Le sabre et la rose

Confédération allemande du nord crée en 1867 (en rouge)
Confédération de l’Allemagne du nord créée en 1867 (en rouge) (1)

Nous voici en janvier 1871. Jacques et Charles des Ligneris, jeunes sous-lieutenants de cavalerie de 24 et 23 ans, ont passé Noël et le nouvel an en captivité dans la Confédération de l’Allemagne du Nord, après les sévères défaites de l’armée française face à la Prusse. Ils se rappellent avoir assisté à la mort de leurs camarades sous un déluge d’obus et de mitraille, parfois massacrés à bout portant comme à Reichshoffen.

L’expérience de la captivité doit laisser des marques chez Charles et surtout Jacques. Après la défaite de Sedan les 80.000 prisonniers avaient été parqués plusieurs semaines dans un camp de fortune, le cloaque de la presqu’île d’Iges, en proie à la sous-alimentation et aux mauvais traitements. Les hommes furent acheminés au-delà du Rhin après des marches en convoi jusqu’aux gares d’embarquement. Arrivés à destination dans un état de complet dénuement, ils furent entassés dans des camps de fortune. Après ces épreuves cependant, eu égard à leur qualité d’officiers, Jacques et Charles purent probablement loger chez l’habitant sur parole et à leurs frais. (2)

Ils ont aussi perdu leurs illusions sur le rôle de la cavalerie, dans laquelle ils s’étaient engagés, et qui symbolisait encore à cette époque le rôle militaire de la noblesse. Le commandement français croyait à sa puissance de choc, alors qu’en réalité la rapidité de tir des fusils et des mitrailleuses (une innovation récente) ainsi que la puissance augmentée de l’artillerie brisaient les charges de cavalerie, désormais inefficaces. Tandis que la guerre de Sécession aux Etats-Unis, presque au même moment, s’articulait principalement sur l’utilisation de la cavalerie, la guerre franco-prussienne a marqué le début du déclin irrémédiable de la cavalerie en Europe.

Pendant ce temps, à Paris en janvier 1871, c’est la misère. Fortifiée depuis 1840 par une enceinte, des bastions et des forts, la ville abrite deux millions d’habitants, défendus par 400.000 hommes, d’entraînement très inégal. Autour d’eux, jusqu’à 400.000 Prussiens et de l’artillerie lourde avaient encerclé la ville à partir du 17 septembre 1870.

Plutôt que d’exposer ses troupes aux combats de rue, le général von Moltke comptait sur la faim et la lassitude des Parisiens ; il s’était contenté de repousser toute tentative de percée. Les Français avaient bien essayé de bousculer les lignes prussiennes : des combats se sont déroulé à Clamart, Châtillon, Saint-Cloud, Rueil-Malmaison, Champigny et au Bourget, mais les assauts français ont tous été repoussés.

"Bivouac après le combat du Bourget, 21 décembre 1870" par Alphonse de Neuville, 1873 (collections du Musée d'Orsay)
« Bivouac après le combat du Bourget, 21 décembre 1870 » par Alphonse de Neuville, 1873 (collections du Musée d’Orsay)

A l’intérieur de Paris, la nourriture est rapidement venue à manquer. On a d’abord abattu les chevaux pour les manger, puis les chiens, les chats et les rats, ainsi que tous les animaux du Jardin des Plantes. On ne trouvait plus ni bois ni charbon pour se chauffer, alors que l’hiver était exceptionnellement rigoureux.

En ce début de janvier 1871, avec de nouveaux canons installés à Boulogne et Meudon, les Prussiens entament une campagne massive de bombardement de Paris. Les dégâts sont considérables, et l’effet psychologique très éprouvant pour les habitants déjà affaiblis par la faim et le froid.

Le 12 janvier, l’armée française de la Loire est vaincue au Mans ; le 19 celle du Nord est défaite à Saint-Quentin ; tandis que l’armée de l’Est rend les armes dans le Doubs.

Dans Paris, des fusillades éclatent. L’agitation croissante de la population fait craindre au gouvernement provisoire une révolte. Il engage des pourparlers et signe rapidement l’armistice le 26 janvier.

Au même moment, tous les territoires allemands s’unissaient derrière la Prusse au sein d’un nouvel Empire Allemand. Ce n’est pas à Berlin mais à Versailles que le roi Guillaume Ier fut proclamé empereur. (3) (4) La stratégie du chancelier Bismarck s’était avérée un succès total, tandis que la France était humiliée.

Conformément aux accords d’armistice, une assemblée nationale française est ensuite élue dans la précipitation le 8 février. Elle s’avère, grâce au vote rural, majoritairement monarchiste et favorable à l’apaisement pacifique. Le traité de paix est signé le 26 février.

La France perd l’Alsace (devenue française en 1648), les territoires annexés par Louis XIV en 1681, et la Moselle. Elle doit également payer la somme colossale de 5 milliards de francs-or. Les troupes prussiennes ne libèreront que progressivement les territoires jusqu’au versement total de cette somme. Une grande partie Est de la France restera ainsi occupée jusqu’en 1873.

Charles des Ligneris est libéré par les Prussiens le 7 mars 1871, Jacques le 8 avril. A peine revenu en France, ce dernier est semble-t-il affecté, avec son régiment reconstitué, à la répression de la Commune. Depuis le 18 mars en effet, la population ouvrière parisienne s’était soulevée contre l’assemblée monarchiste qu’elle ne reconnaissait pas, mais aussi par frustration de se faire voler « sa révolution » de septembre 1870, et en réaction face à un gouvernement qui voulait désarmer la population.

L’insurrection a rapidement pris le pouvoir à Paris, faisant fuir le gouvernement à Versailles. Le conseil communal de 80 membres élus par la population siège à l’Hôtel de Ville sous le nom de « Commune de Paris ». Sans chef, composé majoritairement d’ouvriers et d’artisans, il gère la ville « avec probité et une certaine modération » (5). Véritable laboratoire d’innovation sociale, ce conseil envisage la séparation de l’Eglise et de l’Etat, ainsi que l’enseignement laïque obligatoire.

Les Prussiens assistent médusés à une attaque de Paris par l’armée régulière française (surnommée les Versaillais) contre les parisiens communards retranchés derrière les fortifications. Les combats, très durs, se poursuivent durant plusieurs semaines. Des bâtiments historiques sont incendiés lors des combats, notamment le Palais des Tuileries, la Bibliothèque impériale du Louvre, l’Hôtel de Ville de Paris, le Palais de Justice, avec des pertes irrémédiables de patrimoine national et d’archives historiques.

Le conflit se solde par la Semaine Sanglante, du 21 au 28 mai 1871 lorsque l’armée régulière entre dans Paris et y exerce une répression impitoyable. Encore aujourd’hui, le nombre de morts fait débat, il se situerait entre 6.000 et 30.000, dont de nombreuses exécutions sommaires qui n’épargnent ni les femmes ni les enfants. Cinq mille personnes sont emprisonnées, et cinq mille autres déportées en Nouvelle-Calédonie. On peut se demander si Jacques des Ligneris a vraiment apprécié le rôle qu’on lui a demandé de tenir, qui n’était sûrement pas celui qu’il s’était imaginé lors de son engagement comme officier.

Légende : à gauche Jacques des Ligneris, à droite Charles des Ligneris (photos non datées). Si l’on ne connaît de Jacques que sa taille (1m75), le dossier militaire de Charles nous donne plus de précisions : il mesurait 1m72, avait les cheveux châtains, et les yeux bleus.

Jacques et Charles poursuivent leur carrière militaire. Jacques est ainsi nommé lieutenant le 30 avril 1872, Charles le 15 mars 1873. Mais il est probable que le cœur n’y est plus. Le député Montebello évoquera plus tard le traumatisme subi par les hommes de sa générations en entrant dans la vie « par l’effondrement de ce qu’ils considéraient comme le beau patriotisme de la France » (6). Pire, les anciens prisonniers ne sont pas des héros. « L’onde de choc de la défaite redoublée par le traumatisme de la Commune […] ont laissé de côté les prisonniers, regardés comme des « infortunés », dignes de pitié plutôt que d’intérêt. […] Le prisonnier porte sur lui cette macule que la nation honteuse ne souhaite pas regarder après 1871. » (7)

Pour leur père, Maximilien des Ligneris, la situation était également douloureuse. Notre regard d’aujourd’hui, marqué par la connaissance des deux guerres mondiales contre l’Allemagne qui suivront, pourrait nous faire imaginer que les Etats allemands étaient en 1870 une sorte d’ennemi héréditaire. Mais pour les contemporains, la perception était tout autre. Les adversaires traditionnels de la France depuis des siècles étaient surtout l’Angleterre, l’Espagne et la Maison d’Autriche. Seul Louis XIV fut véritablement un agresseur envers les Allemands. Les princes des Etats allemands émiettés se battaient surtout entre eux, la France envoyant parfois des troupes pour aider l’un contre l’autre. En 1870, les élites françaises avaient plutôt de l’amitié et de l’admiration pour la culture allemande. Maximilien en avait d’autant plus qu’il avait été élevé, on s’en rappelle, par une mère dont l’éducation fut entièrement germanique, et dans le doux souvenir (peut-être fantasmé) de la Bavière de l’enfance de sa mère. Il est fort probable que Maximilien parlait couramment allemand. Aussi, quand la Prusse vint ravager et humilier la France dut-il se sentir profondément blessé, témoin d’une catastrophe qu’il n’eût pas pensée possible.

Rose Marquise des Ligneris (source https//www.panteek.comJamainindex2.htm)
Rose Marquise des Ligneris (9)

Sur un mode plus léger, un intrigant ouvrage est publié dans le monde de l’horticulture en 1873 : « Les Roses » d’Eugène Forney (Paris, éditions J. Rothschild, 1873) comporte le dessin et la description de la rose « Marquise des Ligneris », un hybride créé par Eugène Guenoux à Voisenon en 1869. (8)

La commune de Voisenon, à côté de Melun, est celle où Marie-Augusta possédait des biens immobiliers qu’elle louait. Lorsqu’après vingt ans de mariage sa relation avec Maximilien se fut étiolée, pour se conclure par une séparation de corps et de biens prononcée en août 1868, Marie-Augusta s’était sans doute installée à Voisenon. Elle avait visiblement noué des contacts étroits avec la société locale.

Maximilien, de son côté, s’était remis en couple (peut-être en 1868) avec Elsabe Maria Dorothea Möller, une allemande de 24 ans (soit trente-et-un ans plus jeune que lui). Née danoise en 1844, Elsabe était originaire de Rendsburg, une commune située dans le duché de Schleswig-Holstein. Elle était devenue allemande suite à l’annexion du duché par la Prusse en 1866.

Marie-Augusta refusera le divorce, afin que Maximilien ne puisse pas se remarier.

Château de Vaux-le-Pénil
Château de Vaux-le-Pény

C’est aussi à proximité immédiate de Voisenon que Marie-Augusta rencontrera les Fréteau de Pény, une famille qui résidait au château de Vaux-le-Pény à côté de Melun. Héracle, conseiller référendaire à la Cour des Comptes, est veuf d’Anne-Céline Petit depuis plus de dix ans. Il vivait avec sa fille aînée Alexandrine et son fils Pierre. La cadette Gabrielle n’habitait plus sur place, elle s’était mariée en 1870 avec Amédée de Boissieu.

Ce fut probablement Marie-Augusta qui organisa la rencontre d’Alexandrine Fréteau de Pény avec son fils le vicomte Charles, puis leur mariage. Celui-ci se tint en grande cérémonie au château de Pény le 12 octobre 1874. De nombreux amis officiers en uniforme animèrent la réception. Charles avait presque 27 ans, Alexandrine 25 ans, ce qui peut paraître âgé pour une mariée. Décrite comme très intelligente et cultivée, elle se destinait en fait à la religion : admiratrice des Dominicains, elle était entrée toute jeune dans le Tiers-Ordre de Saint Dominique, avant de revenir à la vie civile. (10)

Un deuil planait pourtant sur la famille, car René des Ligneris, le frère de Jacques et Charles dont on sait peu de choses, était décédé dans l’année en Guyane, à seulement 24 ans (11). Que faisait-il dans cette contrée exotique ? Était-il parti à l’aventure pour explorer, chercher de l’or ? Avait-il un lien avec l’administration pénitentiaire du bagne ? Faisait-il du commerce ? Était-il un marin en escale ?

En 1877 Adolphe Thourou de Bertinval, baron de Bressolles, décède. C’était le frère de Marie-Augusta. N’ayant pas eu d’enfants de sa femme Marie de Chamerlat, il a désigné son neveu Charles des Ligneris comme héritier. Sa femme conservait néanmoins l’usufruit du château et des terres de Bressolles. Petite et fluette, elle était de constitution robuste, et vivait dans son château sans faire de feu (12). Elle a par ailleurs été obligée de  gérer de vieux procès qui traînaient en longueur depuis des décennies. (13)

Château de Rezay, à Mâron (Indre)
Château de Rezay

D’autres liens se nouent à cette époque : le comte Jacques des Ligneris épouse Charlotte Tailhandier du Plaix le 20 décembre 1877. Il a 31 ans, elle en a 23. Le somptueux mariage a lieu au château de Rezay, à Mâron (proche de Châteauroux), où Charlotte habitait auprès de son père et de sa sœur aînée. Cette dernière héritera de Rezay, quant à Charlotte des Ligneris elle recevra le château du Plaix, situé dans une commune du Berry qui par un hasard improbable se nomme Lignières.

Château du Plaix (crédits photos 2 et 3 : Michel Laporte des Thiaulins)

Charles étant affecté avec son régiment à Verdun, c’est là qu’Alexandrine met au monde leur premier enfant le 7 août 1878, qu’ils prénomment Etienne. Il sera suivi par Jean le 25 juin 1880, né à Meaux, puis par Michel le 2 août 1882. Une petite Marie suit le 27 septembre 1883, mais elle sera emportée par la mort avant ses quinze mois, le 22 décembre 1884. Du côté de Jacques et Charlotte, en revanche, pas d’enfant.

Une autre naissance aura lieu dans cette période, qui aura des conséquences familiales importantes …


(1) En jaune figurent les états allemands indépendants du sud, en rose pale les territoires français annexés par la Prusse en 1871. Source Wikipedia. Based on map data of the IEG-Maps project (Andreas Kunz, B. Johnen and Joachim Robert Moeschl: University of Mainz) – http://www.ieg-maps.uni-mainz.de .

(2) Informations issues de l’article d’Odile Roynette, « 500 000 prisonniers », paru dans le magazine l’Histoire n°469 de mars 2020, p55.

(3) Otto von Bismarck aurait choisi Versailles en représailles des deux ravages du Palatinat de 1674 et 1689 par les troupes de Louis XIV. Ces épisodes méconnus en France (par une sorte d’amnésie volontaire?), désignent pour 1674 les exactions d’Henri de La Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne, lors de la Guerre de Hollande, dans cette région de l’Empire Germanique nommée le Palatinat. Pour couper la logistique des troupes adverses et terroriser les populations, Turenne ordonna des massacres et atrocités à grande échelle, et commit ce que le droit international actuel qualifierait sans ambigüité de crimes de guerre. En 1689, la guerre de la Ligue d’Augsbourg vit de nouveaux massacres dans le Palatinat, ordonnés par Louvois, ministre de Louis XIV. Ces deux Ravages du Palatinat soulevèrent une vague d’indignation en Europe contre Louis XIV. En effet, si la guerre de Trente Ans (1618-1648) avait vu des pillages et saccages, cela pouvait s’expliquer à l’époque par l’épuisement financier des Etats et l’impossibilité de payer les troupes ainsi que par la haine religieuse. Ici, ce fut une politique délibérée de terreur par un Etat disposant de finances saines et de troupes disciplinées.

(4) La guerre franco-prussienne eut une autre conséquence internationale : l’achèvement de l’unité italienne. En effet, les troupes françaises stationnées à Rome pour protéger le Pape ayant été rapatriées en France au début de la guerre, le tout nouveau royaume d’Italie en profita pour annexer la Ville Eternelle et en faire sa capitale. Le Pape ne fut plus dès lors un souverain temporel, et l’unité italienne parachevée.

(5) Histoire de France, édition Larousse-Bordas, 1998, pp435-436.

(6) Cité par Yannick Rippa, dans son article « Une affaire de femmes », publié dans le magazine L’Histoire n°469 de mars 2020, p44.

(7) Odile Roynette, article « 500 000 prisonniers », paru dans le magazine l’Histoire n°469 de mars 2020, p57.

(8) Vous pouvez de nos jours commander sur le site du marchand new-yorkais John Derian pour 8$50 une assiette ornée de cette rose et référencée « Marquise des Ligneris Rose » !

(9) Source de l’image : https//www.panteek.comJamainindex2.htm

(10) Source : Bulletin de la Société d’Emulation du Bourbonnais, 1927, p292.

(11) Source : Archives de l’Allier, Fonds des Gozis, cote 2Mi3920, p279.

(12) Souvenirs de Gabriel des Ligneris, ébauche d’un article (années 1970 ?) dont je possède le texte.

(13) Le domaine de Bresolles fut particulièrement riche en péripéties judiciaires. On trouve dans les archives aimablement données par Madame Zivy un procès en 1841 « M. de Bertinval contre M. Delageneste et autres »; un autre en 1847 « Monsieur Touroux (sic) de Bertinval contre Monsieur Pierre-Auguste Vermin d’Aigrepont ». Plus ancien, un conflit en 1749 concernant « les îles de Mousta et du Saule et les cultures endommagées sur ces îles par le pacage des bestiaux ».

L’âge d’or : René I, Michel, René II, et Jacques (première partie)

A la suite de leur mariage en 1496, les jeunes époux René des Ligneris et Jeanne de Champrond ont d’abord une fille, Anne, qui vient au monde en 1499. Elle est suivie par un fils en 1500, Michel, puis un second en 1502, Jacques, et enfin une seconde fille Jeanne en 1506.

D’après certains auteurs, Jeanne de Champrond serait décédée, à trente ans à peine, à une date située entre 1506 et 1510. Les enfants auraient alors eu à peine dix ans lorsqu’ils ont perdu leur mère. René se serait remarié avec la sœur de sa première femme, qui se prénommerait aussi Jeanne. Deux autres fils, Etienne et Jean, naissent dans les années qui suivent. Il se peut aussi que ce soit la même Jeanne de Champrond et qu’il n’y ait pas eu de remariage.

Charles IV d'Alençon
Charles IV d’Alençon

René des Ligneris occupe le poste de capitaine de Châteauneuf-en-Thymerais, après son père. Probablement efficace et intelligent, il se fait remarquer par son suzerain direct, le baron de Châteauneuf qui n’est autre que Charles IV duc d’Alençon. René se positionne ainsi comme Premier Ecuyer d’Ecurie du duc d’Alençon, ce qui correspond à un poste d’officier dans la Maison de ce prince, et lui ouvre les portes d’un immense réseau relationnel. Charles IV est en effet un personnage considérable à l’échelle du Royaume. Duc d’Alençon, Pair de France, Lieutenant Général de la Normandie et de la Champagne, il est « Premier Prince du Sang », c’est-à-dire qu’il sera l’héritier présomptif du trône entre l’avènement de François Ier en 1515 et la naissance de son premier fils François en 1518 (futur François II, éphémère roi). Charles d’Alençon sera également en 1519 le parrain du petit Henri, futur roi Henri II. En 1509, il avait épousé Marguerite de France, sœur de François Ier. Il décèdera cependant à trente-cinq ans, en 1524, sans postérité. Le duché d’Alençon reviendra alors à la Couronne.

Entre-temps, René des Ligneris aura passé plus de vingt ans auprès de lui, le servant fidèlement et consolidant la position de sa propre famille. Très avisé, il aura beaucoup investi dans l’avenir de ses enfants.

En tant qu’aîné, son fils Michel a été éduqué pour devenir chevalier pour prendre la suite de son père. Il devient à son tour capitaine et bailli de Châteauneuf-en-Thymerais en 1527. De plus, sans doute grâce au réseau de son père, il avait déjà obtenu les charges d’Ecuyer du duc d’Alençon, et de Gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi (1). Ce sont à fois des emplois qui assurent un revenu, mais aussi des positions sociales très honorables, et la garantie d’accéder à des cercles d’influence.

Michel épouse vers 1525 Claude de Cardonne, qui est la fille de Jean-François de Cardonne, chevalier, conseiller et chambellan du Roi. D’origine espagnole, marié à Françoise de La Boissière, Jean-François est le frère de Dom Federigo de Cardonne, vice-roi de Naples pour le roi d’Espagne. (2) L’alliance est assez belle, c’est une réussite à mettre au crédit, indubitablement, de René des Ligneris.

Par son mariage, Michel devient seigneur d’Augé, et d’Azay-sur-Indre en partie. Jean-François de Cardonne avait en effet partagé entre ses trois filles Claude, Marguerite et Anne les droits sur son fief d’Azay, à titre de dot. Le château d’Azay est en fait un manoir seigneurial (qualifié de Maison-forte dans un acte ultérieur, en 1572) (3).

Michel et Claude ont un fils en 1527, qu’ils prénomment René comme son grand-père, peut-être par volonté de continuité familiale, par admiration de Michel pour son père, ou pour lui rendre hommage peu de temps après son décès qui survient en cette même année.

René sera cependant élevé à la Cour de Navarre, très loin des terres familiales de Touraine et de Beauce, car son père Michel est mort tôt, à peine trentenaire, sans avoir eu d’autres enfants. On lit en effet que « René fils unique était âgé de 18 mois le 15 février 1529 [lors]qu’il fut mis sous la tutelle de Guillaume des Feugerets » (sa tante Anne avait épousé Charles des Feugerets) (4). Son oncle Jacques des Ligneris est aussi nommé tuteur de René. Le bébé est pris en charge en tant qu’échanson de la Reine de Navarre, ce qui peut nous interroger sur les mécanismes qui ont permis cette solidarité (voir l’encadré ci-dessous).

Plus tard, qualifié d’écuyer (et non chevalier), il récupèrera la charge de bailli de Châteauneuf-en-Thimeray (près de Chartres) exercée par les aînés de sa famille depuis son arrière-grand-père. En 1554, il rachètera à ses oncles maternels leurs parts de l’héritage de Jean-François de Cardonne, et deviendra le seul propriétaire du fief d’Azay-sur-Indre. (5)

Vers 1560, il épouse Antoinette Babou, de la Maison de la Bourdaisière, dont le père était capitaine de la ville et du château d’Amboise, Maître Général de l’Artillerie de France, et s’était vu confier par Catherine de Médicis « le gouvernement de la personne et de la maison » de son fils François, duc d’Alençon (c’est-à-dire qu’il est son précepteur) (6). L’alliance est belle. Le château de la Bourdaisière se situe à Montlouis-sur-Loire, entre Tour et Amboise, à 25 km du fief d’Azay-sur-Indre, que René des Ligneris tenait de sa mère mais qu’il vend à cette époque-là.

Devenu protestant, René s’est attaché au service du roi de Navarre, et prend une part active au soulèvement contre le pouvoir catholique à partir de 1560. Il est notamment l’un des acteurs de la célèbre conjuration d’Amboise, sur laquelle nous reviendrons. Officier de valeur, il commande la cavalerie légère de l’armée dirigée par le prince de Condé lors de la bataille de Dreux en décembre 1562. Prenant d’abord l’avantage sur les armées royales, les Huguenots sont finalement défaits, et René mortellement blessé sur le champ de bataille. Il n’aura pas eu d’enfants de sa femme Antoinette. La branche aînée de la famille des Ligneris s’éteint.

Que sont devenus les frères et sœurs de Michel des Ligneris, qui forment les branches cadettes ?

Jean, né vers 1507 serait selon plusieurs auteurs d’armoriaux « mort à l’âge de 20 ans ». Pourtant, il achètera en 1542 une maison à Paris (7), où il travaille comme conseiller au Parlement. Il fera son testament le 11 juin 1544 (il avait donc 37 ans) : « Jean des Ligneris, écuyer, seigneur d’Arpentigny et du Chesnay, présent à Paris, sain de corps et de pensée, veut être inhumé en l’église Sainte Foy de Chartres ; laisse à Marie, sa fille naturelle, 500 livres tournois pour subvenir à la marier ou la mettre en religion ; laisse ses terres d’Arpentigny et du Chesnay à Claude des Ligneris, son neveu, fils de Jacques des Ligneris son frère, et à Jeanne des Ligneris, sa sœur. » (8) Peut-être Jean fait-il rédiger son testament parce qu’il vient d’être père ? Sa fille Marie est née à Thymer-en-Thymerais, au village de Repentigny, c’est-à-dire sur ses terres, à côté de Châteauneuf-en-Thymerais. Elle est sa fille « naturelle », mais il la reconnaît le plus officiellement qu’il était possible, puisqu’elle sera « légitimée par le roi ». En tant que juriste au Parlement de Paris, il était sans doute bien placé pour mener cette procédure à bien. S’il n’a pu épouser la mère de Marie, qui résidait donc sur ses terres, peut-être est-ce en raison d’une différence de statut social ? Il a bravé cette interdit pour vivre avec elle, c’était probablement une véritable histoire d’amour. Il ne faut pas exclure par ailleurs que Jean, fils puîné n’ayant hérité que de petites seigneuries secondaires, n’a peut-être obtenu son poste au Parlement que grâce à son frère aîné Jacques. Ce dernier était déjà, comme nous allons le voir, un homme puissant au sein de cette institution. Ce qui expliquerait pourquoi Jean marque une reconnaissance appuyée dans son testament envers son frère, en prévoyant de léguer ses terres aux enfants de Jacques, excluant de fait les enfants de ses autres frères et sœurs. Pour revenir à la formule « mort à vingt ans » écrite dans plusieurs ouvrages anciens, elle sous-entend « mort sans alliance et donc sans descendance ». Tout se passe comme si la famille en tant que corps social avait voulu oublier Jean, et surtout rayer de l’Histoire sa fille naturelle. Il semble bien que Jacques fut le seul à soutenir son frère Jean tout au long de sa vie. Devenue une jeune femme, Marie des Ligneris épousera à Paris en 1565 un jeune écuyer normand, Pierre Leclair. (9) Jean n’était plus là pour le voir, mais il aurait été heureux de savoir que sa fille ne fut pas captive de la barrière sociale et put épouser un noble.

Etienne était le benjamin de la fratrie donc destiné à entrer en religion. Il fera une belle carrière ecclésiastique puisqu’il deviendra Abbé de la Prée, en Berry, c’est-à-dire administrateur et dirigeant d’une abbaye ; et prieur de La Madeleine de Quin Quelavant près de Nantes (10). Il a hérité de son grand-père maternel le fief d’Ormoy, qu’il possède toujours en 1563 (11) comme nous l’apprend le registre des hommages (12) faits à Renée de France, duchesse de Ferrare et de Chartres. Etienne vivra jusqu’en 1567.

Anne s’est mariée avec Charles des Feugerets ; Jeanne avec Claude de Languedoue.

Jacques, frère cadet de Michel, était venu au monde en 1502. Son aîné étant chargé du volet militaire de la famille, Jacques est orienté vers une carrière de magistrat, et pour cela part étudier dans les prestigieuses universités de Paris, Louvain (13) et Padoue (14), un parcours international qui laisse penser que son père possédait des moyens financiers très importants. Cela montre aussi que pour René des Ligneris, la connaissance et l’éducations avaient de la valeur, ce qui était rare dans une société où peu de gens maîtrisaient l’écrit.

De retour à Paris, Jacques « paraît dans le barreau, entre les plus célèbres avocats de son temps » (15). De son mariage en 1528 avec Jeanne Chaligault, dame de Crosnes et d’Etioles, naîtra un fils Claude en 1535. Le roi François Ier, « qui se faisait un plaisir d’avancer les gens de lettres » (16), nomme Jacques au poste de Lieutenant Général du baillage d’Amiens, puis rapidement à celui de conseiller au Parlement de Paris. « C’est en cette qualité que le Parlement l’élut pour un des commissaires qui devaient aller tenir les Grands Jours à Poitiers, au mois d’août 1541. » Il est ensuite nommé Président de la troisième Chambre des Enquêtes en 1544. « Dans tous ces emplois il s’acquit beaucoup de réputation. »

C’est dans ces fonctions que « le Roi Henri II remarque son adresse et son éloquence », et qu’il le désigne comme l’un de ses ambassadeurs au Concile de Trente, en Italie, « où il soutint avec beaucoup de courage les libertés de l’Église Gallicane et la réputation de ce monarque dans le Parlement de Paris ».

Jacques et Jeanne ont une fille, vers 1542, qu’ils prénomment Jeanne comme sa mère.

Jacques achète le 18 mars 1544 à Paris « cinq pièces de terre labourable tenant au palais des Tournelles et relevant du prieuré de Sainte-Catherine du Val-des-Ecoliers » (17). C’est sur ce terrain situé  dans l’actuel quartier du Marais, mais qui n’était alors qu’un champ en friches, que s’élève alors l’Hôtel des Ligneris qui devait plus tard être appelé l’Hôtel de Carnavalet. « Le président des Ligneris s’adressa aux meilleurs artistes de son temps pour construire sa maison. » Il aurait choisi pour architecte Nicolas Dupuis et fait appel pour les travaux de décoration au célèbre sculpteur Jean Goujon. « Ces deux maîtres se mirent à l’œuvre sans retard et, avant que de quitter Paris, il est probable que le président put voir aux mains des sculpteurs le beau portail sur la rue. » (18)

Inspiré du château d’Écouen, son plan en forme de quadrilatère « entre cour et jardin » constituait une nouveauté architecturale, et allait être un exemple pour de nombreux autres hôtels particuliers.

Hôtel Carnavalet à Paris (ex Hôtel des Ligneris)

Il est intéressant de noter que l’hôtel Lepeletier de Saint Fargeau voisin, a été bâti sur un terrain acheté initialement par Michel de Champrond le 23 mai 1545. Chevalier et seigneur de la Bourdinière, Montarville et Flacourt, baron de Croissy, bailli de Chartres, il appartient à la famille maternelle de Jacques des Ligneris, peut-être un cousin. Jacques l’a visiblement convaincu de profiter de la vente par lots des terrains agricoles du prieuré de Sainte-Catherine du Val-des-Ecoliers. Michel de Champrond y fait bâtir un Hôtel, en même temps que Jacques. Lorsqu’il décèdera en 1571, la propriété sera vendue ; l’hôtel de Champrond, dit d’Orgeval, sera détruit en 1686 pour laisser la place à l’actuel Hôtel Lepeletier de Saint-Fargeau.

Pendant près de dix ans qu’il occupe la charge de président de la troisième Chambre des Enquêtes, Jacques exécute des missions délicates. Lors du voyage d’Allemagne qu’entreprend Henri II en 1552, il est envoyé comme émissaire vers la Reine et son Conseil Privé établi à Châlons, pour lui exposer que les édits dont le roi désirait la validation n’étaient pas acceptables en l’état (procédure dite de vérification), notamment ceux touchant « l’augmentation d’une chambre en la cour des aides, et attribution des matières criminelles en dernier ressort, de la chambre des monnaies. » L’année suivante, elle l’envoie vers le roi pour lui expliquer les raisons qui l’empêchaient de vérifier un autre édit touchant « l’établissement de syndics et pères du peuple par tous les gouvernements et provinces du royaume ». D’une manière générale, « la cour lui commit très souvent les plus importantes affaires, et surtout quand il s’agissait de faire des remontrances à Sa Majesté ». (19) Ce terme de remontrances désignait une procédure encadrée mais délicate qui consistait à demander au pouvoir royal des modifications dans les projets de textes de loi qu’il voulait rendre exécutoires. On voit d’ailleurs bien ici que les contre-pouvoirs du système monarchique étaient structurellement organisés et réels.

Pendant ce temps, sa fille Jeanne grandit et son fils Claude devient un adolescent vif et joyeux, dont nous entendrons parler …

Pourquoi René (II) des Ligneris a-t-il été élevé à la Cour de Navarre ?

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Portrait de Marguerite de Navarre, vers 1530, attribué à Jean Clouet (crédits photo Google Arts Project). C’est elle qui a fait venir René des Ligneris à la cour de Navarre pour qu’il y soit élevé.

Les père et grand-père de René ont servi les ducs d’Alençon. Notamment le duc Charles IV, marié à Marguerite de France, sœur de François Ier. Après la mort de son mari en 1524, dont elle n’a pas eu d’enfants, Marguerite se remarie avec Henri II d’Albret, de dix ans son cadet, qui est roi de Navarre, seigneur de Béarn, duc de Nemours et comte de Foix. Elle devient donc reine de Navarre.

Mais elle semble être restée très fidèle aux personnes qu’elle a connues en tant que duchesse d’Alençon. Elle devait bien connaître le grand-père René des Ligneris et son fils Michel, tous deux officiers de la Maison d’Alençon.

Aussi lorsque ce dernier décède brusquement à l’âge de 29 ans, en 1529, laissant un fils encore bébé, Marguerite de Navarre met en place un mécanisme de solidarité pour accueillir l’enfant sous le statut d’échanson, et prendre en charge son éducation auprès de la famille royale de Navarre.

Plus tard, cette fidélité restera vive lorsque Jacques des Ligneris décédera en 1556 suivi par sa femme en 1558, en laissant orphelin un fils de cinq ans. René des Ligneris, devenu alors un soutien actif au service de la Navarre et un officier dans l’armée protestante, interviendra probablement pour que son petit cousin Théodore soit accueilli à son tour à la Cour de Navarre. La souveraine régnante était alors Jeanne III, la fille de Marguerite de Navarre qui avait accueilli René. Jeanne III fut par ailleurs la mère du petit Henri, futur roi Henri IV, avec qui Théodore des Ligneris va grandir pendant quelques années.

Schéma de descendance de Pierre et René des Ligneris
Schéma de descendance de Pierre et René des Ligneris

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(1) Source :  Manuscrits de Laisné, tome 5, p 287

(2) Source : Dictionnaire d’Indre-et-Loire et de l’ancienne province de Touraine, par J.-X. Carré de Busserolle, tome I, 1878-1884, BNF.

(3) Source : Dictionnaire d’Indre-et-Loire et de l’ancienne province de Touraine, par J.-X. Carré de Busserolle, tome I, 1878-1884, BNF.

(4) Dossiers Bleus 396, Département des Manuscrits Français 29941, Cabinet des Titres, Bibliothèque Nationale de France. Consulté sur Gallica le 9 octobre 2019, cote de la matrice R212517.

(5) Nous remarquons ici la réapparition du duché d’Alençon, donné en 1559 en douaire à la reine Catherine de Médicis, puis en 1566 en apanage à son fils cadet François.

(6) Outre René des Ligneris, les co-héritiers étaient Jean de Nourry, chevalier, époux de Marguerite de Cardonne ; et Philippe Tissent, époux d’Anne de Cardonne. Dans la liste des seigneurs du fief est cité « René des Ligneris, écuyer, échanson de la Reine de Navarre, bailli de Châteauneuf, fils de Michel. Par suite d’un partage avec ses co-héritiers le 25 juin 1554, il devint le seul propriétaire d’Azay. » Source : Dictionnaire d’Indre-et-Loire et de l’ancienne province de Touraine, par J.-X. Carré de Busserolle, tome I, 1878-1884, BNF.

(7) Source : Archives Nationales « vente de maison concernant Jehan des Ligneris, conseiller au Parlement », cote MC/ET/III/54.

(8) Source : Archives Nationales, Testaments 1530-1540, cote MC/ET/XIX/165.

(9) Source : Archives Nationales, cote MC/ET/XXXIII/50 : « contrat de mariage entre Pierre Leclair, écuyer à Paris, fils de défunt François Leclair, écuyer, et de Claude de Thory, natif de Belmesnil diocèse de Rouen ; et Marie des Ligneris fille naturelle et légitimée par le Roi de défunt Jean des Ligneris, chevalier, seigneur de Villette et Repentigny, native de Thymer-en-Thymerais, au village de Repentigny, diocèse de Chartres. »

(10) Source : Archives Nationales, cote MC/ET/XIX/161 « Procuration par Frère Etienne des Ligneris, prieur de la Madeleine de Quin Quelavant au diocèse de Nantes, à Guillaume Postel, référendaire en la Chancellerie de France, 25 mai 1542 ».

(11) Ormoy est un petit village situé à mi-chemin entre Chartres et Dreux

(12) Source : Manuscrits de Laisné, tome 5, p560

(13) Située dans l’actuelle Belgique.

(14) En Italie, près de Venise.

(15) Source : Dictionnaire Historique de Louis Morery, 9ème édition (1702), tome 1, article « des Ligneris, Jacques ».

(16) Idem.

(17) Les citations de ce paragraphe sont tirées de l’ouvrage « Le Marais », Editions Henri Veyrier, 1974.

(18) « L’hôtel des Ligneris, car c’est ainsi qu’il faudrait appeler la construction primitive, comportait un corps de logis entre cour et jardin, relié à la rue par deux ailes basses de galeries surmontées de hautes lucarnes, et pour fermer la cour, une aile sur rue dont le pavillon central, percé d’une porte cochère, était entouré de deux autres pavillons aux toits plus élevés. Nicolas Dupuis est l’architecte de ce logis encore tout gothique avec son escalier à vis. Les ailes sont de quelques années postérieures. Le portail, dont la disposition générale n’a pas changé, occupait le centre du pavillon sans autres ouvertures que trois hautes lucarnes s’engageant dans un toit à comble brisé. Les pavillons latéraux étaient percés de deux niveaux de petites baies et surmontés des mêmes lucarnes se détachant sur de hauts toits d’ardoises.

La statue de l’Abondance debout sur un masque décore la clé de la porte tandis que le tympan est orné d’un bas-relief où deux anges soutiennent un écu : l’on a attribué ce travail à Jean Goujon ainsi que les deux lions du bas-relief encadrant la porte, qui avaient d’abord pris place côté cour.

Sur la rue, l’hôtel présentait donc une façade sobre, mais tous les effets décoratifs étaient réservés pour la cour : ses italianismes comme sa décoration sculpturale en font une oeuvre d’une qualité exceptionnelle.

Le corps de logis est éclairé par deux niveaux de cinq hautes fenêtres aux meneaux de pierre, avec trois lucarnes à fronton circulaire au pied desquelles court une balustrade. Entre chacune des fenêtres du premier étage se détachent les statues des Quatre Saisons surmontées des signes correspondants. Les critiques d’art se sont toujours accordés pour dire que ces statues avaient été sans doute sculptées par des élèves de Jean Goujon dans l’atelier du maître et sur ses dessins. Celle de l’été apparaît comme la plus délicate, mais les trois autres supportent avec avantage la comparaison avec celles qui furent ajoutées au milieu du XVIIe siècle et surtout avec celles de l’hôtel de Sully. »

(Source : « Le Marais », Editions Henri Veyrier, 1974)

L’hôtel sera fortement remanié et agrandi en 1655 par François Mansart.

(19) Source : Dictionnaire Historique de Louis Morery, 9ème édition (1702), tome 1, article « des Ligneris, Jacques ».