« Louis XIV m’a tuer »

Avant de découvrir la suite des aventures de Louis-François, qui dévoilons-le tout de suite cherche à obtenir un titre de marquis, interrogeons-nous sur le sens des titres de noblesse, et sur l’aristocratie en général. Quelles fonctions et quels pouvoirs réels ont représenté ces titres au cours de l’histoire ? Les mots de «baron», «comte» ou «marquis» tels que nous les comprenons aujourd’hui ont-ils toujours eu le même sens? Pour le savoir, il nous faut explorer les structures du pouvoir et leur organisation, à partir des prémisses du Haut Moyen Age.

L’empire romain formait un état fortement centralisé, qui ne connaissait pas les seigneurs locaux. Les représentants du pouvoir central étaient nommés ; tandis que l’élite politique était constituée des familles patriciennes, membres du Sénat. Lorsque les peuples germains de l’Est ont commencé à migrer vers l’Europe occidentale, dans les années 300, ils se sont établis aux frontières de l’empire, voire sur ses marges intérieures. Tolérés moyennant un tribut à payer, ils s’imprègnent peu à peu des droits et des coutumes de Rome, et fournissent des contingents à l’armée impériale – certains «barbares» devenant même des généraux romains.

Mais dans les années 400 la poussée des Huns à l’Est, conjuguée à l’affaiblissement du pouvoir central, entraîne l’effondrement politique de l’empire romain d’occident. À la fin du siècle, les Wisigoths occupent le centre et le sud-ouest de la France actuelle, les Ostrogoths la Provence, les Burgondes la Bourgogne et le Lyonnais, tandis que les Bretons ne sortent pas de leur Bretagne.

Les Francs s’étaient initialement établis dans l’embouchure de l’Escaut, sur un territoire partagé aujourd’hui entre la Belgique, la Hollande et les Flandres françaises. Conduits par leur chef Clovis, ils se lancent dans une vaste conquête au terme de laquelle ils expulsent les Wisigoths vers la péninsule ibérique, les Ostrogoths vers l’Italie, prennent possession de ce qui restait de l’empire romain en Gaule, et installent la dynastie mérovingienne sur un grand royaume. Les successeurs de Clovis prendront le pas sur les Burgondes et repousseront les frontières jusqu’à englober les territoires actuels de la France, de la Suisse, de la Belgique et de l’Allemagne du Sud.

Très hiérarchisée, la société mérovingienne est dotée d’un corpus de lois élaboré, mélangeant savamment les coutumes franques et le droit romain. Elle est presque totalement rurale ; le servage reste très répandu. L’aristocratie mérovingienne procède à la fois de l’ancienne noblesse sénatoriale gallo-romaine et d’une élite franque d’origine militaire. La position de la première vient de sa richesse foncière et de ses postes dans les fonctions publiques militaires et civiles, puis de plus en plus, religieuses en occupant des sièges épiscopaux. Ces familles gallo-romaines, par exemple les Salvii et les Syagrii dans le sud-ouest, maintiennent ainsi leur rang pendant plusieurs siècles au sein du royaume mérovingien. Les chefs militaires francs proches du roi reçoivent quant à eux des propriétés foncières en récompense de leurs services ainsi que le butin des campagnes de conquêtes. Les deux élites se mélangeront progressivement.

Bréviaire d'Alaric (Wisigoth) de 506, copie du IXe siècle, où l'on voit le roi, un évêque, un duc et un comte

Bréviaire d’Alaric (Wisigoth) de 506, copie du IXe siècle, où l’on voit le roi, un évêque, un duc et un comte

Le pouvoir central appartient au seul clan royal (qui bien sûr se déchire continuellement). Pour faire respecter son autorité loin de son palais, le roi délègue certaines de ses prérogatives (comitatus) à un comte (comites) qu’il nomme au sein des groupes aristocratiques locaux. La charge comtale consiste à exercer la justice, rassembler l’armée, et percevoir les revenus fiscaux. C’est l’habileté du roi à exploiter la compétition entre les grandes familles, en arbitrant la redistribution des biens et des charges, qui lui permet de se maintenir à la tête de son royaume. Dans certaines régions, notamment les zones frontières, le souverain pouvait créer des commandements provisoires comportant essentiellement des prérogatives militaires, les duchés (ducatus).

Deux cents ans plus tard (au milieu des années 700), le pouvoir réel est en fait assumé par le «premier ministre» héréditaire, de son vrai titre maire du palais, Pépin de petite taille alias Le Bref. Son père, Charles Martel, avait déjà tenté un putsch mais cela n’avait pas abouti. Cette fois, Pépin fait mieux que son père, il dépose le souverain de la dynastie mérovingienne et crée le consensus politique qui lui permet de se proclamer roi des Francs. Son propre fils fera encore mieux : Charlemagne deviendra empereur de l’Europe occidentale en l’an 800.

Le pouvoir carolingien centralisé repose sur un réseau de gouverneurs qui le représentent, toujours appelés comtes. Un comté est alors un très vaste territoire, de la taille d’une région française actuelle. Le comte est un fonctionnaire, dans le sens où il est nommé par le pouvoir central, révocable à tout moment, régulièrement audité par des émissaires du pouvoir central (les missi dominici), et son poste n’est pas héréditaire. Les titulaires sont néanmoins choisis par le pouvoir royal au sein d’un même clan familial élargi. Le comte détient un pouvoir considérable. Pour l’aider à gérer ce vaste territoire, il a un adjoint, le vicomte.

Les zones frontières de l’empire sont appelées des «marches». Elles sont en contact avec d’autres peuples parfois turbulents, ce qui nécessite d’attribuer des pouvoirs extraordinaires à celui qui les gouverne, notamment pour agir sans délai de manière autonome afin de mener la guerre si c’est nécessaire. C’est pourquoi le gouverneur des marches est un marquis (marchio), c’est-à-dire un comte aux pouvoirs étendus. Progressivement apparaissent des regroupements de comtés sans lien avec des frontières, dont le titulaire prend le titre de marchio, supérieur à celui de comte.

Les évêques sont les autres détenteurs du pouvoir local et régional. Les rares villes, qui ne sont guère plus que de gros bourgs, n’ont survécu à l’empire romain que parce qu’elles étaient le siège d’un évêché, ce qui leur a conféré un certain rayonnement et une activité de centre de pouvoir. Souvent issu des grandes familles qui tiennent les comtés et marquisats, l’évêque est à la fois un seigneur temporel (souverain de la ville et de son territoire, chef de son armée, il prélève l’impôt et rend la justice), et un maître spirituel qui décide même de l’organisation du culte et de son contenu (impensable aujourd’hui). Le pape étant surtout l’évêque de Rome, les évêques bénéficient d’une très large autonomie – l’Eglise n’est pas alors une organisation monolithique ultra-centralisée.

Enfin, les très nombreux monastères appartenant à différents ordres religieux en forte expansion deviennent progressivement des propriétaires fonciers d’une puissance économique considérable. De plus en plus en concurrence avec les évêques, « [les moines] s’engageront sur des voies nouvelles en matière de seigneurie, de contrôle de l’espace et d’encadrement idéologique. » (1). Seuls maîtres de l’écrit, brillants administrateurs, les clercs sont les juristes des princes.

Il n’y a pas de forteresse dans les campagnes, ni de village comme nous les voyons aujourd’hui. L’habitat est constitué de petits groupements de deux à trois foyers, dispersés les uns par rapport aux autres ; ces unités dépendent de vastes domaines de plusieurs milliers d’hectares issus des anciennes grandes propriétés romaines, les villa. Les domaines appartiennent au roi, aux grands laïques (l’aristocratie) ou à l’Eglise (monastères ou évêchés). Le statut juridique des paysans est soit celui d’hommes libres (mais les plus pauvres sont très dépendants de fait du maître du domaine), soit celui de dépendants serviles, attachés à la terre et à leur maître. « La frange supérieure des hommes libres forme la noblesse, qui ne correspond à aucun statut légalmais constitue la fraction dirigeante de la société. » (2) Le qualificatif « noble » s’applique à la personne seule, il ne présente pas de caractère héréditaire ; aussi au sein d’un même clan les conditions de chacun peuvent être très diverses.

Par le jeu des mariages, les familles princières possèdent des territoires immenses disséminés dans tout l’empire ; elles partagent les mêmes codes culturels et forment une élite homogène qui a véritablement une vision politique à l’échelle de l’Europe occidentale. L’organisation du pouvoir mise en place par Charlemagne et poursuivie par son fils assure la paix intérieure, mais les petits-fils fracturent l’empire en plusieurs royaumes. Au cours du siècle qui suit, le modèle centralisateur carolingien se fait peu à peu grignoter. Les comtés et marquisats deviennent progressivement héréditaires. Ils restent aux mains de familles puissantes qui en font des territoires quasi-autonomes sur lesquelles elles ont presque tout pouvoir, avec les moyens financiers de l’exercer.

Au milieu des années 900, la dynastie carolingienne finit par s’épuiser elle aussi, notamment discréditée par son incapacité à contenir les invasions des Vikings au nord et à l’ouest, des Hongrois à l’Est et des pirates sarrasins au sud. Les princes du royaume de Francie, c’est à dire les évêques et les chefs de lignage des quelques familles qui détiennent le pouvoir sur les grandes régions, se réunissent en 987 pour élire parmi eux un roi qui unifie leur action. Ce sera Hugues à la cape (« Capet ») (3). Ce roi ne dispose que d’un pouvoir relatif, symbolique, chaque prince restant maître chez lui.

En réalité, dès le IXe siècle et jusqu’au XIIe, le pouvoir est redistribué progressivement, de manière disparate dans le temps et selon les zones géographiques. Les familles de l’aristocratie locale participent depuis longtemps à l’exercice du pouvoir aux côtés des comtes, comme officiers militaires et membres des plaids, les assemblées de justice. Le contrôle du comte sur son territoire repose entièrement sur les relations qu’il entretient avec ses fidèles, auxquels il cède une partie de ses prérogatives.

Pour assurer la sécurité, mais aussi marquer physiquement le lieu du pouvoir, les forteresses sortent de terre partout autour de l’an 1000, d’abord sous forme de simple tours en bois entourées d’une palissade. Le nombre de châteaux explose entre 1060 et 1110, ce qui conduit à une densification sans précédent de leur maillage dans les campagnes de l’Occident. Certains s’élèvent à l’écart des lieux de pouvoir, sur des fronts de colonisation (forêts, friches), ou sur des gués et des carrefours afin de contrôler ou taxer les flux commerciaux. Des forteresses « adultérines » apparaissent également, c’est-à-dire sans autorisation préalable, sur des terres privées ou dans les zones de colonisation paysanne. C’est une période d’intense croissance agricole, qui voit la fondation de nombreux villages, généralement autour des châteaux, abbayes et monastères, ainsi que la construction des églises paroissiales.

Les familles de l’aristocratie quittent les cités comtales, centres du pouvoir régional (ou infra-régional), pour assurer la garde des places fortes que leur confie leur maître, puis acquièrent une autonomie relative en disposant de délégations de justice, et le monopole d’exploitation de certaines installations dites banales (le moulin, le four, …) qui donnent lieu à une taxe pour leur utilisation par les paysans. Le modèle de la seigneurie banale se diffuse, et avec lui se renforce de manière coercitive le prélèvement seigneurial sur le travail des paysans. Plus généralement, « la possession de la terre ne constitue pas seulement une domination économique, mais implique une forme de discipline sociale et de protection juridique et religieuse. » (4) 

Pour ne pas se faire balayer par ses voisins, chacun cherche des alliances, voire un réseau d’alliances. La féodalité est née. Elle organise une hiérarchie de devoirs et d’entraide réciproques qui stabilise l’édifice social et régule la violence. La diffusion du modèle du fief (qui est un bien tenu d’un seigneur en échange d’un service) tient à l’action volontaire des princes, d’évêques et de quelques grands seigneurs laïques ou monastiques. L’idéologie guerrière est depuis longtemps partagée par toute l’aristocratie, dont elle est le fondement, mais la diffusion des relations féodo-vassaliques, comme la structuration des parentés châtelaines en lignages patrilinéaires, constituent des formes nouvelles d’exercice du pouvoir, qui ne sont généralisées et stabilisées qu’après 1100.

On ne parle plus alors de rôle ou de titre de marquis. Les princes, qui peuvent porter les titres de duc ou comte, selon l’histoire de la région, forment la haute noblesse, avec, à partir du XIIe siècle les barons qui tiennent leur fief directement du roi. Les anciens comtes et vicomtes ayant patrimonialisé leurs charges constituent la moyenne noblesse. Enfin, les chevaliers devenus des seigneurs locaux (domini, ou sires) forment la petite noblesse, à laquelle ils s’agrègent par des rituels (comme l’adoubement) et le partage des valeurs dites courtoises. Ceux d’entre eux qui ne peuvent financer la cérémonie d’adoubement et le coûteux équipement militaire, mais qui sont reconnus par leurs pairs comme étant d’état noble, portent la qualification d’écuyer.

Un chevalier des XIIIe-XIVe siècle (vue d'artiste)

Un chevalier des XIIIe-XIVe siècle (vue d’artiste)

Du XIe au XIVe siècle, la cavalerie constituée uniquement de nobles, est le fer de lance de l’armée française, son arme absolue, capable de briser les rangs de l’infanterie et de remporter la victoire. La noblesse même locale se confond alors avec l’aristocratie, car elle exerce le pouvoir : elle rend la justice, possède des capacités d’intervention militaire, et prélève l’impôts. Sa maîtrise foncière, dans une société rurale, lui donne les leviers de la domination économique.

Mais elle paie un lourd tribut au conflit franco-anglais et à la guerre civile du début du XVe siècle. Destructions, pillages, inflation des temps de guerre, désertion des champs et villages, friches, rançonnement des nobles entre eux, appauvrissement des ressources fiscales provoquent la dislocation des clans et leur effondrement.

De plus, si la cavalerie a été l’atout-maître des armées pendant trois cents ans, elle fonctionne dans un système d’ost féodal, c’est-à-dire de service militaire obligatoire envers son suzerain deux mois par an, qui s’accommode mal des guerres longues. Elle sera supplantée par les armées de métier, plus disponibles et plus disciplinées.

Ainsi à la fin de la guerre de Cent Ans, en 1453, dans un pays exsangue et ruiné,  » la noblesse médiévale drastiquement diminuée en nombre, si elle ne disparaît pas totalement, est du moins singulièrement amputée, laissant l’édifice social vacillant. » (5) On estime que 80 à 90 % de la noblesse médiévale est tombée dans le gouffre de la guerre de Cent Ans (6).

Parallèlement, deux phénomènes ont transformé le contenu social de la noblesse : la multiplication des armes à feu, qui rend inutile le courage personnel puisque le premier venu peut terrasser le plus aguerri des chevaliers ; et la transformation des rentiers du sol en propriétaires. (7)

Les places sont à prendre : « le renouvellement total de la noblesse française aux XVe et XVIe siècle, d’abord très rapide, se ralentit progressivement au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. » (8) C’est pourquoi les familles d’aujourd’hui qui remontent réellement au-delà de 1400 ne sont qu’une poignée (moins de 300), et pour les autres il ne faut pas se laisser berner par les mythologies inscrites dans les armoriaux du XVIIIe siècle – où l’on trouve parfois de vaines tentatives de se distinguer dans la course aux honneurs du crépuscule de l’Ancien Régime. Il faut leur préférer une critique historique constructive.

Le royaume est unifié au XVIe siècle, conduisant ainsi à la quasi-disparition des duchés et comtés indépendants. Les barons perdent leur spécificité de premiers vassaux pour devenir de simples seigneurs dans un système qui se complexifie. Le roi retire progressivement aux seigneurs leur droit régalien de justice en les confiant aux baillis (qui sont des seigneurs possédant une charge de justice, mais nommés par le roi). Les titres deviennent des faveurs accordées par le roi, sans réalité historique ou géographique. « A la Renaissance, la noblesse est un groupe (et un statut) à la fois ouvert, accessible et très attractif ». (9) Mais le contrôle monarchique sur le groupe reste encore très limité.

« Au XVIe et jusqu’au milieu du XVIIe siècle, l’entrée dans la noblesse est davantage le fait de la notoriété et de l’acceptation générale : être reconnu par ses pairs comme noble, et être accepté comme tel par la renommée populaire comme par les instances financières de contrôle. » La richesse devient le critère prédominant. « Cela ressemble à une fuite fiscale, semblable à nos paradis fiscaux, […] devant la croissance d’une fiscalité royale omniprésente. » (10) Car les nobles sont exemptés d’impôts, c’est leur privilège. Le pouvoir central en profite néanmoins : de 1550 à 1650, la moitié des ressources extraordinaires de l’Etat provient de la vente des offices anoblissants. Par contrecoup, un transfert de charges fiscales alourdies s’opère vers le troisième ordre (bourgeois, artisans, paysans), et fait émerger un sentiment de trop-plein caractérisé par une littérature anti-nobiliaire.

Les guerres de religion provoquent une contestation de la dynastie royale et de l’absolutisme monarchique, d’abord de la part des nobles protestants, puis de la part de ceux de la Ligue catholique. (11) Le grand problème pour la noblesse française du XVIIe siècle est la montée en puissance de la monarchie absolue, qui se fait en trois étapes : de 1594 à 1610 par Henri IV, de 1624 à 1642 par Louis XIII avec Richelieu, puis de 1652 à 1715 par Mazarin et surtout par Louis XIV. Du vivant de Henri IV et Richelieu, les complots n’ont pas manqué, avec des tentatives d’assassinat, qui aboutissent en 1610 ; tandis que le règne de Louis XIII est truffé de révoltes nobiliaires et de tentatives de renversement du Cardinal. Seul Louis XIV a pu imposer son pouvoir, non sans concessions. (12)

C’est pourquoi l’auteur Jean Meyer s’interroge : « Peut-on prétendre que toute noblesse est en soi anarchie, perpétuellement insatisfaite et revendicatrice ? Il est vrai que si l’on examine dans la longue durée, l’attitude politique de plus d’une famille, on constate qu’elles ont toujours été dans une opposition politique plus ou moins marquée. » (13) A mon avis, cet enseignement de l’Histoire ferait bien d’être aujourd’hui assimilé et compris par certains de nos contemporains qui confondent les noms à particule et le royalisme. C’est une grossière erreur de croire que noblesse et pouvoir royal aient formé un système cohérent ou indissociable. Ils constituent au contraire deux réalités sociales parallèles, qui n’ont fait que s’affronter.

Louis XIV est le roi qui a véritablement enterré la noblesse, en constituant la Cour de Versailles. « Il s’agit d’avoir sous l’œil du maître tous ceux qui pourraient bouger, qui reclus au fond d’une province lointaine échappent à la surveillance directe. […] Il faut disposer des Grands, les amuser, les entretenir, en un mot les annihiler dans la « servitude » des dons, des amusements. Les fauves en liberté sont trop dangereux. » (14) Voilà comment les seigneurs de superbes domaines, qui pourraient habiter dans leurs magnifiques châteaux, se retrouvent dans d’exigus appartements d’une aile de Versailles, à se ruiner pour des habits somptueux exigés par une étiquette conçue pour les asservir.

Le marquis de Marigny et sa jeune épouse, en 1769. Peinture de Louis-Michel van Loo.

Le marquis de Marigny et sa jeune épouse, en 1769. Peinture de Louis-Michel van Loo.

Le titre de marquis avait resurgi des limbes au milieu du XVIe siècle, quelques baronnies ayant alors été érigées au rang honorifique de marquisat. Compte tenu de ce prestige nouveau, Louis XIII et Louis XIV transforment les terres de leurs principaux ministres en marquisats. Les rois l’accordent aussi au féminin, pour parer leurs maîtresses du titre de marquise ! Puis au XVIIIe siècle se développe l’usage d’un titre de marquis de courtoisie, souvent porté impunément.

En ce XVIIIe siècle, la noblesse n’a plus de fondement militaire basé sur le courage individuel, ni de rôle d’encadrement social ou de protection juridique et religieuse, et encore moins de domination économique ; elle n’a plus non plus de rôle politique face à l’absolutisme royal. A travers les offices qu’elle occupe, c’est-à-dire des postes dans l’administration, elle n’est plus qu’un rouage fiscalement privilégié d’un Etat qui s’est affirmé.

Comment dès lors comprendre la volonté de Louis-François des Ligneris d’obtenir un titre de marquis ? Probablement une forte ambition sociale ; peut-être une volonté de s’adapter à l’époque et d’être reconnu au milieu de l’inflation des honneurs factices ; voire tout simplement pour continuer à exister dans une élite condamnée à la mondanité des salons à la mode. Mais avec du recul, ce sera une dépense de moyens bien vaine, qui se concrétisera en 1776, juste avant que tout le système à bout de souffle ne s’effondre. Un combat d’arrière-garde en réalité, puisque Louis XIV avait déjà annihilé la noblesse en la vidant de son contenu idéologique et politique. Jean d’Ormesson ne dit pas autre chose dans son roman Au plaisir de Dieu (15) : « Avec ses courtisans en servage à Versailles et ses hauts boutiquiers aux commandes de l’Etat, avec sa dictature personnelle et l’abaissement des grands, Louis XIV, en un sens, annonçait déjà la Révolution ».

 

  1. « 888-1180 : Féodalités », de Florian Mareil, chez Belin, 2010, p645.
  2. « La France avant la France 481-888 », de Geneviève Bührer-Thierry et Charles Mériaux, chez Belin, p517.
  3. Fondateur de la dynastie capétienne, Hugues appartenait au clan des Robertiens (issus du comte Robert le Fort, mort en 866). Héritier d’une dizaine de comtés et de plusieurs abbayes, Hugues devrait semble-t-il son surnom à son statut de propriétaire et dirigeant de l’abbaye de Saint-Martin-de-Tours, l’une des plus grandes et plus fameuses de son temps, où les pèlerins venaient se recueillir sur le célèbre manteau (capa) de Saint Martin, précieuse relique conservée par l’abbaye et qui a fait sa richesse. Mais ce surnom n’est attesté dans les sources écrites qu’à partir du XIIe siècle.
  4. « 888-1180 : Féodalités », de Florian Mareil, chez Belin, 2010, p647.
  5. « La noblesse française à l’époque moderne (XVIe- XVIIIe siècles) », Jean MEYER, 1991, Collection Que sais-je ?, Presses Universitaires de France, pp 5-6.
  6. Idem, p 18.
  7. Économiquement, après les dévastations de la guerre de Cent Ans, l’inflation diminue les rentes fixes. L’ancienne noblesse médiévale mais surtout la nouvelle s’adaptent : « les seigneurs regroupent les anciennes tenures dispersées et désertées par leurs occupants, en métairies. Celles-ci sont formées de parcelles très regroupées donc plus faciles à travailler. Elles ne sont plus des tenures seigneuriales (donnant lieu à une rente) mais ont été rattachées au domaine propre du seigneur. Celui-ci en garde les prés et les terres les plus proches du manoir, mais confie en location de six à neuf ans l’essentiel de ces terres en métairies nouvelles. Le rentier du sol s’est partiellement mué en propriétaire s’adaptant au cours des choses. Car les baux suivent la hausse des prix, par paliers successifs. » In « La noblesse française à l’époque moderne (XVIe- XVIIIe siècles) », Jean MEYER, 1991, Collection Que sais-je ?, Presses Universitaires de France, p 20.
  8. C’est une spécificité française. L’équivalant pour les Pays-Bas, le Saint Empire Germanique et l’Europe de l’Est sera la guerre de Trente Ans en 1618-1648.
  9. « 1453-1559 : les Renaissances », par Philippe Hamon, chez Belin, 2009, p155.
  10. « La noblesse française à l’époque moderne (XVIe- XVIIIe siècles) », Jean MEYER, 1991, Collection Que sais-je ?, Presses Universitaires de France, p27.
  11. Cette contestation est particulièrement vive dans les années 1560-1570. Cf. le traité Franco-Gallia de François Villiers de Saint Paul en 1572 ; le pamphlet des années 1570 « De la servitude volontaire ou Contre Un » ; ou encore La Boétie prônant la désobéissance civile en 1561. Un courant de pseudo-libéralisme parlementaire se développe au sein de la noblesse, qui se réfère au Sénat romain et au modèle vénitien contemporain.
  12. La noblesse française à l’époque moderne (XVIe- XVIIIe siècles) », Jean MEYER, 1991, Collection Que sais-je ?, Presses Universitaires de France, p37.
  13. Idem, p51. Il est vrai que le commentaire s’applique assez bien à la famille des Ligneris, notamment au travers de la longue vie de Théodore parsemée de rebellions contre l’autorité royale (cf. les articles correspondants du présent blog).
  14. Idem, p46.
  15. Au plaisir de Dieu, p 242, roman de Jean d’Ormesson paru chez Gallimard en 1974.

Albert, mystère

Après leur fils François né en 1632 ou 1633, Albert et Geneviève des Ligneris auront une fille qu’ils prénommeront Angélique, deux autres filles Françoise et Geneviève, et un second fils Louis qui naît le 6 janvier 1636.

Si les années 1620 ont vu la fin des guerres de religion, achevées par la prise de La Rochelle en 1628 et l’édit de grâce d’Alès de 1629, les années 30 sont marquées par les révoltes aristocratiques, nombreuses et violentes.

Ce sont aussi les années du renforcement du pouvoir central, avec un net durcissement de l’autorité politique incarnée par le roi. Le processus d’absolutisme est mené par Richelieu. Le même phénomène se produit d’ailleurs, selon un parallélisme frappant, en Angleterre et en Espagne. (1)

Mais les résistances sont nombreuses. Ainsi Gaston d’Orléans, frère du roi et héritier potentiel tant que Louis XIII n’a pas de descendance (jusqu’en 1638), tente de soulever en 1630 sa province, l’Orléanais. Après avoir échoué, il trouve refuge en Lorraine, dont le duc soutient la politique des Habsbourg qui sont les ennemis traditionnels de la France. Il publie un manifeste contre Richelieu, puis participe à la révolte du duc de Montmorency dans le Languedoc. Ce dernier est finalement vaincu par les troupes royales, et décapité en 1632, ce qui assagit pour un temps les velléités de l’aristocratie. Gaston d’Orléans quant à lui, en tant qu’héritier présomptif, ne peut pas être inquiété…

Puis en 1635, après cinq années de lutte indirecte aux portes du royaume contre les Habsbourg, la guerre est déclarée. L’état de conflit permet d’imposer une forte pression fiscale, et donne du poids aux intendants, investis des pouvoir de police, de justice et de finances, qui renforcent l’omniprésence de l’état royal dans les affaires locales.

Louis XIV naît en 1638. Son père décède en 1643 juste après Richelieu. Anne d’Autriche se fait attribuer la régence, avec Mazarin pour ministre. Les troubles deviennent alors de plus en plus fréquents, qu’ils soient le fait de l’aristocratie ou des paysans confrontés aux mauvaises récoltes et aux impôts. Ils vont provoquer la Fronde : de 1648 à 1652, le petit Louis XIV erre dans les provinces avec sa mère et Mazarin, entouré des troupes royales, tandis que les portes de Paris lui sont fermées.

Nous retrouvons là le prince Henri II de Bourbon-Condé, dont nous avions déjà suivi le parcours rocambolesque, et dont Louis des Ligneris était chambellan. Cette fois ce sont ses trois enfants qui agitent l’Histoire : la duchesse de Longueville (qui était née en prison), le prince de Conti et le prince de Condé sont les meneurs de la Fronde.

La guerre civile dévaste le Sud-Ouest, l’Île de France, la Champagne et la Picardie. Certains villages perdent le quart de leur population du fait des violences des militaires et des épidémies. Au siège de Paris, la Grande Mademoiselle fille de Gaston d’Orléans donc cousine germaine de Louis XIV, fait tirer au canon sur les troupes royales. Louis XIV n’oubliera jamais les leçons de la Fronde : il se méfiera autant des Grands que du peuple de Paris.

Au cœur de cette situation dramatique, qui n’épargne pas les alentours de Chartres, c’est probablement vers 1650 ou 1651 qu’Angélique des Ligneris épouse René d’Ecauville, seigneur de Lignerolle.

Ses deux sœurs deviennent religieuses à Courville. Il faut sans doute y voir là le moyen de limiter la dispersion des biens familiaux, réduits à la portion congrue puisque qu’Albert n’a hérité que de deux petites châtellenies.

C’est une méthode classique utilisée depuis des siècles par les familles nobles. Précisément depuis le XIIIème siècle, lorsque le nombre de chevaliers avait explosé : beaucoup d’entre eux étaient retournés après quelques générations vers le néant faute de revenus suffisants, ou s’étaient vus condamnés à vendre des prestations militaires. En effet au XIIIème siècle, « comme tous les fils héritent à égalité selon la vieille loi successorale franque, le patrimoine paternel risque d’éclater en plusieurs unités à chaque génération, au point de devenir tout-à-fait insuffisant pour les ultimes bénéficiaires lorsque des mesures de précaution n’ont pas été prises à temps. La plus radicale consiste à interdire le mariage aux cadets ; la plus courant prescrit que l’aîné d’une fratrie recevra la meilleure part, ne laissant qu’une portion congrue à ses frères, quitte à devoir les entretenir leur vie durant, comme il y est tenu envers ses oncles demeurés célibataires auprès de son père ; les filles se trouvent en général dotées grâce aux biens apportés par leur mère à l’occasion de son propre mariage, ou bien elles sont placées dans l’Église afin d’y servir Dieu sous le voile. » (2) Ces « mesures de précaution » restent valables au XVIIème siècle.

Nous ne connaissons pas l’activité d’Albert des Ligneris. Il a dû exercer une charge, car il est peu probable que ses quelques terres lui aient rapporté assez de revenus, surtout en ces temps difficiles où les mauvaises récoltes se succèdent. Il s’est marié tard (vers 35 ans), cela signifie-t-il qu’il a d’abord suivi une carrière militaire ? Est-il resté tranquillement dans ses domaines après son mariage ? Sa vie reste un mystère pour nous. Nous pouvons simplement augurer qu’il était entouré du clan familial, constitué de ses frères, sœurs et nièces, tous résidents de domaines proches du sien.

Albert décède le 12 janvier 1652, vers l’âge de 56 ans ; sa dépouille est transportée, dès le lendemain, dans l’église de Fontaine-la-Guyon.

Son fils François ne lui survivra que quelques années à peine – il meurt à 24 ans, vers 1656, sans alliance. Encore une fois, il n’y a plus qu’un seul représentant masculin de la famille des Ligneris : Louis, qui n’a que 20 ans en 1656. Que va-t-il devenir ?

signature d'Albert des Ligneris (Archives départementales d'Eure-et-Loir)

signature d’Albert des Ligneris (Archives départementales d’Eure-et-Loir)

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(1) Ce paragraphe et les trois suivants sont documentés dans « Histoire de France », 1998, Larousse-Bordas, pp 228-235.

(2) In « 1180 – 1328 L’âge d’or capétien », par Jean-Christophe Cassard, 2011, éditions Belin, p394.

Beaucoup de fils, peu d’héritiers

Théodore et Françoise des Ligneris furent les parents de onze enfants, dont les dates de naissance ne sont pas connues, mais qui s’échelonnent probablement de 1578 (un an après leur mariage) à la fin des années 90.

Dans les années 70, la seule famille de Théodore est sa sœur Jeanne. Mariée à Claude du Puy, seigneur du Coudray et baron de Bellefaye, elle a emporté avec elle, en dot, les terres de Crosnes et d’Etioles qui venaient de leur mère. Jeanne sera veuve tôt, en 1576. Comme son frère aîné qu’elle n’a jamais connu, qui s’appelait lui aussi Claude, son mari est décédé à Rome – et comme son frère, il est enterré dans l’église Saint-Louis-des-Français à Rome. Néfastes coïncidences.

Sa fille homonyme Jeanne (pendant plusieurs siècles la plupart des filles de la famille sont prénommées Anne ou Jeanne) sera la seule proche cousine des enfants de Théodore. Elle épousera Monsieur de Saint Gelais Lusignan ; puis en secondes noces Préjean de la Fin, vidame de Chartres.

Le premier fils de Théodore et Françoise se prénomme Jean-Baptiste, il sera suivi par Louis, Jacques, Jeanne et Marie dans les années 1580. Puis Albert, Geoffroy, Angélique, Jacqueline, Lucrèce et Charles dans les années 1590. L‘ordre des naissances n’est pas certain.

Au tournant des années 1600, Théodore et Françoise perdent coup sur coup leur fils aîné Jean-Baptiste qui décède à l’âge de 20 ans, et leur dernier-né Charles, un bébé de deux ans.

Leurs filles Marie et Jeanne se marient (1) en 1601 et 1602 avec des seigneurs terriens issus des familles locales – elles doivent être jeunes, sans doute entre leurs seize et dix-huit ans.

L’un des plus jeunes fils, Geoffroy, est envoyé très jeune à Malte pour devenir moine-soldat. Il est reçu page du Grand Maître de Malte Alof de Wignacourt le 11 juillet 1603, puis deviendra quelques années plus tard chevalier de l’Ordre de Malte (« Ordre de St Jean de Jérusalem »).

Portait d'Alof de Wignacourt Grand Maître de l'Ordre de Malte avec l'un de ses pages, en 1607, peint par Le Caravage

Portait d’Alof de Wignacourt Grand Maître de l’Ordre de Malte avec l’un de ses pages, en 1607, peint par Le Caravage

Originaire des Flandres, Wignacourt avait été élu Grand Maître en 1601 et le restera jusqu’à sa mort en 1622. C’est lui qui accueille Le Caravage à Malte en 1607 jusqu’à son arrestation et son l’expulsion de l’Ordre en 1608 (2), ce qui nous vaut un portrait exceptionnel du Grand Maître peint par Le Caravage, où il figure avec un de ses pages. Ce dernier pourrait même en toute vraisemblance être Geoffroy car les dates concordent (3) – mais nous n’en avons aucune preuve ; cela nous permet néanmoins de nous faire une bonne idée de l’aspect et de la vie de Geoffroy des Ligneris.

Geoffroy a vécu en 1614 la dernière tentative des Ottomans pour conquérir Malte. Six mille soldats turcs ont débarqué dans la baie de Marsaskala et attaqué le village de Żejtun. La troupe de l’Ordre aidée de civils maltais a réussi à contenir les Turcs qui ont dû se retirer.

L’armure de parade d’Alof de Wignacourt est aujourd’hui l’un des trésors du palais des Grands Maîtres à La Valette.

Revenons à Théodore des Ligneris qui reçoit à Courville le 11 septembre 1614 le jeune roi Louis XIII et sa mère Marie de Médicis. De retour d’un voyage en Bretagne, le monarque et sa suite passent la nuit au château.

A cette époque, le jeune roi a treize ans. Il en avait neuf lorsque son père adoré a été assassiné. Depuis, il est rabaissé et humilié en permanence par sa mère, peu pressée qu’il assume sa couronne. Ses confesseurs très catholiques l’obligent à dévoiler les moindres de ses pensées intimes, et le mettent en garde contre le péché de chair et les femmes, dans ce que nous appellerions aujourd’hui un véritable lavage de cerveau. Il devient taciturne et renfermé.

La Régence qu’exerce sa mère est une catastrophe. D’une intelligence très moyenne, elle a écarté les anciens ministres de son époux et s’est entourée d’intrigants et de parvenus, pour ne s’occuper que de bijoux et d’astrologie. Elle dilapide le trésor qu’Henri IV avait patiemment amassé pour préparer le futur du royaume. Marie de Médicis a délégué toutes les affaires à l’une des femmes de sa suite, élevée avec elle en Italie, Léonora Dori dite la Galigaï, et à son mari Concino Concini. Les anoblissements et les postes se négocient au Louvre dans les appartements mêmes de la Galigaï, qu’elle ne quitte jamais, où s’entassent des monceaux d’or. Pendant ce temps, Concini tient en respect les grandes familles, fort de sa légitimité de maréchal et amiral (bien qu’il n’ait jamais combattu ni commandé de navire fût-ce une barque) et grâce à l’ascendant de sa femme sur le faible esprit de la reine-mère.

En 1615, Théodore et Françoise des Ligneris ont le chagrin de perdre de nouveau l’un de leurs enfants : Angélique décède au château de Sours, domaine de son mari Nicolas de Dangeul, seigneur de Sours et d’Arboulin, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi (4). Le jeune couple n’avait pas encore d’enfant.

Puis, le 3 novembre de la même année, Françoise, la femme de Théodore décède à Courville. A 63 ans, c’est probablement un tournant dans la vie de Théodore, qui va dès lors laisser ses fils prendre en charge leurs parts des domaines familiaux. D’autant plus que juridiquement les terres de sa femme (donc en particulier la baronnie de Courville) ne lui appartiennent pas. Si les rôles respectifs des hommes et des femmes dans la société sont très marqués, il n’y a pas de « tutelle » des premiers sur les secondes pour ce qui concerne leurs biens propres. Même après le mariage, les épouses restent seules propriétaires des biens qu’elles ont amenés, qui passent ensuite en héritage directement à leurs enfants. La société de l’époque garantit très fermement ces droits aux femmes.

En ce même mois de novembre 1615, Louis XIII épouse Anne d’Autriche, bien qu’ils n’aient que quatorze ans l’un et l’autre. Anne est la fille aînée du roi d’Espagne Philippe III de Habsbourg et de Marguerite d’Autriche. C’est une espagnole, bien que son nom fasse référence à l’Autriche, région d’origine de sa famille. La nuit de noces se passe très mal, le mariage n’est pas consommé. A force de conditionnement par ses confesseurs, Louis XIII répugne à se rapprocher de sa femme, il n’éprouve que de l’aversion pour elle. Il faudra attendre quatre ans qu’il daigne partager son lit. Malgré cela, son mariage demeurera longtemps stérile.

En 1616, Louis des Ligneris épouse Anne de Fromentières, et son frère Jacques : Lucrèce de Fromentières sœur d’Anne. Leur père est Joachim, seigneur de Montigny-en-Dunois (5). Théodore et Joachim devaient bien s’entendre, car cette double alliance signifie qu’une part significative des terres de ce dernier partent en dot chez les fils aînés de Théodore.

Le 1er février 1617, à la suite de la mort de leur mère a lieu le premier partage entre les trois fils: Louis, Jacques et Albert. Louis reçoit la majeure partie de la baronnie de Courville. Son père Théodore s’est en effet retiré à Fontaine-la-Guyon (6). Mais pour ne pas léser ses fils, il a séparé de la baronnie de Courville les châtellenies de Chuisnes et Fontaine-la-Guyon afin qu’elles reviennent à Jacques. Albert recevra quant à lui les châtellenies de Saint-Jean-de-la-Forêt et Beauvais-en-Gâtine. Geoffroy ne fait pas partie du partage, car en sa qualité de moine-soldat il ne peut pas posséder de terres (ni se marier). Par contre, à titre de compensation, il reçoit une rente (7).

Peu de temps après en avril 1617, un coup de tonnerre éclate à la tête du royaume : Louis XIII réalise son propre coup d’état. Âgé de seulement seize ans, il a organisé avec un groupe restreint d’une dizaine de fidèles l’assassinat de Concini dans une embuscade. En reprenant la main, il fait exécuter la Galigaï et exile sa mère. Il prend enfin sa place de roi.

Plus proche de nous, les benjamines de Théodore des Ligneris, Jacqueline et Lucrèce, se marient (8), probablement au tournant des années 1620, toujours avec des seigneurs des environs. Le maillage des alliances se fait à l’échelon local.

En 1623 naît Renée (9), fille de Louis, qui sera suivie d’Anne (10). Quelques années auparavant Louis avait eu un fils, mais il était mort à l’âge de deux ans. Jacques (11) a également deux filles : Marie (12) et Anne. Albert n’est pas marié.

A ce stade, Théodore n’a aucun petit-fils. Une fois encore, malgré six fils, la survie de la lignée est en jeu…

 

(1) Marie des Ligneris épouse en 1601 Lancelot de Kaerbout seigneur de Gémassé ; elle emmène en dot les terres d’Ormoy. Jeanne se marie en 1602 à François de Fontenay, seigneur de la Fresnaye et de Saint Germain de la Coudre, enseigne des gendarmes du maréchal de Lavardin. Sa dot est constituée par le château et les terres de Saint-Hilaire-des-Noyers. Albert fut un temps le co-seigneur de Saint Hilaire des Noyers avec son frère Jacques et son beau-frère Lancelot de Kaerbout qui en avait hérité, puis l’abandonna à Jeanne et à son mari (quittances des 17 novembre 1622 et 7 janvier 1623 données par Jeanne de Ligneris à ses frère et beau-frère). Jeanne devient veuve en 1620 et vend alors St Hilaire à Louis Petigars de la Guériniére le 31 octobre 1622 moyennant 21 000 Livres tournois. Source : http://www.saint-hilaire-des-noyers.org/id11.html

(2) Les informations sur Wignacourt sont issues de Wikipedia.

(3) Geoffroy est arrivé en 1603, probablement avant 10 ans ; or sur le tableau peint en 1607 ou 1608 figure un page de 12 à 14 ans. Le Grand Maître avait probablement plusieurs pages, mais l’hypothèse reste vraisemblable.

(4) Voir Société archéologique d’Eure-et-Loir, Chartres, Mémoires (Volume 7-8)

(5) Incidemment, on remarquera que la famille de Fromentières, originaire de Bretagne et du Maine, a comme alliances « du Bellay, de Ronsard, de Maillé, de Ligneris, du Theil de Samoy ». Voilà un autre lien avec la Brigade de Ronsard, que nous avions rencontrée précédemment avec Claude des Ligneris, qui en fut l’un des membres de la première heure, en 1551.

(6) Il a négocié la jouissance de Fontaine-la-Guyon avec Charlotte de Saint-Simon, veuve d’Adrien de Gallot.

(7) Archives Départementales de Chartres, document E2430 : Geoffroy donne quittance de la pension de 400 livres qui lui est due (vers 1620).

(8) Jacqueline des Ligneris épouse Jacques Charpin, seigneur du Gineprès, tandis que Lucrèce des Ligneris est mariée à Joachim de la Cigoigne, seigneur du Bois du Maine.

(9) Renée des Ligneris épousera Charles de Fresnois.

(10) Anne des Ligneris sera la femme de René de Douhaut, seigneur du Bois du Maine.

(11) Jacques des Ligneris est cité dans un bail de 1628 pour le droit de percevoir les cens et rentes sur les maisons et terres dépendantes de la seigneurie de Luy, paroisse de Villebon. Archives Départementales de Chartres, document E2651, signé de la main de Jacques.

(12) Marie des Ligneris épousera Charles de Molitard, seigneur de Durbois, en 1637. Le contrat de mariage figure aux Archives Départementales de Chartres, document E3396.