#25 Maximilien, médecin en Afrique du Sud

Lorsque Maximilien des Ligneris s’installe en Union d’Afrique du Sud en 1911, le pays est une toute jeune nation, formée l’année précédente. Les quatre colonies du Cap, du Natal, du Transvaal et de la Rivière Orange (dont deux anciennes républiques autonomes du XIXe siècle, vaincues lors des deux Guerres Anglo-Boers) sont regroupées pour devenir un dominion de l’empire britannique en union personnelle avec le Royaume-Uni.

Carte des territoires d’Afrique du Sud en 1885 (1)

Maximilien est alors un médecin fraîchement diplômé de l’Université de Berne. Né à Paris le 10 juillet 1882, il porte le même prénom que son père le marquis des Ligneris. Ce dernier, un homme âgé de 69 ans à cette date, est séparé depuis longtemps de sa première femme dont il cherche désespérément à divorcer. Il a déjà deux fils, qui lui donnent des petits-enfants au moment où lui-même devient de nouveau père avec Elizabeth Maria Dorothea Möller, une danoise de trente ans plus jeune que lui. Considéré comme un « enfant naturel », Maximilien est reconnu dans l’acte de naissance par son père, qui lui donne son nom.

Le marquis des Ligneris et Elisabeth Möller vers 1890

Le procès du marquis avec sa première femme pour obtenir le divorce aboutit enfin en juillet 1890, confirmé par la cour d’appel de Paris en décembre de la même année. Le marquis s’empresse d’épouser Elizabeth Möller le 8 juillet 1891 à Paris.

Mais entre-temps, son ex-femme a entamé une nouvelle action en justice, pour empêcher le petit Maximilien de porter le nom de famille de son père. Elle obtient gain de cause en juin 1891, et l’on trouve en marge de l’acte de naissance cette terrible interdiction pour le fils de porter le nom de son père. L’enfant s’appelle donc Maximilien Möller.

Le marquis quitte alors Paris pour Munich, avec femme et enfant, où il séjourne chez le comte et la comtesse de Reichsberg. N’est-il pas étonnant qu’il ait choisi cette destination ? En réalité non, car sa mère était la petite-fille du duc de Bavière et prince palatin Christian IV, tandis que le parrain du marquis n’était autre que le premier roi de Bavière Maximilien von Wittelsbach, dont on lui a donné le prénom. Son éducation a été baignée de culture germanique, et il n’y a pas de doute qu’il ait parlé couramment allemand. De plus, la famille a gardé des liens vivaces avec l’ambassadeur bavarois Antoine de Cetto (2), puis avec ses enfants (3). Il est donc tout-à-fait naturel que le marquis se tourne vers Munich.

Il obtient la naturalisation allemande pour lui-même, sa femme et son fils, ainsi que la reconnaissance du mariage et de la paternité. Son fils peut donc de nouveau s’appeler Maximilien des Ligneris.

Le marquis décède quelques temps après à Munich, le 16 juin 1894. Le jeune Maximilien n’a que 12 ans. Elizabeth décide alors de partir pour Berne, en Suisse, où son fils sera désormais scolarisé. Brillant élève, très travailleur, Maximilien obtient son diplôme de fin d’études secondaires en 1899, puis étudie la médecine à la faculté de Berne, dont il sort diplômé en 1907. D’abord intéressé par la chirurgie, il travaille cinq ans auprès du Dr Theodor Kocher, au moment où celui-ci devient le premier lauréat suisse du Prix Nobel de médecine en 1909. Puis, par l’intermédiaire de sa paroisse, il se laisse convaincre en 1911 de partir exercer dans une mission protestante située à Elim, en Afrique du Sud, où il devient « superintendant médical ». Le voyage en lui-même a dû être une véritable aventure, probablement principalement en paquebot.

Emilie et Maximilien

C’est là qu’il rencontre Emilie Mingard, infirmière et sage-femme dans le même hôpital. Elle a 23 ans et lui 28. Ils se marient l’année suivante, le 9 mai 1912 à Elim. Emilie était née de parents suisses francophones, Rudolphe et Augustine, émigrés en 1882 à l’âge de vingt ans vers l’Afrique du Sud, où Rudolphe était devenu ébéniste pour l’hôpital. Leurs sept enfants (Emilie étant la cinquième) étaient nés dans les colonies britanniques d’Afrique du Sud.

Maximilien et Emilie ont la joie d’accueillir leur première fille Louise le 22 juin 1914. Mais l’orage gronde en Europe, et la Première Guerre Mondiale ne tarde pas à éclater. Bien que suisse de cœur (4), Maximilien est obligé de consulter des avocats pour déterminer quelle est sa nationalité : française par son père et sa naissance, allemande par sa mère et sa naturalisation, ou suisse par sa résidence et son éducation à Berne ? Comme un témoignage vivant de l’absurdité du conflit, il pourrait se trouver du côté de l’un ou l’autre des belligérants sans véritable raison, totalement étranger à la fureur nationaliste. Il veut sans doute éviter d’être considéré comme déserteur par l’armée française s’il ne se présente pas (avec le léger désagrément de risquer l’exécution), ce qui nécessite quelques négociations avec la France. Heureusement pour lui, c’est la nationalité suisse qui est finalement confirmée.

Maximilien est donc appelé pour servir en Suisse, comme officier des troupes sanitaires, à l’hôpital des étrangers (aliens’ hospital). Il ne parle que très peu anglais, or comme c’était essentiel pour échanger avec les patients réfugiés, il est envoyé à Londres d’où il revient bilingue et avec un diplôme supplémentaire en chirurgie.

Maximilien des Ligneris en uniforme d’officier de l’armée suisse, en 1915, avec sa femme Emilie, sa fille Louise et sa mère Elizabeth

Emilie l’a suivi en Suisse avec Louise. Elle rencontre sa belle-mère, Elizabeh Möller, qui est sans doute ravie malgré les circonstances de retrouver son fils et de découvrir sa petite-fille. Emilie retrouve pour la première fois ses racines, le pays où ses parents sont nés et ont grandi. C’est là aussi que vient au monde, après la fin de la guerre, le deuxième enfant, Charles, le 22 mars 1919. Quelques mois plus tard, la famille est de retour à Elim. Maximilien obtient le poste de chirurgien-chef du district de Zoutpansberg. Pour compliquer encore un peu plus la question de sa nationalité, il obtient en 1921 la citoyenneté sud-africaine. Il fait alors venir sa mère Elizabeth, qui vivra ainsi près de lui en Afrique du Sud jusqu’à son décès en 1932.

Maximilien dans son laboratoire de recherche

C’est en constatant la plus forte incidence de certains cancers parmi la population non-européenne que Maximilien décide de consacrer sa vie à la recherche contre cette maladie. Ses travaux sont rapidement remarqués, ce qui lui vaut une proposition de poste de chercheur à l’Institut sud-africain de recherche médicale de l’université Witwatersrand. La famille, qui s’est agrandie avec la naissance de René le 15 février 1921, déménage ainsi à Johannesburg en 1926. Une quatrième naissance la complète le 10 juillet 1927 avec l’arrivée d’Yvonne. Ils habitent une maison agréable près du centre de recherche, et l’on parle français au sein du foyer. Les enfants parlent également couramment anglais, et apprennent la langue locale, le shangaan.

Maximilien, passionné de montagne et d’alpinisme, est l’un des membres fondateurs du Johannesburg Hiking Club, qu’il présidera d’ailleurs pendant treize ans. Emilie partage avec lui cette passion, et le couple effectue de nombreuses randonnées dans les montages de la région.

Pionnier de la recherche contre le cancer et spécialiste de la culture de cellules, Maximilien acquiert une renommée internationale pour ses travaux. Il correspond notamment fréquemment avec le directeur du centre de recherche médicale contre le cancer de Léningrad en U.R.S.S. Il est également l’un des membres-fondateurs, en 1931, de la National Cancer Association of South Africa. C’est en 1942 qu’il prend sa retraite, pour s’installer dans le district de Rustenburg.

Sa première petite-fille, Norma, qui n’arrive pas à dire Pappa, l’appelle Popeye, surnom qui va lui rester dans la famille, tandis qu’Emilie est appelée Khoki, diminutif formé à partir du mot shangaan khokwaan pour « grand-mère ». Maximilien décède en 1952, Emilie en 1962. (5)

Les liens avec la famille paternelle française s’étaient très vite effacés. Maximilien n’a sans doute jamais connu ses demi-frères Jacques et Charles des Ligneris. Néanmoins, son père lui avait légué un recueil généalogique du XVIIIe siècle, aujourd’hui encore précieusement conservé par ses descendants. Comme la langue domestique utilisée par la famille est le français, les enfants peuvent lire et comprendre le livre. Le souvenir de l’ascendance française reste donc vif, mais comme une légende ancienne qui n’est pas matérialisée par des liens physiques.

Louise épouse Frank Rosslee en 1937. Ils ont eu trois enfants : Norma (1937), Frank (1940) et Meryl (1943) ainsi que de nombreux descendants.

René, épileptique, se noie tragiquement en 1954 à l’âge de 33 ans, en raison d’une crise survenue pendant qu’il nageait dans un lac. Il n’avait pas d’enfants.

La petite dernière, Yvonne, se marie avec Josias Schutte, dont naîtront François, Etienne, André et Odette – on remarque l’attribution de prénoms français – eux-mêmes auteurs d’une nombreuse descendance.

Charles des Ligneris se marrie quant à lui avec Molly Graves. De cette union sont issus Michael (1946), John (1948), Geoffrey (1950), et Kenneth (1953). Ce sont eux qui portent encore le nom des Ligneris en Afrique du Sud. Par un étrange tropisme, Geoffrey est venu en Suisse à l’âge de 20 ans pour des vacances, mais n’en est pas reparti, par amour. Plus tard, au début des années 1990, il remarque une bouteille de vin de Saint-Emilion, Château Soutard, dont les propriétaires portent le même nom que lui. Intrigué, il écrit une lettre. La famille française est tout autant surprise, car elle avait totalement oublié l’existence de Maximilien, par une amnésie sans doute volontaire orchestrée dès les années 1890. La lettre m’est alors parvenue, j’ai eu le plaisir de reboucler la boucle, en retrouvant les liens et découvrant l’histoire de ces cousins d’Afrique. Depuis, les contacts et visites se sont multipliés, en particulier avec John, Geoffrey, et leurs enfants, pour notre plus grande joie à tous.

Notes

(1) Source : Bartholomew John George (auteur), Hugh A. Webster et Arthur Silva Whitein (éditeurs), The Scottish Geographical Society, vol. I, 1885. University of Texas Libraries, Perry-Castañeda Library Map Collection.

(2) Antoine de Cetto est cité dans l’acte de baptême du marquis Maximilien des Ligneris en 1813, en tant que représentant plénipotentiaire du roi de Bavière, le parrain de l’enfant.

(3) Le baron et la baronne de Cetto figurent sur le carton d’annonce du décès du marquis des Ligneris, en 1894.

(4) « He was educated here and always felt at heart a Swiss« , in S.A. Medical Journal, 4 octobre 1952, p. 805.

(5) Un grand nombre d’informations de cet article proviennent du manuscrit inédit des mémoires de Norma Colleen Vorster (née Rosslee en 1937), fille de Louise des Ligneris et première petite-fille de Maximilien des Ligneris. Nous la remercions chaleureusement pour son formidable et émouvant travail. Les autres sources sont constituées de comptes-rendus d’articles médicaux et notices nécrologiques, ainsi que des actes de naissance, mariage et divorce des protagonistes, enfin du compte-rendu des avocats de Maximilien à propos de sa nationalité.

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