Théodore (2ème partie) et le prince François de Valois

Jean Babou de La Bourdaisière (1511-1569) comte de Sagonne, peint par François Clouet en 1553. Musée Condé au château de Chantilly

Jean Babou de La Bourdaisière (1511-1569) comte de Sagonne, peint par François Clouet en 1553. Musée Condé au château de Chantilly

Théodore a 9 ans, il se trouve dans une prison de Loches après avoir subi un interrogatoire, tandis que les Français divisés entre catholiques et protestants s’entretuent dans les villes alentours.

Il est certes orphelin, mais appartient à un clan composé de familles alliées et solidaires. Le beau-père de son cousin René, Jean Babou seigneur de la Bourdaisière, a été informé de l’arrestation de Théodore. Il l’envoie immédiatement chercher et le sauve.

Or Jean Babou n’était pas n’importe qui : capitaine de la ville et du château d’Amboise, il occupait le poste d’envergure nationale de Maître Général de l’Artillerie, et s’était vu confier par Catherine de Médicis « le gouvernement de la personne et de la maison » de son fils François, duc d’Alençon – c’est-à-dire qu’il était son précepteur.

Portrait de François d'Alençon enfant

Portrait de François d’Alençon enfant

Grâce à lui, Théodore est placé en 1562 comme enfant d’honneur du prince François (pourtant de deux ans plus jeune que lui). Il le servira ensuite en qualité de gentilhomme de la Chambre à partir de l’âge de quinze ans (en 1568) jusqu’à la mort de François (en 1584). Cette charge correspond à un poste d’officier dans l’administration de la maison princière. Elle lui assure surtout un revenu, et lui permet de graviter dans l’entourage immédiat du prince.

François de Valois est le dernier né de la famille royale. C’est un prince revêche, taciturne et ambitieux. Il jalouse à l’extrême son frère aîné, le duc d’Anjou (le futur Henri III), à l’ombre duquel il a grandi. Physiquement, ses contemporains le décrivent comme « très laid ». Il faut dire que la petite vérole qu’il a contractée enfant ne l’aide pas (1).

En 1571, l’échec des négociations pour marier le duc d’Anjou avec la reine d’Angleterre Élisabeth pousse Catherine de Médicis à proposer son autre fils François, bien que celui-ci, âgé de seulement 16 ans, soit de vingt-deux ans le cadet de la souveraine britannique. C’est à cette époque que commence la carrière politique de François.

Après le massacre de la Saint-Barthélemy en 1572, François devient le centre des mécontentements qui s’élèvent contre le renforcement de l’autorité royale. Il prend peu à peu conscience du rôle qu’il peut jouer dans la politique du royaume. Lors du siège de la Rochelle en 1573, François, 18 ans, marque son opposition au duc d’Anjou, 22 ans, qui conduit le siège ; et se lie d’amitié avec son beau-frère, le roi protestant Henri III de Navarre (le futur Henri IV de France), époux de sa sœur Marguerite, 21 ans (la Reine Margot).

Portrait de François de Valois en 1572

Portrait de François de Valois en 1572

Après le départ du duc d’Anjou pour la Pologne où il avait été élu roi, François espère succéder comme roi de France à Charles IX, 23 ans, dont la santé se détériore de jour en jour et qui n’a qu’une fille de son mariage avec Élisabeth d’Autriche. Avec Henri de Navarre, il met en place le complot dit des Malcontents, pour s’imposer comme successeur à la place de son frère Henri. Catherine de Médicis parvient à déjouer la conspiration et François est arrêté. Henri, revenu de Pologne et devenu roi, lui pardonne, mais son jeune frère demeurera retenu à la cour sous surveillance.

En 1575, François continue d’être à la cour le chef du parti d’opposition. Il subit les brimades et les moqueries dont il fait l’objet de la part des « Mignons » de son frère. Catherine de Médicis tente de calmer le jeu mais en vain car un soir de bal, François se fait directement insulter et prend la résolution de s’enfuir. Il s’échappe à travers un trou creusé dans les remparts de Paris.

Sa fuite crée la stupeur. Les mécontents de la politique royale et les protestants s’unissent derrière lui. En septembre, il est rejoint par le roi de Navarre qui est parvenu lui aussi à s’enfuir.

La guerre qui s’ouvre est prometteuse pour François. Henri III doit alors baisser les armes. Le 6 mai 1576, il proclame l’Édit de Beaulieu, surnommé « La paix de Monsieur ». Cet édit permet la liberté de culte pour les Réformés dans tout le royaume de France, attribue huit villes aux Protestants, et réhabilite les victimes du Massacre de la Saint-Barthélemy. François reçoit l’Anjou en apanage et une indemnité extraordinaire. Il se réconcilie avec le roi et reprend triomphalement sa place à la Cour sous le titre de « Monsieur ».

C’est dans ce climat de retour en grâce que le gentilhomme de sa suite Théodore des Ligneris épouse le 16 février 1577 (2) Françoise de Billy, qui lui apporte la baronnie de Courville. Sans doute poussé par son environnement social, Théodore trouve ainsi à établir sa position, comme il est d’usage pour un membre de la noblesse. Il ne peut pas continuer indéfiniment à mener une vie d’aventurier aux quatre coins de l’Europe comme officier ou conseiller du prince François. Il doit prendre femme et assurer la postérité de son nom ; et surtout s’appuyer sur une terre, à la fois pour les revenus fonciers qu’elle lui procurera, mais aussi parce que la propriété d’un domaine est le fondement du système féodal. Il hérite ainsi, par son alliance, du titre de baron. Rappelons qu’un titre était rattaché à une terre, pas à une famille (3).

Le bourg de Courville est doté d’un château-fort ; il se trouve non loin de Châteauneuf-en-Thymerais où le grand-père et l’arrière-grand-père de Théodore exerçaient la charge de capitaine et grand bailli ; à proximité également de Champrond où le fief des Ligneris avait été établi en 1517. C’est une sorte de retour aux sources, Théodore n’ayant jamais vécu dans la région au cours de sa vie déjà bien remplie, bien qu’il y possède des fiefs. Son père Jacques avait quant à lui principalement habité à Paris quand il n’était pas en déplacement en Italie.

L’alliance était intéressante pour les deux partis. Pour les Billy, il s’agissait de perpétuer une terre sans la morceler, un domaine qui n’avait connu que deux familles en quatre cents ans. Il leur fallait un digne successeur. Théodore devait en effet posséder une aura prestigieuse dans la campagne chartraine : tout en étant un « enfant du pays », il faisait partie de l’entourage immédiat d’un prince du sang ; à 24 ans il avait déjà prouvé son courage dans de nombreux combats, ce qui était une valeur importante du modèle aristocratique en vigueur. Quel meilleur repreneur pour le domaine de Courville qui n’avait plus d’héritier mâle ?

L’année suivante, en 1578, Théodore et sa sœur Jeanne vendent l’hôtel particulier construit par leur père dans le quartier du Marais à Paris, à Madame de Kernevenoy, née Françoise de la Baume (4). Nous ne sommes pas certains des circonstances plus ou moins forcées de cette vente, dans la mesure où Théodore aurait intenté un procès pour se voir restituer l’hôtel. Il l’aurait d’ailleurs gagné mais la sentence serait restée sans effet.

La nouvelle propriétaire est veuve en secondes noces d’un seigneur breton, François de Kernevenoy appelé, pour plus de commodité, de Carnavalet à la Cour et c’est ce surnom qui est resté attaché à l’hôtel pour la postérité. Gouverneur du Forez et du Bourbonnais, c’était un cavalier hors pair célébré par Montaigne et Ronsard, et très apprécié d’Henri II qui en avait fait le précepteur du duc d’Anjou, futur Henri III. Kernevenoy mourut en 1570 pour s’être trop dépensé, dit-on, lors des fêtes données pour l’entrée du roi Charles IX et de la reine Elisabeth d’Autriche.

On dit que « sa veuve fut plus fidèle à ses chevaux qu’à sa mémoire » : cette « très belle veuve et bien aimable » (au sens fort du terme), suivant Brantôme qui a conté ses aventures, appartenait à l’escadron volant de la reine Margot dont elle servait au besoin les amours sans oublier les siennes…

Pendant ce temps, après avoir rompu avec Philippe II d’Espagne, les Pays-Bas se cherchent un nouveau prince. Leur regard se porte sur François. En 1579, il est invité par Guillaume d’Orange à devenir le souverain des provinces des Pays-Bas. Le 29 septembre 1580, les provinces (à l’exception de la Zélande et de la Hollande) signent le traité de Plessis-lès-Tours avec François qui prend le titre de protecteur de la liberté des Pays-Bas. Théodore accompagne vraisemblablement le prince dans tous ses déplacements.

En 1581, des négociations continuent pour le mariage de François avec Élisabeth Ière d’Angleterre. Il a vingt-six ans et elle en a quarante-sept. Élisabeth le surnomme sa grenouille. Leur rencontre est de bon augure mais nul se sait ce qu’en pense réellement la reine. Le peuple anglais est particulièrement opposé à ce mariage, car François est un prince français et de religion catholique.

L'entrée de François de Valois à Anvers en 1582

L’entrée de François de Valois à Anvers en 1582

Puis François retourne aux Pays-Bas, où il est officiellement intronisé. Il reçoit le titre de duc de Brabant en 1582, mais il commet l’erreur de décider sur un coup de tête de prendre Anvers par la force. Le 18 janvier 1583, ses troupes sont repoussées. C’est la furie française d’Anvers. Théodore participe à cette bataille, où il est fait prisonnier. Il ne devra sa libération qu’au paiement d’une forte rançon, comme il était d’usage à l’époque.

L’échec du duc d’Anjou ne l’empêche pas de reprendre les négociations avec les provinces des Pays-Bas. Mais soudain, en juin 1584, il meurt de la tuberculose. Théodore a 31 ans. Tout d’un coup très exposé, il va devoir trouver un nouveau maître et protecteur.

(1) Tous les paragraphes relatifs à François d’Alençon sont tirés de Wikipédia.

(2) Le contrat de mariage de Théodore a été passé à Nogent-le-Rotrou devant Me Julien du Pin. Les signataires du contrat sont Félice Rosny, mère de la mariée ; Lancelot de Rosny, seigneur de Brunelles et gentilhomme ordinaire du roi, grand-père de la mariée ; et Jean de Rosny son oncle.

(3) Les titres sont alors attachés à un domaine, clairement délimité, institué soit en châtellenie (pour les chevaliers) ou en baronnie. Les comtés forment des entités très vastes, en général possédées par des membres de la famille royale ou leurs descendants (comme le comté de Chartres) à titre d’éléments de leurs domaines privés. Les marquisats désignaient initialement (sous le Haut Moyen-Age) des comtés situés sur les marches d’un royaume, c’est-à-dire exposé aux invasions, et nécessitant une capacité militaire renforcée ; le titre de marquis perdra sa spécificité militaire pour être uilisé dans la gamme usuelle des titres à partir du XVIIème siècle. Les duchés désignaient quant à eux soit de très vastes domaines indépendants (notamment durant tout le Moyen-Âge), soit des fiefs regroupant plusieurs comtés, attribués aux princes du sang.

(4) Source : « L’Hôtel Carnavalet » par Michel Gallet et Bernard de Montgolfier (Bulletin du Musée Carnavalet)

L’âge d’or : Jacques (2ème partie) et Théodore (1ère partie)

Jacques a dû s’effondrer lorsqu’il a appris la mort de son fils unique de 18 ans, survenue à Rome dans les derniers mois de l’année 1552 ou les premiers de 1553.

A ce moment précis de l’histoire de France, la famille des Ligneris se trouve sur le point de disparaître. Le frère aîné de Jacques est décédé en laissant un fils unique : on ne le sait pas encore en 1552 mais il mourra dix ans plus tard sans héritier. Les demi-frères de Jacques sont pour l’un prêtre, pour l’autre mort jeune. Quant à son unique oncle Jean, celui qui avait épousé Louise de Balu, il avait eu deux filles. Jacques a également une fille, Jeanne, née vers 1545. Son grand-père Pierre n’avait pas de frère. Il n’y aura donc plus personne pour porter le nom.

Par un curieux effet du destin, au moment où meurt Claude, sa mère est enceinte. Dix-huit ans après son premier enfant. C’est ce fils à naître qui évitera à la famille de disparaître. Une sorte d’enfant du miracle, mais pour autant un miracle qui n’aura pas la vie facile.

Théodore, second fils de Jacques des Ligneris, est baptisé le 18 avril 1553 à Chauvigny, près de Chartres, quelques mois à peine après le décès de son frère.

Jacques est définitivement rentré d’Italie, c’en est fini du Concile de Trente. Il reste auprès de sa femme, de sa fille et de son fils.

« A son retour, Sa Majesté lui témoigna combien les services qu’il lui avait rendus lui étaient agréables, tant en cette occasion qu’en plusieurs autres où elle l’avait employé. » Le roi ayant par son édit du mois de mai 1554 créé quatre nouveaux présidents du parlement, il l’honora de la première de ces quatre charges par lettres patentes données à Compiègne le 18 du même mois. Jacques prêta serment le 29 mai.

Il exerça cette fonction de Président du Parlement de Paris pendant deux ans. Le 27 juin 1556, la Cour (sous-entendu le Parlement) le désigna, « suivant le mandatement du roi », pour aller au-devant du cardinal Carasse, légat du Pape en France, et l’accompagner dans Paris, à son entrée qu’il faisait le lendemain. Le 11 août, Jacques décédait. Il fut enterré dans l’église de Sainte-Catherine du Val-des-Ecoliers, non loin de son hôtel particulier. « Toute la Cour assista à ses obsèques. »

Théodore n’a que trois ans lorsque son père décède, cinq à la mort de sa mère qui suit de près son mari dans la tombe.

Sa sœur et lui vont donc être placés sous la protection d’une autre famille. Sans doute grâce à la position de son père, mais aussi dans la continuité des liens qui unissent la famille des Ligneris avec la Cour de Navarre depuis plusieurs générations, Théodore est envoyé à Pau pour y être élevé en qualité d’enfant d’honneur d’Henri de Bourbon, fils de la Reine de Navarre. Les deux enfants ont le même âge. Jusqu’à l’âge de neuf ans, Théodore joue aux billes avec le futur roi Henri IV.

Pendant ce temps à Paris, le 6 août 1559, l’hôtel particulier reçut la visite de François II, jeune et éphémère roi, et celle des princes de sa suite qui « vinrent prendre à la maison des Ligneris leurs manteaux, leurs chaperons de deuil pour aller jeter de l’eau bénite au feu roi Henri II, décédé tout près de là au palais des Tournelles à la suite du fatal tournoi de la rue Saint Antoine » (où il avait reçu un éclat de lance qui lui avait traversé l’œil, malgré le heaume). On peut se demander qui occupe l’hôtel particulier : Jacques est décédé trois ans plus tôt, sa femme l’année passée, son fils aîné six ans auparavant, et son second fils âgé de seulement six ans se trouve dans le royaume de Navarre. Peut-être sa fille Jeanne, alors âgée de 14 ou 15 ans, y vit-elle auprès d’un tuteur ou d’une tutrice. Deux ans plus tard, elle est devenue assez grande pour être poussée dans les bras d’un mari. Elle épouse le 9 janvier 1561 Claude du Puy, baron de Bellefaye et seigneur du Coudray, chevalier de l’ordre du roi.

Au début de l’année 1562 Théodore est amené au château d’Azay-sur-Indre, appartenant à son cousin René des Ligneris, beaucoup plus âgé puisqu’ils ont une génération d’écart. On se rappelle qu’il avait aussi été élevé à la Cour de Navarre. Devenu Huguenot, René avait participé à « l’entreprise d’Amboise », et avait dû se retirer en Allemagne depuis quelques temps déjà, où il servait dans les armées des princes protestants. En 1561 Le château d’Azay avait été assiégé mais ne put être pris.

La conjuration d’Amboise avait été fomentée en 1560 par les princes de Bourbon, protestants. Elle visait à capturer et emprisonner les frères Guise pour soustraire le jeune roi François II à leur influence jugée trop néfaste et à leur politique catholique intransigeante. Mais des indiscrétions avaient permis aux Guise d’organiser leur défense en se retranchant au château d’Amboise. La répression, terrible, marqua le début des huit guerres de religion entre protestants et catholiques qui marquèrent la seconde moitié du 16ème siècle.

Théodore est envoyé immédiatement vers le Poitou chez les seigneurs de Baudiment auxquels il est apparenté. On peut d’ailleurs s’étonner, positivement, de la persistance des liens entre les clans familiaux, car il faut remonter à son arrière-grand-père Pierre dont l’épouse était fille d’Isabeau de Baudiment, précisément un siècle auparavant.

Mais Théodore est arrêté à Loches. Bien qu’il n’ait que neuf ans, sur requête du procureur du roi, il est interrogé sur l’entreprise d’Amboise. On peut imaginer que les conditions sont sévères et qu’il est brutalisé.

La situation en France s’avère en effet à ce moment-là particulièrement troublée, tout le monde est très nerveux. Des protestants ont été massacrés le 1er mars. Louis de Condé, chef des protestants, appelle à la vengeance. Il prend Tours le 30 mars, puis Sens, Rouen, Blois et Angers durant le printemps. Tout autour de Loches où est retenu Théodore, dans les villes de Tours, Orléans et Angers des affrontements sanglants ont lieu entre catholiques et protestants.

C’est dans ce contexte que son cousin René des Ligneris se trouvera à la bataille de Dreux le 19 décembre 1562, où il commande la cavalerie légère du prince de Condé. Mortellement blessé, il décédera sur le champ de bataille. Son nom sera cité comme une perte préjudiciable au camp huguenot ; il devait être un officier supérieur de talent. Il ne laisse pas d’enfant de sa femme.

Cette victoire du parti catholique marqua l’arrêt des forces protestantes convergeant vers Paris. Mais ce n’était que le début des guerres de religion en France, que Théodore va traverser, et dans lesquelles il va devoir prendre parti.

Pour l’heure, il va falloir qu’il sorte de sa geôle de Loches…

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La Bataille de Dreux 19 décembre 1562

Tableau de 1846 représentant la bataille de Dreux

L’âge d’or : René I, Michel, René II, et Jacques (première partie)

A la suite de leur mariage en 1496, René des Ligneris et Jeanne de Champrond ont d’abord une fille, Anne, qui vient au monde en 1499. Elle est suivie par un fils en 1500, Michel, puis un second en 1502, Jacques, et enfin une seconde fille Jeanne en 1506.

D’après certains auteurs, Jeanne de Champrond serait décédée, à trente ans à peine, à une date située entre 1506 et 1510. Les enfants auraient alors eu à peine dix ans lorsqu’ils ont perdu leur mère. René se serait remarié avec la sœur de sa première femme, qui se prénommerait aussi Jeanne. Deux autres fils, Etienne et Jean, naissent dans les années qui suivent. Il se peut aussi que ce soit la même Jeanne de Champrond et qu’il n’y ait pas eu de remariage.

Charles IV d'Alençon

Charles IV d’Alençon

René des Ligneris occupe le poste de capitaine de Châteauneuf-en-Thymerais, après son père. Probablement efficace et intelligent, il se fait remarquer par son suzerain direct, le baron de Châteauneuf qui n’est autre que Charles IV duc d’Alençon. René se positionne ainsi comme Ecuyer d’Ecurie du duc d’Alençon, ce qui correspond à un poste d’officier dans la Maison de ce prince, et lui ouvre les portes d’un immense réseau relationnel. Charles IV  est en effet duc d’Alençon, Pair de France, et Lieutenant Général de la Normandie et de la Champagne. « Premier Prince du Sang », il sera l’héritier du trône à l’avènement de François Ier en 1515 jusqu’à la naissance de son premier fils François en 1518 (futur François II, éphémère roi). Charles d’Alençon sera également en 1519 le parrain du petit Henri, futur roi Henri II. En 1509, il avait épousé Marguerite de France, sœur de François Ier. Il décèdera cependant à trente-cinq ans, en 1524, sans postérité. Le duché d’Alençon revient alors à la Couronne.

René des Ligneris décède en 1527, après avoir fortement consolidé la position de sa famille, et beaucoup investi dans l’avenir de ses enfants.

En tant qu’aîné, son fils Michel a été éduqué pour devenir chevalier pour prendre la suite de son père. Il devient à son tour capitaine et bailli de Châteauneuf-en-Thymerais en 1527. De plus, sans doute grâce au réseau de son père, il avait déjà obtenu les charges d’Ecuyer du duc d’Alençon, et de Gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi (1). Ce sont à fois des emplois qui assurent un revenu, mais aussi des positions sociales très honorables, et la garantie d’accéder à des cercles d’influence.

Michel épousait vers 1525 Claude de Cardonne, qui est la fille de Jean-François de Cardonne, chevalier, conseiller et chambellan du Roi. D’origine espagnole, marié à Françoise de La Boissière, Jean-François est le frère de Dom Federigo de Cardonne, vice-roi de Naples pour le roi d’Espagne. (2) L’alliance est assez belle, c’est une réussite à mettre au crédit, indubitablement, de René des Ligneris.

Par son mariage, Michel devient seigneur d’Augé, et d’Azay-sur-Indre en partie. Jean-François de Cardonne avait en effet partagé entre ses trois filles Claude, Marguerite et Anne les droits sur son fief d’Azay, à titre de dot. Le château d’Azay est en fait un manoir seigneurial, qualifié de Maison-forte dans un acte de 1572 (3).

Michel et Claude ont un fils en 1527, qu’ils prénomment René comme son grand-père, peut-être par volonté de continuité familiale, par admiration de Michel pour son père, ou pour lui rendre hommage peu de temps après son décès.

René est cependant élevé à la Cour de Navarre, très loin des terres familiales de Touraine et de Beauce, car son père Michel est mort tôt, à peine trentenaire, sans avoir eu d’autres enfants. On lit en effet que « René fils unique était âgé de 18 mois le 15 février 1529 [lors]qu’il fut mis sous la tutelle de Guillaume des Feugerets » (4). René est pris en charge en tant qu’échanson de la Reine de Navarre, ce qui peut nous interroger sur les mécanismes qui ont permis cette solidarité (voir l’encadré ci-dessous).

Plus tard, qualifié d’écuyer (et non chevalier), il récupère la charge de bailli de Châteauneuf-en-Thimeray (près de Chartres). En 1554, il rachète à ses oncles maternels leurs parts de l’héritage de Jean-François de Cardonne, et devient le seul propriétaire du fief d’Azay-sur-Indre. (5)

Vers 1560, il épouse Antoinette Babou, de la Maison de la Bourdaisière, dont le père était capitaine de la ville et du château d’Amboise, Maître Général de l’Artillerie de France, et s’était vu confier par Catherine de Médicis « le gouvernement de la personne et de la maison » de son fils François, duc d’Alençon (c’est-à-dire qu’il est son précepteur). L’alliance est belle. Le château de la Bourdaisière se situe à Montlouis-sur-Loire, entre Tour et Amboise, à 25 km du fief d’Azay-sur-Indre, que René des Ligneris vend à cette époque-là. Nous remarquons ici la réapparition du duché d’Alençon, donné en 1559 en douaire à la reine Catherine de Médicis, puis en 1566 en apanage à son fils cadet François.

Devenu protestant, René s’est attaché au service du roi de Navarre, et prend une part active au soulèvement contre le pouvoir catholique à partir de 1560. Il est notamment l’un des acteurs de la célèbre conjuration d’Amboise, sur laquelle nous reviendrons. Officier de valeur, il commande la cavalerie légère de l’armée dirigée par le prince de Condé lors de la bataille de Dreux en décembre 1562. Prenant d’abord l’avantage sur les armées royales, les Huguenots sont finalement défaits, et René mortellement blessé sur le champ de bataille. Il n’aura pas eu d’enfants de sa femme Antoinette. La branche aînée de la famille des Ligneris s’éteint.

Que sont devenus les frères et sœurs de Michel des Ligneris, qui forment les branches cadettes ?

Jean meurt jeune en 1527, « à l’âge de 20 ans ». Cette année-là, Michel perdait donc à la fois son père René et son frère Jean.

Etienne est le benjamin donc destiné à entrer en religion. Il deviendra Abbé de la Prée, en Berry, c’est-à-dire administrateur et dirigeant d’une abbaye ; et  prieur de Quinquenaure en Retz. Il  a hérité de son grand-père maternel le fief d’Ormoy, qu’il possède en 1563 (6), comme nous l’apprend le registre des hommages (7) faits à Renée de France, duchesse de Ferrare et de Chartres. Etienne vivra jusqu’en 1567.

Sa sœur Anne s’est mariée avec Charles des Feugerets ; Jeanne avec Claude de Languedoue.

Jacques, frère cadet de Michel, était venu au monde en 1502. Son aîné étant chargé du volet militaire de la famille, Jacques est orienté vers une carrière de magistrat, et pour cela part étudier dans les prestigieuses universités de Paris, Louvain (8) et Padoue (9), un parcours international qui laisse penser que son père possédait des moyens financiers très importants. Cela montre aussi que pour René des Ligneris, la connaissance et l’éducations avaient de la valeur, ce qui était rare dans une société où peu de gens maîtrisaient l’écrit.

De retour à Paris, Jacques « paraît dans le barreau, entre les plus célèbres avocats de son temps » (10). De son mariage avec Jeanne de Chaligault, dame de Crosnes et d’Etioles, naîtra un fils Claude en 1535. Le roi François Ier, « qui se faisait un plaisir d’avancer les gens de lettres » (11), nomme Jacques au poste de Lieutenant Général du baillage d’Amiens, puis rapidement à celui de conseiller au Parlement de Paris. « C’est en cette qualité que le Parlement l’élut pour un des commissaires qui devaient aller tenir les Grands Jours à Poitiers, au mois d’août 1541. » Il est nommé président de la troisième Chambre des Enquêtes en 1544. « Dans tous ces emplois il s’acquit beaucoup de réputation. »

C’est dans ces fonctions que « le Roi Henri II remarque son adresse et son éloquence », et qu’il le désigne comme l’un de ses ambassadeurs au Concile de Trente, en Italie, « où il soutint avec beaucoup de courage les libertés de l’Église Gallicane et la réputation de ce monarque dans le Parlement de Paris ».

Jacques et Jeanne ont une fille, vers 1542, qu’ils prénomment Jeanne comme sa mère.

Jacques achète le 18 mars 1544 à Paris « cinq pièces de terre labourable tenant au palais des Tournelles et relevant du prieuré de Sainte-Catherine du Val-des-Ecoliers » (12). C’est sur ce terrain situé  dans l’actuel quartier du Marais, mais qui n’était alors qu’un champ en friches, que s’élève alors l’Hôtel des Ligneris qui devait plus tard être appelé l’Hôtel de Carnavalet. « Le président des Ligneris s’adressa aux meilleurs artistes de son temps pour construire sa maison. » Il aurait choisi pour architecte Nicolas Dupuis et fait appel pour les travaux de décoration au célèbre sculpteur Jean Goujon. « Ces deux maîtres se mirent à l’œuvre sans retard et, avant que de quitter Paris, il est probable que le président put voir aux mains des sculpteurs le beau portail sur la rue. » (13)

Inspiré du château d’Écouen, son plan en forme de quadrilatère « entre cour et jardin » constituait une nouveauté architecturale, et allait être un exemple pour de nombreux autres hôtels particuliers.

Hôtel Carnavalet à Paris (ex Hôtel des Ligneris)

Il est intéressant de noter que l’hôtel Lepeletier de Saint Fargeau voisin, a été bâti sur un terrain acheté initialement par Michel de Champrond le 23 mai 1545. Chevalier et seigneur de la Bourdinière, Montarville et Flacourt, baron de Croissy, bailli de Chartres, il appartient à la famille maternelle de Jacques des Ligneris, peut-être un cousin. Jacques l’a visiblement convaincu de profiter de la vente par lots des terrains agricoles du prieuré de Sainte-Catherine du Val-des-Ecoliers. Michel de Champrond y fait bâtir un Hôtel, en même temps que Jacques. Lorsqu’il décèdera en 1571, la propriété sera vendue ; l’hôtel de Champrond, dit d’Orgeval, sera détruit en 1686 pour laisser la place à l’actuel Hôtel Lepeletier de Saint-Fargeau.

Pendant près de dix ans qu’il occupe la charge de président de la troisième Chambre des Enquêtes, le Parlement confie souvent à Jacques des affaires importantes. Lors du voyage d’Allemagne qu’entreprend Henri II en 1552, elle l’envoie comme émissaire vers la Reine et le Conseil Privé établi à Châlons, pour lui exposer que les édits dont le roi désirait la validation n’étaient pas acceptables en l’état (procédure dite de vérification), notamment ceux touchant « l’augmentation d’une chambre en la cour des aides, et attribution des matières criminelles en dernier ressort, de la chambre des monnaies. » L’année suivante, elle l’envoie vers le roi pour lui expliquer les raisons qui l’empêchaient de vérifier un autre édit touchant « l’établissement de syndics et pères du peuple par tous les gouvernements et provinces du royaume ». D’une manière générale, « la cour lui commit très souvent les plus importantes affaires, et surtout quand il s’agissait de faire des remontrances à Sa Majesté ». (14) Ce terme de remontrances désignait une procédure encadrée mais délicate qui consistait à demander au pouvoir royal des modifications dans les projets de textes de loi qu’il voulait rendre exécutoires. On voit d’ailleurs bien ici que les contre-pouvoirs du système monarchique étaient structurellement organisés et réels.

Pendant ce temps, sa fille Jeanne grandit et son fils Claude devient un adolescent vif et joyeux, dont nous entendrons parler …

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Pourquoi René des Ligneris a-t-il été pris en charge par la Cour de Navarre ?

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Portrait de Marguerite de Navarre, vers 1530, attribué à Jean Clouet (crédits photo Google Arts Project)

Les père et grand-père de René ont servi les ducs d’Alençon. Notamment Charles IV, marié à Marguerite de France, sœur de François Ier. Après la mort de son mari en 1524, dont elle n’a pas eu d’enfants, Marguerite se remarie avec Henri II d’Albret, de dix ans son cadet, qui est roi de Navarre, seigneur de Béarn, duc de Nemours et comte de Foix. Elle devient donc reine de Navarre. Mais elle semble être restée très fidèle aux personnes qu’elle a connues en tant que duchesse d’Alençon. Elle devait bien connaître le grand-père René des Ligneris et son fils Michel, tous deux officiers de la Maison d’Alençon. Aussi lorsque ce dernier décède brusquement à l’âge de 29 ans, en 1529, laissant un fils encore bébé, un mécanisme de solidarité se met en place pour accueillir l’enfant et prendre en charge son éducation auprès de la famille royale de Navarre.

Plus tard, cette fidélité restera vive lorsque Jacques des Ligneris décédera en 1556 suivi par sa femme en 1558, en laissant orphelin un fils de cinq ans. René des Ligneris, alors devenu un soutien actif au service de la Navarre et un officier dans l’armée protestante, intervient probablement pour que son petit cousin Théodore soit accueilli à son tour à la Cour de Navarre. La souveraine est la fille de Marguerite de Navarre, Jeanne III, mère du petit Henri, futur Henri IV avec qui Théodore des Ligneris va grandir pendant quelques années.

(1) Source :  Manuscrits de Laisné, tome 5, p 287

(2) Source : Dictionnaire d’Indre-et-Loire et de l’ancienne province de Touraine, par J.-X. Carré de Busserolle, tome I, 1878-1884, BNF.

(3) Idem.

(4) Dossiers Bleus 396, Département des Manuscrits Français 29941, Cabinet des Titres, Bibliothèque Nationale de France. Consulté sur Gallica le 9 octobre 2019, cote de la matrice R212517.

(5) Outre René des Ligneris, les co-héritiers étaient Jean de Nourry, chevalier, époux de Marguerite de Cardonne ; et Philippe Tissent, époux d’Anne de Cardonne. Dans la liste des seigneurs du fief est cité « René des Ligneris, écuyer, échanson de la Reine de Navarre, bailli de Châteauneuf, fils de Michel. Par suite d’un partage avec ses co-héritiers le 25 juin 1554, il devint le seul propriétaire d’Azay. » Source : Dictionnaire d’Indre-et-Loire et de l’ancienne province de Touraine, par J.-X. Carré de Busserolle, tome I, 1878-1884, BNF.

(6) Ormoy est un petit village situé à mi-chemin entre Chartres et Dreux

(7) Source : Manuscrits de Laisné, tome 5, p560

(8) Située dans l’actuelle Belgique.

(9) En Italie, près de Venise.

(10) Source : Dictionnaire Historique de Louis Morery, 9ème édition (1702), tome 1, article « des Ligneris, Jacques ».

(11) Idem.

(12) Les citations de ce paragraphe sont tirées de l’ouvrage « Le Marais », Editions Henri Veyrier, 1974.

(13) « L’hôtel des Ligneris, car c’est ainsi qu’il faudrait appeler la construction primitive, comportait un corps de logis entre cour et jardin, relié à la rue par deux ailes basses de galeries surmontées de hautes lucarnes, et pour fermer la cour, une aile sur rue dont le pavillon central, percé d’une porte cochère, était entouré de deux autres pavillons aux toits plus élevés. Nicolas Dupuis est l’architecte de ce logis encore tout gothique avec son escalier à vis. Les ailes sont de quelques années postérieures. Le portail, dont la disposition générale n’a pas changé, occupait le centre du pavillon sans autres ouvertures que trois hautes lucarnes s’engageant dans un toit à comble brisé. Les pavillons latéraux étaient percés de deux niveaux de petites baies et surmontés des mêmes lucarnes se détachant sur de hauts toits d’ardoises.

La statue de l’Abondance debout sur un masque décore la clé de la porte tandis que le tympan est orné d’un bas-relief où deux anges soutiennent un écu : l’on a attribué ce travail à Jean Goujon ainsi que les deux lions du bas-relief encadrant la porte, qui avaient d’abord pris place côté cour.

Sur la rue, l’hôtel présentait donc une façade sobre, mais tous les effets décoratifs étaient réservés pour la cour : ses italianismes comme sa décoration sculpturale en font une oeuvre d’une qualité exceptionnelle.

Le corps de logis est éclairé par deux niveaux de cinq hautes fenêtres aux meneaux de pierre, avec trois lucarnes à fronton circulaire au pied desquelles court une balustrade. Entre chacune des fenêtres du premier étage se détachent les statues des Quatre Saisons surmontées des signes correspondants. Les critiques d’art se sont toujours accordés pour dire que ces statues avaient été sans doute sculptées par des élèves de Jean Goujon dans l’atelier du maître et sur ses dessins. Celle de l’été apparaît comme la plus délicate, mais les trois autres supportent avec avantage la comparaison avec celles qui furent ajoutées au milieu du XVIIe siècle et surtout avec celles de l’hôtel de Sully. »

(Source : « Le Marais », Editions Henri Veyrier, 1974)

L’hôtel sera fortement remanié et agrandi en 1655 par François Mansart.

(14) Source : Dictionnaire Historique de Louis Morery, 9ème édition (1702), tome 1, article « des Ligneris, Jacques ».

Pierre le survivant, et Jeanne

En 1453, la Guerre de Cent Ans s’achève enfin. La Beauce et la Normandie viennent d’être reconquises par Charles VII sur les Anglais. Neuf familles sur dix de la noblesse féodale ne s’en relèveront pas, du fait des pertes subies durant la guerre contre l’Angleterre, des épidémies de peste, ou encore en raison des razzias menées par les seigneurs français les uns contre les autres, le rançonnement étant devenu leur seul moyen de subsistance. C’est une hécatombe, presque toutes les familles nobles ont disparu ou sont désagrégées.

Un intense « renouvellement des cadres » se met en place, au cours duquel les personnalités qui ont émergé durant la reconquête sont récompensées. Comme nous le dit le dossier des Preuves, établi par les généalogistes royaux lors du recensement fiscal de 1666 (1), « Pierre Hoguerel, dit des Ligneris, Ecuyer, Capitaine de Châteauneuf-en-Thymerais, est le premier connu par les titres de la famille. Il vivait en 1460, et fut marié avec Jeanne de Tournes que l’on croit descendue des seigneurs de Tournes paroisse située en Touraine auprès de la Rivière de Loire. Il possédait des biens dans les provinces d’Anjou, de Touraine et de Beauce. On ignore la raison qui lui fit prendre le surnom des Ligneris qu’il a transmis à ses successeurs. »

On peut bien sûr s’interroger sur cette appellation de Hoguerel, qui est un prénom (l’équivalent de Hugues) mais pas un nom de famille. Sur le fait également que Pierre possède apparemment déjà de nombreuses terres, dispersées dans les contrées très variées que sont l’Anjou, la Touraine et la Beauce. Il ne venait donc pas de nulle part, mais assez probablement d’une famille de gentilhommes déjà installée, qui a réussi à survivre au « trou noir » de la guerre de Cent Ans.

Quoi qu’il en soit, Pierre est cité en 1478 comme chevalier et seigneur de Lachet, terre située dans la paroisse de Saulnières (aujourd’hui en Eure-et-Loir) (2). Sa femme Jeanne de Thornes (ou de Tournes), qu’il avait épousé en 1467 est également appelée Jeanne de Baudiment, fille de Jean de Thornes et d’Isabeau de Baudiment.

Les terres de Thornes, qui s’appelaient alors Thorus, si ce sont bien elles, seraient situées bien loin de Chartres, près de Château-Larcher (dans la Vienne), à 20 km au sud de Poitiers. C’est aujourd’hui un lieu-dit constituée d’une ferme, dans une jolie petite vallée de la rivière « La Douce ».

Le village de Saulnières se situe quant à lui en Eure-et-Loir dans la vallée de la Blaise, à mi-chemin entre Dreux et Châteauneuf-en-Thymerais. Le lieu-dit Lachet existe toujours ; ce n’est ni un village ni un château mais comme pour Thorus le fief était constitué d’une ferme à peine fortifiée et de quelques terres alentours. La ferme est toujours là de nos jours, nichée dans un repli du terrain, seule. Il n’y a aucune construction autour à perte de vue, elle est tranquille comme il y a 550 ans.

Le suzerain de Pierre des Ligneris était Jean II d’Alençon (1409-1476), époux de Marie d’Armagnac (1420-1473). Duc d’Alençon, comte du Perche, il était aussi directement et sans intermédiaire baron de Châteauneuf-en-Thymerais. C’est lui qui a installé Pierre comme capitaine de Châteauneuf vers le début des années 1460.

Son fils René d’Alençon lui succédera dans les mêmes titres en 1476, devenant le suzerain de Pierre.

Faut-il donc s’étonner que le fils aîné de Pierre des Ligneris, né vers 1468, soit prénommé Jean, comme son premier protecteur et suzerain, et le second, né vers 1470, René ?! Le lien est frappant, il s’agit clairement d’un signe de déférence.

Les deux fils seront suivis de deux filles, Marie et Jeanne. La première épousera Hugues de Ternes, Ecuyer, seigneur du Hamel, dont naîtra une fille, Jacqueline de Ternes (3). La  seconde se mariera avec Gilles d’Adonville, Ecuyer, seigneur d’Auvilliers (probablement le fief d’Auvilliers situé près de Meslay-le-Vidame, à 20 km au sud de Chartres), dont elle aura deux enfants (4).

En 1483, après 22 ans de règne, le roi Louis XI cède la place à son très jeune fils Charles VIII.

René d’Alençon décède en 1492, alors que son fils Charles IV appelé à lui succéder n’a que trois ans.

Pierre des Ligneris quant à lui, disparaît en 1494. Les quatre frères et sœurs partagent la succession de leur père par acte notarié le 22 juin 1499. Pierre aura réussi à poser les bases solides d’une famille fidèle aux ducs d’Alençon qui le lui rendront bien.

schema descendance Pierre des Ligneris

(1) Source : Dossiers Bleus, Département des Manuscrits Français, cote 29941 (Dossiers Bleus 396), Cabinet des Titres, Bibliothèque Nationale de France. Consulté sur Gallica le 09 octobre 2019, cote de la matrice R212517.

(2)  

(3) La famille de Ternes portait comme armoiries : « D’hermines à une croix de gueules ».

(4) Source : manuscrits de Laisné [compléter en précisant]

La Beauce anglaise pendant la guerre de Cent ans

Tous les éléments présentés ici se déroulant avant 1460 ne sont pas prouvés. Ils sont relatés dans des manuscrits du Cabinet des Titres de la Bibliothèque Nationale, datant de 1660 environ et 1712, qui ne s’appuyaient semble-t-il que sur la mémoire familiale pour les événements antérieurs à la Guerre de Cent Ans.

Ainsi, d’après cette tradition, en 1333 le chevalier Jehan des Ligneris rendait aveu à son suzerain le comte de Foix (qui était aussi comte d’Etampes) pour la terre de Mérainville (1). Cet acte fort de la vie féodale était apparemment consigné dans un document officiel de l’époque, source précieuse si nous le retrouvions.

On trouve une autre mention de la famille à cette époque : à Aigrefin, qui est un hameau de la commune de Saint Antoine du Rocher (située à côté de Tours), « vers 1340 la dîme revenait à Godefroy de Ligneris, prêtre ». (2)

C’est la reconquête de la Normandie sur les Anglais qui va emmener ces chevaliers vers les verrous stratégiques situés au nord de Chartres.

La peste frappe en 1348. Elle provoque un manque de main d’œuvre et la flambée des salaires. Les seigneurs et gros fermiers sont désabusés. Le monde des campagnes s’installe alors dans un marasme durable. Outre 1348-1349, la peste ressurgira en 1360-61, 1369 et 1375. La région subira des périodes de disette en 1348, 1361 et 1375.

On est alors en pleine guerre de Cent Ans. En octobre et novembre 1370, les Anglais de Knolles ravagent la Beauce. Venant de Paris, ils rejoignent Vendôme et Le Mans.

Toujours d’après les travaux du prieur Lainé au début du XVIIe siècle et les Manuscrits du Cabinet des Titres (3), un fils de Jehan des Ligneris, prénommé Godemart, chevalier et seigneur de Méreinville, aurait épousé Agnès Trousselle, dont il eut trois filles : Jeanne (Jehanne) des Ligneris qui épousa Jacques de Brizay (dans le Poitou près de Mirebeau) ; Marguerite des Ligneris, femme de Jean d’Argenton, chevalier ; et Françoise des Ligneris, femme de Jean de Gamaches, chevalier (près d’Eu – Le Tréport). Il y aurait également eu un fils, François, mais pas selon toutes les sources. Peut-être y a-t-il eu une confusion avec Françoise.

François des Ligneris, chevalier, aurait été vivant en 1389, servit le duc de Bretagne, et pris pour femme  Anne de Tournemine, fille de Raoül, de la Maison de la Guierche et de la Hunaudaye.

En 1411, les milices des bouchers de Paris affrontent l’armée des Armagnac dans la plaine de Beauce, pour le compte du duc de Bourgogne Jean Sans Peur.

Un renouvellement général des baillis et gouverneurs a lieu en 1418. Cette même année, une bataille contre les Anglais a lieu devant les portes de Verneuil-sur-Avre, qui marque la limite entre la Normandie et la Beauce. Les Français perdront cette bataille. Avec pour conséquence, dans les années 1420, la domination anglaise sur le pays chartrain.

Un capitaine du roi d’Angleterre, François de Surienne dit l’Aragonais, tient Verneuil-sur-Avre en 1449. Mais le roi de France Charles VII lance une grande offensive de reconquête de la Normandie. Le 20 juillet 1449 Verneuil est reprise, grâce à un guetteur complice qui ouvrira les portes.

Pierre des Ligneris qui pourrait être un petit-fils de François ou de Françoise, vit au XVème siècle, sur la fin de la Guerre de Cent Ans. Attaché à la maison de Vendôme, il sert Charles VII, peut-être dans le cadre de la reconquête de la Normandie, ou de sa stabilisation.

Premier personnage de la famille des Ligneris véritablement documenté (4), Pierre des Ligneris vivait en 1460. Il a reçu en récompense de ses services la terre de Lachet (5) ainsi que le poste de capitaine et grand bailli de Châteauneuf-en-Thymerais, place-forte et bourg située à mi-chemin entre Verneuil-sur-Avre et Chartres.

Une nouvelle ère s’ouvre.

(1)

(2)

(3) « Mémoires généalogiques de Guillaume Laisné, prieur de Mondonville y relatifs à des familles de Chartres et du Pays Chartrain, de la Beauce, de l’Orléanais, du Blaisois, etc ». Bibliothèque nationale de France. Département des manuscrits Français cote 24125.

(4) Dossiers Bleus 396, Département des Manuscrits Français 29941, Cabinet des Titres, Bibliothèque Nationale de France. Consulté sur Gallica le 09 octobre 2019 (cote de la matrice R212517).

(5) Carte de Cassini

Préambule

La société féodale des débuts de l’ère capétienne s’appuie sur un enchevêtrement de liens de vassalité depuis le bas de la pyramide territoriale, le fief d’un chevalier, jusqu’au sommet, le roi.

Dans cet émiettement territorial néanmoins organisé par les liens invisibles de la parole donnée, les opportunités sont nombreuses, pour des hommes valeureux qui se distinguent à la guerre, de se voir attribuer une terre en récompense de leurs faits d’armes et de leur loyauté.

Voilà probablement ce qui est arrivé au tout début de notre petite histoire.

La traçabilité des individus et des familles de ces époques s’avère bien évidemment délicate. Certains ouvrages des XVIIe et XVIIIe siècles fournissent des généalogies, le plus souvent pour répondre à des enquêtes à but fiscal, pour justifier d’un titre, ou être admis à la cour. Réalisées à la demande des familles, ces compilations de « preuves » tendent parfois à s’écarter des faits pour les embellir ou tout simplement inventer des racines lointaines (c’est typiquement le cas du Dictionnaire de la Noblesse de La Chesnaye-Desbois, à la fin du XVIIIème siècle). Nous chercherons donc à nous appuyer autant que possible sur des documents anciens en essayant de jauger leur degré de fiabilité.

Ainsi, pour ce qui est des origines, de nombreuses sources se croisent de façon cohérente et nous permettent de remonter facilement jusqu’au mariage de Pierre des Ligneris en 1467. Au-delà, censément jusqu’au XIIe siècle, relève jusqu’à preuve du contraire de la mythologie (malgré des sources intrigantes et des pistes intéressantes, sur lesquelles nous reviendrons).

L’une de nos principales sources pour décrire les XVème et XVIème siècles est constituée par les manuscrits de Guillaume Laisné, prieur de Mondonville au début des années 1600. Il a patiemment traité de l’histoire du diocèse de Chartres en trente volumes, que la Bibliothèque Nationale conserve en partie aujourd’hui. Ses écrits consignent les événements du territoire, et relatent l’histoire de toutes ses grandes familles locales. Le nom des Ligneris revient à de très nombreuses reprises ; la famille fait même l’objet d’une (courte) notice généalogique.

Les manuscrits de Laisné forment une source particulièrement riche et intéressante, car rédigés moins de cent ans après les faits, dans la région même où ils se sont produits, à proximité des descendants dont la mémoire familiale du siècle passé est encore vive.

La principale difficulté reste de déchiffrer le manuscrit… mais ce sera l’une des clefs pour aller plus loin dans notre histoire. Un autre document inestimable est l’enquête fiscale de 1666, réalisée par les généalogistes officiels des services de Louis XIV. Conservés à la Bibliothèque Nationale de France, ces Dossiers Bleus contiennent des notices détaillées sur les membres de la famille.

Enfin, comme nous le découvrirons, d’innombrables actes notariaux (y compris du milieu du XVIe siècle), des publications d’érudits et des récits d’époque nous permettent d’ajouter les touches de peinture une à une pour faire apparaître le tableau dans sa globalité, avec ses zones sombres comme sa lumière.

Nous voilà prêts à voyager dans le temps, à travers les vies de personnes qui ont réellement existé, ont affronté la vie dans les contextes d’alors et tracé leur chemin pour nous léguer le monde tel que nous le connaissons. C’est aussi le prétexte à un pas de côté, une réflexion sur notre propre chemin d’existence, pour traverser les événements avec un meilleur recul et peut-être une plus grande sagesse.

Un aperçu du manuscrit de Guillaume Laisné, conservé à la Bibliothèque Nationale, ouvert à la page relatant l'histoire de la famille des Ligneris (manuscrit des années 1620 environ)

Un aperçu du manuscrit de Guillaume Laisné, conservé à la Bibliothèque Nationale, ouvert à la page relatant l’histoire de la famille des Ligneris (manuscrit des années 1620 environ)