Le sabre et la rose

Confédération allemande du nord crée en 1867 (en rouge)
Confédération de l’Allemagne du nord créée en 1867 (en rouge) (1)

Nous voici en janvier 1871. Jacques et Charles des Ligneris, jeunes sous-lieutenants de cavalerie de 24 et 23 ans, ont passé Noël et le nouvel an en captivité dans la Confédération de l’Allemagne du Nord, après les sévères défaites de l’armée française face à la Prusse. Ils se rappellent avoir assisté à la mort de leurs camarades sous un déluge d’obus et de mitraille, parfois massacrés à bout portant comme à Reichshoffen.

L’expérience de la captivité doit laisser des marques chez Charles et surtout Jacques. Après la défaite de Sedan les 80.000 prisonniers avaient été parqués plusieurs semaines dans un camp de fortune, le cloaque de la presqu’île d’Iges, en proie à la sous-alimentation et aux mauvais traitements. Les hommes furent acheminés au-delà du Rhin après des marches en convoi jusqu’aux gares d’embarquement. Arrivés à destination dans un état de complet dénuement, ils furent entassés dans des camps de fortune. Après ces épreuves cependant, eu égard à leur qualité d’officiers, Jacques et Charles purent probablement loger chez l’habitant sur parole et à leurs frais. (2)

Ils ont aussi perdu leurs illusions sur le rôle de la cavalerie, dans laquelle ils s’étaient engagés, et qui symbolisait encore à cette époque le rôle militaire de la noblesse. Le commandement français croyait à sa puissance de choc, alors qu’en réalité la rapidité de tir des fusils et des mitrailleuses (une innovation récente) ainsi que la puissance augmentée de l’artillerie brisaient les charges de cavalerie, désormais inefficaces. Tandis que la guerre de Sécession aux Etats-Unis, presque au même moment, s’articulait principalement sur l’utilisation de la cavalerie, la guerre franco-prussienne a marqué le début du déclin irrémédiable de la cavalerie en Europe.

Pendant ce temps, à Paris en janvier 1871, c’est la misère. Fortifiée depuis 1840 par une enceinte, des bastions et des forts, la ville abrite deux millions d’habitants, défendus par 400.000 hommes, d’entraînement très inégal. Autour d’eux, jusqu’à 400.000 Prussiens et de l’artillerie lourde avaient encerclé la ville à partir du 17 septembre 1870.

Plutôt que d’exposer ses troupes aux combats de rue, le général von Moltke comptait sur la faim et la lassitude des Parisiens ; il s’était contenté de repousser toute tentative de percée. Les Français avaient bien essayé de bousculer les lignes prussiennes : des combats se sont déroulé à Clamart, Châtillon, Saint-Cloud, Rueil-Malmaison, Champigny et au Bourget, mais les assauts français ont tous été repoussés.

"Bivouac après le combat du Bourget, 21 décembre 1870" par Alphonse de Neuville, 1873 (collections du Musée d'Orsay)
« Bivouac après le combat du Bourget, 21 décembre 1870 » par Alphonse de Neuville, 1873 (collections du Musée d’Orsay)

A l’intérieur de Paris, la nourriture est rapidement venue à manquer. On a d’abord abattu les chevaux pour les manger, puis les chiens, les chats et les rats, ainsi que tous les animaux du Jardin des Plantes. On ne trouvait plus ni bois ni charbon pour se chauffer, alors que l’hiver était exceptionnellement rigoureux.

En ce début de janvier 1871, avec de nouveaux canons installés à Boulogne et Meudon, les Prussiens entament une campagne massive de bombardement de Paris. Les dégâts sont considérables, et l’effet psychologique très éprouvant pour les habitants déjà affaiblis par la faim et le froid.

Le 12 janvier, l’armée française de la Loire est vaincue au Mans ; le 19 celle du Nord est défaite à Saint-Quentin ; tandis que l’armée de l’Est rend les armes dans le Doubs.

Dans Paris, des fusillades éclatent. L’agitation croissante de la population fait craindre au gouvernement provisoire une révolte. Il engage des pourparlers et signe rapidement l’armistice le 26 janvier.

Au même moment, tous les territoires allemands s’unissaient derrière la Prusse au sein d’un nouvel Empire Allemand. Ce n’est pas à Berlin mais à Versailles que le roi Guillaume Ier fut proclamé empereur. (3) (4) La stratégie du chancelier Bismarck s’était avérée un succès total, tandis que la France était humiliée.

Conformément aux accords d’armistice, une assemblée nationale française est ensuite élue dans la précipitation le 8 février. Elle s’avère, grâce au vote rural, majoritairement monarchiste et favorable à l’apaisement pacifique. Le traité de paix est signé le 26 février.

La France perd l’Alsace (devenue française en 1648), les territoires annexés par Louis XIV en 1681, et la Moselle. Elle doit également payer la somme colossale de 5 milliards de francs-or. Les troupes prussiennes ne libèreront que progressivement les territoires jusqu’au versement total de cette somme. Une grande partie Est de la France restera ainsi occupée jusqu’en 1873.

Charles des Ligneris est libéré par les Prussiens le 7 mars 1871, Jacques le 8 avril. A peine revenu en France, ce dernier est semble-t-il affecté, avec son régiment reconstitué, à la répression de la Commune. Depuis le 18 mars en effet, la population ouvrière parisienne s’était soulevée contre l’assemblée monarchiste qu’elle ne reconnaissait pas, mais aussi par frustration de se faire voler « sa révolution » de septembre 1870, et en réaction face à un gouvernement qui voulait désarmer la population.

L’insurrection a rapidement pris le pouvoir à Paris, faisant fuir le gouvernement à Versailles. Le conseil communal de 80 membres élus par la population siège à l’Hôtel de Ville sous le nom de « Commune de Paris ». Sans chef, composé majoritairement d’ouvriers et d’artisans, il gère la ville « avec probité et une certaine modération » (5). Véritable laboratoire d’innovation sociale, ce conseil envisage la séparation de l’Eglise et de l’Etat, ainsi que l’enseignement laïque obligatoire.

Les Prussiens assistent médusés à une attaque de Paris par l’armée régulière française (surnommée les Versaillais) contre les parisiens communards retranchés derrière les fortifications. Les combats, très durs, se poursuivent durant plusieurs semaines. Des bâtiments historiques sont incendiés lors des combats, notamment le Palais des Tuileries, la Bibliothèque impériale du Louvre, l’Hôtel de Ville de Paris, le Palais de Justice, avec des pertes irrémédiables de patrimoine national et d’archives historiques.

Le conflit se solde par la Semaine Sanglante, du 21 au 28 mai 1871 lorsque l’armée régulière entre dans Paris et y exerce une répression impitoyable. Encore aujourd’hui, le nombre de morts fait débat, il se situerait entre 6.000 et 30.000, dont de nombreuses exécutions sommaires qui n’épargnent ni les femmes ni les enfants. Cinq mille personnes sont emprisonnées, et cinq mille autres déportées en Nouvelle-Calédonie. On peut se demander si Jacques des Ligneris a vraiment apprécié le rôle qu’on lui a demandé de tenir, qui n’était sûrement pas celui qu’il s’était imaginé lors de son engagement comme officier.

Légende : à gauche Jacques des Ligneris, à droite Charles des Ligneris (photos non datées). Si l’on ne connaît de Jacques que sa taille (1m75), le dossier militaire de Charles nous donne plus de précisions : il mesurait 1m72, avait les cheveux châtains, et les yeux bleus.

Jacques et Charles poursuivent leur carrière militaire. Jacques est ainsi nommé lieutenant le 30 avril 1872, Charles le 15 mars 1873. Mais il est probable que le cœur n’y est plus. Le député Montebello évoquera plus tard le traumatisme subi par les hommes de sa générations en entrant dans la vie « par l’effondrement de ce qu’ils considéraient comme le beau patriotisme de la France » (6). Pire, les anciens prisonniers ne sont pas des héros. « L’onde de choc de la défaite redoublée par le traumatisme de la Commune […] ont laissé de côté les prisonniers, regardés comme des « infortunés », dignes de pitié plutôt que d’intérêt. […] Le prisonnier porte sur lui cette macule que la nation honteuse ne souhaite pas regarder après 1871. » (7)

Pour leur père, Maximilien des Ligneris, la situation était également douloureuse. Notre regard d’aujourd’hui, marqué par la connaissance des deux guerres mondiales contre l’Allemagne qui suivront, pourrait nous faire imaginer que les Etats allemands étaient en 1870 une sorte d’ennemi héréditaire. Mais pour les contemporains, la perception était tout autre. Les adversaires traditionnels de la France depuis des siècles étaient surtout l’Angleterre, l’Espagne et la Maison d’Autriche. Seul Louis XIV fut véritablement un agresseur envers les Allemands. Les princes des Etats allemands émiettés se battaient surtout entre eux, la France envoyant parfois des troupes pour aider l’un contre l’autre. En 1870, les élites françaises avaient plutôt de l’amitié et de l’admiration pour la culture allemande. Maximilien en avait d’autant plus qu’il avait été élevé, on s’en rappelle, par une mère dont l’éducation fut entièrement germanique, et dans le doux souvenir (peut-être fantasmé) de la Bavière de l’enfance de sa mère. Il est fort probable que Maximilien parlait couramment allemand. Aussi, quand la Prusse vint ravager et humilier la France dut-il se sentir profondément blessé, témoin d’une catastrophe qu’il n’eût pas pensée possible.

Rose Marquise des Ligneris (source https//www.panteek.comJamainindex2.htm)
Rose Marquise des Ligneris (9)

Sur un mode plus léger, un intrigant ouvrage est publié dans le monde de l’horticulture en 1873 : « Les Roses » d’Eugène Forney (Paris, éditions J. Rothschild, 1873) comporte le dessin et la description de la rose « Marquise des Ligneris », un hybride créé par Eugène Guenoux à Voisenon en 1869. (8)

La commune de Voisenon, à côté de Melun, est celle où Marie-Augusta possédait des biens immobiliers qu’elle louait. Lorsqu’après vingt ans de mariage sa relation avec Maximilien se fut étiolée, pour se conclure par une séparation de corps et de biens prononcée en août 1868, Marie-Augusta s’était sans doute installée à Voisenon. Elle avait visiblement noué des contacts étroits avec la société locale.

Maximilien, de son côté, s’était remis en couple (peut-être en 1868) avec Elsabe Maria Dorothea Möller, une allemande de 24 ans (soit trente-et-un ans plus jeune que lui). Née danoise en 1844, Elsabe était originaire de Rendsburg, une commune située dans le duché de Schleswig-Holstein. Elle était devenue allemande suite à l’annexion du duché par la Prusse en 1866.

Marie-Augusta refusera le divorce, afin que Maximilien ne puisse pas se remarier.

Château de Vaux-le-Pénil
Château de Vaux-le-Pény

C’est aussi à proximité immédiate de Voisenon que Marie-Augusta rencontrera les Fréteau de Pény, une famille qui résidait au château de Vaux-le-Pény à côté de Melun. Héracle, conseiller référendaire à la Cour des Comptes, est veuf d’Anne-Céline Petit depuis plus de dix ans. Il vivait avec sa fille aînée Alexandrine et son fils Pierre. La cadette Gabrielle n’habitait plus sur place, elle s’était mariée en 1870 avec Amédée de Boissieu.

Ce fut probablement Marie-Augusta qui organisa la rencontre d’Alexandrine Fréteau de Pény avec son fils le vicomte Charles, puis leur mariage. Celui-ci se tint en grande cérémonie au château de Pény le 12 octobre 1874. De nombreux amis officiers en uniforme animèrent la réception. Charles avait presque 27 ans, Alexandrine 25 ans, ce qui peut paraître âgé pour une mariée. Décrite comme très intelligente et cultivée, elle se destinait en fait à la religion : admiratrice des Dominicains, elle était entrée toute jeune dans le Tiers-Ordre de Saint Dominique, avant de revenir à la vie civile. (10)

Un deuil planait pourtant sur la famille, car René des Ligneris, le frère de Jacques et Charles dont on sait peu de choses, était décédé dans l’année en Guyane, à seulement 24 ans (11). Que faisait-il dans cette contrée exotique ? Était-il parti à l’aventure pour explorer, chercher de l’or ? Avait-il un lien avec l’administration pénitentiaire du bagne ? Faisait-il du commerce ? Était-il un marin en escale ?

En 1877 Adolphe Thourou de Bertinval, baron de Bressolles, décède. C’était le frère de Marie-Augusta. N’ayant pas eu d’enfants de sa femme Marie de Chamerlat, il a désigné son neveu Charles des Ligneris comme héritier. Sa femme conservait néanmoins l’usufruit du château et des terres de Bressolles. Petite et fluette, elle était de constitution robuste, et vivait dans son château sans faire de feu (12). Elle a par ailleurs été obligée de  gérer de vieux procès qui traînaient en longueur depuis des décennies. (13)

Château de Rezay, à Mâron (Indre)
Château de Rezay

D’autres liens se nouent à cette époque : le comte Jacques des Ligneris épouse Charlotte Tailhandier du Plaix le 20 décembre 1877. Il a 31 ans, elle en a 23. Le somptueux mariage a lieu au château de Rezay, à Mâron (proche de Châteauroux), où Charlotte habitait auprès de son père et de sa sœur aînée. Cette dernière héritera de Rezay, quant à Charlotte des Ligneris elle recevra le château du Plaix, situé dans une commune du Berry qui par un hasard improbable se nomme Lignières.

Château du Plaix (crédits photos 2 et 3 : Michel Laporte des Thiaulins)

Charles étant affecté avec son régiment à Verdun, c’est là qu’Alexandrine met au monde leur premier enfant le 7 août 1878, qu’ils prénomment Etienne. Il sera suivi par Jean le 25 juin 1880, né à Meaux, puis par Michel le 2 août 1882. Une petite Marie suit le 27 septembre 1883, mais elle sera emportée par la mort avant ses quinze mois, le 22 décembre 1884. Du côté de Jacques et Charlotte, en revanche, pas d’enfant.

Une autre naissance aura lieu dans cette période, qui aura des conséquences familiales importantes …


(1) En jaune figurent les états allemands indépendants du sud, en rose pale les territoires français annexés par la Prusse en 1871. Source Wikipedia. Based on map data of the IEG-Maps project (Andreas Kunz, B. Johnen and Joachim Robert Moeschl: University of Mainz) – http://www.ieg-maps.uni-mainz.de .

(2) Informations issues de l’article d’Odile Roynette, « 500 000 prisonniers », paru dans le magazine l’Histoire n°469 de mars 2020, p55.

(3) Otto von Bismarck aurait choisi Versailles en représailles des deux ravages du Palatinat de 1674 et 1689 par les troupes de Louis XIV. Ces épisodes méconnus en France (par une sorte d’amnésie volontaire?), désignent pour 1674 les exactions d’Henri de La Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne, lors de la Guerre de Hollande, dans cette région de l’Empire Germanique nommée le Palatinat. Pour couper la logistique des troupes adverses et terroriser les populations, Turenne ordonna des massacres et atrocités à grande échelle, et commit ce que le droit international actuel qualifierait sans ambigüité de crimes de guerre. En 1689, la guerre de la Ligue d’Augsbourg vit de nouveaux massacres dans le Palatinat, ordonnés par Louvois, ministre de Louis XIV. Ces deux Ravages du Palatinat soulevèrent une vague d’indignation en Europe contre Louis XIV. En effet, si la guerre de Trente Ans (1618-1648) avait vu des pillages et saccages, cela pouvait s’expliquer à l’époque par l’épuisement financier des Etats et l’impossibilité de payer les troupes ainsi que par la haine religieuse. Ici, ce fut une politique délibérée de terreur par un Etat disposant de finances saines et de troupes disciplinées.

(4) La guerre franco-prussienne eut une autre conséquence internationale : l’achèvement de l’unité italienne. En effet, les troupes françaises stationnées à Rome pour protéger le Pape ayant été rapatriées en France au début de la guerre, le tout nouveau royaume d’Italie en profita pour annexer la Ville Eternelle et en faire sa capitale. Le Pape ne fut plus dès lors un souverain temporel, et l’unité italienne parachevée.

(5) Histoire de France, édition Larousse-Bordas, 1998, pp435-436.

(6) Cité par Yannick Rippa, dans son article « Une affaire de femmes », publié dans le magazine L’Histoire n°469 de mars 2020, p44.

(7) Odile Roynette, article « 500 000 prisonniers », paru dans le magazine l’Histoire n°469 de mars 2020, p57.

(8) Vous pouvez de nos jours commander sur le site du marchand new-yorkais John Derian pour 8$50 une assiette ornée de cette rose et référencée « Marquise des Ligneris Rose » !

(9) Source de l’image : https//www.panteek.comJamainindex2.htm

(10) Source : Bulletin de la Société d’Emulation du Bourbonnais, 1927, p292.

(11) Source : Archives de l’Allier, Fonds des Gozis, cote 2Mi3920, p279.

(12) Souvenirs de Gabriel des Ligneris, ébauche d’un article (années 1970 ?) dont je possède le texte.

(13) Le domaine de Bresolles fut particulièrement riche en péripéties judiciaires. On trouve dans les archives aimablement données par Madame Zivy un procès en 1841 « M. de Bertinval contre M. Delageneste et autres »; un autre en 1847 « Monsieur Touroux (sic) de Bertinval contre Monsieur Pierre-Auguste Vermin d’Aigrepont ». Plus ancien, un conflit en 1749 concernant « les îles de Mousta et du Saule et les cultures endommagées sur ces îles par le pacage des bestiaux ».

Une réflexion sur “Le sabre et la rose

  1. Très intéressant. Tout n’est pas de gloire dans nôtre famille ! Continue Hugues, beaucoup d’évènements gagnent à être connus. Bravo encore.
    Je t’embrasse. Thomas

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