Anne-Louis et Maximilien, depuis les tumultes napoléoniens jusqu’à la Révolution de Juillet

En novembre 1813, Maximilien des Ligneris est un bébé de moins d’un an. A ce moment, les armées napoléoniennes se replient des Etats allemands vers la France, face à la coalition formée par l’Angleterre, l’Autriche et la Russie. Les armées d’Espagne ne tardent pas à refluer également. Une insurrection populaire éclate à Amsterdam contre les Français. En janvier 1814, la Coalition envahit la France. Joachim Murat, général de Napoléon Ier, le trahit en proposant ses services et ses hommes à l’Autriche contre la France. En février, l’empereur des Français envisage de faire évacuer le gouvernement de la capitale.

Maximilien et sa grande sœur de trois ans Charlotte ressentent sans doute l’angoisse de leurs parents Anne-Louis et Antoinette, qui doivent hésiter à fuir leur domicile parisien pour rejoindre Chartres et tenter de protéger leurs jeunes enfants. La bataille de Paris commence le 30 mars à 6 heures du matin, pour s’achever le lendemain par une capitulation. Le Sénat prononce la déchéance de Napoléon Ier et appelle au trône Louis Stanislas Xavier, frère de Louis XVI, qui devient Louis XVIII. Le 30 mai 1814, la France est réduite à ses frontières de 1792.

Si l’époque est troublée, la vie privée d’Anne-Louis des Ligneris l’est tout autant. Ses relations avec sa femme Antoinette se distendent. Ils auraient pu divorcer, ce qui leur était permis par le Code Civil napoléonien de 1804, mais ce fut de nouveau interdit par Louis XVIII en 1815.

En 1823, son père Jean-Baptiste-Claude des Ligneris vend la demeure chartraine achetée par son propre père dans les années 1760. L’hôtel particulier est cédé au tout nouveau Conseil Général (1) qui le met à disposition du Préfet d’Eure-et-Loir (2). Anne-Louis demeurait en effet à Paris, tandis que Jean-Baptiste-Claude, âgé de 77 ans, ne devait plus beaucoup se déplacer hors de son domaine de Méréglise.

La même année, Anne-Louis – dont on ne sait quelles ont été ses activités dans les décennies 1800 et 1810 – entre comme sous-lieutenant dans les Gardes du corps du Roi, Compagnie de Rivière (3). Est-ce un hasard, c’était la maison militaire d’appartenance de son père, dissoute par le gouvernement révolutionnaire, puis rétablie dès les débuts de la Restauration par ordonnances de 1814 et 1815.

A la lumière de cette affectation, nous pouvons supposer qu’Anne-Louis avait déjà servi sous les drapeaux : on ne s’improvise pas militaire à 43 ans. Il est d’ailleurs qualifié de Lieutenant-Colonel dans certaines sources, et titulaire de la Croix de Guerre (4). Mais sous quelle bannière a-t-il servi ? Les forces contre-révolutionnaires lorsqu’il avait vingt ans à la fin des années 1790 ? Les armées napoléoniennes ? Cette dernière possibilité serait étonnante, car il a sans doute toujours été monarchiste. S’il avait trahi cette cause, il n’aurait pas pu entrer chez l’élite militaire des garde du corps royaux.

La trajectoire de ses proches cousins de Courtavel peut nous éclairer sur ses fidélités politiques (ce sont les enfants de sa tante Marie-Thérèse-Françoise des Ligneris, épouse de René-César de Courtavel). Témoignage exceptionnel, un tableau du musée de Chartres nous les montre assistant le 1er décembre 1823 aux retrouvailles du duc d’Angoulême Louis-Antoine de Bourbon (fils du futur roi Charles X) et de sa cousine Marie-Thérèse-Charlotte (fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette) qu’il avait épousée en 1799. La duchesse d’Angoulême était venue à Chartres depuis Paris retrouver son époux, qui rentrait de l’expédition dépêchée en Espagne pour aider Ferdinand VII à rétablir la monarchie absolue.

Musée des Beaux-Arts de Chartres, tableau d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême », 1823

Musée des Beaux-Arts de Chartres, tableau d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême », 1827

Musée des Beaux-Arts de Chartres, détail du tableau d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême », 1827. Le comte et le vicomte de Courtavel se trouvent au dernier plan, à gauche et à droite.

Musée des Beaux-Arts de Chartres, détail du tableau d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême », 1827. Le comte et le vicomte de Courtavel se trouvent au tout dernier plan, à gauche et à droite.

A cette rencontre, il n’y avait de présents que les premières autorités locales, quelques notables du département, et une partie de la cour des époux (5). Il est tout-à-fait émouvant de trouver ces quasi-photos des visages du vicomte de Courtavel, Député, et du comte de Courtavel, Pair de France. Tous les deux ont réussi une belle carrière politique malgré les tourments de la Révolution et de l’Empire (6). Comme je l’ai déjà évoqué, ils étaient présents en 1807 au mariage de leur proche cousin Anne-Louis des Ligneris. Rien ne nous dit qu’ils ont gardé des liens étroits jusqu’en 1823, mais l’admission de ce dernier comme Garde du Corps du Roi montre un parallélisme de leurs tendances politiques, c’est-à-dire un fort engagement monarchiste.

Durant ces années, Louis XVIII réussit à assurer la transition d’un Empire napoléonien effondré vers une nation apaisée. A sa mort en 1824, son frère lui succède sous le nom de Charles X. Il organise alors une grande cérémonie à Reims pour son sacre, à la mode de l’Ancien Régime.

Est-ce grâce à l’appui du roi de Bavière son parrain, ou du comte de Courtavel, Pair de France, toujours est-il que Maximilien des Ligneris est choisi pour participer aux grandioses cérémonies du sacre en tant que page de Charles X. C’est-à-dire que le garçon de 12 ans vêtu d’habits magnifiques marche dans le prestigieux cortège avec quelques autres jeunes hommes de son âge, derrière les quatre chevaliers de l’Ordre du Saint Esprit portant les offrandes (vin, pains d’or et d’argent, médailles), et devant le Maréchal de France (7). Nul doute qu’il gardera toute sa vie un souvenir mémorable de cette journée du 29 mai 1825.

Cette année vit également le mariage de sa cousine Eudoxie des Ligneris avec Aimé de Vauguyon, garde du corps du roi. (8) La sœur d’Eudoxie, Claire-Armande, épousera plus tard Jean-Marie Le Roy, comte de Valanglart.

Mais l’année suivante, le 2 août 1826, le comte Anne-Louis des Ligneris décède, à seulement 48 ans.

Son père est toujours en vie : Jean-Baptiste-Claude se trouve à l’âge très avancé pour l’époque de 82 ans. Comme il ne peut y avoir qu’un seul marquis vivant (les lettres-patentes de 1773 sont très claires, et c’est d’ailleurs le droit coutumier), Anne-Louis n’aura jamais été marquis.

Maximilien n’a que 13 ans à la mort de son père, Charlotte 15 ans. Ils vivent à Paris avec leur mère Antoinette, qui se remarie avec le vicomte d’Hervilly dès 1827, c’est-à-dire juste à l’issue du délai moral « convenable » d’un an après le décès de son mari. Antoinette ne vivait plus avec Anne-Louis, elle partageait probablement depuis plusieurs années la vie de Joseph d’Hervilly. La famille recomposée déménage au château de Brocourt, dans la Somme.

Lorsque son grand-père décède à son tour en 1829 en son château de Méréglise, Maximilien devient à 16 ans le IIIe marquis des Ligneris. A moins que son oncle Augustin ne soit toujours vivant, Maximilien est devenu le seul représentant masculin de la famille.

L’année 1830 marque alors un tournant dans sa vie.

A Paris, c’est la révolution. Charles X, qui a mené une politique ultra-monarchiste et hautaine à tendance dictatoriale, jusqu’à s’aliéner à la fois la bourgeoisie libérale et les classes populaires, est renversé par le soulèvement parisien de juillet 1830. Il doit signer son abdication et celle de son fils. Son cousin Louis-Philippe, duc d’Orléans, devient « roi des Français » sous le nom de Louis-Philippe Ier le 9 août 1830. Le drapeau tricolore remplace le drapeau blanc de la Restauration.

Pour Maximilien c’est aussi l’année où il hérite de son grand-père les terres et le château de Méréglise près de Chartres (9).

Maximilien n’a que 17 ans, il est riche, titré, et le monde change à toute vitesse autour de lui. Que va-t-il faire de sa vie ?

L’héritage culturel de Maximilien des Ligneris

Maximilien a-t-il bien connu son père ? Une fois encore, la transmission père-fils trébuche. Son grand-père a peut-être joué ce rôle de construction sociologique de l’identité familiale auprès de Maximilien, mais rien n’est moins sûr. L’un vivait à Paris, l’autre en Eure-et-Loir, trop âgé pour se déplacer souvent.

En réalité, Maximilien des Ligneris avait grandi durant les années 1810-1820 dans une culture mixte française et germanique. En effet, sa grand-mère Elisabeth de Deux-Ponts (ou plutôt von Zweibrücken, Deux-Ponts n’en étant que la traduction française littérale) avait été élevée auprès de son père allemand le duc Christian IV, jusqu’à la mort de ce dernier lorsqu’elle avait neuf ans. Elle devait également converser couramment en français, langue de toutes les élites européennes – ce qui a facilité son intégration et sa vie à la Cour de Louis XVI durant les quinze années suivantes. Bien qu’elle eut épousé un français, Elisabeth n’avait passé que cinq années avec lui avant qu’il ne décède prématurément, au début de la période révolutionnaire. Aussi leur fille unique Antoinette née en 1789 fut-elle élevée par sa mère et sa grand-mère en exil dans le duché de Bavière, c’est-à-dire baignée dans une culture profondément germanique.

Maximilien Ier von Wittelsbach, roi de Bavière

Maximilien Ier von Wittelsbach, roi de Bavière

Antoinette avait déjà douze ans lorsque la famille revint en France en 1801. Elle n’avait connu que sa famille allemande, notamment Maximilien Ier, alors duc régnant et futur roi. Antoinette avait grandi en jouant avec ses cousins les enfants du duc : Louis (son aîné de trois ans, futur roi Louis Ier de Bavière), Augusta-Amélie (un an de plus qu’elle, duchesse qui épousera le français Eugène de Beauharnais), et la petite Charlotte (plus jeune qu’elle de trois ans, qui épousera l’Empereur François II d’Autriche).

Il n’est pas étonnant dès lors, qu’à l’âge de 24 ans elle eut prénommé son premier fils Maximilien en l’honneur de son oncle et protecteur, devenu entre-temps roi de Bavière. Celui-ci fut de bonne grâce le parrain de l’enfant. Remarquons également une marque de tendresse vis-à-vis de sa jeune cousine, puisqu’elle prénomma sa fille Charlotte.

Les références culturelles d’Antoinette étaient indubitablement plus germaniques que françaises, et la langue qui avait baigné toute son enfance était l’allemand. Peut-être même éprouvait-elle une douce nostalgie de ses jeunes années passées en Bavière. La transmission a ici pleinement fonctionné entre la grand-mère, la fille et la petite-fille. A n’en pas douter, c’est cette identité-là, très allemande, qui a imprégné l’enfance de Maximilien des Ligneris.

(1) Les Conseils Généraux ont été créés en 1790 par le gouvernement révolutionnaire ; les préfets par Bonaparte en 1800 comme exécutifs intermédiaires entre l’Etat et les départements, et contrôle du Conseil Général.

(2) L’hôtel des Ligneris est encore aujourd’hui la résidence du Préfet d’Eure-et-Loir. Réuni avec les maisons voisines et l’Hôtel de Mézières dès 1823, il a hébergé les bureaux de la Préfecture jusqu’en 1970. Le manque de place a conduit à la construction d’un bâtiment neuf plus loin dans la ville, pour ne conserver l’hôtel particulier qu’en tant que résidence, avec quelques bureaux pour le Cabinet du préfet. Le bâtiment est connu pour avoir reçu Jean Moulin, alors préfet d’Eure-et-Loir en 1939. C’est là que le grand homme a réalisé ses premiers actes de résistance contre les envahisseurs nazis, avant d’entrer dans la clandestinité, et devenir l’unificateur national des mouvements de la Résistance française, jusqu’à sa mort tragique en martyr en 1945. Le bureau sur lequel travaillait Jean Moulin est toujours présent dans l’hôtel des Ligneris, c’est celui qu’utilise le préfet.

(3) De 1821 à 1828 Charles-François Riffardeau de Rivière est le chef de corps de la 5ème Compagnie des Gardes du corps du Roi.

(4) Source : Annuaire de la noblesse de France, édition 1906, p239.

(5) Source : notice explicative du Musée des Beaux-Arts de Chartres, tableau d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême ».

(6) Le comte de Courtavel vient d’être nommé Pair de France cette même année 1823, tandis que son frère le vicomte de Courtavel le sera également en 1827.

(7) Source : « Relation complète du Sacre de Charles X », de Jean Jérôme Achille Darmaing, Editions Baudouin Frères à Paris, 1825.

(8) Eudoxie est la fille aînée d’Augustin, frère d’Anne-Louis des Ligneris ; Claire-Armande la cadette.

(9) Source : Archives Départementales d’Eure-et-Loir, document 2E4 762, « Succession de Monsieur le Marquis des Ligneris, janvier 1830 » (19 pièces).

Le fabuleux destin de Marianne

Qu’ils soient restés dans la France révolutionnaire ou partis en exil, Jean-Baptiste-Claude et Anne des Ligneris voient grandir leurs deux fils au milieu de cette époque troublée : Anne-Louis Jean-Baptiste Théodore (né en 1778) et Augustin Louis François (né à Paris en 1784). (1)

Augustin est admis comme chevalier de l’Ordre de Malte (2), sans doute vers l’âge de seize ans donc aux alentours de 1798. Il épousera néanmoins vers 1805-1806, donc très jeune, la demoiselle Agathe du Roux de Reveillon, dont il aura deux filles : Eudoxie et Claire-Armande (3). Un petit scandale a peut-être eu lieu, qui a précipité le mariage et secoué les nerfs du chef de famille Jean-Baptiste-Claude, car les hommes ne se marient généralement pas avant l’âge de trente ans, et encore moins lorsqu’ils sont chevaliers de l’Ordre de Malte.

L’aîné Anne-Louis attend justement de fêter ses vingt-neuf ans pour épouser à Paris une jeune fille de dix-huit ans, Antoinette Chastellier du Mesnil, le 27 avril 1807. Je ne résiste pas à l’envie de vous lister tous ses prénoms : elle s’appelle en effet, en version extensive, Antoinette Marie-Anne Françoise Eléonore Elisabeth Esprit Christian Guillaume Chastellier du Mesnil.

Mais ces prénoms ont une raison d’être et une histoire… Pourquoi Christian par exemple? Pour le comprendre, il nous faut remonter au 6 septembre 1722, à la naissance de Christian IV von Wittelsbach, duc de Bavière, duc régnant de Deux-Ponts, prince de Birkenfeld et de Bischweiler, prince palatin du Rhin, comte de Weldentz et de Sponheim. Fils aîné de Christian III et de Caroline de Nassau-Sarrebrück, il succède à son père à l’âge de treize ans, sous tutelle de sa mère jusqu’à dix-huit ans.

Christian IV a un « défaut » : il est passionnément amoureux, et restera fidèle à une seule femme, la danseuse Marianne Camasse qu’il a rencontrée en 1751. Elle n’a alors que 17 ans et lui 29. Elle n’est pas du tout de son rang mais ils vivent ensemble, ont rapidement plusieurs enfants sans être mariés (Christian, Guillaume et Caroline). Christian IV osera même l’épouser en 1757, causant un scandale qui fera frémir l’ensemble des maisons princières d’Allemagne. La célébration a lieu en petit comité, à l’église de Zweibrücken.

Christian IV von Wittelsbach

Christian IV von Wittelsbach

Comme ils n’ont pas les mêmes origines sociales, c’est ce que l’on appelle un mariage morganatique. Leurs enfants, Christian le sait, n’auront aucun droit à prétendre à la succession princière (4). Il a néanmoins conçu le projet d’acquérir le comté de Forbach (en Lorraine), ce qu’il exécute patiemment par étapes successives de 1756 à 1767. Avec l’appui de Louis XV et du beau-père de ce dernier, Stanislas roi de Pologne et duc de Lorraine, Christian IV peut ainsi attribuer à sa femme dès le mois suivant leur mariage le titre de comtesse de Forbach. Deux autres fils (Charles-Louis,  Julius) et une fille (Elisabeth, 6 février 1766) viendront au monde après leur mariage.

 

Marianne Camasse et ses deux fils Christian et Guillaume en 1764

Marianne Camasse et ses deux fils Christian et Guillaume en 1764

Son Altesse Sérénissime Christian IV de Bavière reconnaîtra ses six enfants très officiellement par acte du 21 septembre 1771. Il décédera, hélas, le 5 novembre 1775 au château de Potersheim près de Zweibrücken, alors que ses enfants sont encore jeunes.

Ses titres princiers et ses terres reviennent alors à son neveu Charles II (1746-1795) qui devient le nouveau duc de Bavière et duc régnant de Deux-Ponts. Puis le frère de ce dernier lui succédera : Maximilien (1756-1825), qui en 1805 fera élever par Napoléon le duché de Bavière en royaume. Pour l’anecdote, le fameux roi excentrique Louis II de Bavière qui fera construire de nombreux châteaux et palais extravagants, notamment celui de Neuschwanstein, n’est autre que l’arrière-petit-fils de Maximilien.

A l’avènement du nouveau duc de Bavière Charles II, Marianne « dont le charme et l’intelligence étaient reconnus » se retire à Paris avec ses enfants, où elle fréquente les salons et s’entoure d’artistes et d’intellectuels. « Denis Diderot, qu’on lui dit dévoué, reçu d’elle vers 1772 un Essai sur l’éducation qu’elle avait rédigé de sa main. Après avoir lu ces pages, Diderot y répondit par une lettre théorique importante, qui sera publiée en 1799″. On la dit proche de Louis XVI, et dans un second temps, de Marie-Antoinette. Elle occupe aussi régulièrement son château de Forbach. (5)

Revenons aux enfants de Christian IV et Marianne. L’aîné homonyme Christian, marquis de Deux-Ponts et comte de Forbach, s’illustra avec son frère cadet Guillaume dans la guerre d’indépendance Américaine. Il fut également Brigadier (c’est-à-dire général) des armées du roi de France, commandant du régiment Royal-Deux-Ponts, et chevalier de Saint Louis ; puis major général d’infanterie du roi de Bavière son cousin germain. Il épousera une française à Versailles en 1783.

Son frère Guillaume, vicomte de Deux-Ponts et comte de Forbach, fut quant à lui maître de camps (c’est-à-dire colonel), commandant d’un régiment de Dragons pour le roi de France, et colonel du régiment de Chasseurs des Flandres. Il fut fait chevalier de Saint Louis en France, et de l’Ordre de Cincinnatus en Amérique. Comme son frère, il a épousé une demoiselle de la haute noblesse française.

Leur sœur Elisabeth Auguste Frédérique de Deux Ponts, qui nous intéresse, est naturalisée française par lettres-patentes du 2 avril 1783. Elle épouse en avril 1786, à l’âge de vingt ans, le marquis François-Esprit Chastellier du Mesnil, « par contrat signé à Versailles de Leurs Majestés et de la Famille Royale » (Gazette du 28 avril 1786).

Le mari d’Elisabeth, de quatorze ans plus âgé, était maître de camp (colonel) de cavalerie, commandant et inspecteur du régiment des Hussards, et fut fait chevalier de Saint Louis en 1784 (6). Il avait été admis aux « Honneurs de la Cour » en janvier 1786 (Gazette du 27 janvier) – il ne serait pas étonnant que le mariage ait été arrangé à ce moment-là. L’année suivante, le 4 février 1787, Elisabeth est également présentée à la Cour (Gazette du 9 février 1787).

Ils n’auront qu’un enfant avant que François-Esprit ne décède prématurément en 1790 : Antoinette, née en 1789, héritière de la branche aînée des Chastellier du Mesnil, et petite-fille du duc de Bavière. C’est donc elle qu’épouse Anne-Louis des Ligneris en 1807.

Et l’on comprend maintenant d’où lui viennent tous ses prénoms, émouvantes traces de son complexe passé familial : Antoinette (sa grand-mère paternelle) Marie-Anne (sa grand-mère maternelle) Françoise (le prénom féminisé de son père) Eléonore (?) Elisabeth (sa mère) Esprit (de nouveau son père) Christian et Guillaume (son grand-père et ses oncles maternels).

La cousine d’Antoinette née en 1785, fille de Guillaume de Deux-Ponts , a été prénommée selon les mêmes codes : Marie-Anne Jeanne Françoise Antoinette Maximilien Joseph de Deux Ponts. Les deux derniers prénoms font référence au cousin de son père : Maximilien Joseph, prince palatin du Rhin, duc de Bavière (futur roi) qui fut le parrain de ce bébé. Ce qui montre que les liens restent très forts entre le duc de Bavière en titre et ses cousins et neveux établis en France, et cela aura une importance pour la suite de l’histoire de la famille des Ligneris.

C’est alors que survient la révolution française, qui pousse Marianne et ses fils à l’émigration vers la Bavière. Le comté de Forbach est occupé par les armées révolutionnaires en 1793 et confisqué comme bien d’émigrés. Toutes les propriétés de ses enfants le sont également.

Avec le coup d’Etat de Napoléon en 1799, et la mise en place du Consulat, une loi de 1800 permet aux émigrés de revenir. Ils pourront dans une certaine mesure récupérer les biens qui leur ont été confisqués. Marianne revient dès 1801 à Paris, où elle ne tardera pas à jouer de ses relations et à se lier avec Joséphine, épouse de Napoléon Bonaparte, « qui l’appréciait pour son charme et sa conversation du temps passé » (5).

Puis en ce 27 avril 1807 à Paris, c’est l’affluence au mariage d’Anne-Louis des Ligneris et Antoinette Chastellier du Mesnil, dont l’acte notarial ne comporte pas moins de 28 signatures (7). Il est très touchant de voir que la veuve de Christian IV, la fameuse Marianne est là pour accompagner sa petite-fille Antoinette. Âgée de 73 ans elle signe d’une petite écriture serrée « marianne douairière de Deux Ponts Ctesse de Forbach ». C’est d’autant plus attendrissant qu’elle s’éteindra durant l’hiver suivant, le 28 décembre.

La mère de la mariée a écrit la première, d’une large et autoritaire signature « E.A.F. Chastellier Dumesnil née Deuxponts ». Jean-Baptiste-Claude des Ligneris, qui commence à être âgé, signe d’une main malhabile « Desligneris Père ». Deux autres membres de la famille sont également présents, dont probablement Augustin, ainsi que sa femme. Leurs cousins Courtavel (issus de la sœur de Jean-Baptiste-Claude) sont venus en nombre, ainsi que les Pinon (du côté de sa femme), et bien sûr les Chastellier du Mesnil.

Anne-Louis et Antoinette des Ligneris auront une fille le 6 mai 1811 : Charlotte Elisabeth Claude Esprit ; puis un fils le 15 janvier 1813 : Maximilien Joseph Auguste Théodore Emile Marie Esprit Antoine. Comme on le devine déjà à la simple lecture de ses prénoms, le nouveau-né a pour parrain Maximilien Ier, roi de Bavière. Ce lien aura une grande influence sur la longue vie de celui qui n’est pour l’instant qu’un nourrisson…

 

 

(1) Il est assez étonnant, mais aussi émouvant, de voir resurgir dans les prénoms la référence à Théodore des Ligneris, qui était né 225 ans plus tôt.

(2) Inventaire des archives des généalogistes de l’Ordre de Malte  réalisé en 1909 à partir des Archives de la Noblesse et du Collège héraldique de France ; extrait de l’Annuaire du Conseil héraldique de France de 1909, pp 61-173.

(3)  Eudoxie des Ligneris, probablement née vers 1805-1809, épousera le 8 mars 1825 Aimé Daniel de Vauguyon, garde du corps du Roi ; tandis que Claire-Armande des Ligneris se mariera avec Jean-Marie Louis Ernest Le Roy comte de Valenglart. Cette dernière traversa le siècle, jusqu’à son décès à Paris le 20 mars 1889.

(4) Contrairement à la France, où la noblesse se transmet de mâle en mâle, peu importe les origines de l’épouse, en Allemagne il faut que les deux parents soient d’origine noble pour transmettre cette « qualité ». C’est d’ailleurs pour cela que toutes les familles de la haute noblesse française ont accueilli des femmes sans origine noble mais issues de la grande bourgeoisie et généreusement dotées, particulièrement aux XVIIè et XVIIIè siècle. Et c’est également pour cette raison que le mariage de Christian IV, considéré comme morganatique en Allemagne ne pose aucun problème à la France, où ses enfants seront reçus avec tous les honneurs et dignités de la noblesse.

(5) Source des citations : article Wikipedia sur Marianne Camasse, https://fr.wikipedia.org/wiki/Marianne_Camasse

(6) Source : Notices généalogiques, volume 1, baron H. de Woelmont, p 131

(7) L’acte de mariage sera visible dans la page « Documents et Sources ».

 

Jean-Baptiste-Claude dans la tourmente révolutionnaire

1788. Caché dans l’ombre de la forêt, Jean-Baptiste-Claude des Ligneris écarte le feuillage pour apercevoir au loin l’entrée de son château. Sa femme Catherine est là, devant l’élégant bâtiment en briques, avec leurs jeunes fils Anne-Louis et Augustin. Il savoure ce moment de grâce et de tranquillité, tandis que tout autour d’eux, il le sait, la révolte gronde.

Château de Méréglise (Eure-et-Loir)

Château de Méréglise (Eure-et-Loir)

La France connaît en effet depuis plusieurs décennies une grave crise structurelle économique et sociale, tandis que l’Etat monarchique mène « une politique financière désespérée qui était parvenue au seuil de la rupture » (1). La convocation des Etats Généraux de 1789 provoque un immense espoir de réformes : « cette rupture, la lecture des cahiers de doléances montre que personne ne la souhaite, au moins ouvertement. Les revendications formulées [en février 1789] appellent uniquement des réformes profondes mais nullement une révolution ». (1)

Ordonnées par le roi au début de l’année 1789, des assemblées provinciales doivent se rassembler pour rédiger « un cahier de plaintes, doléances et remontrances […] à Sa Majesté, et présenter les moyens de pourvoir et subvenir aux besoins de l’Etat » (2). Ces assemblées ont également pour tâche d’élire leurs députés aux Etats Généraux. Elles se réunissent très rapidement, dès le mois de mars, malgré les difficultés pratiques et administratives. Le cadre électif retenu était celui du baillage, une circonscription judiciaire aux contours assez imprécis (3).

Après la rédaction des cahiers dans chaque paroisse, les 600 délégués des villages du baillage se sont réunis en pré-assemblée le 2 mars à Chartres, pour en désigner 200 parmi eux qui représenteront le Tiers Etat à l’assemblée officielle. Les membres du clergé et de la noblesse (respectivement le premier et le second Ordre) sont quant à eux convoqués par huissier pour comparaître à Chartres le 16 mars à cette assemblée. Jean-Baptiste-Claude compte parmi eux.

Après une prestation de serment, les travaux de chacun des Ordres se tiennent dans des salles séparées de l’église des Cordeliers (4). L’idée d’un cahier de doléances commun est avancée par la noblesse, qui propose même « de renoncer à toutes distinctions d’impôts qui tendent à séparer les Ordres ». Mais la proposition se heurte à la mauvaise volonté d’abord, puis à la farouche opposition du clergé – le Chapitre notamment adopte des positions très conservatrices. De plus, d’autres sujets sur la propriété et les droits seigneuriaux tendent les relations entre la noblesse et le Tiers. Chaque Ordre va donc rédiger son cahier de propositions séparément. Le 20 mars, les travaux sont clos et l’on procède à l’élection des quatre députés qui iront siéger à Paris. Le contenu des cahiers du Tiers-Etat (qui représente 98% de la population) montre une très forte appétence pour un changement profond de la société, sur tous les plans.

Le 23 juillet 1789, par répercussion des événements parisiens, des centaines d’hommes et de femmes se réunissent en centre-ville de Chartres et saccagent les bureaux du fisc. La garde nationale, tout récemment constituée, rétablit l’ordre en tirant dans la foule (huit morts).

En février 1790, Jean-Baptiste-Claude réside toujours à Méréglise (5). Il a choisi de rester, alors que dès le lendemain de la prise de la Bastille le comte d’Artois (futur Charles X) et des grands seigneurs de la Cour avaient fui vers Turin. Les officiers de l’armée et de la marine ainsi que les prêtres refusant la constitution civile du clergé partent à partir de juillet 1790. Le comte de Provence (futur Louis XVIII) ne quitte la France qu’au soir du 20 juin 1791 – la même nuit que son frère Louis XVI qui se fera arrêter à Varennes – mais il emprunte une route plus directe vers les Pays-Bas autrichiens.

Le 4 juillet 1792, Jean-Baptiste-Claude des Ligneris s’est fait remplacer pour ne pas partir faire la guerre en tant que « volontaire national réquisitionné ». (5)

Mais le 29 juillet il quitte Méréglise pour Paris. Sans doute l’insécurité croissante des campagnes l’inquiète-t-elle. Sa femme Catherine, qui a grandi dans la capitale, a peut-être aussi insisté pour rejoindre sa famille. Le couple et ses enfants résident alors place Royale au n°17 (aujourd’hui place des Vosges).

Ce choix n’était pas tout-à-fait pertinent. La capitale, très agitée, vit dans un climat d’insurrection ouverte. Le 10 août, le palais des Tuileries où réside le roi est attaqué, les gardes Suisses massacrés. C’est la fin de la monarchie constitutionnelle.

S’ensuivent les Massacres de Septembre, où sur fond de rumeurs et de panique, 1300 personnes sont arrêtées à Paris et tuées dans les prisons par la foule.

Si le 8 juillet 1792 Jean-Baptiste-Claude était toujours désigné dans les registres paroissiaux comme « marquis des Ligneris, ci-devant seigneur », le 11 octobre de la même année lorsqu’il doit faire établir un « certificat de présence » à Paris, il est devenu « citoyen, sans profession » (6).

Ce certificat de présence a par ailleurs l’avantage exceptionnel de nous donner une description physique de Jean-Baptiste-Claude : « de taille cinq pieds un pouce (environ 1m65), cheveux et sourcils châtains, yeux bleus, le nez long, la bouche moyenne, menton rond, front haut, le visage ovale ».

Jean-Baptiste-Claude est âgé de 50 ans. Il doit faire un choix drastique : rester en France en risquant quotidiennement sa vie, celle de sa femme et de ses fils adolescents, ou partir à l’étranger, sans argent, vers l’inconnu.

Nous n’avons aucune trace du choix qu’il a fait, ni aucune mémoire familiale de cette époque troublée – comme s’il avait fallu ensuite l’oublier pour la nier. Mais on peut penser qu’il n’aurait pas survécu s’il était resté à Paris, sous le régime de la Terreur, alors que les arrestations arbitraires et exécutions sommaires se multiplient en faisant des milliers de victimes.

Il est peut-être parti vers l’Angleterre, la Suisse, l’Allemagne ou l’Italie. Quant à sa sœur, la marquise de Courtavel, nous ne savons pas ce qu’elle est devenue. Jean-Baptiste-Claude, Catherine, Anne-Louis et Augustin des Ligneris vont néanmoins passer cette période difficile, survivre… et revenir.

 

(1) Eure-et-Loir, Préparation des Etats Généraux de 1789, par Roger Joly, 1989, édité par la Société Archéologique d’Eure-et-Loir, p 19.

(2) Extrait de l’ « Ordonnance du Lieutenant-Général aux baillage et siège présidial de Chartres pour l’exécution des lettres de convocation des Etats-Généraux et réglement y annexé », 13 février 1789.

(3) Cartographie du baillage de ChartresEure-et-Loir, Préparation des Etats Généraux de 1789, par Roger Joly, 1989, édité par la Société Archéologique d’Eure-et-Loir.

(4) église aujourd’hui disparue.

(5) Source : registre paroissial de Méréglise, pages du 7 février 1790 et 4 juillet 1792.

(6) Registres paroissiaux de Méréglise, que j’ai consultés personnellement au début des années 90 en mairie ; dans lesquels figurait le certificat de présence, dont j’ai gardé une photocopie.

Louis-François, ou l’apogée in extremis (partie 2)

Le mariage de Louis-François des Ligneris en 1740 est typique de l’alliance entre la noblesse militaire des campagnes et la bourgeoisie des villes, un phénomène largement répandu au XVIIIème siècle. Son beau-père Claude Davignon, procureur du roi, appartient à une vieille famille d’administrateurs de la ville de Chartres, probablement des commerçants à l’origine, devenus de riches négociants puis des hommes de loi.

Lorsque Louis-François brigue en 1766 la fonction de maire de Chartres, cela fait quarante ans que le poste est tenu par sa belle-famille de façon presque ininterrompue. (1)

« Les élections se firent dans le mois d’avril 1766 pour les notables, et dans les mois de juin et juillet pour le maire […] ; M. des Ligneris, gentilhomme, l’un des candidats présentés pour les fonctions de maire, fut choisi par M. le duc d’Orléans et installé en cette qualité le 23 juin 1766. […] Les concurrents de M. des Ligneris étaient MM. Nicole, lieutenant-général du baillage, et Parent, premier président du Présidial. Chacun d’eux avaient obtenu 13 voix. » (2)

Le registre des échevins de l’époque rapporte cette anecdote : « Après la séance d’installation, le maire fut reconduit à son hôtel par le corps de ville, précédé des tambours et violons ; M. de Villererau, premier échevin, le harangua et lui offrit douze bouteilles de vin au nom de la ville. » (2) L’hôtel particulier dont il est ici question doit être l’actuelle résidence du Préfet d’Eure-et-Loir ; à sa grille se trouve une plaque indiquant « Hôtel des Ligneris ». Il est situé place Jean Moulin à Chartres.

Préfecture d'Eure-et-Loir, Hôtel des Ligneris (1795), Chartres (France)

Préfecture d’Eure-et-Loir, Hôtel des Ligneris, Chartres (France)

Louis-François exerce le rôle de premier édile jusqu’en 1770 avant de laisser la place à M. Parent, mais la reprend en 1776 :  » les suffrages et l’assentiment du duc d’Orléans portèrent à la présidence du corps municipal M. Louis-François, marquis des Ligneris, seigneur de Méréglise, et l’installation de ce nouveau maire eut lieu dans la séance du 3 juin 1776. » (3) En 1779, M. de Pâris est élu Maire, mais sur son refus d’accepter la fonction, Louis-François est maintenu dans le poste par le duc d’Orléans. (4) C’est son décès le 1er mars 1780 qui mettra fin à son mandat. Il avait 64 ans ; et fut enterré dans l’église Sainte-Foy, située juste en face de son hôtel particulier.

Mais puisque les charges coûtaient cher (cf. encadré), à la fois à la Ville et à la personne qui voulait les occuper, en ne donnant semble-t-il que très peu de pouvoir, comment expliquer leur attrait ? Étaient-elles accompagnées de privilèges et de revenus ? Précisément, la situation financière de Louis-François des Ligneris reste un mystère, dans la mesure où sans avoir exercé de charge auprès d’un prince ou dans l’armée, il aura été capable en avril 1773 d’acheter des terres considérables à la vicomtesse de Montboissier, dans la commune de Méréglise, et de les constituer en marquisat des Ligneris, créé par Lettres Patentes de septembre 1776 enregistrées au Parlement de Paris le 3 décembre 1776 (5). Il avait revendu en 1769 les terres et le château de Fontaine-la-Guyon, mais cela ne devait pas être suffisant, il avait forcément réussi à faire fortune d’une manière ou d’une autre.

Il est clair néanmoins que Louis-François était un homme qui savait se faire des relations et les cultiver. Une fois le titre de marquis obtenu, il a pu prétendre marier son fils à un bon parti. Et ce fut chose faite puisque le 8 avril 1777 Jean-Baptiste-Claude épousa à Paris, en l’église « royale et paroissiale » de Saint-Paul, Catherine Geneviève Pinon qui n’était autre que la fille d’un Président du Parlement de Paris : « très haut et très puissant seigneur, Monseigneur Anne-Louis Pinon, vicomte de Quincy, seigneur de la Grange Batelière, de Rebsechin et autres lieux, Conseiller du Roi en tous ses conseils, et Président au Parlement. » Âgée de 23 ans, Catherine avait jusqu’alors vécu rue Saint Antoine à Paris. (6)

Louis-François avait par ailleurs fait reproduire les traits de sa femme et de sa fille par Quentin de la Tour. Les deux pastels du maître seront vendus en 1920 par la marquise Jacques des Ligneris, née Taillandier du Plaix. On ne sait malheureusement plus où ils se trouvent. (7)

La décennie 1770 fut donc faste pour Louis-François. Il avait réussi tous les objectifs qu’il s’était fixés, ce fut l’apogée de la reconnaissance sociale. Il avait repositionné son clan familial sur une trajectoire de succès, qu’il pensait sans doute durable – autant que la royauté. Et pourtant, moins de dix ans après sa disparition, la Révolution va bousculer tout l’édifice. Que vont devenir son fils, le marquis des Ligneris, garde-corps du roi, et sa fille, la marquise de Courtavel ?

Comment devient-on maire de Chartres au XVIII ème siècle ?

La fonction de Maire était alors très différente de celle que nous connaissons aujourd’hui en France. Une suite de réformes édictées par le pouvoir central en 1677 avait vidé la Chambre de Ville d’une partie de ses prérogatives. A partir de 1689, les charges comme celle de greffier sont vendues aux enchères au profit du Trésor royal. Trois ans plus tard sont créées les charges de maire et d’assesseur. Puis en 1704, le besoin d’argent amène le pouvoir royal à créer trois offices d’échevin héréditaires, puis en 1708 celui de Lieutenant de Maire. A la suite de querelles, tous les offices sont supprimés en 1717, rétablis en 1722, supprimés à nouveau en 1724, rétablis en 1733.

Mais il ne suffit pas d’acheter un office, encore faut-il être agréé par le duc de Chartres. Ainsi en 1735, la ville doit trouver 90.000 livres pour élire trois candidats entre lesquels sera choisi un Maire pour trois ans, ainsi que six échevins. Le corps de ville est complété par deux chanoines ; ainsi que par un procureur et un greffier nommés par le duc. (8)

En 1765, les députés des quartiers de la ville élisent un conseil de quatorze notables, qui proposent des candidats au duc pour qu’il choisisse parmi eux un Maire, quatre échevins et six conseillers. En 1771, le pouvoir royal change encore les règles du jeu : il crée une nouvelle série d’officiers moyennant finances. La Ville doit payer et faire des démarches afin d’obtenir un arrêt du Conseil d’Etat en 1773 pour consolider l’organisation de son corps municipal.

Mais la véritable autorité locale ne résidait pas chez le maire. Le duché de Chartres était revenu en 1660 à la Couronne royale, et confié à la lignée d’Orléans. Aucune duc ni duchesse n’a jamais résidé dans la ville, dont le vieux château comtal était loin d’égaler les palais du val de Loire. Le pouvoir était exercé de fait par le représentant du duc, le Lieutenant-général du baillage (9).

 

(1) Deux générations plus tôt, le père et le beau-père de Claude Davignon avaient été élus ensemble dès 1723 sur les bancs de l’administration du corps de ville, en tant que Lieutenants de Maire ; ils se nommaient Michel Davignon et Jean-Robert Bouvart. Le fils du premier épousa la fille du second. Le décès du président du corps de ville en 1726 amena Bouvart à le remplacer, avant d’être officiellement nommé Maire en 1736. En 1742, c’est Michel Davignon qui lui succède, puis en 1749 son fils Claude Davignon. Après un interlude avec un autre Maire entre 1758 et 1766, c’est maintenant le gendre de Claude, Louis-François des Ligneris, qui est désigné Maire.

Source : Histoire de Chartres, tome II, par E. de Lépinois, édité par Garnier à Chartres en 1854, réédité par les Editions Culture et Civilisation à Bruxelles en 1976, p 620.

(2) Idem, p 492.

(3) Idem, pp 494-495. La source citée par l’auteur est le registre des échevins de l’époque.

(4) Idem, p 621, et p 495. L’auteur précise que la nomination est entérinée par l’assemblée générale du 31 mars et la séance du 12 mai 1779.

(5) Les Lettres Patentes originales sont conservées aux Archives Nationales sous la cote X1a 8817, folio 43. On les trouve également copiées en ouverture du « Registre des Causes et Audiences du Marquisat Desligneris », un manuscrit de 1778 conservé aux Archives Départementales d’Eure et Loir sous la cote B3135.

(6) Les témoins du mariage sont tout aussi intéressants, puisque nous y retrouvons du côté de l’époux : « Joachim Dedreux marquis de Brézé, Lieutenant Général des armées du roi, Grand Maître des Cérémonies, Gouverneur à Loudun » ; et « Messire Jean-Louis marquis de Courtavel, chevalier seigneur de Lierville ». Du côté de l’épouse, les témoins sont un cousin « Messire Anne-Louis Pinon, marquis de Saint-Georges, Maréchal des Camps aux armées du roi, chevalier de l’Ordre royal et militaire de Saint-Louis » ; et « Messire Armand Degourgues, Conseiller du roi en ses conseils et Président du Parlement ». Joachim, marquis de Dreux-Brézé (1722-1781), ancien mousquetaire devenu général, avait épousé une demoiselle de Courtavel en 1755. On se rappelle que la sœur de Jean-Baptiste-Claude des Ligneris avait épousé le marquis de Courtavel.

Source : acte de mariage du 8 avril 1777, selon document daté du 8 février 1872 établi dans le cadre de la reconstitution des actes de l’état civil de Paris après l’incendie de l’Hôtel de Ville lors de la Commune.

(7) Source : annotation manuscrite de Pierre des Ligneris, seconde moitié du XXème siècle, au dos d’une carte postale représentant le château de Méréglise.

(8) Histoire de Chartres, par R. Joly, éditions Horvath à Roanne, 1982, pp 78-79.

(9) Le baillage était une circonscription administrative issue de l’Histoire, aux contours assez exotiques. Celui de Chartres recouvrait à la fin du XVIIIème siècle environ un tiers de l’actuel département d’Eure-et-Loir.

« Louis XIV m’a tuer »

Avant de découvrir la suite des aventures de Louis-François, qui dévoilons-le tout de suite cherche à obtenir un titre de marquis, interrogeons-nous sur le sens des titres de noblesse, et sur l’aristocratie en général. Quelles fonctions et quels pouvoirs réels ont représenté ces titres au cours de l’histoire ? Les mots de «baron», «comte» ou «marquis» tels que nous les comprenons aujourd’hui ont-ils toujours eu le même sens? Pour le savoir, il nous faut explorer les structures du pouvoir et leur organisation, à partir des prémisses du Haut Moyen Age.

L’empire romain formait un état fortement centralisé, qui ne connaissait pas les seigneurs locaux. Les représentants du pouvoir central étaient nommés ; tandis que l’élite politique était constituée des familles patriciennes, membres du Sénat. Lorsque les peuples germains de l’Est ont commencé à migrer vers l’Europe occidentale, dans les années 300, ils se sont établis aux frontières de l’empire, voire sur ses marges intérieures. Tolérés moyennant un tribut à payer, ils s’imprègnent peu à peu des droits et des coutumes de Rome, et fournissent des contingents à l’armée impériale – certains «barbares» devenant même des généraux romains.

Mais dans les années 400 la poussée des Huns à l’Est, conjuguée à l’affaiblissement du pouvoir central, entraîne l’effondrement politique de l’empire romain d’occident. À la fin du siècle, les Wisigoths occupent le centre et le sud-ouest de la France actuelle, les Ostrogoths la Provence, les Burgondes la Bourgogne et le Lyonnais, tandis que les Bretons ne sortent pas de leur Bretagne.

Les Francs s’étaient initialement établis dans l’embouchure de l’Escaut, sur un territoire partagé aujourd’hui entre la Belgique, la Hollande et les Flandres françaises. Conduits par leur chef Clovis, ils se lancent dans une vaste conquête au terme de laquelle ils expulsent les Wisigoths vers la péninsule ibérique, les Ostrogoths vers l’Italie, prennent possession de ce qui restait de l’empire romain en Gaule, et installent la dynastie mérovingienne sur un grand royaume. Les successeurs de Clovis prendront le pas sur les Burgondes et repousseront les frontières jusqu’à englober les territoires actuels de la France, de la Suisse, de la Belgique et de l’Allemagne du Sud.

Très hiérarchisée, la société mérovingienne est dotée d’un corpus de lois élaboré, mélangeant savamment les coutumes franques et le droit romain. Elle est presque totalement rurale ; le servage reste très répandu. L’aristocratie mérovingienne procède à la fois de l’ancienne noblesse sénatoriale gallo-romaine et d’une élite franque d’origine militaire. La position de la première vient de sa richesse foncière et de ses postes dans les fonctions publiques militaires et civiles, puis de plus en plus, religieuses en occupant des sièges épiscopaux. Ces familles gallo-romaines, par exemple les Salvii et les Syagrii dans le sud-ouest, maintiennent ainsi leur rang pendant plusieurs siècles au sein du royaume mérovingien. Les chefs militaires francs proches du roi reçoivent quant à eux des propriétés foncières en récompense de leurs services ainsi que le butin des campagnes de conquêtes. Les deux élites se mélangeront progressivement.

Bréviaire d'Alaric (Wisigoth) de 506, copie du IXe siècle, où l'on voit le roi, un évêque, un duc et un comte

Bréviaire d’Alaric (Wisigoth) de 506, copie du IXe siècle, où l’on voit le roi, un évêque, un duc et un comte

Le pouvoir central appartient au seul clan royal (qui bien sûr se déchire continuellement). Pour faire respecter son autorité loin de son palais, le roi délègue certaines de ses prérogatives (comitatus) à un comte (comites) qu’il nomme au sein des groupes aristocratiques locaux. La charge comtale consiste à exercer la justice, rassembler l’armée, et percevoir les revenus fiscaux. C’est l’habileté du roi à exploiter la compétition entre les grandes familles, en arbitrant la redistribution des biens et des charges, qui lui permet de se maintenir à la tête de son royaume. Dans certaines régions, notamment les zones frontières, le souverain pouvait créer des commandements provisoires comportant essentiellement des prérogatives militaires, les duchés (ducatus).

Deux cents ans plus tard (au milieu des années 700), le pouvoir réel est en fait assumé par le «premier ministre» héréditaire, de son vrai titre maire du palais, Pépin de petite taille alias Le Bref. Son père, Charles Martel, avait déjà tenté un putsch mais cela n’avait pas abouti. Cette fois, Pépin fait mieux que son père, il dépose le souverain de la dynastie mérovingienne et crée le consensus politique qui lui permet de se proclamer roi des Francs. Son propre fils fera encore mieux : Charlemagne deviendra empereur de l’Europe occidentale en l’an 800.

Le pouvoir carolingien centralisé repose sur un réseau de gouverneurs qui le représentent, toujours appelés comtes. Un comté est alors un très vaste territoire, de la taille d’une région française actuelle. Le comte est un fonctionnaire, dans le sens où il est nommé par le pouvoir central, révocable à tout moment, régulièrement audité par des émissaires du pouvoir central (les missi dominici), et son poste n’est pas héréditaire. Les titulaires sont néanmoins choisis par le pouvoir royal au sein d’un même clan familial élargi. Le comte détient un pouvoir considérable. Pour l’aider à gérer ce vaste territoire, il a un adjoint, le vicomte.

Les zones frontières de l’empire sont appelées des «marches». Elles sont en contact avec d’autres peuples parfois turbulents, ce qui nécessite d’attribuer des pouvoirs extraordinaires à celui qui les gouverne, notamment pour agir sans délai de manière autonome afin de mener la guerre si c’est nécessaire. C’est pourquoi le gouverneur des marches est un marquis (marchio), c’est-à-dire un comte aux pouvoirs étendus. Progressivement apparaissent des regroupements de comtés sans lien avec des frontières, dont le titulaire prend le titre de marchio, supérieur à celui de comte.

Les évêques sont les autres détenteurs du pouvoir local et régional. Les rares villes, qui ne sont guère plus que de gros bourgs, n’ont survécu à l’empire romain que parce qu’elles étaient le siège d’un évêché, ce qui leur a conféré un certain rayonnement et une activité de centre de pouvoir. Souvent issu des grandes familles qui tiennent les comtés et marquisats, l’évêque est à la fois un seigneur temporel (souverain de la ville et de son territoire, chef de son armée, il prélève l’impôt et rend la justice), et un maître spirituel qui décide même de l’organisation du culte et de son contenu (impensable aujourd’hui). Le pape étant surtout l’évêque de Rome, les évêques bénéficient d’une très large autonomie – l’Eglise n’est pas alors une organisation monolithique ultra-centralisée.

Enfin, les très nombreux monastères appartenant à différents ordres religieux en forte expansion deviennent progressivement des propriétaires fonciers d’une puissance économique considérable. De plus en plus en concurrence avec les évêques, « [les moines] s’engageront sur des voies nouvelles en matière de seigneurie, de contrôle de l’espace et d’encadrement idéologique. » (1). Seuls maîtres de l’écrit, brillants administrateurs, les clercs sont les juristes des princes.

Il n’y a pas de forteresse dans les campagnes, ni de village comme nous les voyons aujourd’hui. L’habitat est constitué de petits groupements de deux à trois foyers, dispersés les uns par rapport aux autres ; ces unités dépendent de vastes domaines de plusieurs milliers d’hectares issus des anciennes grandes propriétés romaines, les villa. Les domaines appartiennent au roi, aux grands laïques (l’aristocratie) ou à l’Eglise (monastères ou évêchés). Le statut juridique des paysans est soit celui d’hommes libres (mais les plus pauvres sont très dépendants de fait du maître du domaine), soit celui de dépendants serviles, attachés à la terre et à leur maître. « La frange supérieure des hommes libres forme la noblesse, qui ne correspond à aucun statut légalmais constitue la fraction dirigeante de la société. » (2) Le qualificatif « noble » s’applique à la personne seule, il ne présente pas de caractère héréditaire ; aussi au sein d’un même clan les conditions de chacun peuvent être très diverses.

Par le jeu des mariages, les familles princières possèdent des territoires immenses disséminés dans tout l’empire ; elles partagent les mêmes codes culturels et forment une élite homogène qui a véritablement une vision politique à l’échelle de l’Europe occidentale. L’organisation du pouvoir mise en place par Charlemagne et poursuivie par son fils assure la paix intérieure, mais les petits-fils fracturent l’empire en plusieurs royaumes. Au cours du siècle qui suit, le modèle centralisateur carolingien se fait peu à peu grignoter. Les comtés et marquisats deviennent progressivement héréditaires. Ils restent aux mains de familles puissantes qui en font des territoires quasi-autonomes sur lesquelles elles ont presque tout pouvoir, avec les moyens financiers de l’exercer.

Au milieu des années 900, la dynastie carolingienne finit par s’épuiser elle aussi, notamment discréditée par son incapacité à contenir les invasions des Vikings au nord et à l’ouest, des Hongrois à l’Est et des pirates sarrasins au sud. Les princes du royaume de Francie, c’est à dire les évêques et les chefs de lignage des quelques familles qui détiennent le pouvoir sur les grandes régions, se réunissent en 987 pour élire parmi eux un roi qui unifie leur action. Ce sera Hugues à la cape (« Capet ») (3). Ce roi ne dispose que d’un pouvoir relatif, symbolique, chaque prince restant maître chez lui.

En réalité, dès le IXe siècle et jusqu’au XIIe, le pouvoir est redistribué progressivement, de manière disparate dans le temps et selon les zones géographiques. Les familles de l’aristocratie locale participent depuis longtemps à l’exercice du pouvoir aux côtés des comtes, comme officiers militaires et membres des plaids, les assemblées de justice. Le contrôle du comte sur son territoire repose entièrement sur les relations qu’il entretient avec ses fidèles, auxquels il cède une partie de ses prérogatives.

Pour assurer la sécurité, mais aussi marquer physiquement le lieu du pouvoir, les forteresses sortent de terre partout autour de l’an 1000, d’abord sous forme de simple tours en bois entourées d’une palissade. Le nombre de châteaux explose entre 1060 et 1110, ce qui conduit à une densification sans précédent de leur maillage dans les campagnes de l’Occident. Certains s’élèvent à l’écart des lieux de pouvoir, sur des fronts de colonisation (forêts, friches), ou sur des gués et des carrefours afin de contrôler ou taxer les flux commerciaux. Des forteresses « adultérines » apparaissent également, c’est-à-dire sans autorisation préalable, sur des terres privées ou dans les zones de colonisation paysanne. C’est une période d’intense croissance agricole, qui voit la fondation de nombreux villages, généralement autour des châteaux, abbayes et monastères, ainsi que la construction des églises paroissiales.

Les familles de l’aristocratie quittent les cités comtales, centres du pouvoir régional (ou infra-régional), pour assurer la garde des places fortes que leur confie leur maître, puis acquièrent une autonomie relative en disposant de délégations de justice, et le monopole d’exploitation de certaines installations dites banales (le moulin, le four, …) qui donnent lieu à une taxe pour leur utilisation par les paysans. Le modèle de la seigneurie banale se diffuse, et avec lui se renforce de manière coercitive le prélèvement seigneurial sur le travail des paysans. Plus généralement, « la possession de la terre ne constitue pas seulement une domination économique, mais implique une forme de discipline sociale et de protection juridique et religieuse. » (4) 

Pour ne pas se faire balayer par ses voisins, chacun cherche des alliances, voire un réseau d’alliances. La féodalité est née. Elle organise une hiérarchie de devoirs et d’entraide réciproques qui stabilise l’édifice social et régule la violence. La diffusion du modèle du fief (qui est un bien tenu d’un seigneur en échange d’un service) tient à l’action volontaire des princes, d’évêques et de quelques grands seigneurs laïques ou monastiques. L’idéologie guerrière est depuis longtemps partagée par toute l’aristocratie, dont elle est le fondement, mais la diffusion des relations féodo-vassaliques, comme la structuration des parentés châtelaines en lignages patrilinéaires, constituent des formes nouvelles d’exercice du pouvoir, qui ne sont généralisées et stabilisées qu’après 1100.

On ne parle plus alors de rôle ou de titre de marquis. Les princes, qui peuvent porter les titres de duc ou comte, selon l’histoire de la région, forment la haute noblesse, avec, à partir du XIIe siècle les barons qui tiennent leur fief directement du roi. Les anciens comtes et vicomtes ayant patrimonialisé leurs charges constituent la moyenne noblesse. Enfin, les chevaliers devenus des seigneurs locaux (domini, ou sires) forment la petite noblesse, à laquelle ils s’agrègent par des rituels (comme l’adoubement) et le partage des valeurs dites courtoises. Ceux d’entre eux qui ne peuvent financer la cérémonie d’adoubement et le coûteux équipement militaire, mais qui sont reconnus par leurs pairs comme étant d’état noble, portent la qualification d’écuyer.

Un chevalier des XIIIe-XIVe siècle (vue d'artiste)

Un chevalier des XIIIe-XIVe siècle (vue d’artiste)

Du XIe au XIVe siècle, la cavalerie constituée uniquement de nobles, est le fer de lance de l’armée française, son arme absolue, capable de briser les rangs de l’infanterie et de remporter la victoire. La noblesse même locale se confond alors avec l’aristocratie, car elle exerce le pouvoir : elle rend la justice, possède des capacités d’intervention militaire, et prélève l’impôts. Sa maîtrise foncière, dans une société rurale, lui donne les leviers de la domination économique.

Mais elle paie un lourd tribut au conflit franco-anglais et à la guerre civile du début du XVe siècle. Destructions, pillages, inflation des temps de guerre, désertion des champs et villages, friches, rançonnement des nobles entre eux, appauvrissement des ressources fiscales provoquent la dislocation des clans et leur effondrement.

De plus, si la cavalerie a été l’atout-maître des armées pendant trois cents ans, elle fonctionne dans un système d’ost féodal, c’est-à-dire de service militaire obligatoire envers son suzerain deux mois par an, qui s’accommode mal des guerres longues. Elle sera supplantée par les armées de métier, plus disponibles et plus disciplinées.

Ainsi à la fin de la guerre de Cent Ans, en 1453, dans un pays exsangue et ruiné,  » la noblesse médiévale drastiquement diminuée en nombre, si elle ne disparaît pas totalement, est du moins singulièrement amputée, laissant l’édifice social vacillant. » (5) On estime que 80 à 90 % de la noblesse médiévale est tombée dans le gouffre de la guerre de Cent Ans (6).

Parallèlement, deux phénomènes ont transformé le contenu social de la noblesse : la multiplication des armes à feu, qui rend inutile le courage personnel puisque le premier venu peut terrasser le plus aguerri des chevaliers ; et la transformation des rentiers du sol en propriétaires. (7)

Les places sont à prendre : « le renouvellement total de la noblesse française aux XVe et XVIe siècle, d’abord très rapide, se ralentit progressivement au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. » (8) C’est pourquoi les familles d’aujourd’hui qui remontent réellement au-delà de 1400 ne sont qu’une poignée (moins de 300), et pour les autres il ne faut pas se laisser berner par les mythologies inscrites dans les armoriaux du XVIIIe siècle – où l’on trouve parfois de vaines tentatives de se distinguer dans la course aux honneurs du crépuscule de l’Ancien Régime. Il faut leur préférer une critique historique constructive.

Le royaume est unifié au XVIe siècle, conduisant ainsi à la quasi-disparition des duchés et comtés indépendants. Les barons perdent leur spécificité de premiers vassaux pour devenir de simples seigneurs dans un système qui se complexifie. Le roi retire progressivement aux seigneurs leur droit régalien de justice en les confiant aux baillis (qui sont des seigneurs possédant une charge de justice, mais nommés par le roi). Les titres deviennent des faveurs accordées par le roi, sans réalité historique ou géographique. « A la Renaissance, la noblesse est un groupe (et un statut) à la fois ouvert, accessible et très attractif ». (9) Mais le contrôle monarchique sur le groupe reste encore très limité.

« Au XVIe et jusqu’au milieu du XVIIe siècle, l’entrée dans la noblesse est davantage le fait de la notoriété et de l’acceptation générale : être reconnu par ses pairs comme noble, et être accepté comme tel par la renommée populaire comme par les instances financières de contrôle. » La richesse devient le critère prédominant. « Cela ressemble à une fuite fiscale, semblable à nos paradis fiscaux, […] devant la croissance d’une fiscalité royale omniprésente. » (10) Car les nobles sont exemptés d’impôts, c’est leur privilège. Le pouvoir central en profite néanmoins : de 1550 à 1650, la moitié des ressources extraordinaires de l’Etat provient de la vente des offices anoblissants. Par contrecoup, un transfert de charges fiscales alourdies s’opère vers le troisième ordre (bourgeois, artisans, paysans), et fait émerger un sentiment de trop-plein caractérisé par une littérature anti-nobiliaire.

Les guerres de religion provoquent une contestation de la dynastie royale et de l’absolutisme monarchique, d’abord de la part des nobles protestants, puis de la part de ceux de la Ligue catholique. (11) Le grand problème pour la noblesse française du XVIIe siècle est la montée en puissance de la monarchie absolue, qui se fait en trois étapes : de 1594 à 1610 par Henri IV, de 1624 à 1642 par Louis XIII avec Richelieu, puis de 1652 à 1715 par Mazarin et surtout par Louis XIV. Du vivant de Henri IV et Richelieu, les complots n’ont pas manqué, avec des tentatives d’assassinat, qui aboutissent en 1610 ; tandis que le règne de Louis XIII est truffé de révoltes nobiliaires et de tentatives de renversement du Cardinal. Seul Louis XIV a pu imposer son pouvoir, non sans concessions. (12)

C’est pourquoi l’auteur Jean Meyer s’interroge : « Peut-on prétendre que toute noblesse est en soi anarchie, perpétuellement insatisfaite et revendicatrice ? Il est vrai que si l’on examine dans la longue durée, l’attitude politique de plus d’une famille, on constate qu’elles ont toujours été dans une opposition politique plus ou moins marquée. » (13) A mon avis, cet enseignement de l’Histoire ferait bien d’être aujourd’hui assimilé et compris par certains de nos contemporains qui confondent les noms à particule et le royalisme. C’est une grossière erreur de croire que noblesse et pouvoir royal aient formé un système cohérent ou indissociable. Ils constituent au contraire deux réalités sociales parallèles, qui n’ont fait que s’affronter.

Louis XIV est le roi qui a véritablement enterré la noblesse, en constituant la Cour de Versailles. « Il s’agit d’avoir sous l’œil du maître tous ceux qui pourraient bouger, qui reclus au fond d’une province lointaine échappent à la surveillance directe. […] Il faut disposer des Grands, les amuser, les entretenir, en un mot les annihiler dans la « servitude » des dons, des amusements. Les fauves en liberté sont trop dangereux. » (14) Voilà comment les seigneurs de superbes domaines, qui pourraient habiter dans leurs magnifiques châteaux, se retrouvent dans d’exigus appartements d’une aile de Versailles, à se ruiner pour des habits somptueux exigés par une étiquette conçue pour les asservir.

Le marquis de Marigny et sa jeune épouse, en 1769. Peinture de Louis-Michel van Loo.

Le marquis de Marigny et sa jeune épouse, en 1769. Peinture de Louis-Michel van Loo.

Le titre de marquis avait resurgi des limbes au milieu du XVIe siècle, quelques baronnies ayant alors été érigées au rang honorifique de marquisat. Compte tenu de ce prestige nouveau, Louis XIII et Louis XIV transforment les terres de leurs principaux ministres en marquisats. Les rois l’accordent aussi au féminin, pour parer leurs maîtresses du titre de marquise ! Puis au XVIIIe siècle se développe l’usage d’un titre de marquis de courtoisie, souvent porté impunément.

En ce XVIIIe siècle, la noblesse n’a plus de fondement militaire basé sur le courage individuel, ni de rôle d’encadrement social ou de protection juridique et religieuse, et encore moins de domination économique ; elle n’a plus non plus de rôle politique face à l’absolutisme royal. A travers les offices qu’elle occupe, c’est-à-dire des postes dans l’administration, elle n’est plus qu’un rouage fiscalement privilégié d’un Etat qui s’est affirmé.

Comment dès lors comprendre la volonté de Louis-François des Ligneris d’obtenir un titre de marquis ? Probablement une forte ambition sociale ; peut-être une volonté de s’adapter à l’époque et d’être reconnu au milieu de l’inflation des honneurs factices ; voire tout simplement pour continuer à exister dans une élite condamnée à la mondanité des salons à la mode. Mais avec du recul, ce sera une dépense de moyens bien vaine, qui se concrétisera en 1776, juste avant que tout le système à bout de souffle ne s’effondre. Un combat d’arrière-garde en réalité, puisque Louis XIV avait déjà annihilé la noblesse en la vidant de son contenu idéologique et politique. Jean d’Ormesson ne dit pas autre chose dans son roman Au plaisir de Dieu (15) : « Avec ses courtisans en servage à Versailles et ses hauts boutiquiers aux commandes de l’Etat, avec sa dictature personnelle et l’abaissement des grands, Louis XIV, en un sens, annonçait déjà la Révolution ».

 

  1. « 888-1180 : Féodalités », de Florian Mareil, chez Belin, 2010, p645.
  2. « La France avant la France 481-888 », de Geneviève Bührer-Thierry et Charles Mériaux, chez Belin, p517.
  3. Fondateur de la dynastie capétienne, Hugues appartenait au clan des Robertiens (issus du comte Robert le Fort, mort en 866). Héritier d’une dizaine de comtés et de plusieurs abbayes, Hugues devrait semble-t-il son surnom à son statut de propriétaire et dirigeant de l’abbaye de Saint-Martin-de-Tours, l’une des plus grandes et plus fameuses de son temps, où les pèlerins venaient se recueillir sur le célèbre manteau (capa) de Saint Martin, précieuse relique conservée par l’abbaye et qui a fait sa richesse. Mais ce surnom n’est attesté dans les sources écrites qu’à partir du XIIe siècle.
  4. « 888-1180 : Féodalités », de Florian Mareil, chez Belin, 2010, p647.
  5. « La noblesse française à l’époque moderne (XVIe- XVIIIe siècles) », Jean MEYER, 1991, Collection Que sais-je ?, Presses Universitaires de France, pp 5-6.
  6. Idem, p 18.
  7. Économiquement, après les dévastations de la guerre de Cent Ans, l’inflation diminue les rentes fixes. L’ancienne noblesse médiévale mais surtout la nouvelle s’adaptent : « les seigneurs regroupent les anciennes tenures dispersées et désertées par leurs occupants, en métairies. Celles-ci sont formées de parcelles très regroupées donc plus faciles à travailler. Elles ne sont plus des tenures seigneuriales (donnant lieu à une rente) mais ont été rattachées au domaine propre du seigneur. Celui-ci en garde les prés et les terres les plus proches du manoir, mais confie en location de six à neuf ans l’essentiel de ces terres en métairies nouvelles. Le rentier du sol s’est partiellement mué en propriétaire s’adaptant au cours des choses. Car les baux suivent la hausse des prix, par paliers successifs. » In « La noblesse française à l’époque moderne (XVIe- XVIIIe siècles) », Jean MEYER, 1991, Collection Que sais-je ?, Presses Universitaires de France, p 20.
  8. C’est une spécificité française. L’équivalant pour les Pays-Bas, le Saint Empire Germanique et l’Europe de l’Est sera la guerre de Trente Ans en 1618-1648.
  9. « 1453-1559 : les Renaissances », par Philippe Hamon, chez Belin, 2009, p155.
  10. « La noblesse française à l’époque moderne (XVIe- XVIIIe siècles) », Jean MEYER, 1991, Collection Que sais-je ?, Presses Universitaires de France, p27.
  11. Cette contestation est particulièrement vive dans les années 1560-1570. Cf. le traité Franco-Gallia de François Villiers de Saint Paul en 1572 ; le pamphlet des années 1570 « De la servitude volontaire ou Contre Un » ; ou encore La Boétie prônant la désobéissance civile en 1561. Un courant de pseudo-libéralisme parlementaire se développe au sein de la noblesse, qui se réfère au Sénat romain et au modèle vénitien contemporain.
  12. La noblesse française à l’époque moderne (XVIe- XVIIIe siècles) », Jean MEYER, 1991, Collection Que sais-je ?, Presses Universitaires de France, p37.
  13. Idem, p51. Il est vrai que le commentaire s’applique assez bien à la famille des Ligneris, notamment au travers de la longue vie de Théodore parsemée de rebellions contre l’autorité royale (cf. les articles correspondants du présent blog).
  14. Idem, p46.
  15. Au plaisir de Dieu, p 242, roman de Jean d’Ormesson paru chez Gallimard en 1974.

Louis-François, ou les élites associées (1ère partie)

Lorsque Louis-François des Ligneris vient au monde en septembre 1715, Louis XIV expire. Le règne du vieux roi « s’achève dans la tristesse, la fatigue, la désillusion et la misère » (1). La France est épuisée d’avoir dû se battre contre l’Europe entière de 1701 à 1713 pour que le petit-fils de Louis XIV, Philippe V, puisse porter la couronne d’Espagne. Les princes de la famille royale susceptibles de régner ont disparu les uns après les autres, si bien que c’est l’arrière-petit-fils de Louis XIV qui lui succède, un enfant de cinq ans. L’exercice du pouvoir absolu a laissé un goût amer, tout le monde souhaite que le futur Louis XV soit différent.

La régence est assurée par Philippe d’Orléans, neveu de Louis XIV. En 1722, pour couper court à toute tentative de rébellion, il fait couronner Louis XV à sa majorité, fixée à treize ans. Lorsque le Régent décède en 1723, il laisse auprès de la population un souvenir mitigé, pour ne pas dire sulfureux, mais il faut lui reconnaître une diplomatie tournée vers la paix, concrétisée par l’alliance avec l’Angleterre et la Hollande en 1717.

Durant les années 1720-1730, Louis-François des Ligneris grandit dans une période de croissance économique : la monnaie reste stable, la production agricole et artisanale augmente fortement, une partie de la population s’enrichit et stimule la demande, le marché national commence à s’unifier. La population s’accroît pour la première fois depuis très longtemps, tandis que la paix est préservée à l’intérieur des frontières de la France.

Le 19 février 1740, Louis-François a seulement 24 ans lorsqu’il épouse Marie-Françoise, fille du procureur du Roi à Chartres, Claude Davignon, qui sera par la suite maire de la ville de 1748 à 1757.

Probablement ambitieux, Louis-François voudrait que son nom retrouve le prestige qu’il possédait cent ans auparavant. Il constate que les appuis et l’argent vont de pair. Sans connexions bien placées ni soutien de personnalités au pouvoir, il n’y a pas d’accès possible aux responsabilités qui permettent de s’enrichir. Et sans argent, pas de relations ni de soutien. Certaines règles du jeu ne changent jamais, quelles que soient les révolutions qui passent …

L’histoire de la famille des Ligneris est tout-à-fait représentative, voire même emblématique de ce que doivent traverser la plupart des familles de la noblesse ordinaire dans leur relation au pouvoir.

Revenons deux siècles en arrière pour comprendre cette dynamique. Au milieu du XVIème siècle, Théodore baigne très tôt dans un monde politisé : orphelin, c’est d’abord grâce au rayonnement et aux relations de feu son père qu’il est élevé à la cour de Navarre ; puis à la faveur d’un soutien familial (2) qu’il est placé auprès du fils de Catherine de Médicis, le prince François d’Alençon. Devenu baron par mariage, proche du prince François pendant plus de vingt ans, il connaît tous les hommes de pouvoir. Théodore, malgré son caractère a priori difficile mais déterminé, a aiguisé son sens politique. En effet, chaque action d’un prince étant analysée avec une portée politique, rien ne peut être fait au hasard. C’est sans doute ainsi qu’il rebondit après la mort de son maître, à un moment où la France est divisée entre des factions rivales et déchirée par les guerres de religion. Malgré quelques allers-retours entre le parti de la Ligue et le pouvoir royal, il survit à la fin du règne d’Henri III puis aux remous de l’installation d’Henri IV. Il retrouve même un poste prestigieux auprès du prince de Condé, ce qui n’est pas envisageable sans de solides alliances. Parallèlement, il acquiert de nouveaux fiefs et augmente considérablement le domaine familial autour de Chartres, donc sa richesse.

Louis, le fils aîné de Théodore bénéficie des mêmes relations, et de la position de baron. C’est un officier militaire supérieur. Il devient aussi chambellan du nouveau prince de Condé. Mais cette mécanique parfaitement entretenue s’enraye dans les années 1620, quand il devient évident que ni Louis ni même son frère cadet n’auront d’héritier mâle. Le cœur du domaine familial est vendu, le reste dispersé dans les dots des filles, et le titre de baron, attaché aux terres, est perdu.

Le plus jeune des frères, Albert, simple chevalier, est le seul à avoir un fils. Mais il s’est marié tardivement, ne possède que des terres secondaires comme base de revenu, et n’a pas été élevé dans le but de prendre la suite de son père. Il n’a donc ni relations prestigieuses ni richesse. A partir de là, la position sociale de la famille se dégrade brusquement.

Son fils Louis est encore adolescent lorsqu’il perd son père, mais aucun soutien ne lui permet d’être positionné auprès d’un prince ou duc sur une responsabilité qui lui assurerait des revenus stables. Il est probable qu’il exerce comme officier dans l’armée, l’une des rares possibilités d’emploi permises aux familles nobles (pas de commerce et encore moins d’artisanat sous peine de déroger à l’état de noblesse).

Mais le sort s’acharne, il meurt jeune sans avoir pu développer une carrière, et laisse derrière lui une femme avec trois fils en bas âge. Les conditions économiques de la famille sont précaires, les soutiens inexistants. Faute de pouvoir lui acheter un brevet d’officier, la mère place son aîné dans la filière religieuse. Heureusement, Philippe est brillant et ne tarde pas à pouvoir aider financièrement à l’installation de ses deux jeunes frères Louis-François et Jean-Baptiste comme officiers militaires dans un corps d’élite. De ce fait, le dernier fait un mariage correct qui consolide sa position sociale et financière.

C’est ainsi que nous retrouvons Louis-François, fils de Jean-Baptiste, qui grandit dans un environnement d’officiers sans grande fortune, mais avec un oncle bien positionné auprès de l’évêque.

Il est possible qu’il ait commencé une carrière d’officier, mais seule une source le mentionne comme « lieutenant du régiment du Roi » (3). Dans tous les cas, le fait qu’il ne soit que lieutenant indique qu’il a de toutes façons rapidement quitté l’armée.

Il s’attache très tôt à recréer des liens avec les personnalités qui comptent. C’est probablement lui l’auteur de la carte de vœux de 1739 (4) adressée au duc de Sully, petit-fils de celui qui avait racheté la baronnie de Courville à Louis des Ligneris en 1629.

Sceau de la lettre de 1739 adressée au duc de Sully

Sceau de la lettre de 1739 adressée au duc de Sully

Âgé de 24 ans, il se marie beaucoup plus tôt que son père, son grand-père ou son arrière-grand-père. Louis-François entre dans une belle-famille qui compte parmi les plus notables de Chartres : noblesse de robe (la filière judiciaire), influente et fortunée.

Les notables de Chartres formaient un clan très fermé (5) ; un cas typique d’endogamie des élites. Louis-François vient d’un monde bien différent, celui des officiers militaires ; je l’imagine plutôt intelligent, bon orateur et charmeur, pour réussir à entrer dans ce clan. Lui aussi deviendra maire, comme nous le verrons plus loin.

Un premier enfant naît le 26 mars 1742, c’est une fille prénommée Marie-Thérèse-Françoise (ou Françoise-Thérèse selon les sources). Nous retrouvons là les prénoms mélangés de ses grands-mères.

Un second enfant vient au monde le 24 décembre 1743. Le garçon est prénommé Jean-Baptiste-Claude, comme ses deux grands-pères, qui sont toujours en vie et doivent en apprécier l’hommage. Cet heureux événement console peut-être un peu son grand-père Jean-Baptiste l’ancien, qui venait de perdre au mois de juin précédent son frère Louis-François alors âgé de 73 ans, son compagnon d’armes de toujours.

Schéma Jean Baptiste Louis Francois Jean Baptiste-page001

 

 

A ce moment, après quasiment trente ans de paix, les conflits extérieurs reprennent en 1744, car la France s’engage dans la guerre de la Succession d’Autriche. Louis XV, qui participe personnellement aux opérations, s’y distingue et en retire une très grande popularité. Mais à partir de 1747, les récoltes médiocres provoquent des troubles, tandis que le traité de paix d’Aix-la-Chapelle se traduit par un statu-quo décevant. Les fêtes dispendieuses de la Cour et surtout les faveurs exorbitantes du roi envers sa maîtresse la marquise de Pompadour achèvent de transformer le roi « Bien-Aimé » en « Mal-Aimé ». A partir des années 1750, la monarchie française est attaquée de toutes parts. Les critiques fusent et minent l’autorité du roi, les parlements pratiquent une obstruction systématique sur l’enregistrement des lois. Les hommes de lettres des Lumières érigent la raison en impératif pour écarter les préjugés et transformer positivement le monde, ce qui conduit à une contestation des autorités politiques, religieuses et sociales.

C’est dans ce contexte que Louis-François marie le 5 mars 1759 sa fille Marie-Thérèse-Françoise des Ligneris d’à peine 17 ans avec René-César de Courtavel, chevalier, lieutenant de l’infanterie, qui est âgé lui de 30 ans. (6) Ils auront plusieurs enfants, qui feront de belles carrières.

La sœur de Louis-François, Catherine-Thérèse, devient la plus haute responsable du couvent des Carmélites de Chartres en 1759.

Au début des années 1760, Jean-Baptiste-Claude des Ligneris entre au service du roi dans la Seconde Compagnie des mousquetaires.

Son père Louis-François des Ligneris devient maire de Chartres, une première fois en 1766, jusqu’en 1769.

Vers l’âge de 55 ans, aux alentours de 1770, il commence à négocier pour racheter des terres qui formeront un ensemble d’un seul tenant, dans les communes de Voves et Méréglise (près de Chartres). Que cherche-t-il à faire ?

 

(1) Histoire de France, Larousse-Bordas, 1998, page 271.

(2) René Babou de La Bourdaisière, beau-père de son proche cousin René des Ligneris.

(3) Cette source est l’article Notice historique sur la Maison des Ligneris, parue dans l’Annuaire de la Noblesse de France de 1906, page 239.

(4) Cette lettre est présentée dans la page « Documents ». A cette époque, seule quatre hommes pouvait signer « Desligneris » : les trois frères Philippe, Louis-François et Jean-Baptiste, et leur neveu/fils Louis-François. Les trois premiers ont entre 65 et 72 ans, le dernier 23 ans. Au vu de l’écriture et du propos, il ne semble pas que ce soit une personne âgée qui l’ait écrite. Le seul auteur plausible en est donc Louis-François le jeune.

(5) Après Jean-Robert Bouvart qui fut maire de Chartres de 1735 à 1741, Michel Davignon lui succède, de 1741 à 1748. La fille de Jean-Robert, Marie-Thérèse Bouvart, avait épousé le fils de Michel, Claude Davignon. Puis ce dernier succèdera à son père comme premier édile en 1748, pour occuper la fonction jusqu’en 1757. 

(6) Le contrat de mariage fut passé devant Me Marie, notaire à Chartres. René-César est le fils cadet de César de Courtavel, dit « le Marquis de Saint-Rémy », chevalier, seigneur de Lierville, Verde, Boussay-en-Dunois. Il était décédé un an et demi avant le mariage, le 18 septembre 1757. René-César avait perdu sa mère tôt : Marie-Jeanne de Prunelé-Saint Germain avait disparu le 28 mai 1733, lorsque René-César n’avait que cinq ans. On remarquera au passage que nous croisons de nouveau la famille de Prunelé, que nous avions déjà rencontrée au tout début du XVIème siècle. 

 

Jean-Baptiste, officier des guerres européennes de Louis XIV

Jean-Baptiste, le plus jeune des fils de Louis, grandit sans connaître son père, décédé quelques mois avant sa naissance. La situation matérielle et morale de sa mère Louise devait être difficile. La jeune veuve (qui n’a pas trente ans) doit s’occuper de ses trois fils dont l’aîné n’a que sept ans, et faire en sorte de générer des revenus avec les trois petits domaines de son mari disparu. Les enfants grandissent au château de Beauvais (dans la commune actuelle de Champrond-en-Gâtine, à l’ouest de Chartres, à l’entrée du Perche) au cours des années 1670-1680.

Jean-Baptiste voit son grand frère Philippe entrer dans les ordres, puis le cadet Louis-François s’engager dans l’armée. Il suit ce dernier quelques années plus tard, probablement vers ses quinze ans, aux environs de 1690, et devient lui aussi officier des gardes du corps du Roi.

A cette époque, de graves dérèglements climatiques (une année très froide en 1692, très humide en 1693) causent disettes et famines – notamment dans les plaines du bassin parisien spécialisées dans la monoculture du blé, ce qui est bien sûr le cas de la Beauce. Cette terrible crise de subsistance de 1693-1694 fait deux millions de victimes en France (à proportion équivalente, cela représenterait 6 millions de morts en quelques mois dans la France d’aujourd’hui).

Pourtant, après l’affirmation par Louis XIV en 1661 de sa décision de gouverner seul, avait suivi une période inédite de douze années de réformes en profondeur de l’organisation institutionnelle, économique et sociale. Les deux décennies du ministère de Colbert, de 1661 à 1683, avaient ainsi créé une conjoncture favorable dans tout le pays. Mais la période suivante a vu s’accumuler les difficultés de tous ordres.

La révocation de l’édit de Nantes en 1685 s’accompagna de violences et d’humiliations contre les Protestants, qui furent plus de 200.000 à s’exiler. Leur départ accrut les difficultés économiques et ternit l’image de l’auto-proclamé « Roi-soleil » à l’étranger. Cet événement venant après la politique des Réunions (l’annexion par Louis XIV de territoires aux frontières du royaume, de 1679 à 1684), l’agression contre les Pays-Bas espagnols en 1683-84, et l’ingérence dans la succession de l’Électeur Palatin en 1685, les puissances européennes protestantes inquiètes durcirent leur opposition contre Louis XIV et s’engagèrent en 1688 dans la guerre de la Ligue d’Augsbourg.

C’est ainsi que durant les années 1690 les jeunes officiers Louis-François et Jean-Baptiste des Ligneris participent probablement activement au conflit avec leur unité d’élite. Les combats principaux ont lieu près des frontières françaises dans les Pays-Bas espagnols, en Rhénanie, en Catalogne, et dans le Piémont-Savoie. Le conflit s’arrête en 1697, lorsque les belligérants épuisés s’accordent sur les termes du traité de Ryswick.

Carte de l'Europe au traité de Ryswick, 1697

Carte de l’Europe au traité de Ryswick, 1697

Mais à peine trois ans ont-ils passés que le roi d’Espagne Charles II meurt sans descendance. La guerre de Succession d’Espagne commence alors, en 1701, et durera jusqu’en 1714.

Comme un intermède au milieu de ces conflits, Jean-Baptiste des Ligneris épouse le 2 avril 1707 Marie-Anne Beurier, fille de Michel seigneur de Hauville, officier de la Maison du duc de Vendôme, et de Barbe Cottereau, dame de Chevillon (1). Jean-Baptiste a déjà trente-trois ans. Pour des raisons que nous ne connaissons pas, son frère Louis-François ne se mariera quant à lui que très tardivement, en 1720.

Leur mère Louise décède en 1708 au Château de Beauvais, où elle se fera inhumer.

Le terrible hiver de 1708-1709 est marqué par le froid, la faim et la peur à travers une grande partie de la France, car les loups sortent des bois. « Dans beaucoup de villes et de villages, on raconte que des bandes de loups ravagent les campagnes et viennent même rôder jusqu’aux portes des maisons » (2).

Les deux frères qui se côtoient probablement tous les jours dans leurs compagnies des gardes du corps du Roi, prennent deux orientations de carrière différentes : Jean-Baptiste après de nombreuses campagnes militaires va sans doute essayer de rester plus souvent avec sa famille ; tandis que Louis-François couvert de gloire depuis la bataille de Malplaquet de 1709 s’affirme dans l’armée.

En effet, Marie-Anne et Jean-Baptiste traversent une période difficile, au cours de laquelle plusieurs de leurs enfants meurent au berceau, coup sur coup. Ils seront 6 nourrissons à être ainsi enterrés à Saint Lazare-les-Chartres. Les deux époux auront également deux fils morts jeunes, inhumés à l’église Saint André de Chartres.

Cette situation n’a rien d’extraordinaire. « La mise en nourrice, une pratique courante à la ville, aggrave le déficit démographique urbain. Transportés le plus souvent dans des conditions d’hygiène et de confort tout à fait déplorables, mal soignés, mal nourris, ces nouveaux-nés meurent en grand nombre. » (3) On se rappelle de cette réflexion de Montaigne, qui ne savait même plus combien exactement de ses enfants sont morts : « Et j’en ai perdu des enfants, mais en nourrice, deux ou trois, sinon sans regret, du moins sans fâcherie ».

De fait, le XVIIème siècle, que les historiens terminent habituellement en 1715 avec la mort de Louis XIV, aura été marqué par une stagnation de la population, dans toute l’Europe. « En France, le seuil des 20 à 22 millions d’habitants atteint au milieu du XVIème siècle n’a pas été dépassé. » L’explication réside dans « l’absence de révolution agricole ou de mutation technologique : le rendement moyen du blé reste stable et faible […]. Aussi la fragile économie agraire, partout dominante, est-elle soumise au moindre dérèglement climatique ; un printemps pluvieux ou un hiver trop rigoureux […] suffisent à provoquer une brusque poussée des prix qui condamnent inexorablement les plus démunis à la disette. Et la faim, qui affaiblit les corps, se conjugue souvent avec les épidémies, qui fauchent des centaines de milliers de vies. » (4)

Ainsi, seuls quatre des douze enfants de Jean-Baptiste et Marie-Anne survivent : Marie-Barbe (née le 15 août 1710), Marie-Anne-Thérèse (née le 7 mai 1712), Louis-François (né le 4 septembre 1715), et Catherine-Thérèse (née le 16 janvier 1718).

Jean-Baptiste donne à son fils le prénom de son frère. On ne peut s’empêcher de voir dans ce choix la marque d’un lien affectif fort entre les deux frères, qui sont autant frères de sang que frères d’armes.

Jean-Baptiste ne mariera qu’une seule de ses filles, l’aînée, peut-être parce qu’il ne pouvait économiquement pas faire autrement ? Marie-Barbe épouse à Chartres le 30 juillet 1737 Pierre-René de Thieslin, seigneur de Lorrière et Boisginaut (ou Bois-Hinoust) dans le Maine (5). Ils auront une fille, Marie-Anne, qui épousera le 11 janvier 1754 François-Victor de Feugerets, comte de Feugerets (près de Bellême dans le Perche).

Marie-Anne-Thérèse est placée à Saint-Cyr, tandis que Catherine-Thèrèse devient religieuse aux Carmélites de Chartres, dont elle deviendra la Prieure en 1759.

Jean-Baptiste doit aussi se préoccuper de la gestion de ses domaines. En 1728, il est en procès au sujet de terres situées à Bouglainval (6). Par ailleurs, certains de ses fiefs, comme celui du Four, dépendent du Chapitre de la Cathédrale Notre-Dame de Chartres (dont son frère Philippe est l’un des administrateurs) ; il doit procéder à des « actes de foi, aveux et dénombrements » (7), c’est-à-dire confirmer ses engagements de vassalité – et probablement surtout de fiscalité – pour ces terres.

Le fils de Jean-Baptiste, Louis-François, se marie le 19 février 1740 avec Marie-Françoise Davignon, fille de Claude, Procureur du Roi et maire de Chartres.

Jean-Baptiste perd son frère Louis-François en 1743, et Philippe en 1751. Lui-même décède le 16 juin 1754, à son 80ème anniversaire.

Son fils Louis-François est maintenant le seul représentant masculin de la famille ; à lui de porter le flambeau, ce qu’il fera avec brio …

 

(1) Contrat de mariage passé devant Gabriel Chantier, notaire à Chartres. Le fief de Hauville se situe dans la commune actuelle de Bailleau-le-Pin (Eure-et-Loir).

(2) Source : « Histoire de France », Larousse, 1998, page 241.

(3) Source : idem, page 243.

(4) Source : idem, page 238-239. C’est vraiment un livre intéressant.

(5) Contrat de mariage passé devant Evrard, notaire à Chartres.

(6) Archives départementales de Chartres, document B 995.

(7) Archives départementales de Chartres, document G 915.

 

 

Après Louis, le chanoine et le brigadier

Louis des Ligneris n’a que 16 ans à la mort de son père, en 1652, mais son grand frère François, de quelques années plus âgé, veille au grain. Seulement, lui aussi décède, vers 1656, emporté à l’âge de 24 ans. Il n’y a plus que Louis, sa sœur Angélique, et leur mère Geneviève.

Louis hérite des terres de Beauvais-en-Gâtine, Saint-Jean-de-la-Forêt et Fontaine-la-Guyon. Il semble qu’il devienne brigadier des gardes du corps du Roi mais ce n’est pas certain (1). (possessions-dalbert-et-louis-des-ligneris-et-lieu-de-vie-dangelique-des-ligneris-carte-de-cassini, possessions-dalbert-et-louis-des-ligneris-et-lieu-de-vie-dangelique-des-ligneris-carte-ign)

Ce n’est qu’à 31 ans que Louis se marie : le 22 février 1667, il épouse Louise de Gravelle (2). Elle est la fille du seigneur d’Arpentigny, Jean de Gravelle, et de Madeleine de Coutances de la Fressonnière. On reste dans le cercle des connaissances, car la terre d’Arpentigny a autrefois été possédée par le grand-père de Louis, Théodore. Les liens entre les familles se perpétuent ainsi d’une génération à l’autre.

Dès le 18 novembre de la même année, un premier fils naît. Il s’agit de Philippe, qui sera suivi deux ans et demi plus tard par Louis-François le 15 mars 1670, puis par Jean-Baptiste le 16 juin 1674.

Celui-ci est un fils posthume : son père est décédé quelques mois plus tôt, le 6 janvier à Tarouvilliers près de Chartres. Il n’avait que 38 ans, sa femme était enceinte de trois mois. Encore une fois la transmission est impossible entre deux générations successives. Malgré trois fils, un seul engendrera une postérité, en l’occurrence Jean-Baptiste qui n’aura pas du tout connu son père. Une fois de plus, il s’en est fallu de peu que la lignée familiale ne disparaisse.

Louise, qui devait avoir entre 18 et 22 ans à son mariage, n’a pas trente ans lorsqu’elle se retrouve veuve avec trois jeunes enfants. La situation a dû être difficile : comment gérer trois petits domaines éloignés les uns des autres pour en tirer des revenus réguliers et suffisants ? Vivant probablement à Beauvais-en-Gâtine (où elle se fera inhumer), elle peut compter sur sa belle-soeur Angélique dont le manoir se trouve à moins de deux kilomètres. Ses parents résident par contre assez loin, à plus de quarante kilomètres de chez elle. Après avoir réussi à élever ses enfants et à les positionner dans la société, elle vivra jusqu’à l’âge de 60 ans environ, et s’éteindra en 1708. 

Revenons à Louis et remarquons qu’il portait le prénom de son oncle, ce qui semble traduire un lien affectif de son père Albert envers son frère aîné. De la même façon, une génération plus tard, Louis-François porte les prénoms mêlés de son père et de son oncle. Les prénoms de Philippe et Jean-Baptiste constituent par contre des innovations dans la famille.

Fait inhabituel pour un aîné, Philippe entre dans les ordres. Peut-être faut-il y voir une véritable vocation, ou bien est-ce le symptôme d’un manque de moyens financiers de sa mère qui ne peut lui offrir de quoi démarrer une carrière militaire ? Il devient chanoine de la cathédrale de Chartres, et archidiacre de Blois. Il aura une longue vie de 83 années, traversant ainsi les règnes de Louis XIV et Louis XV, jusqu’en juillet 1751.

Dans les églises cathédrales, il y a toujours un chapitre de chanoines, qui joue un rôle important dans le gouvernement du diocèse. Considéré comme le sénat et le conseil de l’évêque, son avis ou son consentement sont nécessaires pour la plupart des actes d’administration. Les chapitres sont doués de la personnalité juridique en droit canonique. À ce titre, ils peuvent posséder des biens temporels, meubles et immeubles.

Les chanoines séculiers sont des clercs, mais restent propriétaires de leurs biens. Les revenus des chanoines sont assurés par la prébende dont ils sont pourvus, c’est-à-dire des rentes provenant d’une partie des biens appartenant au chapitre en tant que personne juridique, qui leur était attribuée. Il n’y avait que deux dignités de droit commun : l’archidiacre et l’archiprêtre (3). Philippe s’est hissé à la première de ces dignités, souvent considérée comme le marchepied permettant d’être nommé évêque.

Établi depuis le IXème siècle, le Chapitre de Chartres qu’intègre Philippe des Ligneris restait très puissant. Il avait accumulé de nombreuses propriétés et seigneuries au cours des siècles, et possédait « une autorité considérable (…) dans la cité et le pays chartrain, au prix de querelles incessantes avec les seigneurs, et souvent aussi, au péril de la paix sociale. » (4) Effectivement, on se rappelle que le propre arrière-grand-père de Philippe, Théodore des Ligneris, avait engagé de nombreux procès contre le Chapitre.

Le second fils, Louis-François, hérite de la seigneurie de Saint-Jean-de-la-Forêt. Probablement assez tôt, vers quinze ou vingt ans donc dans les années 1680, il s’engage dans une carrière militaire, qui l’amène à servir dans les gardes du corps du Roi, troupe d’élite qui fait partie de la Maison militaire du Roi de France.

Constituée progressivement depuis au moins le XVIème siècle (Compagnie Écossaise, Cent Suisses, …), la Maison militaire vient d’être organisée par Louis XIV en 1671. Dirigée par le Secrétaire d’État à la Maison du roi et le Secrétaire d’État à la guerre, elle remplit plusieurs fonctions : elle garde la personne du Roi et assure la sécurité de la Cour ; mais aussi en tant qu’armée permanente, elle est une troupe d’élite qui sert au cours des guerres.

Les troupes composant la Maison militaire se répartissent suivant la couleur dominante de leurs uniformes entre la Maison bleue : ce sont les gardes du corps ; et la Maison rouge, composée des gendarmes, chevau-légers, mousquetaires et grenadiers à cheval.

Louis-François des Ligneris combat aux batailles d’Osterht, de Neerwinden (1693), de Malplaquet (1709) « où il se distingua par sa grande bravoure et sa bonne conduite, surtout à Malplaquet où la plus grande partie de la Compagnie fut détruite, et ce qui ne l’empêcha pas de se mettre comme ancien à la tête de ses camarades où il se tient ferme longtemps contre l’ennemi, et fit ensuite une retraite qui lui fit honneur et lui mérita la croix de Saint-Louis en qualité de brigadier. » (5) (6) (7) Bien que l’armée française fît retraite, elle infligea à ses ennemis des pertes quatre fois plus importantes que les siennes, et l’invasion de la France fut empêchée.

Un brigadier d’infanterie, dans une bataille, était à cheval pour pouvoir se porter plus vite aux divers bataillons de la brigade dont il devait ordonner tous les mouvements. Il y avait des brigadiers non seulement dans la cavalerie légère et dans l’infanterie mais encore dans les dragons et dans la gendarmerie. Pour parvenir au titre de brigadier il fallait être capitaine aux gardes du corps, officier des gendarmes, des chevau-légers ou des mousquetaires. Ce grade précède ceux de maréchal-de-camp et lieutenant-général, qui correspondent à peu près aux grades de colonel et général de brigade. (8)

Ce n’est qu’à l’âge de 49 ans que Louis-François se marie : il épouse le 15 octobre 1720 Marie Garnier de Sainville. A 72 ans, il décédera à Chartres, le 29 juin 1743, sans postérité.

Qu’est devenu Jean-Baptiste, le petit dernier des trois frères ?

Reconstitution de la bataille de Malplaquet, tricentenaire de 2009

Reconstitution de la bataille de Malplaquet, tricentenaire de 2009

Bataille de Malplaquet, 1709

Bataille de Malplaquet, 1709

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(1) Une seule source mentionne pour Louis ce grade de garde du corps du Roi : la « Notice historique sur la Maison des Ligneris, marquis des Ligneris, baron de Courville, etc. » publiée dans l’Annuaire de la Noblesse de France de 1906. D’autres ouvrages classiques comme le Dictionnaire de la Noblesse par La Chenaye-Desbois, publié à la fin du XVIIIème siècle, ne mentionnent pas cette qualité pour Louis, tandis qu’elle est indiquée pour deux de ses fils, son petit-fils et son arrière-petit-fils. De plus le titre de Brigadier qui n’était d’abord qu’une commission et non une charge ni un grade, n’a été officiellement institué dans la cavalerie qu’en 1667 et dans l’infanterie en 1668, c’est-à-dire après la date de mariage de Louis, qui a déjà 31 ans et sa carrière en grande partie derrière lui.

(2) contrat de mariage passé devant Bourgeois, notaire à la Ferté-Arnaud.

(3) Il revenait aux dignitaires :

  • de suppléer à l’évêque empêché dans la célébration des cérémonies sacrées aux fêtes les plus solennelles de l’année ;

  • quand l’évêque célébrait pontificalement, de lui offrir l’eau bénite à l’entrée de l’église et de remplir l’office de prêtre assistant ;

  • d’administrer les sacrement à l’évêque malade et, après sa mort, de célébrer ses funérailles ;

  • de convoquer le chapitre, de le présider et d’ordonner ce qui regarde la direction du chœur, à condition que le dignitaire appartienne au chapitre.

(4) Article « Les avoués du Chapitre cathédral au Moyen-Age », par Louis Amiet, dans la Revue d’histoire de l’Église de France, pp297-329, parue en 1924.

(5) Cité dans les lettres patentes de création du marquisat des Ligneris, novembre 1776. Les originaux se trouvent à la Bibliothèque Nationale de France, mais on en trouve une copie d’époque dans le « Registre de causes et audiences du marquisat Desligneris, année 1778 » aux Archives Départementales d’Eure et Loir, document B 3135.

(6) La bataille de Malplaquet eut lieu le 11 septembre 1709 au cours de la guerre de Succession d’Espagne au sud de Mons dans les Pays-Bas espagnols (sur le territoire de l’actuelle commune de Taisnières-sur-Hon en France). Les forces commandées par le général John Churchill, duc de Marlborough et le prince Eugène de Savoie, essentiellement autrichiennes et hollandaises, affrontèrent les Français commandés par le maréchal de Villars(source Wikipédia, pour plus de détails voir la page https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Malplaquet).

(7) La bataille de Neerwinden ou de Landen eut lieu dans le cadre de la guerre de la Ligue d’Augsbourg le 29 juillet 1693 entre l’armée française sous le commandement du maréchal de Luxembourg et les forces alliées sous les ordres de Guillaume d’Orange. 75 000 hommes (quelque 190 escadrons de cavalerie, 90 bataillons d’infanterie et 2 régiments d’artillerie) composent l’armée française. 50 000 hommes (142 escadrons de cavalerie et 64 bataillons d’infanterie où il y avait au moins deux bataillons espagnols) pour les alliés. Guillaume est installé sur une bonne position défensive et décide d’attendre l’attaque française qui porte d’abord sur le centre. La Maison militaire du roi se montre décisive : ce sont les gardes-françaises qui ouvrent une brèche dans le dispositif anglo-hollandais, et c’est la cavalerie de la Maison du roi qui est envoyée en urgence pour résister à la contre-attaque de la cavalerie des ailes anglo-hollandaises. La résistance de cette cavalerie d’élite permet au reste des cavaliers français, plus lents, d’arriver et d’exploiter cette brèche, et de déborder les ailes, mettant leurs adversaires en déroute mais ils ne les poursuivent pas car leurs pertes sont lourdes avec 9 000 morts. Les alliés ont perdu 18 000 hommes. C’est au cours de cette bataille que Guilaume III, furieux que les Français ne reculent pas face au feu des forces alliées, s’écria : « Oh ! l’insolente nation ! ». (source Wikipédia, pour plus de détails voir la page https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Neerwinden_(1693) ).

(8) d’après le Dictionnaire encyclopédique de la noblesse de France, par Nicolas Viton de Saint-Allais, Paris, 1816

Albert, mystère

Après leur fils François né en 1632 ou 1633, Albert et Geneviève des Ligneris auront une fille qu’ils prénommeront Angélique, deux autres filles Françoise et Geneviève, et un second fils Louis qui naît le 6 janvier 1636.

Si les années 1620 ont vu la fin des guerres de religion, achevées par la prise de La Rochelle en 1628 et l’édit de grâce d’Alès de 1629, les années 30 sont marquées par les révoltes aristocratiques, nombreuses et violentes.

Ce sont aussi les années du renforcement du pouvoir central, avec un net durcissement de l’autorité politique incarnée par le roi. Le processus d’absolutisme est mené par Richelieu. Le même phénomène se produit d’ailleurs, selon un parallélisme frappant, en Angleterre et en Espagne. (1)

Mais les résistances sont nombreuses. Ainsi Gaston d’Orléans, frère du roi et héritier potentiel tant que Louis XIII n’a pas de descendance (jusqu’en 1638), tente de soulever en 1630 sa province, l’Orléanais. Après avoir échoué, il trouve refuge en Lorraine, dont le duc soutient la politique des Habsbourg qui sont les ennemis traditionnels de la France. Il publie un manifeste contre Richelieu, puis participe à la révolte du duc de Montmorency dans le Languedoc. Ce dernier est finalement vaincu par les troupes royales, et décapité en 1632, ce qui assagit pour un temps les velléités de l’aristocratie. Gaston d’Orléans quant à lui, en tant qu’héritier présomptif, ne peut pas être inquiété…

Puis en 1635, après cinq années de lutte indirecte aux portes du royaume contre les Habsbourg, la guerre est déclarée. L’état de conflit permet d’imposer une forte pression fiscale, et donne du poids aux intendants, investis des pouvoir de police, de justice et de finances, qui renforcent l’omniprésence de l’état royal dans les affaires locales.

Louis XIV naît en 1638. Son père décède en 1643 juste après Richelieu. Anne d’Autriche se fait attribuer la régence, avec Mazarin pour ministre. Les troubles deviennent alors de plus en plus fréquents, qu’ils soient le fait de l’aristocratie ou des paysans confrontés aux mauvaises récoltes et aux impôts. Ils vont provoquer la Fronde : de 1648 à 1652, le petit Louis XIV erre dans les provinces avec sa mère et Mazarin, entouré des troupes royales, tandis que les portes de Paris lui sont fermées.

Nous retrouvons là le prince Henri II de Bourbon-Condé, dont nous avions déjà suivi le parcours rocambolesque, et dont Louis des Ligneris était chambellan. Cette fois ce sont ses trois enfants qui agitent l’Histoire : la duchesse de Longueville (qui était née en prison), le prince de Conti et le prince de Condé sont les meneurs de la Fronde.

La guerre civile dévaste le Sud-Ouest, l’Île de France, la Champagne et la Picardie. Certains villages perdent le quart de leur population du fait des violences des militaires et des épidémies. Au siège de Paris, la Grande Mademoiselle fille de Gaston d’Orléans donc cousine germaine de Louis XIV, fait tirer au canon sur les troupes royales. Louis XIV n’oubliera jamais les leçons de la Fronde : il se méfiera autant des Grands que du peuple de Paris.

Au cœur de cette situation dramatique, qui n’épargne pas les alentours de Chartres, c’est probablement vers 1650 ou 1651 qu’Angélique des Ligneris épouse René d’Ecauville, seigneur de Lignerolle.

Ses deux sœurs deviennent religieuses à Courville. Il faut sans doute y voir là le moyen de limiter la dispersion des biens familiaux, réduits à la portion congrue puisque qu’Albert n’a hérité que de deux petites châtellenies.

C’est une méthode classique utilisée depuis des siècles par les familles nobles. Précisément depuis le XIIIème siècle, lorsque le nombre de chevaliers avait explosé : beaucoup d’entre eux étaient retournés après quelques générations vers le néant faute de revenus suffisants, ou s’étaient vus condamnés à vendre des prestations militaires. En effet au XIIIème siècle, « comme tous les fils héritent à égalité selon la vieille loi successorale franque, le patrimoine paternel risque d’éclater en plusieurs unités à chaque génération, au point de devenir tout-à-fait insuffisant pour les ultimes bénéficiaires lorsque des mesures de précaution n’ont pas été prises à temps. La plus radicale consiste à interdire le mariage aux cadets ; la plus courant prescrit que l’aîné d’une fratrie recevra la meilleure part, ne laissant qu’une portion congrue à ses frères, quitte à devoir les entretenir leur vie durant, comme il y est tenu envers ses oncles demeurés célibataires auprès de son père ; les filles se trouvent en général dotées grâce aux biens apportés par leur mère à l’occasion de son propre mariage, ou bien elles sont placées dans l’Église afin d’y servir Dieu sous le voile. » (2) Ces « mesures de précaution » restent valables au XVIIème siècle.

Nous ne connaissons pas l’activité d’Albert des Ligneris. Il a dû exercer une charge, car il est peu probable que ses quelques terres lui aient rapporté assez de revenus, surtout en ces temps difficiles où les mauvaises récoltes se succèdent. Il s’est marié tard (vers 35 ans), cela signifie-t-il qu’il a d’abord suivi une carrière militaire ? Est-il resté tranquillement dans ses domaines après son mariage ? Sa vie reste un mystère pour nous. Nous pouvons simplement augurer qu’il était entouré du clan familial, constitué de ses frères, sœurs et nièces, tous résidents de domaines proches du sien.

Albert décède le 12 janvier 1652, vers l’âge de 56 ans ; sa dépouille est transportée, dès le lendemain, dans l’église de Fontaine-la-Guyon.

Son fils François ne lui survivra que quelques années à peine – il meurt à 24 ans, vers 1656, sans alliance. Encore une fois, il n’y a plus qu’un seul représentant masculin de la famille des Ligneris : Louis, qui n’a que 20 ans en 1656. Que va-t-il devenir ?

signature d'Albert des Ligneris (Archives départementales d'Eure-et-Loir)

signature d’Albert des Ligneris (Archives départementales d’Eure-et-Loir)

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(1) Ce paragraphe et les trois suivants sont documentés dans « Histoire de France », 1998, Larousse-Bordas, pp 228-235.

(2) In « 1180 – 1328 L’âge d’or capétien », par Jean-Christophe Cassard, 2011, éditions Belin, p394.

Louis et la perte de Courville

Nous retrouvons le « clan » de Théodore, en ce début des années 1620. Son fils aîné Louis des Ligneris est devenu chambellan dHenri II de Bourbon-Condé en 1623.

Henri II de Bourbon-Condé, par François Clouet en 1618

Henri II de Bourbon-Condé, par François Clouet en 1618

Une présentation de ce prince s’impose, tant sa destinée fut mouvementée, dès sa naissance : il est en effet né en prison, fils posthume d’Henri Ier de Condé, car sa mère était accusée d’avoir empoisonné son mari, décédé brusquement et sans cause apparente en 1588. En raison des amabilités de sa mère envers un page, la filiation d’Henri II n’est pas reconnue comme légitime. Son statut reste indéterminé pendant plusieurs années, alors qu’il est en principe « premier prince du sang », héritier de la couronne après son proche cousin le roi Henri IV si ce dernier mourrait sans enfant mâle. En 1596, sur l’insistance de plusieurs Grands, et sous la condition de se convertir au catholicisme, sa mère est libérée par Henri IV, acquittée, son fils légitimé, et le jeune Henri II intègre la Cour avec le statut d’héritier présomptif.

Après la naissance du fils d’Henri IV en 1601 (futur Louis XIII), Henri II grandit dans l’indifférence générale. Réputé homosexuel, il est sommé par le roi d’épouser Charlotte de Montmorency, dont le roi s’est épris, pour devenir un mari complaisant. Il obéit en 1609. Néanmoins sa femme ne cède pas aux avances du roi, et ces dernières finissent par rendre jaloux le prince qui enlève sa propre femme début 1610 pour s’enfuir à Bruxelles, aux Pays-Bas espagnols !

Henri IV est furieux. Craignant une invasion française, le gouvernement de la province « ibérique » n’autorise que le séjour de sa femme. Henri II poursuit sa fuite jusqu’à Cologne. La situation, comparée à celle d’Hélène de Troie, dégénère entre la France et l’Espagne, au point qu’Henri IV envisage une guerre. Mais la mort du roi en mai stoppe les velléités d’affrontement.

Le prince de Condé revient en France, la régente lui offrant une place privilégiée. Mais jaloux du favori Concini, il devient dès 1613 le principal opposant politique de la reine-mère. Un accord formalisé par un traité en 1616 le place Chef du Conseil de Régence. Néanmoins Richelieu se méfie de lui et le fait arrêter en plein Conseil la même année. Emprisonné à la Bastille puis à Vincennes, il est bientôt rejoint par sa femme. Là, elle accouche de deux enfants morts-nés, puis d’un fille en 1619, la future duchesse de Longueville qui jouera un rôle important lors de la Fronde de 1648. Curieux clin d’œil de l’histoire envers ce prince qui était lui-même né en prison…

Libéré fin 1619 par le jeune Louis XIII qui avait pris le pouvoir de force en 1617, comme nous l’avions vu, le prince Henri II devient un fidèle serviteur du roi.

C’est dans ce contexte que Louis des Ligneris devient son chambellan en 1623. Un beau poste, auprès d’un prince pour le moins turbulent, mais qui est l’un des plus en vue du royaume. Loin d’être anecdotique, cette situation va causer pour Louis la perte de Courville.

Le coup de tonnerre éclate en 1629 : après plusieurs années de pressions et de tractations, Louis vend sa terre de Courville à Maximilien de Béthune, plus connu sous son titre de duc de Sully. Pour autant, la situation mérite quelques explications.

Maximilien de Béthune, duc de Sully

Maximilien de Béthune, duc de Sully

Sully, militaire et ancien compagnon d’armes d’Henri IV, était devenu l’un des plus proches conseillers du roi. Il a exercé plusieurs ministères, dont celui des finances, au cours duquel il a considérablement redressé la situation du royaume. Après l’assassinat d’Henri IV en 1610 (qui était d’ailleurs en route pour venir voir Sully malade à son domicile parisien lorsqu’il a été poignardé par Ravaillac), Sully a siégé au Conseil de Régence. Mais en complet désaccord avec la Reine-mère Marie de Médicis, il a démissionné de presque toutes ses fonctions.

Sully avait déjà acheté le magnifique château de Villebon en 1607, situé près de Courville, mais n’y avait vraiment résidé qu’à partir de 1621. C’est à ce moment qu’il a cherché à se constituer par achats successifs une véritable seigneurie dans le Perche. Le prince Henri II de Bourbon-Condé1 lui vend la ville voisine de Nogent-le-Rotrou en 1624. Or ce prince est celui dont Louis des Ligneris est chambellan, c’est son employeur. Il est donc très raisonnable de penser que Louis n’a pas eu le choix. Sa baronnie de Courville est une victime collatérale de l’accord conclu entre le prince de Condé et le duc de Sully. Probablement soumis à une très forte pression, le petit baron ne pesait rien face à ces deux puissantes figures du royaume.

En explorant un peu plus loin les entrelacs de cette affaire, il est intéressant de noter que le prince Henri II tenait Nogent-le-Rotrou de l’héritage de son père Henri Ier de Bourbon-Condé, qui se partageait alors Nogent avec son demi-frère Charles, comte de Soissons, dont le chambellan n’était autre que Théodore des Ligneris jusqu’en 1607… Charles étant mort en 1612, Henri II avait alors récupéré la totalité de la suzeraineté sur Nogent.

C’est donc par Louis des Ligneris que la baronnie de Courville quitte le giron familial. Il perd ce domaine qui fut transmis à l’intérieur de génération en génération, et par alliances successives, sans jamais être vendu pendant six siècles au moins.

Il semble que Louis ait tout de même conservé le titre de baron de son vivant, sous une forme de co-seigneurie avec Maximilien de Béthune. En effet, le Chapitre (c’est-à-dire l‘assemblée des chanoines de la Cathédrale de Chartres) fait aveu2 « aux barons de Courville : Louis des Ligneris, François et Maximilien-Alpin de Béthune, et Catherine de la Porte, veuve de M.-A. de Béthune. »

De la même façon, un certain Jacques de Renty avec d’autres seigneurs et dames du fief de la Henrière (paroisse de Chuisnes), font aveu3 à « Louise de Vieuxpont, veuve de Perceval (Parseval) de Billy, Louis des Ligneris et François de Béthune, seigneurs et dames de Courville. »

C’est à cette époque également que Louis et sa femme se séparent. Son frère Geoffroy, chevalier de l’Ordre de Saint Jean de Jérusalem, meurt à Malte.

Le plus jeune des fils restants, Albert, se marie4 le 31 mai 1631 avec Geneviève de Laurent (Lorent). C’est un mariage tardif car il a environ 35 ans. Ses beaux-parents sont Geneviève Langlois et Jacques de Laurent, seigneur de Douceré, vicomte de Châteauneuf-en-Thymerais. Albert possède quant à lui les petites châtellenies de Saint-Jean-de-la-Forêt et Beauvais-en-Gâtine.

Son père Théodore des Ligneris s’éteint à 81 ans le 4 juin 1634 à Fontaine le Guyon. Il a eu le temps de voir la naissance du premier enfant d’Albert, prénommé François. C’était, de son vivant, son seul petit-fils – mais pas encore celui qui continuera la lignée…

Après la génération de Théodore, les possessions familiales se trouveront dispersées aux quatre vents. Tous les efforts déployés depuis 1460 pour acquérir des terres, par alliance ou par achat, sont réduits à néant. Chaque génération avait pourtant réussi à augmenter le domaine familial. Et cela malgré une première rupture, marquée par la fin de la branche aînée constituée par Michel et son fils René, ce dernier étant mort sans héritier. Michel avait emporté avec lui la plupart des terres de ses aïeux, rien n’étant misé sur les autres fils. Mais le cadet Jacques s’étant révélé un brillant homme de lettres, magistrat fameux et diplomate réputé, sa fortune avait permis de reconstituer quelque domaine. Son fils Théodore avait subit une nouvelle discontinuité familiale puisqu‘il ne connut pas son père, mais il avait hérité de ses terres, auxquelles il ajouta celles obtenues par son mariage et, grâce à sa position dans les sphères proches des princes, par de nombreuses acquisitions.

Pourtant, voilà qu’avec onze enfants, il doit séparer les biens pour doter ses cinq filles, et fournir à ses fils de quoi exister socialement et matériellement. Bien sûr, il a conservé pour l’aîné le domaine principal, Courville et le titre de baron qui y est associé, mais l’absence d’héritier mâle et finalement la vente forcée de ce fleuron achèvent la dispersion des terres familiales. Son autre fils Jacques n’ayant pas non plus de garçon, ses biens partent dans les dots de ses filles. Albert qui est l’un des plus jeunes fils n’a reçu que des terres secondaires. Il récupérera aussi, peut-être par leg de son frère, le château de Fontaine-la-Guyon qu’affectionnait beaucoup son père. Mais c’est pour la famille un nouveau démarrage, où Albert et ses successeurs vont devoir tout rebâtir.

1Pour plus de détails sur la vie tumultueuse d’Henri II et son impact sur la politique nationale, voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_II_de_Bourbon-Cond%C3%A9

2 Archives Départementales de Chartres, document G1631.

3 Archives Départementales de Chartres, document E1429.

4 L’acte de mariage est passé devant Germain Nasse, notaire à Châteauneuf-en-Thymerais.