes. Au cours du siècle qui suit, le modèle centralisateur carolingien se fait peu à peu grignoter. Les comtés et marquisats deviennent progressivement héréditaires. Ils restent aux mains de familles puissantes qui en font des territoires quasi-autonomes sur lesquelles elles ont presque tout pouvoir, avec les moyens financiers de l’exercer.

Au milieu des années 900, la dynastie carolingienne finit par s’épuiser elle aussi, notamment discréditée par son incapacité à contenir les invasions des Vikings au nord et à l’ouest, des Hongrois à l’Est et des pirates sarrasins au sud. Les princes du royaume de Francie, c’est à dire les évêques et les chefs de lignage des quelques familles qui détiennent le pouvoir sur les grandes régions, se réunissent en 987 pour élire parmi eux un roi qui unifie leur action. Ce sera Hugues à la cape (« Capet ») (3). Ce roi ne dispose que d’un pouvoir relatif, symbolique, chaque prince restant maître chez lui.

En réalité, dès le IXe siècle et jusqu’au XIIe, le pouvoir est redistribué progressivement, de manière disparate dans le temps et selon les zones géographiques. Les familles de l’aristocratie locale participent depuis longtemps à l’exercice du pouvoir aux côtés des comtes, comme officiers militaires et membres des plaids, les assemblées de justice. Le contrôle du comte sur son territoire repose entièrement sur les relations qu’il entretient avec ses fidèles, auxquels il cède une partie de ses prérogatives.

Pour assurer la sécurité, mais aussi marquer physiquement le lieu du pouvoir, les forteresses sortent de terre partout autour de l’an 1000, d’abord sous forme de simple tours en bois entourées d’une palissade. Le nombre de châteaux explose entre 1060 et 1110, ce qui conduit à une densification sans précédent de leur maillage dans les campagnes de l’Occident. Certains s’élèvent à l’écart des lieux de pouvoir, sur des fronts de colonisation (forêts, friches), ou sur des gués et des carrefours afin de contrôler ou taxer les flux commerciaux. Des forteresses « adultérines » apparaissent également, c’est-à-dire sans autorisation préalable, sur des terres privées ou dans les zones de colonisation paysanne. C’est une période d’intense croissance agricole, qui voit la fondation de nombreux villages, généralement autour des châteaux, abbayes et monastères, ainsi que la construction des églises paroissiales.

Les familles de l’aristocratie quittent les cités comtales, centres du pouvoir régional (ou infra-régional), pour assurer la garde des places fortes que leur confie leur maître, puis acquièrent une autonomie relative en disposant de délégations de justice, et le monopole d’exploitation de certaines installations dites banales (le moulin, le four, …) qui donnent lieu à une taxe pour leur utilisation par les paysans. Le modèle de la seigneurie banale se diffuse, et avec lui se renforce de manière coercitive le prélèvement seigneurial sur le travail des paysans. Plus généralement, « la possession de la terre ne constitue pas seulement une domination économique, mais implique une forme de discipline sociale et de protection juridique et religieuse. » (4) 

Pour ne pas se faire balayer par ses voisins, chacun cherche des alliances, voire un réseau d’alliances. La féodalité est née. Elle organise une hiérarchie de devoirs et d’entraide réciproques qui stabilise l’édifice social et régule la violence. La diffusion du modèle du fief (qui est un bien tenu d’un seigneur en échange d’un service) tient à l’action volontaire des princes, d’évêques et de quelques grands seigneurs laïques ou monastiques. L’idéologie guerrière est depuis longtemps partagée par toute l’aristocratie, dont elle est le fondement, mais la diffusion des relations féodo-vassaliques, comme la structuration des parentés châtelaines en lignages patrilinéaires, constituent des formes nouvelles d’exercice du pouvoir, qui ne sont généralisées et stabilisées qu’après 1100.

On ne parle plus alors de rôle ou de titre de marquis. Les princes, qui peuvent porter les titres de duc ou comte, selon l’histoire de la région, forment la haute noblesse, avec, à partir du XIIe siècle les barons qui tiennent leur fief directement du roi. Les anciens comtes et vicomtes ayant patrimonialisé leurs charges constituent la moyenne noblesse. Enfin, les chevaliers devenus des seigneurs locaux (domini, ou sires) forment la petite noblesse, à laquelle ils s’agrègent par des rituels (comme l’adoubement) et le partage des valeurs dites courtoises. Ceux d’entre eux qui ne peuvent financer la cérémonie d’adoubement et le coûteux équipement militaire, mais qui sont reconnus par leurs pairs comme étant d’état noble, portent la qualification d’écuyer.

Un chevalier des XIIIe-XIVe siècle (vue d'artiste)

Un chevalier des XIIIe-XIVe siècle (vue d’artiste)

Du XIe au XIVe siècle, la cavalerie constituée uniquement de nobles, est le fer de lance de l’armée française, son arme absolue, capable de briser les rangs de l’infanterie et de remporter la victoire. La noblesse même locale se confond alors avec l’aristocratie, car elle exerce le pouvoir : elle rend la justice, possède des capacités d’intervention militaire, et prélève l’impôts. Sa maîtrise foncière, dans une société rurale, lui donne les leviers de la domination économique.

Mais elle paie un lourd tribut au conflit franco-anglais et à la guerre civile du début du XVe siècle. Destructions, pillages, inflation des temps de guerre, désertion des champs et villages, friches, rançonnement des nobles entre eux, appauvrissement des ressources fiscales provoquent la dislocation des clans et leur effondrement.

De plus, si la cavalerie a été l’atout-maître des armées pendant trois cents ans, elle fonctionne dans un système d’ost féodal, c’est-à-dire de service militaire obligatoire envers son suzerain deux mois par an, qui s’accommode mal des guerres longues. Elle sera supplantée par les armées de métier, plus disponibles et plus disciplinées.

Ainsi à la fin de la guerre de Cent Ans, en 1453, dans un pays exsangue et ruiné,  » la noblesse médiévale drastiquement diminuée en nombre, si elle ne disparaît pas totalement, est du moins singulièrement amputée, laissant l’édifice social vacillant. » (5) On estime que 80 à 90 % de la noblesse médiévale est tombée dans le gouffre de la guerre de Cent Ans (6).

Parallèlement, deux phénomènes ont transformé le contenu social de la noblesse : la multiplication des armes à feu, qui rend inutile le courage personnel puisque le premier venu peut terrasser le plus aguerri des chevaliers ; et la transformation des rentiers du sol en propriétaires. (7)

Les places sont à prendre : « le renouvellement total de la noblesse française aux XVe et XVIe siècle, d’abord très rapide, se ralentit progressivement au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. » (8) C’est pourquoi les familles d’aujourd’hui qui remontent réellement au-delà de 1400 ne sont qu’une poignée (moins de 300), et pour les autres il ne faut pas se laisser berner par les mythologies inscrites dans les armoriaux du XVIIIe siècle – où l’on trouve parfois de vaines tentatives de se distinguer dans la course aux honneurs du crépuscule de l’Ancien Régime. Il faut leur préférer une critique historique constructive.

Le royaume est unifié au XVIe siècle, conduisant ainsi à la quasi-disparition des duchés et comtés indépendants. Les barons perdent leur spécificité de premiers vassaux pour devenir de simples seigneurs dans un système qui se complexifie. Le roi retire progressivement aux seigneurs leur droit régalien de justice en les confiant aux baillis (qui sont des seigneurs possédant une charge de justice, mais nommés par le roi). Les titres deviennent des faveurs accordées par le roi, sans réalité historique ou géographique. « A la Renaissance, la noblesse est un groupe (et un statut) à la fois ouvert, accessible et très attractif ». (9) Mais le contrôle monarchique sur le groupe reste encore très limité.

« Au XVIe et jusqu’au milieu du XVIIe siècle, l’entrée dans la noblesse est davantage le fait de la notoriété et de l’acceptation générale : être reconnu par ses pairs comme noble, et être accepté comme tel par la renommée populaire comme par les instances financières de contrôle. » La richesse devient le critère prédominant. « Cela ressemble à une fuite fiscale, semblable à nos paradis fiscaux, […] devant la croissance d’une fiscalité royale omniprésente. » (10) Car les nobles sont exemptés d’impôts, c’est leur privilège. Le pouvoir central en profite néanmoins : de 1550 à 1650, la moitié des ressources extraordinaires de l’Etat provient de la vente des offices anoblissants. Par contrecoup, un transfert de charges fiscales alourdies s’opère vers le troisième ordre (bourgeois, artisans, paysans), et fait émerger un sentiment de trop-plein caractérisé par une littérature anti-nobiliaire.

Les guerres de religion provoquent une contestation de la dynastie royale et de l’absolutisme monarchique, d’abord de la part des nobles protestants, puis de la part de ceux de la Ligue catholique. (11) Le grand problème pour la noblesse française du XVIIe siècle est la montée en puissance de la monarchie absolue, qui se fait en trois étapes : de 1594 à 1610 par Henri IV, de 1624 à 1642 par Louis XIII avec Richelieu, puis de 1652 à 1715 par Mazarin et surtout par Louis XIV. Du vivant de Henri IV et Richelieu, les complots n’ont pas manqué, avec des tentatives d’assassinat, qui aboutissent en 1610 ; tandis que le règne de Louis XIII est truffé de révoltes nobiliaires et de tentatives de renversement du Cardinal. Seul Louis XIV a pu imposer son pouvoir, non sans concessions. (12)

C’est pourquoi l’auteur Jean Meyer s’interroge : « Peut-on prétendre que toute noblesse est en soi anarchie, perpétuellement insatisfaite et revendicatrice ? Il est vrai que si l’on examine dans la longue durée, l’attitude politique de plus d’une famille, on constate qu’elles ont toujours été dans une opposition politique plus ou moins marquée. » (13) A mon avis, cet enseignement de l’Histoire ferait bien d’être aujourd’hui assimilé et compris par certains de nos contemporains qui confondent les noms à particule et le royalisme. C’est une grossière erreur de croire que noblesse et pouvoir royal aient formé un système cohérent ou indissociable. Ils constituent au contraire deux réalités sociales parallèles, qui n’ont fait que s’affronter.

Louis XIV est le roi qui a véritablement enterré la noblesse, en constituant la Cour de Versailles. « Il s’agit d’avoir sous l’œil du maître tous ceux qui pourraient bouger, qui reclus au fond d’une province lointaine échappent à la surveillance directe. […] Il faut disposer des Grands, les amuser, les entretenir, en un mot les annihiler dans la « servitude » des dons, des amusements. Les fauves en liberté sont trop dangereux. » (14) Voilà comment les seigneurs de superbes domaines, qui pourraient habiter dans leurs magnifiques châteaux, se retrouvent dans d’exigus appartements d’une aile de Versailles, à se ruiner pour des habits somptueux exigés par une étiquette conçue pour les asservir.

Le marquis de Marigny et sa jeune épouse, en 1769. Peinture de Louis-Michel van Loo.

Le marquis de Marigny et sa jeune épouse, en 1769. Peinture de Louis-Michel van Loo.

Le titre de marquis avait resurgi des limbes au milieu du XVIe siècle, quelques baronnies ayant alors été érigées au rang honorifique de marquisat. Compte tenu de ce prestige nouveau, Louis XIII et Louis XIV transforment les terres de leurs principaux ministres en marquisats. Les rois l’accordent aussi au féminin, pour parer leurs maîtresses du titre de marquise ! Puis au XVIIIe siècle se développe l’usage d’un titre de marquis de courtoisie, souvent porté impunément.

En ce XVIIIe siècle, la noblesse n’a plus de fondement militaire basé sur le courage individuel, ni de rôle d’encadrement social ou de protection juridique et religieuse, et encore moins de domination économique ; elle n’a plus non plus de rôle politique face à l’absolutisme royal. A travers les offices qu’elle occupe, c’est-à-dire des postes dans l’administration, elle n’est plus qu’un rouage fiscalement privilégié d’un Etat qui s’est affirmé.

Comment dès lors comprendre la volonté de Louis-François des Ligneris d’obtenir un titre de marquis ? Probablement une forte ambition sociale ; peut-être une volonté de s’adapter à l’époque et d’être reconnu au milieu de l’inflation des honneurs factices ; voire tout simplement pour continuer à exister dans une élite condamnée à la mondanité des salons à la mode. Mais avec du recul, ce sera une dépense de moyens bien vaine, qui se concrétisera en 1776, juste avant que tout le système à bout de souffle ne s’effondre. Un combat d’arrière-garde en réalité, puisque Louis XIV avait déjà annihilé la noblesse en la vidant de son contenu idéologique et politique. Jean d’Ormesson ne dit pas autre chose dans son roman Au plaisir de Dieu (15) : « Avec ses courtisans en servage à Versailles et ses hauts boutiquiers aux commandes de l’Etat, avec sa dictature personnelle et l’abaissement des grands, Louis XIV, en un sens, annonçait déjà la Révolution ».

 

  1. « 888-1180 : Féodalités », de Florian Mareil, chez Belin, 2010, p645.
  2. « La France avant la France 481-888 », de Geneviève Bührer-Thierry et Charles Mériaux, chez Belin, p517.
  3. Fondateur de la dynastie capétienne, Hugues appartenait au clan des Robertiens (issus du comte Robert le Fort, mort en 866). Héritier d’une dizaine de comtés et de plusieurs abbayes, Hugues devrait semble-t-il son surnom à son statut de propriétaire et dirigeant de l’abbaye de Saint-Martin-de-Tours, l’une des plus grandes et plus fameuses de son temps, où les pèlerins venaient se recueillir sur le célèbre manteau (capa) de Saint Martin, précieuse relique conservée par l’abbaye et qui a fait sa richesse. Mais ce surnom n’est attesté dans les sources écrites qu’à partir du XIIe siècle.
  4. « 888-1180 : Féodalités », de Florian Mareil, chez Belin, 2010, p647.
  5. « La noblesse française à l’époque moderne (XVIe- XVIIIe siècles) », Jean MEYER, 1991, Collection Que sais-je ?, Presses Universitaires de France, pp 5-6.
  6. Idem, p 18.
  7. Économiquement, après les dévastations de la guerre de Cent Ans, l’inflation diminue les rentes fixes. L’ancienne noblesse médiévale mais surtout la nouvelle s’adaptent : « les seigneurs regroupent les anciennes tenures dispersées et désertées par leurs occupants, en métairies. Celles-ci sont formées de parcelles très regroupées donc plus faciles à travailler. Elles ne sont plus des tenures seigneuriales (donnant lieu à une rente) mais ont été rattachées au domaine propre du seigneur. Celui-ci en garde les prés et les terres les plus proches du manoir, mais confie en location de six à neuf ans l’essentiel de ces terres en métairies nouvelles. Le rentier du sol s’est partiellement mué en propriétaire s’adaptant au cours des choses. Car les baux suivent la hausse des prix, par paliers successifs. » In « La noblesse française à l’époque moderne (XVIe- XVIIIe siècles) », Jean MEYER, 1991, Collection Que sais-je ?, Presses Universitaires de France, p 20.
  8. C’est une spécificité française. L’équivalant pour les Pays-Bas, le Saint Empire Germanique et l’Europe de l’Est sera la guerre de Trente Ans en 1618-1648.
  9. « 1453-1559 : les Renaissances », par Philippe Hamon, chez Belin, 2009, p155.
  10. « La noblesse française à l’époque moderne (XVIe- XVIIIe siècles) », Jean MEYER, 1991, Collection Que sais-je ?, Presses Universitaires de France, p27.
  11. Cette contestation est particulièrement vive dans les années 1560-1570. Cf. le traité Franco-Gallia de François Villiers de Saint Paul en 1572 ; le pamphlet des années 1570 « De la servitude volontaire ou Contre Un » ; ou encore La Boétie prônant la désobéissance civile en 1561. Un courant de pseudo-libéralisme parlementaire se développe au sein de la noblesse, qui se réfère au Sénat romain et au modèle vénitien contemporain.
  12. La noblesse française à l’époque moderne (XVIe- XVIIIe siècles) », Jean MEYER, 1991, Collection Que sais-je ?, Presses Universitaires de France, p37.
  13. Idem, p51. Il est vrai que le commentaire s’applique assez bien à la famille des Ligneris, notamment au travers de la longue vie de Théodore parsemée de rebellions contre l’autorité royale (cf. les articles correspondants du présent blog).
  14. Idem, p46.
  15. Au plaisir de Dieu, p 242, roman de Jean d’Ormesson paru chez Gallimard en 1974.

Louise + Jean

Jean des Ligneris, fils aîné de Pierre et frère de René dont nous avons déjà parlé, a vécu une belle histoire d’amour avec Louise de Balu.

Fille de Jean de Balu, Ecuyer (1), et de Catherine des Ormes, qui s’étaient mariés le 12 juin 1469, elle avait d’abord épousé le 22 janvier 1486 Étienne de Prunelé (elle devait avoir quinze ans), dont elle eut plusieurs enfants. Mais après quatorze ans de vie commune, Étienne décède vers l’an 1500.

Louise, jeune veuve à peine trentenaire, rencontre Jean des Ligneris. Ou peut-être se connaissaient-ils déjà. Ils tombent amoureux. Mais Jean était chevalier d’un ordre religieux et militaire, ce qui lui interdisait de se marier. Jean des Ligneris fut d’abord, dans sa jeunesse, Chevalier de l’Ordre du Saint Sépulcre de Jérusalem (2) jusqu’à ce que celui-ci soit supprimé en mars 1489 par le Pape Innocent VIII pour être regroupé avec l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, basé à Rhodes (qui sera plus tard appelé l’Ordre de Malte). Pour épouser Louise, Jean doit probablement révoquer ses vœux et quitter l’Ordre, ce qui représentait sans doute une forme de suicide social, donc un acte d’amour particulièrement fort.

Jean a reçu en héritage de ses parents les terres qu’ils possédaient en Anjou et en Touraine (3). Louise quant à elle hérita de la terre de Saint Germain-en-Beauce à la mort de son oncle en 1505, et c’est probablement là que vit le jeune couple.

Le 26 mai 1505, nous voyons Jean des Ligneris « rendre aveu » au seigneur de Meslay au nom de sa femme pour cette terre de Saint Germain (2). Remarquons ici que les femmes conservaient leurs biens après le mariage, puisque c’est seulement en qualité de représentant de son épouse que Jean vient renouveler les liens de vassalité des terres de Saint Germain à l’occasion de leur changement de propriétaire.

Jean est également cité en 1505 (3) dans un acte « de foi et hommage » à François de Montgommery, seigneur de Cormainville, pour les terres de la Porte. Le samedi 23 mai 1506, il fait constater le paiement de ses impôts au titre de ces terres (4).

Les enfants de Louise avec son premier mari étaient encore très jeunes. Jean assume donc leur éducation et la gestion des biens, mais ceux-ci reviendront ensuite aux enfants d’Etienne de Prunelé à leur majorité. Il est probable que le clan des Prunelé y faisait attention ; il n’était pas question que les biens de la famille passent dans le patrimoine de Jean des Ligneris et à ses enfants. C’est ainsi que le fils aîné, Gilles de Prunelé « transigea avec son beau-père pour raison de la succession de son père » le 7 août 1513. Il héritera plus tard de la terre de Saint-Germain-le-Désiré, au décès de sa mère.

Louise et Jean donnent naissance à deux filles : Jeanne des Ligneris qui épousera le 31 juillet 1525 son cousin Urbain de Prunelé (5), seigneur de Guillerval (6) ; et Jacqueline des Ligneris femme de Jacques de Gauville, seigneur d’Aunay. C’est ainsi que les terres de Touraine et d’Anjou sont sorties du giron de la famille des Ligneris.

Après avoir partagé plus de quinze années de vie commune avec Louise, Jean décède le 7 juin 1520. Louise est alors âgée de cinquante ans. Elle vivra jusqu’en 1537, au château de St Germain.

Avant de recueillir l’héritage de son oncle, Louise avait fait avec son premier mari Étienne de Prunelé son testament, aux termes duquel ils avaient élu leur sépulture dans l’église paroissiale d’Autruy, non loin du château de la Porte, qu’ils habitaient alors. A la mort de son premier mari, son fils Gilles de Prunelé devint seigneur de la Porte, et elle se retira à Saint Germain. Ce qui explique qu’elle sera inhumé finalement dans la chapelle du château de Saint Germain et non à Autruy. (Repères : carte des terres de La Porte et Autruy)

Mais Louise a tenu à se faire représenter entourée de ses deux maris, Étienne et Jean : sur la reproduction de la pierre tombale de la chapelle du château de Saint Germain-le-Désiré, l’on voit Louise de Balu placée entre ses deux maris revêtus de leurs armures, sur lesquelles sont reproduits leurs blasons. Elle a voulu rester fidèle à la mémoire des deux hommes de sa vie.

Outre leurs armoiries, répétées aux angles de cette pierre, on y voit des écussons mi-partie de leurs armes, mi-partie des siennes, ainsi que le texte suivant inscrit sur le pourtour de la pierre : « Ci-gît et repose noble dame Louise de Balu dame de Saint Germain laquelle épousa en premières noces noble homme Étienne Prunelé seigneur de la Porte et de Gaudreville et en secondes noces épousa messire Jehan des Ligneris seigneur de la Coer et fut chevalier de It Jérusalem lequel ci-gît et repose et trépassa le 7ème jour de juin mille cinq cent vingt : priez Dieu pour eux. »

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(1) De Balu portent « d’argent à un chevron de gueules brisé, accompagné de trois merlettes de sable ».

(2) Source : Dossiers Bleus 396, Département des Manuscrits Français 29 941, Cabinet des Titres, Bibliothèque Nationale de France, consulté sur Gallica le 9 octobre 2019, cote de la matrice R212517.

(3) Idem.

(2) Après la mort de son second mari, Louise de Balu rendra elle-même hommage pour une partie de ses domaines au seigneur de Bezou, pour le fief sans domaine du même nom, comme l’atteste l’aveu du 5 septembre 1525. Ce fief lui-même relevait « des deux tierces parties » du Puiset. A la même date, elle rend un autre aveu pour le lieu seigneurial de Saint-Germain, à Louis de Vendôme chambellan du roi, vidame de Chartres.

(3) Archives Départementales de Chartres, document E2830.

(4) Manuscrit de Laisné, tome 5, p237.

(5) De Prunelé portent « de gueules à six annelets d’or, 3, 2 et 1 ».

(6) Ironie de l’histoire, les Ligneris et les Prunelé auraient eu maille à partir lors d’un procès, en 1266, soit 259 ans plus tôt. D’après Moreri, Grand Dictionnaire Historique, article « Prunelé ». 

Pierre, le survivant

En 1453, la Guerre de Cent Ans s’achève enfin. La Beauce et la Normandie viennent d’être reconquises par Charles VII sur les Anglais. Neuf familles sur dix de la noblesse féodale ne s’en relèveront pas, du fait des pertes subies durant la guerre contre l’Angleterre, des épidémies de peste, ou encore en raison des razzias menées par les seigneurs français les uns contre les autres, le rançonnement étant devenu leur seul moyen de subsistance. C’est une hécatombe, presque toutes les familles nobles ont disparu ou sont désagrégées.

Un intense « renouvellement des cadres » se met en place, au cours duquel les personnalités qui ont émergé durant la reconquête sont récompensées. Comme nous le dit le dossier des Preuves, établi par les généalogistes royaux lors du recensement fiscal de 1666 (1), « Pierre Hoguerel, dit des Ligneris, Ecuyer, Capitaine de Châteauneuf-en-Thymerais, est le premier connu par les titres de la famille. Il vivait en 1460, et fut marié avec Jeanne de Tournes que l’on croit descendue des seigneurs de Tournes paroisse située en Touraine auprès de la Rivière de Loire. Il possédait des biens dans les provinces d’Anjou, de Touraine et de Beauce. On ignore la raison qui lui fit prendre le surnom des Ligneris qu’il a transmis à ses successeurs. »

On peut bien sûr s’interroger sur cette appellation de Hoguerel, qui est un prénom (l’équivalent de Hugues) mais pas un nom de famille. Sur le fait également que Pierre possède apparemment déjà de nombreuses terres, dispersées dans les contrées très variées que sont l’Anjou, la Touraine et la Beauce. Il ne venait donc pas de nulle part, mais assez probablement d’une famille de gentilhommes déjà installée.

Quoi qu’il en soit, Pierre est cité en 1478 comme chevalier et seigneur de Lachet, terre située dans la paroisse de Saulnières (aujourd’hui en Eure-et-Loir) (2). Sa femme Jeanne de Thornes, qu’il avait épousé en 1467 est également appelée Jeanne de Baudiment, fille de Jean de Thornes et d’Isabeau de Baudiment.

Les terres de Thornes, qui s’appelaient alors Thorus, si ce sont bien elles, seraient situées bien loin de Chartres, près de Château-Larcher (dans la Vienne), à 20 km au sud de Poitiers. C’est aujourd’hui un lieu-dit constituée d’une ferme, dans une jolie petite vallée de la rivière « La Douce ».

Le village de Saulnières se situe quant à lui en Eure-et-Loir dans la vallée de la Blaise, à mi-chemin entre Dreux et Châteauneuf-en-Thymerais. Le lieu-dit Lachet existe toujours ; ce n’est ni un village ni un château mais comme pour Thorus le fief était constitué d’une ferme à peine fortifiée et de quelques terres alentours. La ferme est toujours là de nos jours, nichée dans un repli du terrain, seule. Il n’y a aucune construction autour à perte de vue, elle est tranquille comme il y a 550 ans.

Le suzerain de Pierre des Ligneris était Jean II d’Alençon (1409-1476), époux de Marie d’Armagnac (1420-1473). Duc d’Alençon, comte du Perche, il était aussi directement et sans intermédiaire baron de Châteauneuf-en-Thymerais. C’est lui qui a installé Pierre comme capitaine de Châteauneuf vers le début des années 1460.

Son fils René d’Alençon lui succédera dans les mêmes titres en 1476, devenant le suzerain de Pierre.

Faut-il donc s’étonner que le fils aîné de Pierre des Ligneris, né vers 1468, soit prénommé Jean, comme son premier protecteur et suzerain, et le second, né vers 1470, René ?! Le lien est frappant, il s’agit clairement d’un signe de déférence.

Les deux fils seront suivis de deux filles, Marie et Jeanne. La première épousera Hugues de Ternes, Ecuyer, seigneur du Hamel, dont naîtra une fille, Jacqueline de Ternes (3). La  seconde se mariera avec Gilles d’Adonville, Ecuyer, seigneur d’Auvilliers (probablement le fief d’Auvilliers situé près de Meslay-le-Vidame, à 20 km au sud de Chartres), dont elle aura deux enfants (4).

En 1483, après 22 ans de règne, le roi Louis XI cède la place à Charles VIII.

René d’Alençon décède en 1492, alors que son fils Charles IV appelé à lui succéder n’a que trois ans.

Pierre des Ligneris quant à lui, meurt en 1494. Les quatre frères et sœurs partagent la succession de leur père par acte notarié le 22 juin 1499. Pierre aura réussi à poser les bases solides d’une famille fidèle aux ducs d’Alençon qui le lui rendront bien.

schema descendance Pierre des Ligneris

(1) Source : Dossiers Bleus, Département des Manuscrits Français, cote 29941 (Dossiers Bleus 396), Cabinet des Titres, Bibliothèque Nationale de France. Consulté sur Gallica le 09 octobre 2019, cote de la matrice R212517.

(2)

(3) La famille de Ternes portait comme armoiries : « D’hermines à une croix de gueules ».

(4) Source : manuscrits de Laisné [compléter en précisant]

 

 

La Beauce anglaise pendant la guerre de Cent ans

Comme évoqué précédemment, tous les éléments présentés ici qui se déroulent avant 1460 ne sont pas prouvés. Ils sont relatés dans des manuscrits du Cabinet des Titres de la Bibliothèque Nationale, datant de 1660 environ et 1712, qui ne s’appuyaient semble-t-il que sur la mémoire familiale pour les événements antérieurs à la Guerre de Cent Ans.

Ainsi, d’après cette tradition, en 1333 le chevalier Jehan des Ligneris rendait aveu à son suzerain le comte de Foix (qui était aussi comte d’Etampes) pour la terre de Mérainville (1). Cet acte fort de la vie féodale était apparemment consigné dans un document officiel de l’époque, source précieuse si nous le retrouvions.

On trouve une autre mention de la famille à cette époque : à Aigrefin, qui est un hameau de la commune de Saint Antoine du Rocher (située à côté de Tours), « vers 1340 la dîme revenait à Godefroy de Ligneris, prêtre ». (3)

C’est la reconquête de la Normandie sur les Anglais qui va emmener ces chevaliers vers les verrous stratégiques situés au nord de Chartres.

La peste frappe en 1348. Elle provoque un manque de main d’œuvre et la flambée des salaires. Les seigneurs et gros fermiers sont désabusés. Le monde des campagnes s’installe alors dans un marasme durable. Outre 1348-1349, la peste ressurgira en 1360-61, 1369 et 1375. La région subira des périodes de disette en 1348, 1361 et 1375.

On est alors en pleine guerre de Cent Ans. En octobre et novembre 1370, les Anglais de Knolles ravagent la Beauce. Venant de Paris, ils rejoignent Vendôme et Le Mans.

Toujours d’après les travaux du prieur Lainé au début du XVIIe siècle et les Manuscrits du Cabinet des Titres (2), un fils de Jehan des Ligneris, prénommé Godemart, chevalier et seigneur de Méreinville, aurait épousé Agnès Trousselle, dont il eut trois filles : Jeanne (Jehanne) des Ligneris qui épousa Jacques de Brizay (dans le Poitou près de Mirebeau) ; Marguerite des Ligneris, femme de Jean d’Argenton, chevalier ; et Françoise des Ligneris, femme de Jean de Gamaches, chevalier (près d’Eu – Le Tréport). Il y aurait également eu un fils, François, mais pas selon toutes les sources. Peut-être y a-t-il eu une confusion avec Françoise.

François des Ligneris, chevalier, aurait été vivant en 1389, servit le duc de Bretagne, et pris pour femme  Anne de Tournemine, fille de Raoül, de la Maison de la Guierche et de la Hunaudaye.

En 1411, les milices des bouchers de Paris affrontent l’armée des Armagnac dans la plaine de Beauce, pour le compte du duc de Bourgogne Jean Sans Peur.

Un renouvellement général des baillis et gouverneurs a lieu en 1418. Cette même année, une bataille contre les Anglais a lieu devant les portes de Verneuil-sur-Avre, qui marque la limite entre la Normandie et la Beauce. Les Français perdront cette bataille. Avec pour conséquence, dans les années 1420, la domination anglaise du pays chartrain.

Un capitaine du roi d’Angleterre, François de Surienne dit l’Aragonais, tient Verneuil-sur-Avre en 1449. Mais le roi de France Charles VII lance une grande offensive de reconquête de la Normandie. Le 20 juillet 1449 Brézé reprend Verneuil, grâce à un guetteur complice qui lui ouvrira les portes.

Pierre des Ligneris qui pourrait être un petit-fils de François ou de Françoise, vit au XVème siècle, sur la fin de la Guerre de Cent Ans. Attaché à la maison de Vendôme, il sert Charles VII, peut-être dans le cadre de la reconquête de la Normandie, ou de sa stabilisation.

Premier personnage de la famille des Ligneris véritablement documenté (4), Pierre des Ligneris vivait en 1460. Il a reçu en récompense de ses services la terre de Lachet (5) ainsi que le poste de capitaine et grand bailli de Châteauneuf-en-Thymerais, place-forte et bourg située à mi-chemin entre Verneuil-sur-Avre et Chartres.

La famille a maintenant définitivement quitté les terres d’Etampes, pour s’installer en Beauce. Une nouvelle ère s’ouvre.

(1)

(2)

(3)

(4) Dossiers Bleus 396, Département des Manuscrits Français 29941, Cabinet des Titres, Bibliothèque Nationale de France. Consulté sur Gallica le 09 octobre 2019 (cote de la matrice R212517).

(5) Carte de Cassini

Aux XIIème et XIIIème siècles, des origines mythiques

Comme l’énoncent clairement les généalogistes royaux du milieu du XVIIème siècle, puis au début du XVIIIème siècle (1), le premier membre de la famille des Ligneris que l’on connaisse par titres, et jusqu’auquel on puisse remonter la filiation, vivait en 1460.

Avant cela, seules nous renseignent « les mémoires domestiques, mais dénuées de titres » (2) pour ce qui concerne les XIème, XIIème et XIIIème siècles. Leur plus ancienne trace se trouve dans les manuscrits du prieur Guillaume Laisné, qui les rédigea vers 1610-1620 (3). Autant dire qu’il faut prendre ces éléments avec d’infinies précautions, et qu’ils ne sont à ce jour pas prouvés.

Le plus ancien représentant de la famille cité était un certain Étienne des Ligneris (« Estienne »), qui vivait en 1184. Chevalier, seigneur de Méreinville (4) à proximité d’Etampes, il aurait épousé Henriette Lestendars fille du baron de Besne (ou Beyne). Repère : carte d’Etampes et Mereville hier et aujourd’hui

Il aurait eu pour fils Guillaume des Ligneris, seigneur de Mérainville, chevalier et chambellan du roi, qui vivait en 1230, et aurait épousé Radegonde de Meslot (ou Mello). Elément intéressant, sa femme aurait été une sœur de Guy de Meslot, évêque d’Auxerre – les évêques étaient des personnages-clefs de l’organisation sociale de l’époque.

Encore plus intéressant, les manuscrits du Cabinet des Titres mentionnent que Guillaume des Ligneris aurait obtenu un arrêt du Parlement de Paris contre Guillaume de Prunelé seigneur de La Porte, son vassal. Cet arrêt « se trouve dans les registres du Parlement, coté Olim, rapporté par Basquet (?) en l’an 1233 ».

Fait plus troublant, la même affaire est également citée par Moreri dans son « Grand Dictionnaire Historique » de 1759, à l’article Prunelé, avec plus de détails, mais une date différente : « Ce fut lui [Guillaume III de Prunelé] qui fit élever une espèce de forteresse dans sa terre de la Porte, qu’il tenait du roi , à l’occasion de quoi il eut procès contre Guillaume de Ligneris, seigneur de Méréville , dit depuis Merinville en Beauce, suivant un arrêt du parlement de Paris, rendu dans l’octave de la Chandeleur de l’année 1266. »

Il faudrait retrouver l’acte en question, si cela est possible, ce serait une preuve définitive de l’existence de Guillaume. Mais encore faudrait-il établir qu’il appartenait à la famille des Ligneris dont on trouvera la chronique dans ces lignes. L’orthographe n’était pas fixe, et les textes écrits en latin.

Guillaume aurait eu pour enfants Olivier, Guérard, et une fille qui épousa un Reillac. Guérard serait devenu évêque d’Auxerre après son oncle, et aumônier du roi Philippe le Bel. Envoyé à Rome, il y décéda, et son corps fut rapatrié à Auxerre.

Olivier des Ligneris aurait été chevalier, conseiller du roi, et chargé par ce dernier du soin de la construction du collège de Navarre à Paris. Tout cela, j’insiste, n’est pas prouvé. Il vivait encore en 1290, et serait enterré au prieuré de Sénart. Sa femme aurait été Antoinette de Moy (ou Moüy).

Le manuscrit du Prieur de Mondonville nous apprend que le blason initial de la famille des Ligneris aurait été « au lion rampant de sable sur champ d’or », c’est-à-dire qu’il représentait un lion noir dressé sur un fond uni jaune. Il faut se rappeler ici que les armes les plus anciennes étaient aussi les plus simples, puisqu’elles devaient être peintes sur les boucliers pour servir de ralliement pendant les batailles.

Or le blason des Mouy était formé d’un « fretté d’or sur champ de gueules » (c’est-à-dire un entrecroisement de barres diagonales entrelacées jaunes sur un fond uni rouge). Serait-ce à partir de ce mariage que les armes de la famille des Ligneris se seraient transformées en mélangeant les deux motifs pour devenir « de gueules fretté d’or au franc-quartier d’or chargé d’un lion de sable ». Pourquoi cette fusion des armoiries ? La Maison de Mouy aurait-elle joui d’une renommée supérieure à celle des seigneurs de Méréville ? L’alliance d’Olivier a pu être un signe de réussite et d’ascension sociale, qu’il a trouvé bon de communiquer au travers de son nouveau logo.

Marie des Ligneris aurait vécu vers 1290 et 1326, peut-être une fille d’Olivier. Elle a épousé Richard de la Chambre, vicomte de Maurienne (5).

Un fils d’Olivier, Hoguerel alias Hugues des Ligneris, chevalier, vivait en l’an 1319. Il se maria avec « Louise d’Escrones « dame dudit lieu auprès de Villeneuve Saint Georges, et d’Etiolle ». Les armoiries de la famille de Louise sont « de gueules fretté d’argent », un entrecroisement de barres diagonales blanches entrelacées sur un fond uni rouge, très proches de celles de la famille de Mouy.

Mais la guerre de Cent Ans éclate, et va bouleverser l’histoire du groupe familial…

(1) Dossiers Bleus 396, Bibliothèque Nationale de France, Département des Manuscrits Français, Cabinet des Titres, cote 29.941, édité sur Gallica le 9 octobre 2019, cote de la matrice R212517.

(2) Idem.

(3) [référence à compléter]

(4) Mérinville, ou Mérainville, ou Méréville

(5) [référence à compléter]

Préambule

La société féodale des débuts de l‘ère capétienne s’appuie sur un enchevêtrement de liens de vassalité depuis le bas de la pyramide territoriale, le fief d’un chevalier, jusqu‘au sommet, le roi.

Dans cet émiettement territorial néanmoins organi par les liens invisibles de la parole donnée, les opportunités sont nombreuses, pour des hommes valeureux qui se distinguent à la guerre, de se voir attribuer une terre en récompense de leurs faits d‘armes et de leur loyauté.

Voilà probablement ce qui est arrivé au tout début de notre petite histoire.

La traçabilité des individus et des familles de ces époques s’avère bien évidemment délicate. Certains ouvrages des XVIIe et XVIIIe siècles fournissent des généalogies, le plus souvent pour répondre à des enquêtes à but fiscal, pour justifier d’un titre, ou être admis à la cour. Réalisées à la demande des familles, ces compilations de « preuves » tendent parfois à s’écarter des faits pour les embellir ou tout simplement inventer des racines lointaines (c’est typiquement le cas du Dictionnaire de la Noblesse de La Chesnaye-Desbois, à la fin du XVIIIème siècle). Nous chercherons donc à nous appuyer autant que possible sur des documents anciens en essayant de jauger leur degré de fiabilité.

Ainsi, pour ce qui est des origines, de nombreuses sources1 se croisent de façon cohérente et nous permettent de remonter facilement jusqu’au mariage de Pierre des Ligneris en 1467, et à la naissance de René en 1468.

Notre principale source décrivant les XVème et XVIème siècles est constituée par les manuscrits de Guillaume Laisné, prieur de Mondonville au début des années 1600. Il a patiemment traité de l’histoire du diocèse de Chartres en trente volumes, que la Bibliothèque Nationale conserve aujourd’hui. Ses écrits consignent les événements du territoire, et relatent l’histoire de toutes ses grandes familles. Le nom des Ligneris revient à de très nombreuses reprises ; la famille fait même l’objet d’une (courte) notice généalogique.

Les manuscrits de Laisné forment une source particulièrement riche et intéressante, car rédigés moins de cent ans après les faits, dans la région même où ils se sont produits, à proximité des descendants dont la mémoire familiale du siècle passé est encore vive.

La principale difficulté reste de déchiffrer le manuscrit… mais ce sera l’une des clefs pour aller plus loin dans notre histoire.

 (à suivre…)

1 actes notariaux, armoriaux, notices historiques diverses