#01 Préambule

La famille des Ligneris n’a rien d’exceptionnel. Elle n’est pas mondaine, n’a pas réalisé de coup d’éclat mémorable, ni de mécénat visionnaire. En revanche, elle épouse son siècle à chaque génération depuis six cents ans. C’est ainsi qu’elle se retrouve emblématique de cette classe sociale particulière, la petite noblesse de la Renaissance et de l’époque moderne, et de ses mutations aux XIXe et XXe siècles.

Ainsi, Pierre et René des Ligneris font partie du renouvellement des cadres de l’Etat moderne en gestation à la fin de la guerre de Cent Ans, tout en servant de grands féodaux. Michel meurt jeune et laisse un orphelin pris en charge par la reine de Navarre grâce à des mécanismes de solidarité de clans. Son frère étudie le droit dans plusieurs universités européennes, au début du XVIe siècle, avant de devenir président au Parlement de Paris, lieu de contrepouvoir face à la domination royale.

Famille emblématique encore, lorsque deux cousins sont l’un protestant l’autre catholique pendant les guerres de religion, à l’image d’un royaume profondément divisé. Elle est aussi, à travers Claude des Ligneris, témoin de l’affirmation de la langue française sur le latin, au plus près de Ronsard qui le cite dans plusieurs de ses odes.

Côtoyant les premiers cercles du pouvoir à la fin du XVIe siècle, la famille des Ligneris se montre rebelle et ligueuse face à Henri III et Henri IV, comme la majorité de la noblesse d’alors. Mais c’est aussi une famille qui sera victime de l’appétit des puissants, elle y perd sa baronnie de Courville durant la première moitié du XVIIe siècle. Dans ce même siècle à la spiritualité exacerbée, au cours duquel se multiplient les ordres religieux, ses filles se destinent d’elles-mêmes au couvent. Mais c’est bien parce que la famille n’a pas les moyens de vivre à la Cour du roi absolutiste que ses fils servent dans l’armée pour y faire carrière.

Au XVIIIe siècle, la voici qui pour se renouveler ou survivre s’allie par mariage avec les élites locales issues du droit et de l’administration : Louis-François épouse la fille d’un magistrat, petite-fille d’officiers du fisc enrichis. S’il obtient un titre de marquis, c’est un combat d’arrière-garde au sein d’un régime épuisé qui vit son crépuscule. Son fils Jean-Baptiste-Claude fait preuve d’une surprenante capacité d’adaptation en restant dans son château et en se faisant accepter par la population de « son » village sans être inquiété, même pendant la Terreur. Il traverse ainsi toute l’époque révolutionnaire en adaptant sa position sociale et son mode de pensée afin de s’immerger dans la société nouvelle.

Anne-Louis poursuit cette mutation en s’engageant dans les troupes napoléoniennes, avec la fougue de ses vingt ans. Mais il s’adaptera aussi très bien à la Restauration en servant dans les troupes d’élite des Gardes du corps du Roi. Maximilien des Ligneris, d’éducation plutôt germanisante, se complaît tout autant dans la royauté bourgeoise de Louis-Philippe que dans le Second Empire, qu’il soutient par son engagement politique.

A la fin du XIXe siècle, ses fils représentent bien les hésitations d’une classe sociale qui n’en est plus une, ni juridiquement ni économiquement. Entre orgueil et renfermement sur soi, l’heure n’est plus à l’adaptation. Même la carrière militaire dans la prestigieuse cavalerie n’a plus de sens, ce sont des unités devenues inutiles face aux toutes récentes mitrailleuses. La possibilité de divorcer bouleverse la stabilité (feinte ou réelle) de la cellule familiale. Il en naît avec Maximilien II une branche suisse puis sud-africaine de la famille.

Le XXe siècle achèvera la dissolution de ces anciennes élites dans une société démocratique et diversifiée. Là encore, la famille finit par épouser son époque. Elle paie son tribut de combats et de souffrances dans les deux guerres mondiales, mais voit son patrimoine disparaître aux quatre vents comme beaucoup d’autres familles. Les règles du mariage s’assouplissent de fait, et chacun des héritiers de cette longue histoire se trouve aujourd’hui pleinement immergé dans la société contemporaine.

Nous voilà donc prêts à voyager dans le temps avec cette famille emblématique, à travers les vies de personnes qui ont réellement existé, ont affronté les événements dans les contextes d’alors, et tracé leur chemin pour nous léguer le monde tel que nous le connaissons. Son histoire particulière se transcende d’elle-même pour nous donner accès à la grande Histoire, vécue de l’intérieur autant que subie. Elle constitue aussi pour nous le prétexte à un pas de côté, une réflexion sur notre propre chemin d’existence, pour traverser les événements avec un meilleur recul et peut-être une plus grande sagesse.

Un aperçu du manuscrit de Guillaume Laisné, conservé à la Bibliothèque Nationale, ouvert à la page relatant l'histoire de la famille des Ligneris (manuscrit des années 1620 environ)

Un aperçu du manuscrit de Guillaume Laisné, conservé à la Bibliothèque Nationale, ouvert à la page relatant l’histoire de la famille des Ligneris (manuscrit des années 1620 environ)

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