Jean-Baptiste, officier des guerres européennes de Louis XIV

Jean-Baptiste, le plus jeune des fils de Louis, grandit sans connaître son père, décédé quelques mois avant sa naissance. La situation matérielle et morale de sa mère Louise devait être difficile. La jeune veuve (qui n’a pas trente ans) doit s’occuper de ses trois fils dont l’aîné n’a que sept ans, et faire en sorte de générer des revenus avec les trois petits domaines de son mari disparu. Les enfants grandissent au château de Beauvais (dans la commune actuelle de Champrond-en-Gâtine, à l’ouest de Chartres, à l’entrée du Perche) au cours des années 1670-1680.

Jean-Baptiste voit son grand frère Philippe entrer dans les ordres, puis le cadet Louis-François s’engager dans l’armée. Il suit ce dernier quelques années plus tard, probablement vers ses quinze ans, aux environs de 1690, et devient lui aussi officier des gardes du corps du Roi.

A cette époque, de graves dérèglements climatiques (une année très froide en 1692, très humide en 1693) causent disettes et famines – notamment dans les plaines du bassin parisien spécialisées dans la monoculture du blé, ce qui est bien sûr le cas de la Beauce. Cette terrible crise de subsistance de 1693-1694 fait deux millions de victimes en France (à proportion équivalente, cela représenterait 6 millions de morts en quelques mois dans la France d’aujourd’hui).

Pourtant, après l’affirmation par Louis XIV en 1661 de sa décision de gouverner seul, avait suivi une période inédite de douze années de réformes en profondeur de l’organisation institutionnelle, économique et sociale. Les deux décennies du ministère de Colbert, de 1661 à 1683, avaient ainsi créé une conjoncture favorable dans tout le pays. Mais la période suivante a vu s’accumuler les difficultés de tous ordres.

La révocation de l’édit de Nantes en 1685 s’accompagna de violences et d’humiliations contre les Protestants, qui furent plus de 200.000 à s’exiler. Leur départ accrut les difficultés économiques et ternit l’image de l’auto-proclamé « Roi-soleil » à l’étranger. Cet événement venant après la politique des Réunions (l’annexion par Louis XIV de territoires aux frontières du royaume, de 1679 à 1684), l’agression contre les Pays-Bas espagnols en 1683-84, et l’ingérence dans la succession de l’Électeur Palatin en 1685, les puissances européennes protestantes inquiètes durcirent leur opposition contre Louis XIV et s’engagèrent en 1688 dans la guerre de la Ligue d’Augsbourg.

C’est ainsi que durant les années 1690 les jeunes officiers Louis-François et Jean-Baptiste des Ligneris participent probablement activement au conflit avec leur unité d’élite. Les combats principaux ont lieu près des frontières françaises dans les Pays-Bas espagnols, en Rhénanie, en Catalogne, et dans le Piémont-Savoie. Le conflit s’arrête en 1697, lorsque les belligérants épuisés s’accordent sur les termes du traité de Ryswick.

Carte de l'Europe au traité de Ryswick, 1697

Carte de l’Europe au traité de Ryswick, 1697

Mais à peine trois ans ont-ils passés que le roi d’Espagne Charles II meurt sans descendance. La guerre de Succession d’Espagne commence alors, en 1701, et durera jusqu’en 1714.

Comme un intermède au milieu de ces conflits, Jean-Baptiste des Ligneris épouse le 2 avril 1707 Marie-Anne Beurier, fille de Michel seigneur de Hauville, officier de la Maison du duc de Vendôme, et de Barbe Cottereau, dame de Chevillon (1). Jean-Baptiste a déjà trente-trois ans. Pour des raisons que nous ne connaissons pas, son frère Louis-François ne se mariera quant à lui que très tardivement, en 1720.

Leur mère Louise décède en 1708 au Château de Beauvais, où elle se fera inhumer.

Le terrible hiver de 1708-1709 est marqué par le froid, la faim et la peur à travers une grande partie de la France, car les loups sortent des bois. « Dans beaucoup de villes et de villages, on raconte que des bandes de loups ravagent les campagnes et viennent même rôder jusqu’aux portes des maisons » (2).

Les deux frères qui se côtoient probablement tous les jours dans leurs compagnies des gardes du corps du Roi, prennent deux orientations de carrière différentes : Jean-Baptiste après de nombreuses campagnes militaires va sans doute essayer de rester plus souvent avec sa famille ; tandis que Louis-François couvert de gloire depuis la bataille de Malplaquet de 1709 s’affirme dans l’armée.

En effet, Marie-Anne et Jean-Baptiste traversent une période difficile, au cours de laquelle plusieurs de leurs enfants meurent au berceau, coup sur coup. Ils seront 6 nourrissons à être ainsi enterrés à Saint Lazare-les-Chartres. Les deux époux auront également deux fils morts jeunes, inhumés à l’église Saint André de Chartres.

Cette situation n’a rien d’extraordinaire. « La mise en nourrice, une pratique courante à la ville, aggrave le déficit démographique urbain. Transportés le plus souvent dans des conditions d’hygiène et de confort tout à fait déplorables, mal soignés, mal nourris, ces nouveaux-nés meurent en grand nombre. » (3) On se rappelle de cette réflexion de Montaigne, qui ne savait même plus combien exactement de ses enfants sont morts : « Et j’en ai perdu des enfants, mais en nourrice, deux ou trois, sinon sans regret, du moins sans fâcherie ».

De fait, le XVIIème siècle, que les historiens terminent habituellement en 1715 avec la mort de Louis XIV, aura été marqué par une stagnation de la population, dans toute l’Europe. « En France, le seuil des 20 à 22 millions d’habitants atteint au milieu du XVIème siècle n’a pas été dépassé. » L’explication réside dans « l’absence de révolution agricole ou de mutation technologique : le rendement moyen du blé reste stable et faible […]. Aussi la fragile économie agraire, partout dominante, est-elle soumise au moindre dérèglement climatique ; un printemps pluvieux ou un hiver trop rigoureux […] suffisent à provoquer une brusque poussée des prix qui condamnent inexorablement les plus démunis à la disette. Et la faim, qui affaiblit les corps, se conjugue souvent avec les épidémies, qui fauchent des centaines de milliers de vies. » (4)

Ainsi, seuls quatre des douze enfants de Jean-Baptiste et Marie-Anne survivent : Marie-Barbe (née le 15 août 1710), Marie-Anne-Thérèse (née le 7 mai 1712), Louis-François (né le 4 septembre 1715), et Catherine-Thérèse (née le 16 janvier 1718).

Jean-Baptiste donne à son fils le prénom de son frère. On ne peut s’empêcher de voir dans ce choix la marque d’un lien affectif fort entre les deux frères, qui sont autant frères de sang que frères d’armes.

Jean-Baptiste ne mariera qu’une seule de ses filles, l’aînée, peut-être parce qu’il ne pouvait économiquement pas faire autrement ? Marie-Barbe épouse à Chartres le 30 juillet 1737 Pierre-René de Thieslin, seigneur de Lorrière et Boisginaut (ou Bois-Hinoust) dans le Maine (5). Ils auront une fille, Marie-Anne, qui épousera le 11 janvier 1754 François-Victor de Feugerets, comte de Feugerets (près de Bellême dans le Perche).

Marie-Anne-Thérèse est placée à Saint-Cyr, tandis que Catherine-Thèrèse devient religieuse aux Carmélites de Chartres, dont elle deviendra la Prieure en 1759.

Jean-Baptiste doit aussi se préoccuper de la gestion de ses domaines. En 1728, il est en procès au sujet de terres situées à Bouglainval (6). Par ailleurs, certains de ses fiefs, comme celui du Four, dépendent du Chapitre de la Cathédrale Notre-Dame de Chartres (dont son frère Philippe est l’un des administrateurs) ; il doit procéder à des « actes de foi, aveux et dénombrements » (7), c’est-à-dire confirmer ses engagements de vassalité – et probablement surtout de fiscalité – pour ces terres.

Le fils de Jean-Baptiste, Louis-François, se marie le 19 février 1740 avec Marie-Françoise Davignon, fille de Claude, Procureur du Roi et maire de Chartres.

Jean-Baptiste perd son frère Louis-François en 1743, et Philippe en 1751. Lui-même décède le 16 juin 1754, à son 80ème anniversaire.

Son fils Louis-François est maintenant le seul représentant masculin de la famille ; à lui de porter le flambeau, ce qu’il fera avec brio …

 

(1) Contrat de mariage passé devant Gabriel Chantier, notaire à Chartres. Le fief de Hauville se situe dans la commune actuelle de Bailleau-le-Pin (Eure-et-Loir).

(2) Source : « Histoire de France », Larousse, 1998, page 241.

(3) Source : idem, page 243.

(4) Source : idem, page 238-239. C’est vraiment un livre intéressant.

(5) Contrat de mariage passé devant Evrard, notaire à Chartres.

(6) Archives départementales de Chartres, document B 995.

(7) Archives départementales de Chartres, document G 915.