Albert, mystère

Après leur fils François né en 1632 ou 1633, Albert et Geneviève des Ligneris auront une fille qu’ils prénommeront Angélique, deux autres filles Françoise et Geneviève, et un second fils Louis qui naît le 6 janvier 1636.

Si les années 1620 ont vu la fin des guerres de religion, achevées par la prise de La Rochelle en 1628 et l’édit de grâce d’Alès de 1629, les années 30 sont marquées par les révoltes aristocratiques, nombreuses et violentes.

Ce sont aussi les années du renforcement du pouvoir central, avec un net durcissement de l’autorité politique incarnée par le roi. Le processus d’absolutisme est mené par Richelieu. Le même phénomène se produit d’ailleurs, selon un parallélisme frappant, en Angleterre et en Espagne. (1)

Mais les résistances sont nombreuses. Ainsi Gaston d’Orléans, frère du roi et héritier potentiel tant que Louis XIII n’a pas de descendance (jusqu’en 1638), tente de soulever en 1630 sa province, l’Orléanais. Après avoir échoué, il trouve refuge en Lorraine, dont le duc soutient la politique des Habsbourg qui sont les ennemis traditionnels de la France. Il publie un manifeste contre Richelieu, puis participe à la révolte du duc de Montmorency dans le Languedoc. Ce dernier est finalement vaincu par les troupes royales, et décapité en 1632, ce qui assagit pour un temps les velléités de l’aristocratie. Gaston d’Orléans quant à lui, en tant qu’héritier présomptif, ne peut pas être inquiété…

Puis en 1635, après cinq années de lutte indirecte aux portes du royaume contre les Habsbourg, la guerre est déclarée. L’état de conflit permet d’imposer une forte pression fiscale, et donne du poids aux intendants, investis des pouvoir de police, de justice et de finances, qui renforcent l’omniprésence de l’état royal dans les affaires locales.

Louis XIV naît en 1638. Son père décède en 1643 juste après Richelieu. Anne d’Autriche se fait attribuer la régence, avec Mazarin pour ministre. Les troubles deviennent alors de plus en plus fréquents, qu’ils soient le fait de l’aristocratie ou des paysans confrontés aux mauvaises récoltes et aux impôts. Ils vont provoquer la Fronde : de 1648 à 1652, le petit Louis XIV erre dans les provinces avec sa mère et Mazarin, entouré des troupes royales, tandis que les portes de Paris lui sont fermées.

Nous retrouvons là le prince Henri II de Bourbon-Condé, dont nous avions déjà suivi le parcours rocambolesque, et dont Louis des Ligneris était chambellan. Cette fois ce sont ses trois enfants qui agitent l’Histoire : la duchesse de Longueville (qui était née en prison), le prince de Conti et le prince de Condé sont les meneurs de la Fronde.

La guerre civile dévaste le Sud-Ouest, l’Île de France, la Champagne et la Picardie. Certains villages perdent le quart de leur population du fait des violences des militaires et des épidémies. Au siège de Paris, la Grande Mademoiselle fille de Gaston d’Orléans donc cousine germaine de Louis XIV, fait tirer au canon sur les troupes royales. Louis XIV n’oubliera jamais les leçons de la Fronde : il se méfiera autant des Grands que du peuple de Paris.

Au cœur de cette situation dramatique, qui n’épargne pas les alentours de Chartres, c’est probablement vers 1650 ou 1651 qu’Angélique des Ligneris épouse René d’Ecauville, seigneur de Lignerolle.

Ses deux sœurs deviennent religieuses à Courville. Il faut sans doute y voir là le moyen de limiter la dispersion des biens familiaux, réduits à la portion congrue puisque qu’Albert n’a hérité que de deux petites châtellenies.

C’est une méthode classique utilisée depuis des siècles par les familles nobles. Précisément depuis le XIIIème siècle, lorsque le nombre de chevaliers avait explosé : beaucoup d’entre eux étaient retournés après quelques générations vers le néant faute de revenus suffisants, ou s’étaient vus condamnés à vendre des prestations militaires. En effet au XIIIème siècle, « comme tous les fils héritent à égalité selon la vieille loi successorale franque, le patrimoine paternel risque d’éclater en plusieurs unités à chaque génération, au point de devenir tout-à-fait insuffisant pour les ultimes bénéficiaires lorsque des mesures de précaution n’ont pas été prises à temps. La plus radicale consiste à interdire le mariage aux cadets ; la plus courant prescrit que l’aîné d’une fratrie recevra la meilleure part, ne laissant qu’une portion congrue à ses frères, quitte à devoir les entretenir leur vie durant, comme il y est tenu envers ses oncles demeurés célibataires auprès de son père ; les filles se trouvent en général dotées grâce aux biens apportés par leur mère à l’occasion de son propre mariage, ou bien elles sont placées dans l’Église afin d’y servir Dieu sous le voile. » (2) Ces « mesures de précaution » restent valables au XVIIème siècle.

Nous ne connaissons pas l’activité d’Albert des Ligneris. Il a dû exercer une charge, car il est peu probable que ses quelques terres lui aient rapporté assez de revenus, surtout en ces temps difficiles où les mauvaises récoltes se succèdent. Il s’est marié tard (vers 35 ans), cela signifie-t-il qu’il a d’abord suivi une carrière militaire ? Est-il resté tranquillement dans ses domaines après son mariage ? Sa vie reste un mystère pour nous. Nous pouvons simplement augurer qu’il était entouré du clan familial, constitué de ses frères, sœurs et nièces, tous résidents de domaines proches du sien.

Albert décède le 12 janvier 1652, vers l’âge de 56 ans ; sa dépouille est transportée, dès le lendemain, dans l’église de Fontaine-la-Guyon.

Son fils François ne lui survivra que quelques années à peine – il meurt à 24 ans, vers 1656, sans alliance. Encore une fois, il n’y a plus qu’un seul représentant masculin de la famille des Ligneris : Louis, qui n’a que 20 ans en 1656. Que va-t-il devenir ?

signature d'Albert des Ligneris (Archives départementales d'Eure-et-Loir)

signature d’Albert des Ligneris (Archives départementales d’Eure-et-Loir)

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(1) Ce paragraphe et les trois suivants sont documentés dans « Histoire de France », 1998, Larousse-Bordas, pp 228-235.

(2) In « 1180 – 1328 L’âge d’or capétien », par Jean-Christophe Cassard, 2011, éditions Belin, p394.

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