Louis-François, ou les élites associées (1ère partie)

Lorsque Louis-François des Ligneris vient au monde en septembre 1715, Louis XIV expire. Le règne du vieux roi « s’achève dans la tristesse, la fatigue, la désillusion et la misère » (1). La France est épuisée d’avoir dû se battre contre l’Europe entière de 1701 à 1713 pour que le petit-fils de Louis XIV, Philippe V, puisse porter la couronne d’Espagne. Les princes de la famille royale susceptibles de régner ont disparu les uns après les autres, si bien que c’est l’arrière-petit-fils de Louis XIV qui lui succède, un enfant de cinq ans. L’exercice du pouvoir absolu a laissé un goût amer, tout le monde souhaite que le futur Louis XV soit différent.

La régence est assurée par Philippe d’Orléans, neveu de Louis XIV. En 1722, pour couper court à toute tentative de rébellion, il fait couronner Louis XV à sa majorité, fixée à treize ans. Lorsque le Régent décède en 1723, il laisse auprès de la population un souvenir mitigé, pour ne pas dire sulfureux, mais il faut lui reconnaître une diplomatie tournée vers la paix, concrétisée par l’alliance avec l’Angleterre et la Hollande en 1717.

Durant les années 1720-1730, Louis-François des Ligneris grandit dans une période de croissance économique : la monnaie reste stable, la production agricole et artisanale augmente fortement, une partie de la population s’enrichit et stimule la demande, le marché national commence à s’unifier. La population s’accroît pour la première fois depuis très longtemps, tandis que la paix est préservée à l’intérieur des frontières de la France.

Le 19 février 1740, Louis-François a seulement 24 ans lorsqu’il épouse Marie-Françoise, fille du procureur du Roi à Chartres, Claude Davignon, qui sera par la suite maire de la ville de 1748 à 1757.

Probablement ambitieux, Louis-François voudrait que son nom retrouve le prestige qu’il possédait cent ans auparavant. Il constate que les appuis et l’argent vont de pair. Sans connexions bien placées ni soutien de personnalités au pouvoir, il n’y a pas d’accès possible aux responsabilités qui permettent de s’enrichir. Et sans argent, pas de relations ni de soutien. Certaines règles du jeu ne changent jamais, quelles que soient les révolutions qui passent …

L’histoire de la famille des Ligneris est tout-à-fait représentative, voire même emblématique de ce que doivent traverser la plupart des familles de la noblesse ordinaire dans leur relation au pouvoir.

Revenons deux siècles en arrière pour comprendre cette dynamique. Au milieu du XVIème siècle, Théodore baigne très tôt dans un monde politisé : orphelin, c’est d’abord grâce au rayonnement et aux relations de feu son père qu’il est élevé à la cour de Navarre ; puis à la faveur d’un soutien familial (2) qu’il est placé auprès du fils de Catherine de Médicis, le prince François d’Alençon. Devenu baron par mariage, proche du prince François pendant plus de vingt ans, il connaît tous les hommes de pouvoir. Théodore, malgré son caractère a priori difficile mais déterminé, a aiguisé son sens politique. En effet, chaque action d’un prince étant analysée avec une portée politique, rien ne peut être fait au hasard. C’est sans doute ainsi qu’il rebondit après la mort de son maître, à un moment où la France est divisée entre des factions rivales et déchirée par les guerres de religion. Malgré quelques allers-retours entre le parti de la Ligue et le pouvoir royal, il survit à la fin du règne d’Henri III puis aux remous de l’installation d’Henri IV. Il retrouve même un poste prestigieux auprès du prince de Condé, ce qui n’est pas envisageable sans de solides alliances. Parallèlement, il acquiert de nouveaux fiefs et augmente considérablement le domaine familial autour de Chartres, donc sa richesse.

Louis, le fils aîné de Théodore bénéficie des mêmes relations, et de la position de baron. C’est un officier militaire supérieur. Il devient aussi chambellan du nouveau prince de Condé. Mais cette mécanique parfaitement entretenue s’enraye dans les années 1620, quand il devient évident que ni Louis ni même son frère cadet n’auront d’héritier mâle. Le cœur du domaine familial est vendu, le reste dispersé dans les dots des filles, et le titre de baron, attaché aux terres, est perdu.

Le plus jeune des frères, Albert, simple chevalier, est le seul à avoir un fils. Mais il s’est marié tardivement, ne possède que des terres secondaires comme base de revenu, et n’a pas été élevé dans le but de prendre la suite de son père. Il n’a donc ni relations prestigieuses ni richesse. A partir de là, la position sociale de la famille se dégrade brusquement.

Son fils Louis est encore adolescent lorsqu’il perd son père, mais aucun soutien ne lui permet d’être positionné auprès d’un prince ou duc sur une responsabilité qui lui assurerait des revenus stables. Il est probable qu’il exerce comme officier dans l’armée, l’une des rares possibilités d’emploi permises aux familles nobles (pas de commerce et encore moins d’artisanat sous peine de déroger à l’état de noblesse).

Mais le sort s’acharne, il meurt jeune sans avoir pu développer une carrière, et laisse derrière lui une femme avec trois fils en bas âge. Les conditions économiques de la famille sont précaires, les soutiens inexistants. Faute de pouvoir lui acheter un brevet d’officier, la mère place son aîné dans la filière religieuse. Heureusement, Philippe est brillant et ne tarde pas à pouvoir aider financièrement à l’installation de ses deux jeunes frères Louis-François et Jean-Baptiste comme officiers militaires dans un corps d’élite. De ce fait, le dernier fait un mariage correct qui consolide sa position sociale et financière.

C’est ainsi que nous retrouvons Louis-François, fils de Jean-Baptiste, qui grandit dans un environnement d’officiers sans grande fortune, mais avec un oncle bien positionné auprès de l’évêque.

Il est possible qu’il ait commencé une carrière d’officier, mais seule une source le mentionne comme « lieutenant du régiment du Roi » (3). Dans tous les cas, le fait qu’il ne soit que lieutenant indique qu’il a de toutes façons rapidement quitté l’armée.

Il s’attache très tôt à recréer des liens avec les personnalités qui comptent. C’est probablement lui l’auteur de la carte de vœux de 1739 (4) adressée au duc de Sully, petit-fils de celui qui avait racheté la baronnie de Courville à Louis des Ligneris en 1629.

Sceau de la lettre de 1739 adressée au duc de Sully

Sceau de la lettre de 1739 adressée au duc de Sully

Âgé de 24 ans, il se marie beaucoup plus tôt que son père, son grand-père ou son arrière-grand-père. Louis-François entre dans une belle-famille qui compte parmi les plus notables de Chartres : noblesse de robe (la filière judiciaire), influente et fortunée.

Les notables de Chartres formaient un clan très fermé (5) ; un cas typique d’endogamie des élites. Louis-François vient d’un monde bien différent, celui des officiers militaires ; je l’imagine plutôt intelligent, bon orateur et charmeur, pour réussir à entrer dans ce clan. Lui aussi deviendra maire, comme nous le verrons plus loin.

Un premier enfant naît le 26 mars 1742, c’est une fille prénommée Marie-Thérèse-Françoise (ou Françoise-Thérèse selon les sources). Nous retrouvons là les prénoms mélangés de ses grands-mères.

Un second enfant vient au monde le 24 décembre 1743. Le garçon est prénommé Jean-Baptiste-Claude, comme ses deux grands-pères, qui sont toujours en vie et doivent en apprécier l’hommage. C’est son grand-oncle le chanoine Philippe des Ligneris qui le baptise lui-même. Cet heureux événement console peut-être un peu son grand-père Jean-Baptiste l’ancien, qui venait de perdre au mois de juin précédent son frère Louis-François alors âgé de 73 ans, son compagnon d’armes de toujours.

Schéma Jean Baptiste Louis Francois Jean Baptiste-page001

 

A ce moment, après quasiment trente ans de paix, les conflits extérieurs reprennent en 1744, car la France s’engage dans la guerre de la Succession d’Autriche. Louis XV, qui participe personnellement aux opérations, s’y distingue et en retire une très grande popularité. Mais à partir de 1747, les récoltes médiocres provoquent des troubles, tandis que le traité de paix d’Aix-la-Chapelle se traduit par un statu-quo décevant. Les fêtes dispendieuses de la Cour et surtout les faveurs exorbitantes du roi envers sa maîtresse la marquise de Pompadour achèvent de transformer le roi « Bien-Aimé » en « Mal-Aimé ». A partir des années 1750, la monarchie française est attaquée de toutes parts. Les critiques fusent et minent l’autorité du roi, les parlements pratiquent une obstruction systématique sur l’enregistrement des lois. Les hommes de lettres des Lumières érigent la raison en impératif pour écarter les préjugés et transformer positivement le monde, ce qui conduit à une contestation des autorités politiques, religieuses et sociales.

C’est dans ce contexte que Louis-François marie le 5 mars 1759 à Fontaine-la-Guyon sa fille Marie-Thérèse-Françoise des Ligneris d’à peine 17 ans avec René-César de Courtavel, chevalier, lieutenant de l’infanterie, qui est âgé lui de 30 ans. (6) Ils auront plusieurs enfants, qui feront de belles carrières.

La sœur de Louis-François, Catherine-Thérèse, devient la plus haute responsable du couvent des Carmélites de Chartres en 1759.

Est-ce à cette époque que Louis-François fait réaliser les portraits de sa femme et de sa fille par le très célèbre pastelliste Quentin de la Tour ? Les deux pastels du maître seront vendus en 1920 par la marquise Jacques des Ligneris, née Charlotte Taillandier du Plaix. On ne sait malheureusement plus où ils se trouvent. (7)

Au début des années 1760, Jean-Baptiste-Claude des Ligneris entre au service du roi dans la Seconde Compagnie des mousquetaires.

Son père Louis-François des Ligneris devient maire de Chartres, une première fois en 1766, jusqu’en 1769.

Vers l’âge de 55 ans, aux alentours de 1770, il commence à négocier pour racheter des terres qui formeront un ensemble d’un seul tenant, dans les communes de Voves et Méréglise (près de Chartres). Que cherche-t-il à faire ?

 

(1) Histoire de France, Larousse-Bordas, 1998, page 271.

(2) René Babou de La Bourdaisière, beau-père de son proche cousin René des Ligneris.

(3) Cette source est l’article Notice historique sur la Maison des Ligneris, parue dans l’Annuaire de la Noblesse de France de 1906, page 239.

(4) Cette lettre est présentée dans la page « Documents ». A cette époque, seule quatre hommes pouvait signer « Desligneris » : les trois frères Philippe, Louis-François et Jean-Baptiste, et leur neveu/fils Louis-François. Les trois premiers ont entre 65 et 72 ans, le dernier 23 ans. Au vu de l’écriture et du propos, il ne semble pas que ce soit une personne âgée qui l’ait écrite. Le seul auteur plausible en est donc Louis-François le jeune.

(5) Après Jean-Robert Bouvart qui fut maire de Chartres de 1735 à 1741, Michel Davignon lui succède, de 1741 à 1748. La fille de Jean-Robert, Marie-Thérèse Bouvart, avait épousé le fils de Michel, Claude Davignon. Puis ce dernier succèdera à son père comme premier édile en 1748, pour occuper la fonction jusqu’en 1757. 

(6) Le contrat de mariage fut passé devant Me Marie, notaire à Chartres. René-César est le fils cadet de César de Courtavel, dit « le Marquis de Saint-Rémy », chevalier, seigneur de Lierville, Verde, Boussay-en-Dunois. Il était décédé un an et demi avant le mariage, le 18 septembre 1757. René-César avait également perdu sa mère, très tôt : Marie-Jeanne de Prunelé-Saint Germain avait disparu le 28 mai 1733, lorsque René-César n’avait que cinq ans. On remarquera au passage que nous croisons de nouveau la famille de Prunelé, que nous avions déjà rencontrée au tout début du XVIème siècle. 

(7) Source : annotation manuscrite de Pierre des Ligneris, seconde moitié du XXème siècle, au dos d’une carte postale représentant le château de Méréglise.

 

Jean-Baptiste, officier des guerres européennes de Louis XIV

Jean-Baptiste, le plus jeune des fils de Louis, grandit sans connaître son père, décédé quelques mois avant sa naissance. La situation matérielle et morale de sa mère Louise devait être difficile. La jeune veuve (qui n’a pas trente ans) doit s’occuper de ses trois fils dont l’aîné n’a que sept ans, et faire en sorte de générer des revenus avec les trois petits domaines de son mari disparu. Les enfants grandissent au château de Beauvais (dans la commune actuelle de Champrond-en-Gâtine, à l’ouest de Chartres, à l’entrée du Perche) au cours des années 1670-1680.

Jean-Baptiste voit son grand frère Philippe entrer dans les ordres, puis le cadet Louis-François s’engager dans l’armée. Il suit ce dernier quelques années plus tard, probablement vers ses quinze ans, aux environs de 1690, et devient lui aussi officier des gardes du corps du Roi.

A cette époque, de graves dérèglements climatiques (une année très froide en 1692, très humide en 1693) causent disettes et famines – notamment dans les plaines du bassin parisien spécialisées dans la monoculture du blé, ce qui est bien sûr le cas de la Beauce. Cette terrible crise de subsistance de 1693-1694 fait deux millions de victimes en France (à proportion équivalente, cela représenterait 6 millions de morts en quelques mois dans la France d’aujourd’hui).

Pourtant, après l’affirmation par Louis XIV en 1661 de sa décision de gouverner seul, avait suivi une période inédite de douze années de réformes en profondeur de l’organisation institutionnelle, économique et sociale. Les deux décennies du ministère de Colbert, de 1661 à 1683, avaient ainsi créé une conjoncture favorable dans tout le pays. Mais la période suivante a vu s’accumuler les difficultés de tous ordres.

La révocation de l’édit de Nantes en 1685 s’accompagna de violences et d’humiliations contre les Protestants, qui furent plus de 200.000 à s’exiler. Leur départ accrut les difficultés économiques et ternit l’image de l’auto-proclamé « Roi-soleil » à l’étranger. Cet événement venant après la politique des Réunions (l’annexion par Louis XIV de territoires aux frontières du royaume, de 1679 à 1684), l’agression contre les Pays-Bas espagnols en 1683-84, et l’ingérence dans la succession de l’Électeur Palatin en 1685, les puissances européennes protestantes inquiètes durcirent leur opposition contre Louis XIV et s’engagèrent en 1688 dans la guerre de la Ligue d’Augsbourg.

C’est ainsi que durant les années 1690 les jeunes officiers Louis-François et Jean-Baptiste des Ligneris participent probablement activement au conflit avec leur unité d’élite. Les combats principaux ont lieu près des frontières françaises dans les Pays-Bas espagnols, en Rhénanie, en Catalogne, et dans le Piémont-Savoie. Le conflit s’arrête en 1697, lorsque les belligérants épuisés s’accordent sur les termes du traité de Ryswick.

Carte de l'Europe au traité de Ryswick, 1697

Carte de l’Europe au traité de Ryswick, 1697

Mais à peine trois ans ont-ils passés que le roi d’Espagne Charles II meurt sans descendance. La guerre de Succession d’Espagne commence alors, en 1701, et durera jusqu’en 1714.

Comme un intermède au milieu de ces conflits, Jean-Baptiste des Ligneris épouse le 2 avril 1707 Marie-Anne Beurier, fille de Michel seigneur de Hauville, officier de la Maison du duc de Vendôme, et de Barbe Cottereau, dame de Chevillon (1). Jean-Baptiste a déjà trente-trois ans. Pour des raisons que nous ne connaissons pas, son frère Louis-François ne se mariera quant à lui que très tardivement, en 1720.

Leur mère Louise décède en 1708 au Château de Beauvais, où elle se fera inhumer.

Le terrible hiver de 1708-1709 est marqué par le froid, la faim et la peur à travers une grande partie de la France, car les loups sortent des bois. « Dans beaucoup de villes et de villages, on raconte que des bandes de loups ravagent les campagnes et viennent même rôder jusqu’aux portes des maisons » (2).

Les deux frères qui se côtoient probablement tous les jours dans leurs compagnies des gardes du corps du Roi, prennent deux orientations de carrière différentes : Jean-Baptiste après de nombreuses campagnes militaires va sans doute essayer de rester plus souvent avec sa famille ; tandis que Louis-François couvert de gloire depuis la bataille de Malplaquet de 1709 s’affirme dans l’armée.

En effet, Marie-Anne et Jean-Baptiste traversent une période difficile, au cours de laquelle plusieurs de leurs enfants meurent au berceau, coup sur coup. Ils seront 6 nourrissons à être ainsi enterrés à Saint Lazare-les-Chartres. Les deux époux auront également deux fils morts jeunes, inhumés à l’église Saint André de Chartres.

Cette situation n’a rien d’extraordinaire. « La mise en nourrice, une pratique courante à la ville, aggrave le déficit démographique urbain. Transportés le plus souvent dans des conditions d’hygiène et de confort tout à fait déplorables, mal soignés, mal nourris, ces nouveaux-nés meurent en grand nombre. » (3) On se rappelle de cette réflexion de Montaigne, qui ne savait même plus combien exactement de ses enfants sont morts : « Et j’en ai perdu des enfants, mais en nourrice, deux ou trois, sinon sans regret, du moins sans fâcherie ».

De fait, le XVIIème siècle, que les historiens terminent habituellement en 1715 avec la mort de Louis XIV, aura été marqué par une stagnation de la population, dans toute l’Europe. « En France, le seuil des 20 à 22 millions d’habitants atteint au milieu du XVIème siècle n’a pas été dépassé. » L’explication réside dans « l’absence de révolution agricole ou de mutation technologique : le rendement moyen du blé reste stable et faible […]. Aussi la fragile économie agraire, partout dominante, est-elle soumise au moindre dérèglement climatique ; un printemps pluvieux ou un hiver trop rigoureux […] suffisent à provoquer une brusque poussée des prix qui condamnent inexorablement les plus démunis à la disette. Et la faim, qui affaiblit les corps, se conjugue souvent avec les épidémies, qui fauchent des centaines de milliers de vies. » (4)

Ainsi, seuls quatre des douze enfants de Jean-Baptiste et Marie-Anne survivent : Marie-Barbe (née le 15 août 1710), Marie-Anne-Thérèse (née le 7 mai 1712), Louis-François (né le 4 septembre 1715), et Catherine-Thérèse (née le 16 janvier 1718).

Jean-Baptiste donne à son fils le prénom de son frère. On ne peut s’empêcher de voir dans ce choix la marque d’un lien affectif fort entre les deux frères, qui sont autant frères de sang que frères d’armes.

Jean-Baptiste ne mariera qu’une seule de ses filles, l’aînée, peut-être parce qu’il ne pouvait économiquement pas faire autrement ? Marie-Barbe épouse à Chartres le 30 juillet 1737 Pierre-René de Thieslin, seigneur de Lorrière et Boisginaut (ou Bois-Hinoust) dans le Maine (5). Ils auront une fille, Marie-Anne, qui épousera le 11 janvier 1754 François-Victor de Feugerets, comte de Feugerets (près de Bellême dans le Perche).

Marie-Anne-Thérèse est placée à Saint-Cyr, tandis que Catherine-Thèrèse devient religieuse aux Carmélites de Chartres, dont elle deviendra la Prieure en 1759.

Jean-Baptiste doit aussi se préoccuper de la gestion de ses domaines. En 1728, il est en procès au sujet de terres situées à Bouglainval (6). Par ailleurs, certains de ses fiefs, comme celui du Four, dépendent du Chapitre de la Cathédrale Notre-Dame de Chartres (dont son frère Philippe est l’un des administrateurs) ; il doit procéder à des « actes de foi, aveux et dénombrements » (7), c’est-à-dire confirmer ses engagements de vassalité – et probablement surtout de fiscalité – pour ces terres.

Le fils de Jean-Baptiste, Louis-François, se marie le 19 février 1740 avec Marie-Françoise Davignon, fille de Claude, Procureur du Roi et maire de Chartres.

Jean-Baptiste perd son frère Louis-François en 1743, et Philippe en 1751. Lui-même décède le 16 juin 1754, à son 80ème anniversaire.

Son fils Louis-François est maintenant le seul représentant masculin de la famille ; à lui de porter le flambeau, ce qu’il fera avec brio …

 

(1) Contrat de mariage passé devant Gabriel Chantier, notaire à Chartres. Le fief de Hauville se situe dans la commune actuelle de Bailleau-le-Pin (Eure-et-Loir).

(2) Source : « Histoire de France », Larousse, 1998, page 241.

(3) Source : idem, page 243.

(4) Source : idem, page 238-239. C’est vraiment un livre intéressant.

(5) Contrat de mariage passé devant Evrard, notaire à Chartres.

(6) Archives départementales de Chartres, document B 995.

(7) Archives départementales de Chartres, document G 915.

 

 

Après Louis, le chanoine et le brigadier

Louis des Ligneris n’a que 16 ans à la mort de son père, en 1652, mais son grand frère François, de quelques années plus âgé, veille au grain. Seulement, lui aussi décède, vers 1656, emporté à l’âge de 24 ans. Il n’y a plus que Louis, sa sœur Angélique, et leur mère Geneviève.

Louis hérite des terres de Beauvais-en-Gâtine, Saint-Jean-de-la-Forêt et Fontaine-la-Guyon. Il semble qu’il devienne brigadier des gardes du corps du Roi mais ce n’est pas certain (1). (carte des possessions d’Albert et Louis des Ligneris, et lieu de vie d’Angelique des Ligneris, carte de cassini ; Possessions d’Albert et Louis des Ligneris, et lieu de vie d’Angelique des Ligneris, carte IGN)

Ce n’est qu’à 31 ans que Louis se marie : le 22 février 1667, il épouse Louise de Gravelle (2). Elle est la fille du seigneur d’Arpentigny, Jean de Gravelle, et de Madeleine de Coutances de la Fressonnière. On reste dans le cercle des connaissances, car la terre d’Arpentigny a autrefois été possédée par le grand-père de Louis, Théodore. Les liens entre les familles se perpétuent ainsi d’une génération à l’autre.

Le 16 novembre de la même année, Lucrèce, veuve de Jacques des Ligneris et tante de Louis, décède à Digny. Son corps est transporté dans l’église de Fontaine-la-Guyon où elle souhaitait être inhumée. Ce deuil jette un froid sur la naissance deux jours plus tard du premier fils de Louis et Louise, Philippe. Il  sera suivi deux ans et demi plus tard par Louis-François le 15 mars 1670, puis par Jean-Baptiste le 16 juin 1674.

Celui-ci est un fils posthume : son père est décédé quelques mois plus tôt, le 6 janvier à Tarouvilliers près de Chartres. Il n’avait que 38 ans, sa femme était enceinte de trois mois. Encore une fois la transmission est impossible entre deux générations successives. Malgré trois fils, un seul engendrera une postérité, en l’occurrence Jean-Baptiste qui n’aura pas du tout connu son père. De nouveau, il s’en est fallu de peu que la lignée familiale ne disparaisse.

Louise, qui devait avoir entre 18 et 22 ans à son mariage, n’a pas trente ans lorsqu’elle se retrouve veuve avec trois jeunes enfants. La situation a dû être difficile : comment gérer trois petits domaines éloignés les uns des autres pour en tirer des revenus réguliers et suffisants ? Vivant probablement à Beauvais-en-Gâtine (où elle se fera inhumer), elle peut compter sur sa belle-soeur Angélique dont le manoir se trouve à moins de deux kilomètres. Ses parents résident par contre assez loin, à plus de quarante kilomètres de chez elle. Après avoir réussi à élever ses enfants et à les positionner dans la société, elle vivra jusqu’à l’âge de 60 ans environ, et s’éteindra en 1708. 

Revenons à Louis et remarquons qu’il portait le prénom de son oncle, ce qui semble traduire un lien affectif de son père Albert envers son frère aîné. De la même façon, une génération plus tard, Louis-François porte les prénoms mêlés de son père et de son oncle. Les prénoms de Philippe et Jean-Baptiste constituent par contre des innovations dans la famille.

Fait inhabituel pour un aîné, Philippe entre dans les ordres. Peut-être faut-il y voir une véritable vocation, ou bien est-ce le symptôme d’un manque de moyens financiers de sa mère qui ne peut lui offrir de quoi démarrer une carrière militaire ? Il devient chanoine de la cathédrale de Chartres, et archidiacre de Blois. Il aura une longue vie de 83 années, traversant ainsi les règnes de Louis XIV et Louis XV, jusqu’en juillet 1751.

Dans les églises cathédrales, il y a toujours un chapitre de chanoines, qui joue un rôle important dans le gouvernement du diocèse. Considéré comme le sénat et le conseil de l’évêque, son avis ou son consentement sont nécessaires pour la plupart des actes d’administration. Les chapitres sont doués de la personnalité juridique en droit canonique. À ce titre, ils peuvent posséder des biens temporels, meubles et immeubles.

Les chanoines séculiers sont des clercs, mais restent propriétaires de leurs biens. Les revenus des chanoines sont assurés par la prébende dont ils sont pourvus, c’est-à-dire des rentes provenant d’une partie des biens appartenant au chapitre en tant que personne juridique, qui leur était attribuée. Il n’y avait que deux dignités de droit commun : l’archidiacre et l’archiprêtre (3). Philippe s’est hissé à la première de ces dignités, souvent considérée comme le marchepied permettant d’être nommé évêque.

Établi depuis le IXème siècle, le Chapitre de Chartres qu’intègre Philippe des Ligneris restait très puissant. Il avait accumulé de nombreuses propriétés et seigneuries au cours des siècles, et possédait « une autorité considérable (…) dans la cité et le pays chartrain, au prix de querelles incessantes avec les seigneurs, et souvent aussi, au péril de la paix sociale. » (4) Effectivement, on se rappelle que le propre arrière-grand-père de Philippe, Théodore des Ligneris, avait engagé de nombreux procès contre le Chapitre.

Le second fils, Louis-François, hérite de la seigneurie de Saint-Jean-de-la-Forêt. Probablement assez tôt, vers quinze ou vingt ans donc dans les années 1680, il s’engage dans une carrière militaire, qui l’amène à servir dans les gardes du corps du Roi, troupe d’élite qui fait partie de la Maison militaire du Roi de France.

Constituée progressivement depuis au moins le XVIème siècle (Compagnie Écossaise, Cent Suisses, …), la Maison militaire vient d’être organisée par Louis XIV en 1671. Dirigée par le Secrétaire d’État à la Maison du roi et le Secrétaire d’État à la guerre, elle remplit plusieurs fonctions : elle garde la personne du Roi et assure la sécurité de la Cour ; mais aussi en tant qu’armée permanente, elle est une troupe d’élite qui sert au cours des guerres.

Les troupes composant la Maison militaire se répartissent suivant la couleur dominante de leurs uniformes entre la Maison bleue : ce sont les gardes du corps ; et la Maison rouge, composée des gendarmes, chevau-légers, mousquetaires et grenadiers à cheval.

Louis-François des Ligneris combat aux batailles d’Osterht, de Neerwinden (1693), de Malplaquet (1709) « où il se distingua par sa grande bravoure et sa bonne conduite, surtout à Malplaquet où la plus grande partie de la Compagnie fut détruite, et ce qui ne l’empêcha pas de se mettre comme ancien à la tête de ses camarades où il se tient ferme longtemps contre l’ennemi, et fit ensuite une retraite qui lui fit honneur et lui mérita la croix de Saint-Louis en qualité de brigadier. » (5) (6) (7) Bien que l’armée française fît retraite, elle infligea à ses ennemis des pertes quatre fois plus importantes que les siennes, et l’invasion de la France fut empêchée.

Un brigadier d’infanterie, dans une bataille, était à cheval pour pouvoir se porter plus vite aux divers bataillons de la brigade dont il devait ordonner tous les mouvements. Il y avait des brigadiers non seulement dans la cavalerie légère et dans l’infanterie mais encore dans les dragons et dans la gendarmerie. Pour parvenir au titre de brigadier il fallait être capitaine aux gardes du corps, officier des gendarmes, des chevau-légers ou des mousquetaires. Ce grade précède ceux de maréchal-de-camp et lieutenant-général, qui correspondent à peu près aux grades de colonel et général de brigade. (8)

Ce n’est qu’à l’âge de 49 ans que Louis-François se marie : il épouse le 15 octobre 1720 Marie Garnier de Sainville. A 72 ans, il décédera à Chartres, le 29 juin 1743, sans postérité.

Qu’est devenu Jean-Baptiste, le petit dernier des trois frères ?

Reconstitution de la bataille de Malplaquet, tricentenaire de 2009

Reconstitution de la bataille de Malplaquet, tricentenaire de 2009

Bataille de Malplaquet, 1709

Bataille de Malplaquet, 1709

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(1) Une seule source mentionne pour Louis ce grade de garde du corps du Roi : la « Notice historique sur la Maison des Ligneris, marquis des Ligneris, baron de Courville, etc. » publiée dans l’Annuaire de la Noblesse de France de 1906. D’autres ouvrages classiques comme le Dictionnaire de la Noblesse par La Chenaye-Desbois, publié à la fin du XVIIIème siècle, ne mentionnent pas cette qualité pour Louis, tandis qu’elle est indiquée pour deux de ses fils, son petit-fils et son arrière-petit-fils. De plus le titre de Brigadier qui n’était d’abord qu’une commission et non une charge ni un grade, n’a été officiellement institué dans la cavalerie qu’en 1667 et dans l’infanterie en 1668, c’est-à-dire après la date de mariage de Louis, qui a déjà 31 ans et sa carrière en grande partie derrière lui.

(2) contrat de mariage passé devant Bourgeois, notaire à la Ferté-Arnaud.

(3) Il revenait aux dignitaires :

  • de suppléer à l’évêque empêché dans la célébration des cérémonies sacrées aux fêtes les plus solennelles de l’année ;

  • quand l’évêque célébrait pontificalement, de lui offrir l’eau bénite à l’entrée de l’église et de remplir l’office de prêtre assistant ;

  • d’administrer les sacrement à l’évêque malade et, après sa mort, de célébrer ses funérailles ;

  • de convoquer le chapitre, de le présider et d’ordonner ce qui regarde la direction du chœur, à condition que le dignitaire appartienne au chapitre.

(4) Article « Les avoués du Chapitre cathédral au Moyen-Age », par Louis Amiet, dans la Revue d’histoire de l’Église de France, pp297-329, parue en 1924.

(5) Cité dans les lettres patentes de création du marquisat des Ligneris, novembre 1776. Les originaux se trouvent à la Bibliothèque Nationale de France, mais on en trouve une copie d’époque dans le « Registre de causes et audiences du marquisat Desligneris, année 1778 » aux Archives Départementales d’Eure et Loir, document B 3135.

(6) La bataille de Malplaquet eut lieu le 11 septembre 1709 au cours de la guerre de Succession d’Espagne au sud de Mons dans les Pays-Bas espagnols (sur le territoire de l’actuelle commune de Taisnières-sur-Hon en France). Les forces commandées par le général John Churchill, duc de Marlborough et le prince Eugène de Savoie, essentiellement autrichiennes et hollandaises, affrontèrent les Français commandés par le maréchal de Villars(source Wikipédia, pour plus de détails voir la page https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Malplaquet).

(7) La bataille de Neerwinden ou de Landen eut lieu dans le cadre de la guerre de la Ligue d’Augsbourg le 29 juillet 1693 entre l’armée française sous le commandement du maréchal de Luxembourg et les forces alliées sous les ordres de Guillaume d’Orange. 75 000 hommes (quelque 190 escadrons de cavalerie, 90 bataillons d’infanterie et 2 régiments d’artillerie) composent l’armée française. 50 000 hommes (142 escadrons de cavalerie et 64 bataillons d’infanterie où il y avait au moins deux bataillons espagnols) pour les alliés. Guillaume est installé sur une bonne position défensive et décide d’attendre l’attaque française qui porte d’abord sur le centre. La Maison militaire du roi se montre décisive : ce sont les gardes-françaises qui ouvrent une brèche dans le dispositif anglo-hollandais, et c’est la cavalerie de la Maison du roi qui est envoyée en urgence pour résister à la contre-attaque de la cavalerie des ailes anglo-hollandaises. La résistance de cette cavalerie d’élite permet au reste des cavaliers français, plus lents, d’arriver et d’exploiter cette brèche, et de déborder les ailes, mettant leurs adversaires en déroute mais ils ne les poursuivent pas car leurs pertes sont lourdes avec 9 000 morts. Les alliés ont perdu 18 000 hommes. C’est au cours de cette bataille que Guilaume III, furieux que les Français ne reculent pas face au feu des forces alliées, s’écria : « Oh ! l’insolente nation ! ». (source Wikipédia, pour plus de détails voir la page https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Neerwinden_(1693) ).

(8) d’après le Dictionnaire encyclopédique de la noblesse de France, par Nicolas Viton de Saint-Allais, Paris, 1816