#26 Jacques et Charles, les frères ennemis

La Belle Epoque (1874-1914) succède au conflit franco-prussien. Les deux frères Jacques et Charles des Ligneris voient se développer une société marquée par de grands progrès économiques et techniques, qui nourrissent en retour au sein de la population un sentiment d’optimisme envers l’avenir. Ces quatre décennies seront vues rétrospectivement comme une période d’insouciance, particulièrement pour la petite et moyenne bourgeoisie citadine en plein essor. C’est une société qui reste néanmoins très agricole – la moitié de la population active travaille dans les champs ; avec un nombre croissant d’ouvriers dans l’industrie. L’ancienne élite nobiliaire se cherche un destin, entre une république qui s’affirme et une Eglise catholique en perte d’influence. Le portrait qu’en dresse Mark Girouard (voir l’encart ci-dessous) illustre parfaitement la situation de Jacques et Charles.

Le Domaine des Gués à Ouzouer sur Loire
Le Domaine des Gués à Ouzouer-sur-Loire

Ici comme dans de nombreuses familles en cette fin de XIXème siècle, c’est la fin du patrimoine séculaire. Claire-Armande des Ligneris, comtesse de Valanglart, vend en juillet 1871 le joli Domaine des Gués situé à Ouzouer-sur-Loire, qu’elle tenait de sa mère Agathe du Roux de Reveillon, et qui avait été transmis par héritage sans jamais être vendu depuis plus de 250 ans.

Parmi les autres cousines de Jacques et Charles, Marie Le Roy de Valanglart, marquise de Maupas, qui avait toujours eu une santé fragile, décède le 9 juillet 1879 en cure thermale à Eaux-Bonnes (Pyrénées-Atlantiques), à seulement 39 ans.

Jacques des Ligneris est affecté à son retour de captivité en Prusse au 8e régiment de cavalerie, dans lequel il effectuera toute sa carrière. Il accède aux grades de lieutenant (1872), capitaine en second (1877), puis capitaine en premier (1881), grade qu’il occupe jusqu’en 1890. Il est probablement stationné à Senlis, ce qui lui permet de rester proche de Paris. A 45 ans, il décide de prendre sa retraite. Pour la forme, il est affecté un an au 9e régiment de Dragons avec le grade de chef d’escadron, et reçoit la légion d’honneur en 1891, ce qui lui permet de terminer honorablement.

Jacques et sa femme Charlotte n’ont pas d’enfants. A partir de 1891, ils partagent leur vie entre leur grand appartement parisien de la rue de Rivoli et le château du Plaix à Lignières-en-Berry (dans le Cher). Le château de Méréglise (en Eure-et-Loir) appartient toujours à Maximilien, père de Jacques, qui vit à Paris avec Elisabeth Möller, puis à Munich. Jacques s’implique dans le développement et la modernisation du village de Lignières, y devient président de la société de courses, finance une centrale électrique (la toute première du département, qui fonctionnera jusqu’en 1934), et construit un moulin à tanner les peaux (1). Jacques, ancien officier, est également un esprit curieux et scientifique : membre d’honneur de la société des Vétérans de Terre et de Mer de France, de la Sabretache (une société de recherche historique militaire, à l’origine de la création du musée de l’Armée aux Invalides), de la Société d’encouragement du cheval de guerre, il est aussi membre de la société des agriculteurs de France, de la société de géographie, de la société de chimie, de la société préhistorique de France.

Charlotte se brouille avec sa sœur à propos de la succession de leur père, disparu en 1894. Elle lui intente même un procès, mais le Tribunal ne lui donne pas raison, ce que confirmeront la Cour d’appel de Bourges en 1897 et la Cour de cassation en 1901. L’enchaînement des procédures donne un aperçu de son opiniâtreté.

Charles des Ligneris en uniforme des Dragons

Charles pendant ce temps poursuit une carrière assez semblable à celle de son frère aîné, néanmoins plus mobile : lieutenant au 12ème régiment de Dragons en 1873, capitaine au 23ème régiment de Dragons en 1878, il devient instructeur en 1879. Mais un incident survient en 1881, que nous ne savons expliquer : il démissionne en avril, avant d’être immédiatement réintégré en mai au grade inférieur de Maréchal des Logis, pendant seulement quinze jours, puis de retrouver son grade de capitaine, cette fois-ci affecté à la cavalerie légère (2). Six ans plus tard, il est nommé chef d’escadron, fonction qu’il exerce pendant cinq ans jusqu’en 1892. Il prend alors sa retraite, à l’âge de 45 ans comme son frère, et reçoit la Légion d’Honneur l’année suivante.  

Charles des Ligneris avec son fils Etienne, vers 1880

Héritier du château de Bressolles (Allier) par son oncle, Charles s’y est installé auprès de sa tante usufruitière au tout début des années 1880, avec sa femme Alexandrine (aussi appelée Jeanne) et leurs jeunes enfants Etienne et Jean. Le troisième enfant Michel y naît en 1882, puis Marie en 1883 mais la famille est endeuillée par le décès de la petite fille quinze mois plus tard. Charles s’implique dans la vie de la commune de Bressolles, dont il devient maire. Il est par ailleurs membre dès 1879 de la société de géographie et de la société de photographie. Bel homme, il collectionne les médailles de tir, et envoie sa photo avec de charmantes dédicaces aux jolies femmes. Sur l’une d’elles, il signe « l’auteur de ces lignes rit » (3).

Sa femme, l’intelligente Alexandrine, a de longs cheveux blonds, un teint pâle et des yeux bleu clair. Elle souffre d’une jambe, ce qui lui donne des difficultés pour marcher. Vers 1890, à l’âge de quarante ans, faute de traitements efficaces, des médecins de Moulins tentent une méthode violente, qui a pour seul effet de condamner Alexandrine à la chaise roulante, qu’elle ne quittera plus jusqu’à la fin de sa vie. D’un naturel plutôt austère, elle s’était destinée à l’adolescence à une vie religieuse, avant de finalement renoncer à prononcer ses vœux, et se marier (peut-être sous la pression de sa famille ?). Elle reçoit peu car elle n’aime pas les conversations mondaines et inutiles (4). Elle préfère la compagnie des gens simples qui ont du cœur. Sa meilleure amie, sinon la seule, est sa domestique Marie Minard, qui lui restera fidèle jusqu’à la fin de sa vie. (5)

Marie-Augusta, mère de Jacques et Charles, était partie vivre dans son château de Voisenon (en actuelle Seine-et-Marne) après sa séparation en 1868. Elle s’installe ensuite, sans doute dans le courant des années 1880, dans une belle villa à Nice, où elle vit très confortablement. Très assidue aux courses de l’hippodrome, elle a tendance à se faire remarquer par ses « débordements », elle devait donc être assez expansive. Elle s’éteint en 1896.

Leurs deux parents disparus, Jacques et Charles commencent à se déchirer autour de l’héritage. Jacques conserve la rue de Rivoli et obtient le château de Méréglise (ce qui est assez logique pour l’aîné et dorénavant 4e marquis des Ligneris), tandis que Charles possède déjà Bressolles. Bien que, contrairement au reste de la population, ils soient largement à l’abri du besoin, ils se disputent pour des questions d’argent. Les deux frères se brouillent.

Jacques disparaît en 1904, à seulement 58 ans, sans postérité, après avoir inscrit dans son testament que le titre de marquis ne devait pas revenir à son frère Charles mais directement à l’un des fils de celui-ci, qui serait choisi par sa femme Charlotte, celle-ci étant désignée comme son légataire universel. C’est un règlement de compte posthume. La clause est cependant contraire au mode de dévolution du titre tel qu’il est inscrit dans les lettres patentes de 1776. Charles n’en tient donc pas compte et devient le 5e marquis des Ligneris. Sa belle-sœur Charlotte l’assigne alors au tribunal pour lui contester le droit de porter le titre. C’est un procès bien étrange qui s’ouvre en France au moment où les républicains triomphent de l’ordre ancien avec le vote de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat (1905). Charlotte perd l’affaire, mais s’acharne, fait appel, puis se pourvoit en cassation (6). Elle est déboutée en 1908 par un arrêt qui fera jurisprudence, où est finalement réaffirmée la validité en droit des lettres patentes de l’ancien régime. De rage, elle se débarrasse du château de Méréglise et de ses 400 hectares pour que Charles ne le récupère pas : elle le donne purement et simplement au curé de sa paroisse à Paris. Enchanté, le père Bérard, curé de La Madeleine, récupère l’immense domaine, toutes ses dépendances, le mobilier et les souvenirs familiaux. Il en profitera bien puisqu’il en fera sa résidence jusqu’à son décès en 1931, tout en démembrant le domaine qu’il vend morceau par morceau. Lorsqu’après plusieurs changements de propriétaires le château sera de nouveau vendu vers 2002, il n’y aura plus que 6 hectares qui y seront rattachés. Le nouveau maître des lieux engagera cependant un très beau programme de travaux de rénovation du château et de ses pavillons, au résultat magnifique, et entreprendra d’agrandir le domaine qui compte maintenant, en 2022, 40 hectares.

Charlotte, retirée dans son château du Plaix, entourée de quelques domestiques et d’un confesseur (7), dilapidera consciencieusement la fortune de son mari, sombrera peu à peu dans la folie, et mourra seule à l’asile de Villejuif en 1931. Inutile de dire qu’il faudra laisser passer plusieurs générations dans la famille avant de redonner le prénom Charlotte à une enfant.

Du côté de Bressolles, les trois fils de Charles grandissent dans le petit monde clos du château. Ils ne vont pas à l’école communale républicaine, ce serait inconcevable. De sévères précepteurs se succèdent pour leur donner un enseignement qui rentre à coups de punitions multiples et variées. Pourquoi se succèdent-ils ? Parce que les enfants s’évertuent à leur résister en savonnant, par exemple, l’escalier qui mène à leur appartement, pour qu’ils se cassent une jambe et soient renvoyés.

Etienne des Ligneris avec son précepteur, vers 1886

Etienne, l’aîné, parle latin dès l’âge de six ans, et versifie dans la même langue à neuf ans. Il est tout de même placé à l’adolescence dans un collège privé de Moulins. Brillant élève, il s’intéresse aux mathématiques, passe le difficile baccalauréat, puis entre en école préparatoire scientifique. Ambitieux et sans doute prétentieux, il considère que seule l’école polytechnique présente un intérêt pour lui. Il y est admissible mais échoue à l’oral. Négligeant alors sa réussite à d’autres écoles prestigieuses, il abandonne tout et décide qu’il sera juste rentier, un terrien qui sera son propre maître.

Le château du Lonzat

Alors qu’Etienne approche les trente ans, sa famille lui cherche une épouse dans la société des châtelains de l’Allier. Un Jésuite le met en relation avec Madeleine Mourins d’Arfeuille, une jeune femme délicate âgée de vingt et un ans (8). Les pourparlers s’engagent entre les deux familles. Madeleine apporte en dot le château du Lonzat, situé dans la commune de Marcenat (non loin de Bressolles), tandis qu’Etienne amène au ménage quelques terres. C’est ainsi qu’Etienne et Madeleine se marient le 4 mai 1908, au Lonzat, où ils résident ensuite. Dès le mois de mars suivant naît leur première fille, Françoise des Ligneris.

Le château des Génégauds

Le frère d’Etienne, Jean, se marie à son tour le 30 août 1909, cette fois-ci à Bressolles, avec Micheline Gaude de Montpensin. Le couple s’installe au château des Guénégauds, à Saint Pourçain sur Sioule, où il mène une vie élégante et mondaine, et donne fréquemment de belles réceptions auxquelles l’aristocratie bourbonnaise accourt.

La tante de Charles, usufruitière du domaine de Bressolles, s’éteint en décembre 1908. Cela faisait trente-et-un ans que Charles attendait de pouvoir enfin disposer de son héritage. Dès 1909, il lance des travaux d’envergure pour adapter le château à sa guise. Mais le sort étant capricieux, il décède à son tour l’année suivante, le 20 novembre 1910, sans avoir pu vraiment profiter de sa nouvelle situation. Il est inhumé dans le carré du château de Bressolles, dans une tombe majestueuse qu’il avait faite préparer, portant les symboles alpha et oméga, et ornée d’une devise orgueilleuse qui lui était propre : Impossibile, feci (« l’impossible, je l’ai fait »).

Etienne et Madeleine accueillent de nouvelles naissances, avec celles de Maurice (1910), Geneviève (1912) et Xavier (1913). Mais la Belle Epoque s’achève en 1914 sur les déclarations de guerre qui précipitent la puissante Europe dans son suicide de la Première Guerre Mondiale.

Etienne et Madeleine des Ligneris vers 1910

Etienne et Madeleine des Ligneris vers 1910

La transformation sociale de la noblesse française à la fin du XIXe siècle

« Ebranlées par la Révolution mais loin d’avoir été anéanties, les familles nobles survivent au XIXème siècle pour former le cœur d’une classe supérieure qui […] vont volontiers se considérer comme les bastions de la religion et de la tradition contre les forces du républicanisme et de l’anticléricalisme. Une chapelle dans le château, l’évêque qui vient en visite une fois par an et le curé qui dîne une fois par semaine, six mois à la campagne et six mois dans un appartement à Paris, les bonnes œuvres dans le village, l’entretien des forêts mais aussi l’élevage des canards et du bétail dans les fermes familiales, les écuries, les chenils, les mariages entre gens de même milieu, mais occasionnellement aussi, avec une héritière soigneusement choisie en-dehors, le séjour à Trouville ou dans une autre villégiature de bord de mer en été, peut-être même une maison sur la côte, il émerge une sorte de schéma général, même si l’on observe d’infinies variations et d’intéressantes tensions à l’intérieur de cette unité fondamentale. En tant que classe, ces familles ont perdu leurs privilèges – leurs liens directs avec le pouvoir et leur quasi-monopole dans certains secteurs de la chose publique – mais elles restent très présentes dans la diplomatie, dans l’Eglise, dans les forces armées. En règle générale, elle s’abstiennent de tout engagement politique, mais il leur arrive d’assumer les charges de maire. Elles restent une force avec laquelle il faut compter à cause de leur richesse, de leur cohésion, de leur statut social et historique et du prestige des châteaux dans lesquels elles vivent. » GIROUARD Mark, « La vie dans les châteaux français », Allain Jean-François (trad.), Paris, éditions Scala, 2000, p. 27.

Notes

(1) En guise de reconnaissance posthume, la commune de Lignières-en-Berry rebaptisera en 1913 une voie du village « Rue des Ligneris », qui existe toujours. Source : le journal « Les Mangeurs de Grenouilles » et son blog éponyme, dont le but est conserver la mémoire et le patrimoine local de Lignières-en-Berry. Avec mes amicales salutations à son co-rédacteur Francis Gaillard.

(2) La mémoire orale transmise dans la famille, mais qui ne s’appuie sur aucun document, indique que Charles aurait participé à un défilé du 14 juillet à Paris avec son unité, mais que ne pouvant se résoudre à rendre honneur au président de la République (car Charles aurait été un fervent royaliste), il aurait préféré tomber de son cheval au moment du salut. Cet événement expliquerait sa démission, seule issue possible d’un tel comportement. Néanmoins elle n’explique pas sa réintégration immédiate, même à un grade inférieur, et encore moins son retour très rapide à son grade initial. Il serait intéressant de creuser un peu plus cette question. Il est en effet probable que l’armée française comprenait à ce moment-là un grand nombre de sympathisants du royalisme, notamment parmi ses officiers, dont l’ancienne noblesse fournissait la majorité des contingents. Nous nous trouvons de plus quelques années seulement après la tentative de restauration de la monarchie par le comte de Chambord et ses partisans, entre 1871 et 1873, qui bénéficiait de toutes les conditions favorables pour aboutir – mais l’absence totale de sens politique du comte de Chambord et son refus obstiné d’accepter le drapeau tricolore avaient tout fait échouer. En 1881, les communautés royalistes plus ou moins diffuses de l’armée, toujours gouvernées par l’amertume, ont pu applaudir secrètement le geste de Charles des Ligneris, qui, s’il n’était pas très fin, était au moins courageux à leurs yeux. La réintégration de Charles et le retour rapide à son grade, à l’insu du pouvoir républicain, ont ainsi pu constituer la réponse de la hiérarchie militaire face à un pouvoir qu’elle ne reconnaissait pas tout-à-fait.

(3) Source : des LIGNERIS Françoise, « C’était un vieux château cerné de corbeaux », mémoires inédites, 1990, p. 19.

(4) pardon pour le pléonasme.

(5) des LIGNERIS Françoise, op. cit., p. 21-24.

(6) Jugement en première instance du tribunal civil de Moulins le 21 juillet 1905, arrêt de la Cour d’appel de Riom le 20 décembre 1906, puis arrêt de la Cour de cassation le 3 août 1908.

(7) Dont l’abbé Morisseau, retrouvé mystérieusement noyé le 12 août 1906 dans l’Arnon, la rivière voisine du château.

(8) Madeleine, née le 19 août 1887 à Santheny (Oise), était la fille de Jean Mourins d’Arfeuille (1844 – 1898) et Gabrielle Brac de La Perrière (1856 – 1915).

Gabrielle Brac de La Perrière vers 1910

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