Théodore (5ème partie)

1591 : Henri IV a conquis la ville de Chartres au terme d’un siège de plusieurs mois. La Ligue est défaite localement, ses leaders exilés. Théodore des Ligneris n’en fait pas partie, car il avait opté à temps pour le parti du roi – même si ce choix est peut-être issu de son opposition personnelle au seigneur de Réclainville, qui dirigeait la Ligue chartraine. On se rappelle d’ailleurs que Théodore l’avait mené à sa perte en soulevant la population contre lui.

Au niveau national, la Ligue oppose une résistance acharnée. Bien qu’écrasée à la bataille d’Ivry (1) le 14 mars 1590, éprouvée par deux sièges successifs de la capitale, elle ne désarme pas. Les membres les plus extrêmes de la Ligue font même régner la terreur à Paris. Tout en organisant de spectaculaires processions de religieux armés et de milliers d’enfants, elle met en prison les hommes réputés royalistes, appelés « politiques ». Sous l’autorité des Seize, la terreur exercée par la Ligue parisienne atteindra son point culminant en 1591 par l’exécution du président du Parlement de Paris, Brisson, pourtant ligueur. Henri IV et ses troupes tentent de prendre Paris, notamment par la ruse, lors de la Journée des farines, mais échouent dans cette tentative. (2)

Procession armée de la Ligue en 1590 (Musée Carnavalet)

Procession armée de la Ligue en 1590 (Musée Carnavalet)

La Ligue connaît une fracture quand le duc de Mayenne rentre à Paris pour punir les extrémistes qui ont décidé la mort de Brisson. Finalement, les excès de la Ligue, son penchant pour un prince étranger, son financement espagnol, sa remise en cause de la monarchie, détachent d’elle progressivement, à partir de 1591, les royalistes, puis les villes les unes après les autres. Cependant, elle ne désarme vraiment qu’au moment où Henri IV abjure sa foi protestante en faveur du catholicisme. Il est sacré roi à Chartres le 27 février 1594 et entre dans Paris quelques mois plus tard.

La chute de Paris marque pour la Ligue le commencement de la fin. La victoire de Fontaine-Française, en Bourgogne, le 5 juin 1595 sur les derniers Ligueurs (menés par le duc de Mayenne, et épaulés par les Espagnols), la met en déroute. À la paix de Vervins, les Espagnols abandonnent les dernières places qu’ils tiennent en France. La fin définitive de la Ligue a lieu après la soumission du duc de Mercœur, gouverneur de Bretagne.

Henri IV met fin aux guerres de religion par l’Edit de Nantes et le traité de Vervins, en 1598. Grand roi parmi ceux que la France a compté, il a réussi à apaiser les tensions, maintenir le pouvoir central, et mettre fin à la guerre civile. Cependant il ne faut pas se méprendre : lorsqu’il sera assassiné en 1610, la moitié de la population française le soutenait, mais l’autre moitié le détestait.

Revenons à Chartres, où à partir de 1591 la situation commence à sa stabiliser progressivement. Cette année-là, le baron de Courville est élevé au rang de Chevalier de l’Ordre de Saint-Michel.

Théodore des Ligneris a déjà plusieurs enfants de sa femme Françoise de Billy. D’abord Jean-Baptiste, dont nous ne connaissons pas la date de naissance, mais qui est venu au monde sans doute dans les premières années suivant le mariage, c’est-à-dire vers 1578-1580. Il faut bien se rendre compte que jusqu’en 1584 Théodore ne devait pas être souvent auprès de sa femme ; il partait de longs mois, voire même plus d’une année, avec le prince François de Valois, notamment en Flandres et dans les Provinces des Pays-Bas. Les naissances des nombreux enfants de Théodore et sa femme vont ainsi s’étaler sur les années 80 puis 90 : après Jean-Baptiste vinrent Louis, Jacques, Geoffroy, Albert, Jeanne, Marie, Angélique, Jacqueline, Lucrèce, et enfin Charles. Soit 11 enfants.

Nous ne connaissons pas les dates de naissances, mais l’un des fils est né en 1582 : « le 22 mai, en l’église Saint Nicolas de Courville, un des fils de haut et puissant seigneur Messire Théodore Desligneries, marié à Dame N… baronne de Courville, est baptisé. » (3)

Lorsqu’elle sera assiégée dans son château de Courville à la fin des années 80, Françoise est une jeune mère de famille qui n’a pas trente ans, entourée de plusieurs enfants de moins de dix ans, certains en bas âge. Elle devra rapidement capituler, et ne sera libérée que sur paiement d’une rançon (comme son mari qui a subi le même sort en défendant Verneuil). On peut imaginer que l’épisode est traumatisant pour toute la famille.

A une date que l’on ne connaît pas précisément, mais qui se situe probablement vers les années 90-95, Théodore des Ligneris devient chambellan du comte de Soissons, charge qu’il conservera jusqu’en 1607. C’est un poste prestigieux, qui correspond à celui de secrétaire général dans la gestion des affaires de l’un des plus importants princes du règne d’Henri IV.

Charles de Bourbon, comte de Soissons

Charles de Bourbon, comte de Soissons

En effet, Charles de Bourbon comte de Soissons et de Dreux, né en 1566 à Nogent-le-Rotrou près de Chartres (donc de 13 ans plus jeune que Théodore), est un fils de Louis de Bourbon, prince de Condé ; et le demi-frère du prince de Condé qui sera le chef des protestants. Prince catholique élevé à la cour de France, il se joignit d’abord à la Ligue pendant les Guerres de Religion. Désenchanté, il fut gagné par Henri de Navarre à la cause anti-Guise et quitta la cour pour combattre à ses côtés. Théodore a pu le côtoyer dès 1588 aux États généraux de Blois, auxquels ils participèrent tous deux.

Fait prisonnier lors d’une bataille, Charles de Bourbon fut détenu au château de Nantes, d’où il s’évada pour rejoindre l’armée du roi à Dieppe. Après la bataille d’Ivry, il prit le commandement de la cavalerie du roi au siège de Paris en 1590, et prouva sa valeur militaire aux sièges de Chartres (1591) et de Rouen (1592). Charles de Bourbon assista au couronnement d’Henri en 1594. Il fut un collaborateur sûr d’Henri IV lors du siège de Laon (1594). Une fois la paix conclue avec l’Espagne, il prit le commandement des troupes royales dans les guerres de Savoie en 1600. En 1602 il devenait gouverneur du Dauphiné, et en 1610 gouverneur de Normandie.

Pour la petite histoire, Charles de Bourbon fut le grand amour de sa cousine Catherine de Navarre, sœur d’Henri IV. Le roi ne voulut finalement pas entendre parler d’un mariage qui n’apportait aucun avantage diplomatique. Pendant plusieurs années, Charles et Catherine tentèrent vainement de fléchir Henri IV, et Catherine de son côté refusa tous les autres prétendants. Finalement, elle dut céder aux ordres de son frère en épousant le fils aîné du duc de Lorraine, Henri duc de Bar.

Revenons à Théodore, qui en cette toute fin du XVIème siècle, est durement éprouvé par les décès successifs de son fils aîné Jean-Baptiste, survenu à l’âge de 20 ans, et de son dernier fils Charles, qui n’a pas 2 ans.

Lorsqu’il quitte son poste de chambellan du comte de Soissons, Théodore a 54 ans. Pour l’époque, il est déjà un vieil homme. Mais il continue de gérer sa famille (tous ses enfants ne sont pas encore majeurs), ses domaines, et … ses procès. En effet, tout au long de sa vie, on le retrouve en litige contre d’innombrables personnes ou institutions.

Entre nous, Théodore devait avoir un caractère difficile. Orphelin très tôt, il a dû apprendre à se débrouiller seul. A-t-il trouvé de l’affection maternelle auprès des femmes qui s’occupaient de lui à la Cour de Navarre, lorsqu’il est arrivé à l’âge de cinq ans ? Maltraité à neuf ans lors de son arrestation à Loches (torturé ?), puis confié à l’entourage de François de Valois, il a bien été obligé de devenir autonome très tôt, et de se forger un caractère. Dès l’âge de quinze ans il occupait une fonction qui lui conférait un revenu, mais il devait faire face seul à ses obligations. Puis très vite il s’est retrouvé sur les champs de bataille, a dû affronter la peur et la mort, et toujours ne compter que sur lui-même pour s’en sortir.

Alors il n’hésite pas à utiliser l’institution judiciaire dès qu’il pense que ses intérêts sont lésés (ou peut-être pour forcer la main?). Il avait ainsi intenté en 1594 un procès (4) contre N. de Nicolaï, à propos des terres de la Varrie (5).

En 1602 un différend foncier l’oppose aux religieux de Saint-Père, abbaye de Chartres. On oublie souvent que les ordres religieux étaient en effet de très grands propriétaires terriens, et des seigneurs temporels au même titre que la noblesse, et ce depuis le Haut Moyen Age ; dans les années 700 à 1000 les évêques étaient même des guerriers, qui se battaient à la tête de leurs armées, tout autant que des administrateurs de villes et de domaines. Bref, Théodore conteste aux religieux de Saint Père la jouissance d’une terre. Très au fait des arcanes juridiques, il enregistre contre eux des lettres de committimus. Ces dernières constituaient un privilège d’exception dans les procédures judiciaires, qui n’était accessible qu’aux princes, aux grands officiers du royaume (le président du parlement par exemple) et aux chevaliers de l’ordre de Saint Michel. C’est à ce titre que Théodore en bénéficie. Obtenues uniquement auprès du chambellan du Roi, ces lettres permettaient de signifier que son affaire judiciaire ne pouvait pas être instruite par le tribunal ordinaire mais devant une juridiction spéciale constituée à Paris.

Théodore des Ligneris intente un autre procès, en 1611, contre Lancelot de Barrat, seigneur de Brunelles, pour les successions des seigneuries de Courville et de Brunelles. (6)

Pour des raisons que l’on ignore, il ira jusqu’à déshériter ses trois fils Louis, Jacques et Albert, entre 1616 et 1621. (7)

Lorsque son fils Louis et sa belle-fille Anne entament en 1630 un procès de séparation de corps et de biens, il s’élèvera contre la nomination du tuteur de leurs enfants, par un acte juridique signé de sa main que possèdent toujours les Archives départementales de l’Eure-et-Loir. (8)

Par ailleurs, au-delà des querelles judiciarisées, Théodore gère ses domaines et surtout les droits qui y sont associés. Ces derniers génèrent en effet des revenus, que ce soit pour l’exploitation du bois des forêts ou encore le droit d’utiliser les moulins. Il effectue également de nombreux mouvements de propriété dans les terres familiales.

Avec Jeanne de Billy, Théodore vend la seigneurie de la Salle de Morancez à René le Beau, seigneur de Sauzelles.

Avant 1594, il avait vendu à Jacques de Mondreville la seigneurie de Villette les Bois, située dans le fief d’Amboy à Villette. Pour autant le fief dépendra toujours de Théodore, ainsi Jacques de Mondreville lui fait-il aveu de « foi et hommage » en 1594. (9)

Il passe un accord (10) avec Charlotte de Saint-Simon, veuve d’Adrien de Gallot, pour la jouissance de la seigneurie de Fontaine-la-Guyon (avant 1602) ; ainsi qu’avec le Chapitre de Chartres (c’est-à-dire les chanoines de la Cathédrale de Chartres) « pour la divise et séparation de leurs censives et seigneuries » (11), entre 1610 et 1620.

Il vend (12) encore une métairie, vers 1621 ; et réalise une transaction (13) avec le Chapitre pour le droit de moulin banal sur ses terres de Fontaine-la-Guyon.

Théodore réussira avec son second fils Louis un coup d’éclat médiatique en recevant à Courville le 11 septembre 1614 le jeune roi Louis XIII et sa mère Marie de Médicis. De retour d’un voyage en Bretagne, le monarque et sa suite passeront la nuit au château.

Théodore rédige sont testament le 23 avril 1626. Il s’éteint à Fontaine-la-Guyon en 1634, à l’âge très respectable de 81 ans. Lui qui, dès l’adolescence, était devenu l’unique représentant masculin de la famille, a redonné un espoir de continuité en ayant six fils. Mais comme nous le verrons plus tard, un seul d’entre eux a continué la famille. On ne peut plus parler de clan comme au début du XVIème siècle.

La disparition de Théodore coïncide avec la fin d’une époque, celle des grands féodaux, et marque le début d’une nouvelle ère pour la famille. Que vont devenir ses enfants dans cette nouvelle société, celle du « Grand Siècle » de Louis XIII et Louis XIV ?

Pour finir, je ne résiste pas à l’envie de vous montrer cette signature tracée par Théodore lui-même en 1630, émouvante signature quelque peu malhabile d’un homme de 77 ans à la vie bien remplie.

Signature de Théodore des Ligneris en 1630

Signature de Théodore des Ligneris en 1630

(1) Le village s’appelle aujourd’hui Ivry-la-Bataille, en souvenir de cet affrontement décisif de 1590. Il est situé près de Dreux, en Eure et Loir, au nord de Chartres décidément épicentre des luttes de l’époque.

(2) Ce paragraphe et les deux suivants sont extraits de l’article de Wikipedia sur la Ligue.

(3) « Documents historiques et statistiques sur les communes du canton de Courville », tome I, par Edouard Lefèvre, paru en 1870, réédité par Le Livre d’Histoire, collection dirigée par M-G Micberth, 2005.

(4) Archives Départementales de Chartres, document B2524.

(5) Terres situées dans la paroisse de Vichères.

(6) Archives Départementales de Chartres, document B2554.

(7) Archives Départementales de Chartres, document G251.

(8) Archives Départementales de Chartres, document E2432, signé de la main de Théodore.

(9) Archives Départementales de Chartres, document E3936.

(10) Archives Départementales de Chartres, document E2428.

(11) Archives Départementales de Chartres, document E2429.

(12) Archives Départementales de Chartres, document E2430.

(13) Archives Départementales de Chartres, document G253.

Théodore (4ème partie) : Courville versus Réclainville

Assassinat d'Henri III par le moine Jacques Clément

Assassinat d’Henri III par le moine Jacques Clément

1er août 1589. Henri III de Valois vient d’être assassiné par un fanatique de la Ligue Catholique, ce parti opposé à la politique royale favorable aux protestants. Robert Merle raconte la scène avec brio dans le cycle Fortune de France. Il nous décrit l’arrivée du moine Jacques Clément demandant audience au roi pour lui révéler une information confidentielle. Les gardes du corps, nerveux, veulent empêcher Clément de s’approcher du roi. Mais Henri III a toujours voué une admiration particulière aux moines, il a même effectué plusieurs retraites en monastère. D’un signe de la main, il ordonne aux gardes de le laisser venir à lui. Clément se penche à l’oreille d’Henri, sort brusquement un large couteau de son habit, et poignarde le roi au ventre. Les gardes se précipitent en hurlant, saisissent le moine, le transpercent de leurs épées et le jettent à travers la fenêtre. Il s’écrase plusieurs étages en contrebas, mort. Mais le mal est fait, Henri va agoniser toute la nuit avant de décéder.

En août 1589, le protestant Henri III de Navarre devient ainsi Henri IV de France, roi légitime au regard du droit dynastique. Mais ni la population majoritairement catholique ni les grandes familles constituant la Ligue ne le reconnaissent comme tel. Elles lui préfèrent son oncle, le cardinal Charles de Bourbon, aussitôt appelé « Charles X ». Cependant très âgé, et déjà détenu par Henri IV, il mourra en prison en 1590.

Charles duc de Mayenne, vers 1580

Charles duc de Mayenne, vers 1580

Certaines villes se révoltent avec l’aide de l’Espagne ; les campagnes et notamment le Perche se rangent dans le parti du Roi Henri IV. A Chartres par contre, le gouverneur intérimaire Jean d’Allonville (seigneur de Réclainville) avait profité de l’assassinat du duc de Guise en décembre 1588 pour supplanter le gouverneur en titre François de Sourdis fidèle au roi. Ayant rallié les habitants de Chartres à la Ligue, il avait fermé les portes de la ville aux troupes du roi Henri III le 17 janvier 1589, et accueilli Charles de Lorraine, duc de Mayenne. Ce dernier était en effet devenu le chef de la Ligue à la mort de son frère le duc de Guise. Il n’en avait cependant pas le charisme. Son embonpoint et sa réputation de pingrerie le desservaient. Sans grand sens politique, ni esprit de décision, il se montrait défiant et rusé.

« Le premier acte de Jean d’Allonville fut néanmoins de sauver François de Sourdis que le duc de Mayenne voulait faire décapiter ; puis il avait obligé le reste des habitants à jurer l’union sacrée (envers la Ligue). Réclainville fit aussi chasser les huguenots de la ville, et emprisonner quelques-uns. (1)

Nicolas de Thou évêque de Chartres

Nicolas de Thou évêque de Chartres

« Les seules personnes sur qui le roi pouvait compter étaient l’évêque, Nicolas de Thou, et le gouverneur, François de Sourdis, mais ils avaient peu d’influence sur les habitants de Chartres. En vain, le roi envoya le Procureur Général de la Guesle pour essayer de faire entendre raison à la population. On ne lui répondit qu’en criant : La sainte union! On ne respecta pas même le droit des gens. […] Théodore des Ligneris fit arrêter le Procureur Général, et ne le relâcha qu’après en avoir tiré une grosse rançon. » (2)

Mais par ailleurs « Théodore des Ligneris, qui pour plusieurs raisons était des amis particuliers de M. de Thou. » (3), le fit prévenir qu’il était en danger, ce qui permit à l’évêque de partir sans délai et de se réfugier auprès du roi.

Ainsi lorsqu’Henri III est assassiné, Jean d’Allonville refuse de reconnaître Henri de Navarre comme roi de France. Cependant, il trouve à Chartres des ligueurs qui l’accusent de tiédeur et même de trahison. On prétend qu’il a, par négligence, laissé prendre un lieutenant que lui envoyait Mayenne. On lui reproche d’avoir relâché François de Sourdis ; et le baron de Courville auquel il a refusé les pleins pouvoirs soulève le peuple (4). Il y a contre lui des émeutes, il est même emprisonné par les plus extrémistes des ligueurs, le 15 septembre 1589. »

Libéré quelques temps plus tard, Jean d’Allonville refuse de reprendre le poste de gouverneur et le cède à Georges Babou de La Bourdaisière. (5La place de Réclainville demande à être éclaircie. […] Son comportement est celui d’un gentilhomme tel qu’on peut en rencontrer de fort nombreux au XVIème siècle. Ainsi la solidarité dont il fait preuve à l’égard des nobles royalistes et du gouverneur Sourdis est typique des attitudes de l’époque et incline à penser qu’il n’a pas agi avec la foi d’un croisé mais selon la morale nobiliaire classique, plutôt ennemie du fanatisme religieux. Il semble aussi qu’il se soit déterminé par fidélité aux Guise et particulièrement à Mayenne. […]

En 1590 Théodore des Ligneris fait amende honorable auprès d’Henri IV. « Assuré de sa sincérité », le nouveau roi lui donne le 8 mars une compagnie de 50 lances pour s’être rendu, dit-il, « digne et capable par ses vertus et mérites d’être honoré des charges et administrations de l’État ».

« Théodore des Ligneris qui avait donc poussé Chartres à soutenir la Ligue catholique, changea soudainement de camp: il livra Verneuil à Henri IV, au grand mécontentement des bourgeois de Chartres qui vendirent alors ses meubles aux enchères afin d’acheter l’artillerie nécessaire à la défense de la ville. » (6)

« Mais François de Rouxel, Grand Ligueur, surprend Théodore à Verneuil, qui fut fait prisonnier, tandis que sa femme, assiégée dans son château de Courville, se voyait contrainte de capituler. Une rançon leur permit de recouvrer la liberté. »

Il semble que Théodore était un opportuniste, sans grandes convictions politiques ou religieuses. Il s’était détourné d’Henri III après l’épisode des États Généraux de Blois. Sans doute aussi avait-il déjà quelques prévenances contre lui, étant donné qu’il avait grandi depuis l’âge de 9 ans, et partagé toute sa vie avec François de Valois qui jalousait à l’extrême son frère Henri, et ne devait pas manquer de le critiquer. Quant à Henri IV, Théodore avait joué avec lui étant enfant dans la cour du château de Pau durant les années 50, de l’âge de 5 ans jusqu’à 9 ans. Plus que la politique, ce qui conduit Théodore est la possibilité de tirer avantage de la situation immédiate.

« En 1590, les ligueurs de Chartres vivaient dans la hantise du complot, attitude commune à toutes les villes et qui justifiait les répressions. Les Chartrains n’avaient pas tort de s’inquiéter, car leur ville était un point stratégique important de la grande couronne parisienne et l’un des marchés à blé de la capitale. De plus, hormis la Bretagne et Rouen, Henri IV contrôlait la plus grande partie de l’ouest : la Normandie, la Touraine, l’Anjou, le Maine, le Poitou, l’Angoumois, l’Aunis, la Saintonge, la Guyenne et la Gascogne. Il était donc nécessaire pour lui de faire sauter le verrou ligueur aux portes de ces régions que représentait Chartres. (7)

Le siège commença le 11 février 1591 (8). L’infanterie, commandée par Sourdis, occupa les faubourgs de manière à montrer sa détermination aux assiégés. Le 16, le roi tenta une ultime démarche en sommant les Chartrains de se rendre. Le maire et les habitants répondirent qu’ils y étaient prêts si Henri IV se faisait catholique. Le curé de Saint Aignan, Cailleau, organisa une procession dans le plus pur style parisien, pieds nus dans le froid et la neige, pour demander à Dieu de protéger la ville contre la canonnade. Celle-ci commença néanmoins le 27 février à six heures du matin et créa de gros dommages. La Bourdaisière, le nouveau gouverneur ligueur, qui savait qu’il ne disposait pas des moyens militaires pour résister à une telle attaque, proposa de remettre la ville au roi, mais les Chartrains refusèrent, ne voulant à aucun prix se soumettre à un « hérétique ». Du 17 mars au 10 avril, les négociations alternèrent avec les attaques et les canonnades. Peu à peu le moral de la population céda et le gouverneur parvint à la convaincre, malgré l’hostilité absolue du clergé, d’accepter les propositions des assiégeants.

L’exemple de Chartres illustre le cas d’une ville sans vraie tradition municipale qui bascule dans la Ligue grâce à une conspiration réussie. Le rôle des nobles y est plus central que celui des notables. Des minorités agissantes ont servi de relais, et ont poussé à la radicalisation après l’assassinat d’Henri III et lorsqu’il est apparu à tous que Chartres allait être assiégée par le nouveau roi, qui était considéré par nombre de ligueurs comme le diable incarné. La mise à l’écart des notables, notamment du gouverneur, […] pour laisser la place à des chefs de rue, de quartier ou de paroisse, symbolise l’évolution vers une Ligue plus populaire.

L’ambition personnelle n’est pas non plus un facteur à négliger, d’autant que Réclainville avait un concurrent à l’intérieur même de la noblesse ligueuse, selon le chancelier de Cheverny qui le rapporte dans ses mémoires : Théodore de Ligneris, dont Henri III n’avait pas voulu pour député de la noblesse du baillage de Chartres en 1588. Les annalistes locaux rappellent que le baron de Ligneris intriguait contre Réclainville et qu’il fut à l’origine de la sédition qui entraîna son renvoi parce qu’il était « dépité » de n’avoir pas été élu député ni choisi comme gouverneur par Mayenne. »

Les habitants de la ville de Chartres se rendirent en avril 1591. Henri IV leur accorda la garantie de l’exercice de la religion catholique, l’interdiction du culte réformé dans la ville et les faubourgs, la confirmation de leurs privilèges, et la permission pour les ligueurs qui le désiraient de s’exiler dans une autre cité. On sait qu’ils allèrent pour partie à Orléans, comme Jean d’Allonville. Le chancelier puis le roi firent leur entrée, on reconstitua la municipalité selon l’ancienne coutume. La Ligue chartraine avait vécu.

(1) Ce paragraphe est tiré de l’article de Wikipedia intitulé « Jehan II d’Allonville de Réclainville ».

(2) Mémoires, de Thou, livre XCIV.

(3) « Histoire universelle de Jacques-Auguste de Thou : depuis 1543 jusqu’en 1607 »

(4) Le baron de Courville est Théodore des Ligneris. On se rappelle que les personnes étaient désignées indifféremment par leur nom patronymique ou le nom de leurs terres, avec ou sans titre. Ainsi Théodore croisant une de ses connaissances pouvait être interpellé de la manière suivant : « Ah ! Courville justement il fallait que je vous voie ».

(5) L’on retrouve ici la belle-famille de René des Ligneris (cousin de Théodore, il avait été tué en 1562 à la bataille de Dreux, où il commandait la cavalerie légère du prince de Condé). Le père de Georges cité ici, Jean Babou de la Bourdaisière, avait sauvé Théodore en 1562 lorsque celui-ci âgé de seulement 9 ans avait été arrêté, maltraité et emprisonné à Loches. Voir aussi : https://fr.wikipedia.org/wiki/Famille_Babou_de_La_Bourdaisi%C3%A8re

(6) La Ligue, de Jean-Marie Constant, chez Fayard, 1996. http://www.fayard.fr/la-ligue-9782213594880

(7) Ce paragraphe et les quatre suivants sont tirés de l’ouvrage La Ligue, de Jean-Marie Constant, chez Fayard, 1996. http://www.fayard.fr/la-ligue-9782213594880

(8) A l’intérieur des fortifications de Chartres, « les troupes régulières et les six compagnies de la milice bourgeoise forment un effectif de 3.500 hommes de pied et de 300 chevaux, environ. Mais toute la population, accrue d’un grand nombre de paysans réfugiés, travaille aux fortifications et aux brèches. » (source Wikipédia, article « Jehan II d’Allonville de Réclainville »)

Théodore (3ème partie) face à la colère d’Henri III

Nous sommes en 1582. Théodore contrôle presque toutes les routes arrivant au nord, au sud et à l’ouest de Chartres : il est seigneur d’Ormoy, de Morancez, de Fontaine-la-Guyon et de Courville, mais aussi de Bailly, Chauvigny, Aumane, La Mothe. Profitant des troubles des guerres de religions, il interdit aux marchands de traverser ses terres, ou, tout au moins, leur fait acquitter un droit de passage élevé.  carte 1582

Le gouverneur de Chartres François de Sourdis, ayant été envoyé en Italie au mois de septembre 1582, le roi Henri III confie l’intérim de sa charge à Jean d’Allonville, seigneur de Réclainville. Ce capitaine arrive le 23 janvier 1583, au grand contentement des échevins, qui comptaient sur sa fermeté pour réprimer les pillages des gens de guerre et les vexations de quelques seigneurs du voisinage. Effectivement, il met les fauteurs de troubles à la raison, notamment Théodore, qui doit lever ses barrages sur les routes. (1)

En 1584, à la mort de son maître et protecteur le duc d’Alençon, Théodore a 31 ans. Tirant avantage de ses nombreuses relations à la Cour, il devient gouverneur de Verneuil, c’est-à-dire chef militaire de la place-forte qui verrouille l’accès entre l’Île de France et la Normandie dans la vallée de l’Avre, au nord de Chartres.

 

Mais à l’échelon national, une nouvelle crise s’ouvre. Henri III n’ayant pas d’enfant, son jeune frère François d’Alençon était l’héritier naturel de la couronne. Avec sa mort, le plus proche parent en ligne masculine — en accord avec la loi salique qui régit la succession au trône de France — est le roi Henri III de Navarre, de la Maison de Bourbon, un prince protestant (qui deviendra Henri IV de France en montant sur le trône). (2)

Le prince de la Maison de Lorraine Henri de Guise prend alors la tête d’une nouvelle Ligue Catholique. Depuis 1582, le roi d’Espagne Philippe II apportait son soutien financier aux catholiques, y voyant sans aucun doute le double moyen d’affermir la catholicité et d’affaiblir le roi de France, son rival sur la scène européenne. Il confirme ce soutien par la signature du traité de Joinville le 31 décembre 1584, où il reconnaît comme successeur au trône de France le cardinal de Bourbon, oncle du roi de Navarre, second dans la ligne de succession mais catholique.

La Ligue publie une proclamation le 31 mars 1585 à Péronne, où elle déclare vouloir rétablir la religion unique, soustraire le roi à l’emprise de ses favoris, et l’obliger à faire appel régulièrement aux États généraux. Les ralliements de chefs militaires se multiplient.

Par le traité de Nemours, Henri III de France doit céder devant les exigences de la Ligue, devenue trop puissante. La huitième guerre de religion se solde par un statu quo militaire, la victoire protestante à Coutras étant équilibrée par les victoires d’Henri de Guise à Auneau et Vimory (1587), ce qui renforce encore le prestige de ce prince et de la Maison de Lorraine.

Cependant Henri III interdit à Henri de Guise d’entrer dans Paris, où des rumeurs d’insurrection couraient. Mais celui-ci passe outre, et pénètre dans la capitale le 9 mai 1588. Devant les mouvements de l’armée royale, la population de Paris soutenant les Guise, la ville ne tarde pas à se hérisser de barricades. Ayant perdu le contrôle de sa capitale, Henri III se réfugie à Chartres.

Henri III fait mine de se réconcilier avec les Ligueurs : il signe à Rouen le 15 juillet 1588 l’Édit d’Union contre les protestants, et livre la ville portuaire de Boulogne-sur-Mer aux Ligueurs pour que ces derniers puissent y recevoir la flotte espagnole. De plus, Henri de Guise est fait lieutenant-général du roi pour le royaume (c’est-à-dire chef des armées). Populaire, puissant, il se prépare à prendre le pouvoir.

« En 1588, le roi Henri III n’ayant pas réussi à reprendre en main son royaume par les armes va tenter de parvenir à ses fins par le jeu politique, où il excellait. Il décide de convoquer l’assemblée des États Généraux, déclarant que la réunion des trois Ordres était nécessaire pour réformer le royaume et restaurer l’autorité du roi. (3)

Les Guise et les Ligueurs ne furent pas le moins du monde impressionnés par cette manœuvre et se jetèrent dans une formidable campagne électorale dont les protestants furent pratiquement exclus mais qui opposa Ligueurs et partisans du roi.

Henri III chercha par tous les moyens à favoriser l’élection de ses fidèles […]. Dans de nombreux baillages, les assemblées électorales furent le théâtre de véritables affrontements politiques. Parfois, sans être aussi directes, des pressions s’exercèrent sur les députés ou les autorités locales.

Ainsi à Chartres, Henri III fit venir le gouverneur Jean d’Allonville, seigneur de Réclainville, pour l’entretenir du futur représentant de la noblesse du baillage : appartenant à un lignage ancien et honorable de gentilshommes beaucerons, il était en mesure de connaître l’état d’esprit qui régnait dans le pays. Le roi lui demanda d’abord si l’on avait procédé « à la nomination d’un député ». Prudemment, le gouverneur répondit que « rien n’était encore fait » mais qu’à « l’air du bureau, le sieur de Mémulon, gentilhomme du Dunois, personne qualifiée et de mérite, ou le seigneur de Ligneris, baron de Courville, pourraient avoir une bonne part. » Le souverain n’appréciait pas la candidature de ces deux hommes, il voulait quelqu’un de plus sûr : il qualifia Mémulon de « vieil rêveur et opiniastre » et reprocha à Ligneris une obscure défaite militaire devant Verneuil.

Il conclut en proposant l’un de ses proches, Louis d’Angennes seigneur de Maintenon. Alors le dialogue s’envenima ; le roi s’énerva face aux réticences de son interlocuteur. Ce dernier, qui était bègue, et de plus en plus ému, n’osait pas dire au souverain que la noblesse n’aimait pas Maintenon, qu’elle accusait de pencher secrètement vers la Réforme et surtout de ne pas être indépendant du pouvoir puisqu’il appartenait au Conseil du roi.

Henri III se mit en colère, criant « qu’il voulait absolument qu’on l’élût, n’ayant ni de plus fidèle ni de meilleur serviteur que dans cette maison-là. » Devant le pauvre gouverneur interdit, il alla même jusqu’à menacer de faire couper la tête au baron de Courville s’il osait se présenter à Blois. Finalement Maintenon fut élu et le Conseil du roi, appelé à arbitrer, trancha en sa faveur. »

Bien que sa tête fut menacée, Théodore se présente tout de même le 15 août 1588 à Blois comme élu de la noblesse du pays chartrain, et siège avec l’autre représentant durant tout la durée de la session. (4) « Depuis ce moment, des Ligneris embrassa le parti de la Ligue. »

« Dans l’ensemble, malgré ces conflits et ces pressions, les deux partis s’équilibrèrent dans l’assemblée de l’ordre de la noblesse. Il n’en fut pas de même pour le clergé et le tiers état, qui donnèrent la majorité à la Ligue. » (5)

Quelques mois plus tard, en décembre 1588, Henri III fait assassiner Henri de Guise par sa garde personnelle, puis le cardinal de Lorraine, frère du duc de Guise. Il fait arrêter l’archevêque de Lyon, le cardinal de Bourbon, le prince de Joinville, fils du duc de Guise, sa mère la duchesse de Nemours et son cousin, le duc d’Elbeuf. Plusieurs députés des États généraux sont également arrêtés. Après l’exécution du duc de Guise, le duc Charles de Mayenne, frère de Henri de Guise, dirige la Ligue.

Ce coup d’État provoque un soulèvement général. La Sorbonne relève les sujets de leur devoir de fidélité au roi. Toutes les provinces tenues par la Ligue (essentiellement la Champagne, le Midi, la Bourgogne, la Bretagne, la Normandie, et la région de Paris) se soulèvent contre le « tyran » Henri III. Celui-ci s’allie au roi de Navarre, et leur armée met le siège devant Paris.

C’est alors qu’Henri III est assassiné le 1er août 1589 par Jacques Clément, un dominicain membre de la Ligue.

Les familles catholiques répugnent à accepter un nouveau roi qui soit protestant, Henri IV, qui entreprend donc de reconquérir son royaume. Que va devenir Théodore, lui qui a pris parti pour la Ligue ?

 

(1) Ce paragraphe et le suivant sont inspirés de l’excellent site internet de Monsieur Pierre Braquet (http://www.saint-hilaire-des-noyers.org/) propriétaire du château de Saint Hilaire des Noyers, situé dans la commune de Colonard Corubert dans le Perche. M. Braquet a reconstitué l’histoire de tous les propriétaires successifs du château, dont Théodore des Ligneris fait partie.

(2) Ce paragraphe et les cinq suivants sont issus du site Wikipedia, article consacré à la Ligue Catholique, https://fr.wikipedia.org/wiki/Ligue_catholique_(France) , que j’ai repris et adapté.

(3) Ces six paragraphes sont tirés de l’ouvrage La Ligue, de Jean-Marie Constant, chez Fayard, 1996, pp158-160. http://www.fayard.fr/la-ligue-9782213594880

(4) Un manuscrit de 1588 conservé aux Archives départementales de Chartres mentionne Théodore des Ligneris parmi les députés des états généraux.

(5) La Ligue, de Jean-Marie Constant, chez Fayard, 1996. http://www.fayard.fr/la-ligue-9782213594880