Claude, le cinquième Beatles

Claude des Ligneris entra (presque) dans l’Histoire, en devenant un compagnon de la première heure du père de la poésie française.

A l’époque, un petit groupe d’étudiants se forme autour d’un adolescent nommé Pierre de Ronsard. Se baptisant eux-mêmes « la Brigade », ses membres vont révolutionner la poésie française. « Elle était alors formée des élèves du Collège de Coqueret : du Bellay, Baïf, Urvoy, Peccate, Denisot, Harteloyre, Latan, des Mireurs, Ligneri et Capel. » (1) Leur maître se nomme Jean Dorat ; je le vois charismatique, à l’image du professeur John Keating dans le film Le Cercle des Poètes Disparus.

Il faut imaginer Claude en jeune homme de 14 ou 15 ans, alerte, joyeux et insouciant, comme devait l’être un adolescent favorisé issu de l’élite cultivée de Paris : « C’est en 1549 aux Bacchanales, qui marquèrent le « fôlatrissime voyage d’Arcueil » que Lignery s’est signalé par ses talents de joueur de lyre. » (2)

Il ne quitte plus ce groupe d’amis : on cite « Lignery, l’un des plus ardents joueurs de luth de la Brigade ». Il est ami intime avec Pierre de Ronsard et Antoine Chasteigner :

« [Antoine] les avait écrits, sans doute, les vers, à Ternay sur les bords du Loir, en se promenant avec Ronsard et leur « doux ami » Claude de Lignery par les prés et les bois que Lignery possédait auprès de ce village, seigneurerie de Jeanne de Ronsard, tante de Pierre. »

Le père de Claude, qui est président de la Chambre des Enquêtes, se trouvait alors ambassadeur au Concile de Trente, en Italie.

Claude est appelé à partir en mission à Rome au service du roi, peu avant ses 18 ans.

« Ronsard lui adressa l’Ode n°10 au plus tard vers le mois de janvier 1552 ; on y lit qu’après l’avoir assuré de sa vive et constante amitié, il regrette de ne pouvoir l’accompagner en Italie, vu l’aspre soin qui l’enchevestre (passion de l’amour ou faute d’argent?) et à cause des rigueurs de l’hiver. A son retour que de confidences à échanger ! Ligneri racontera à Ronsard ses impressions de voyage ; Ronsard lira à Ligneri le début de la Franciade, et lui sacrifiera un petit taureau élevé dans les prés du Loir… » L’ode « de Ligneri » fut publiée en septembre 1552 :

A Ligneris, sur son voyage en Italie

Qui par gloire, et par mauvaistié,

Et par nonchalante paresse

Aura tranché de l’amitié

Le nœud qui doucement nous presse,

A celui de rigueur expresse

Je défends qu’en nulle saison

Ne s’héberge dans ma maison…

Que sert à l’homme de piller

Tous les printemps de l’Arabie,

Et de ses moissons dépouiller

Soit la Sicile, ou la Libye,

Ou dérober l’Inde ennoblie

Aux trésors de son bord gemmé,

S’il n’aime, et s’il n’est point aimé?…

Quand tu te seras approché

Des plaines grasses d’Italie,

Vis, Ligneris, pur du péché

Qui l’amitié première oublie;

N’endure que l’âge délie

Le nœud que les Grâces ont joint.

O temps où l’on ne soulait point

Courir à l’onde Hyperborée!

Telle saison fut bien dorée,

En laquelle on se contentait

De voir de son toit la fumée,

Lors que la terre on ne hantait

D’un autre Soleil allumée,

Et les mortels heureux, alors

Remplis d’innocence naïve,

Ne connaissaient rien que leur rive

Et les flancs de leurs prochains bords.

Tu me diras à ton retour

Combien de lacs et de rivières

Lèchent les murs d’un demi tour

De tant et tant de villes fières,

Quelles cités vont les premières

En brave nom le plus vanté;

Et par moi te sera chanté

Ma Franciade commencée,

Si Phébus mûrit ma pensée.

Tandis sur le Loir je suivrai

Un petit taureau que je voue

A ton retour, qui jà sevré

Tout seul par les herbes se joue;

Blanchissant d’une note au front,

Sa marque imite de la Lune

Les feux courbés, quand l’une et l’une

De ses deux cornes se refont.

« Nous savons d’autre part qu’ils ne se revirent jamais, car Ligneri mourut à l’âge de dix-huit ans, vers la fin de 1552 ou les premiers mois de 1553, à Rome où il était allé pour les affaires du roi Henri II. » On ne sait pas ce qui est arrivé à Claude, aucune source ne le mentionne. Ce pourrait être une maladie pendant l’hiver, un assassinat dans les rues sombres, un duel ? Il serait enterré dans l’église Saint-Louis-des-Français, à Rome.

Leur ami commun, Antoine Chasteigner, « écrit une ode à Ronsard sur la mort de Ligneris. » (3) Mais lui-même est tué quelques mois plus tard au siège de Thérouane en juin 1553.

Ronsard écrit alors une élégie sur la mort d’Antoine Chasteigner. « Dans son souvenir et son affection, Ronsard ne sépare pas Lignery d’Antoine Chasteigner (4) :

Dans les Champs Elysées

Souvienne toy de moy et, dans un pré fleury,

Te promenant avec mon Lignery

Parle toujours de moy 

(1) « Ma bibliothèque poétique, deuxième partie : Ronsard », par Jean-Paul Barbier.

(2) « Pierre de Ronsard : ses juges et ses imitateurs », par Guillaume Colletet.

(3) « Histoire Générale des Chasteigner », par A. du Chesne.

(4) « Pierre de Ronsard : ses juges et ses imitateurs », par Guillaume Colletet.

L’âge d’or : Jacques (première partie)

Le fils aîné de René des Ligneris, Michel, naît en 1501. Portant le titre de chevalier, il devient capitaine et grand bailli de Châteauneuf-en-Thymerais, avec la charge d’écuyer du duc dAlençon, ainsi que celle de gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi (1).

Michel épouse Claude de Cardonne, fille de Jean-François de Cardonne, chambellan du ro; et nièce de Dom Federigo de Cardonne, vice-roi de Naples pour le roi dEspagne. L‘alliance est prestigieuse. Comment est-elle survenue ? Est-ce une marque de linfluence qu’aurait acquise René, le père de Michel ?

Michel et Claude auront un fils qu’ils prénommeront René, comme son grand-père, peut-être par volonté de continuité familiale, tradition, ou par admiration de Michel pour son père.

René (second du nom) serait né en 1527. Il est élevé à la Cour de Navarre, ce qui laisse supposer que son père est peut-être mort tôt, au début des années 1530. Devenu protestant, René II s’attachera au service du roi de Navarre, et prendra une part active au soulèvement contre le pouvoir catholique dans les années 1560. Il épouse Antoinette Babou, de la Maison de la Bourdaisière, dont le père était capitaine de la ville et du château d’Amboise, Maître Général de l’Artillerie de France, et s’était vu confier par Catherine de Médicis « le gouvernement de la personne et de la maison » de son fils François, duc d’Alençon (c’est-à-dire qu’il est son précepteur). L’alliance est belle. Il semble que la mariée apporte en dot la seigneurie d’Azay, aujourd’hui Azay-sur-Cher tout près de Tours, et située à un jet de pierre du château de la Bourdaisière. Nous retrouverons plus loin René II, mais aussi le duc d’Alençon.

Avant de parler de Jacques, autre fils de René (premier du nom) et frère de Michel, signalons que le troisième frère Étienne (en réalité demi-frère des deux premiers), est entré dans les ordres comme abbé de la Prée. Il a hérité du fief d’Ormoy, qu’il possède en 1563 (2). Nous l’apprenons grâce au registre des hommages (3) faits à Renée de France, duchesse de Ferrare et de Chartres. On se rappelle qu’effectivement son grand-père maternel était seigneur de la Motte d’Ormoy.

Jacques, fils cadet de René, vient au monde en 1502. Il est destiné à une carrière de magistrat, et va pour cela étudier dans les universités de Paris, Louvain (4) et Padoue (5), un parcours international qui laisse penser que son père possédait des moyens financiers très importants. De retour à Paris, il paraît dans le barreau, entre les plus célèbres avocats de son temps. De son mariage avec Jeanne de Chaligault, dame de Crosnes en Brie, naîtra un fils Claude en 1535. Le roi François Ier, « qui se faisait un plaisir d’avancer les gens de lettres », nomme Jacques au poste de Lieutenant Général du baillage d’Amiens, puis rapidement à celui de conseiller au Parlement de Paris. « C’est en cette qualité que le Parlement l’élut pour un des commissaires qui devaient aller tenir les grands jours à Poitiers, au mois d’août 1541. » Il est nommé président de la troisième Chambre des Enquêtes en 1544. « Dans tous ces emplois il s’acquit beaucoup de réputation. »

Jacques achète le 18 mars 1544 à Paris « cinq pièces de terre labourable tenant au palais des Tournelles et relevant du prieuré de Sainte-Catherine du Val-des-Ecoliers » (6). C’est sur ce terrain que s’élève l’hôtel qui devait plus tard être appelé l’hôtel de Carnavalet. « Le président des Ligneris s’adressa aux meilleurs artistes de son temps pour construire sa maison. » Il aurait choisi pour architecte Nicolas Dupuis et fait appel pour les travaux de décoration au célèbre sculpteur Jean Goujon. « Ces deux maîtres se mirent à l’œuvre sans retard et, avant que de quitter Paris, il est probable que le président put voir aux mains des sculpteurs le beau portail sur la rue. » (7)

Inspiré du château d’Écouen, son plan en forme de quadrilatère « entre cour et jardin » constituait une nouveauté architecturale, et allait être un exemple pour de nombreux autres hôtels particuliers.

Hôtel Carnavalet à Paris (ex Hôtel des Ligneris)

Hotel Carnavalet facade et coupe gravure XVIIe

Hôtel Carnavalet, gravures de Marot, XVIIè siècle. En haut façade sur la cour et coupe de l’escalier, en bas état ancien de l’aile gauche de la cour et coupe des façades sur la rue et sur le jardin

Il est intéressant de noter que l’hôtel Lepeletier de Saint Fargeau voisin, a été bâti sur un terrain acheté initialement par Michel de Champrond le 23 mai 1545. Chevalier et seigneur de la Bourdinière, capitaine de Chartres, il appartient à la famille maternelle de Jacques des Ligneris, peut-être un cousin. Jacques l’a visiblement convaincu de profiter du lotissement du terrain de la culture du prieuré de Sainte-Catherine du Val-des-Ecoliers. Michel de Champrond y a fait bâtir un hôtel, en même temps que Jacques. Lorsqu’il décèdera en 1571, la propriété sera vendue ; l’hôtel de Champrond, dit d’Orgeval, sera détruit en 1686 pour laisser la place à l’actuel hôtel Lepeletier de Saint-Fargeau.

Pendant près de dix ans qu’il occupe la charge de président de la troisième Chambre des Enquêtes, la cour (NDLA entendre « le Parlement ») confia souvent à Jacques des affaires importantes. Lors du voyage d’Allemagne qu’entreprend Henri II en 1552, elle l’envoie comme émissaire vers la Reine et le Conseil Privé établi à Châlons, pour lui exposer que les édits dont le roi désirait la vérification étaient préjudiciables à l’État, notamment ceux touchant « l’augmentation d’une chambre en la cour des aides, et attribution des matières criminelles en dernier ressort, de la chambre des monnaies. » L’année suivante, elle l’envoie vers le roi pour lui expliquer les raisons qui l’empêchaient de vérifier un autre édit touchant « l’établissement de syndics et pères du peuple par tous les gouvernements et provinces du royaume ». D’une manière générale, « la cour lui commit très souvent les plus importantes affaires, et surtout quand il s’agissait de faire des remontrances à Sa Majesté » ! (8) 

C’est dans ces fonctions que le Roi Henri II remarque son adresse et son éloquence, et qu’il le désigne comme l’un de ses ambassadeurs au Concile de Trente, en Italie, « où il soutint avec beaucoup de courage les libertés de l’Église Gallicane et la réputation de ce monarque dans le Parlement de Paris ».

Pendant ce temps, son fils Claude devient un adolescent vif et joyeux, dont nous entendrons parler …

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(1) Manuscrits de Laisné, tome 5, p287

(2) Ormoy est un petit village situé à mi-chemin entre Chartres et Dreux

(3) Manuscrits de Laisné, tome 5, p560

(4) Située dans l’actuelle Belgique.

(5) En Italie, près de Venise.

(6) Ce paragraphe-ci ainsi que les trois qui suivent sont tirés de l’ouvrage « Le Marais », Editions Henri Veyrier, 1974.

(7) « L’hôtel des Ligneris, car c’est ainsi qu’il faudrait appeler la construction primitive, comportait un corps de logis entre cour et jardin, relié à la rue par deux ailes basses de galeries surmontées de hautes lucarnes, et pour fermer la cour, une aile sur rue dont le pavillon central, percé d’une porte cochère, était entouré de deux autres pavillons aux toits plus élevés. Nicolas Dupuis est l’architecte de ce logis encore tout gothique avec son escalier à vis. Les ailes sont de quelques années postérieures. Le portail, dont la disposition générale n’a pas changé, occupait le centre du pavillon sans autres ouvertures que trois hautes lucarnes s’engageant dans un toit à comble brisé. Les pavillons latéraux étaient percés de deux niveaux de petites baies et surmontés des mêmes lucarnes se détachant sur de hauts toits d’ardoises.

La statue de l’Abondance debout sur un masque décore la clé de la porte tandis que le tympan est orné d’un bas-relief où deux anges soutiennent un écu : l’on a attribué ce travail à Jean Goujon ainsi que les deux lions du bas-relief encadrant la porte, qui avaient d’abord pris place côté cour.

Sur la rue, l’hôtel présentait donc une façade sobre, mais tous les effets décoratifs étaient réservés pour la cour : ses italianismes comme sa décoration sculpturale en font une oeuvre d’une qualité exceptionnelle.

Le corps de logis est éclairé par deux niveaux de cinq hautes fenêtres aux meneaux de pierre, avec trois lucarnes à fronton circulaire au pied desquelles court une balustrade. Entre chacune des fenêtres du premier étage se détachent les statues des Quatre Saisons surmontées des signes correspondants. Les critiques d’art se sont toujours accordés pour dire que ces statues avaient été sans doute sculptées par des élèves de Jean Goujon dans l’atelier du maître et sur ses dessins. Celle de l’été apparaît comme la plus délicate, mais les trois autres supportent avec avantage la comparaison avec celles qui furent ajoutées au milieu du XVIIe siècle et surtout avec celles de l’hôtel de Sully. » (in « Le Marais », Editions Henri Veyrier, 1974)

L’hôtel sera remanié et agrandi en 1655 par François Mansart.

(8) Dictionnaire Historique de Louis Morery, 9ème édition (1702), tome 1, article « des Ligneris, Jacques ».