La montée en puissance : 1468 – 1517

René des Ligneris, fils de Pierre, naît en 1468. Il passera son enfance comme échanson de la reine de Navarre. Ce placement de faveur témoigne de connexions élevées de son père Pierre. Comment a-t-il fait ? Le lien s’est-il réalisé via le comte de Foix, qui possède le comté d’Etampes ? C’est la seconde fois que nous entendons parler de la Navarre, après Olivier au XIIIème siècle.

Quoiqu’il en soit, René peut-être accompagné de son père a dû vivre dans son enfance de longs voyages épiques à travers la France morcelée de l’époque, jusqu’en Navarre.

A la mort de son père et par provision du roi en 1494, il deviendra capitaine et bailli de Châteauneuf-en-Thymerais, ainsi que Premier écuyer du duc d’Alençon.

Il a un frère cadet, Jean, dont nous reparlerons, et deux sœurs prénommées Marie et Jeanne. La première épousera Hugues de Ternes, seigneur de Hamel ; la seconde Gille d’Adonville, seigneur d’Auvilliers (probablement le fief d’Auvilliers situé près de Meslay-le-Vidame, à 20 km au sud de Chartres), dont elle aura deux enfants (1).

Les quatre frères et sœurs partagent la succession de leur père par acte notarié le 22 juin 1499.

La situation matrimoniale de René est un peu complexe, puisqu’il semble qu’il ait épousé successivement deux sœurs qui s’appellent toutes deux Jeanne, filles de Jean de Champrond, seigneur de la Motte d’Ormoy et de Jeanne Chevalier :

1e Jeanne de Champrond qu’il épouse vers 1496, et dont il aura deux fils et deux filles : Michel (né en 1500), Jacques (né en 1502), Anne, et Jeanne (née en 1506). Elle décède avant 1511, laissant des enfants en bas âge.

2e Jeanne de Champrond, qui survivra à René, et dont sont issus Etienne, futur abbé de la Prée, qui vivra jusqu’en 1567 ; et Jean décédé jeune en 1527.

René obtient l’établissement d’un fief noble dans la paroisse de Champrond-entine, dont la terre portera le nom « des Ligneris », éri par lettres patentes du 13 septembre 1517. Ce fief dépendra de la baronnie de Châteauneuf au moins de de 1517 à 1567. Voici un événement qui portait probablement une signification très forte, et consacrait l’influence locale de la famille. Champrond en Gâtine et Chartes carte

René acquiert avec sa femme et son beau-père Jean de Champrond des terres dans la seigneurie de la Salle de Morancez (2). Tous trois sont qualifiés de « seigneurs et dame de Morancez » (3). La Salle de Morancez et Chartres carte

Après avoir fait établir un fief à son nom, René investit beaucoup dans l’éducation de ses enfants (dans celle des garçons en tout cas). Chacun d’eux va suivre les voies classiques pour l’époque, selon son ordre de naissance : le premier sera bercé dans les arts militaires, deviendra un seigneur , et fera un mariage prestigieux ; le second suivra des études de droit dans les meilleures universités internationales ; le troisième entrera dans les ordres ; et le quatrième n’obtiendra au mieux qu’une petite terre quelque part.

René décède en 1527 à l’âge de 59 ans (4). Il aura fait bénéficier ses enfants des liens qu’il a créés et entretenus avec la Cour du royaume de Navarre. Michel, et surtout Jacques vont se hisser dans les sphères du pouvoir, aux côtés des puissants de l’époque.

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(1) Source : manuscrits de Laisné.

(2) Source : Archives Départementales de Chartres, document E1813.

(3) Il existe aujourd’hui une rue de la Salle dans le village de Morancez, qui est situé juste au sud de Chartres.

(4) Nous connaissons même le nom des notaires de Chartres qui ont établi l’acte de partage de la succession le 11 mars 1527 : ce sont Me Joachim David et Me Pierre Crable.

 

La Beauce anglaise pendant la guerre de Cent ans

1333 : le chevalier Jehan des Lignerirend aveu à son suzerain le comte de Foix pour la terre de Méreinville. Cet acte fort de la vie féodale est consigné dans un document officiel de l’époque, source fiable et précieuse pour nous. Si l’on part de l’hypothétique Estienne, cela fait alors 150 ans que la famille possède cette seigneurie près d’Etampes, qui serait sa véritable origine avant la Beauce.

C’est la reconquête de la Normandie sur les Anglais qui va emmener ces chevaliers vers les verrous stratégiques situés au nord de Chartres …

On connaît un fils de Jean, prénommé Godemart, qui est également chevalier et seigneur de Méreinville. Il épousa Agnès Trousselle, dont il eut trois filles : Jeanne (Jehanne) des Ligneris qui épousera Jacques de Brizay ; Marguerite des Ligneris, femme de Jean d’Argenton ; et Françoise des Ligneris, femme de Jean de Gamaches.

On trouve une autre mention de la famille à cette époque : à Aigrefin, qui est un hameau de la commune de Saint Antoine du Rocher (située à côté de Tours), « vers 1340 la dîme revenait à Godefroy de Ligneris, prêtre ».

La peste frappe en 1348. Elle provoque un manque de main dœuvre et la flambée des salaires. Les seigneurs et gros fermiers sont désabusés. Le monde des campagnes sinstalle alors dans un marasme durable. Outre 1348-1349, la peste ressurgira en 1360-61, 1369 et 1375. La région subira des périodes de disette en 1348, 1361 et 1375.

On est alors en pleine guerre de Cent Ans. En octobre et novembre 1370, les Anglais de Knolles ravagent la Beauce. Venant de Paris, ils rejoignent Vendôme et Le Mans.

François des Ligneris, chevalier, épouse en 1389 Anne de Tournemine fille de Raoül de Tournemine. François est peut-être un petit-fils de Jean, mais nous n’en avons aucune certitude.

En 1411, les milices des bouchers de Paris affrontent l‘armée des Armagnac dans la plaine de Beauce, pour le compte du duc de Bourgogne Jean Sans Peur.

Un renouvellement général des baillis et gouverneurs a lieu en 1418. Cette même année, une bataille contre les Anglais a lieu devant les portes de VerneuilsurAvre, qui marque la limite entre la Normandie et la Beauce. Les Français perdront cette bataille. Dans les années 1420, le pays chartrain est sous domination anglaise.

Le fils ou petit-fils de François des Ligneris, Pierre, vit dans la seconde moitié du XVème siècle, sur la fin de la Guerre de Cent Ans. Attaché à la maison de Vendôme, il sert Charles VII, peutêtre dans le cadre de la reconquête de la Normandie, ou de sa stabilisation.

Un capitaine d’Henri VI roi d‘Angleterre, François de Surienne dit l‘Aragonais, tient Verneuil-surAvre en 1449. Mais le roi de France Charles VII lance une grande offensive de reconquête de la Normandie. Le 20 juillet 1449 Bré reprend Verneuil, grâce à un guetteur complice qui lui ouvrira les portes.

Pierre des Ligneris reçoit en 1460 en récompense de ses services la terre de Lachet ainsi que le poste de capitaine et grand bailli de Châteauneuf-en-Thymerais, place-forte et bourg située à mi-chemin entre Verneuil-sur-Avre et Chartres.

Cité en 1478 comme chevalier et seigneur de Lachet (relevant de Saulnières), il avait épousé en 1467 Jeanne de Thornes, également appelée Jeanne de Baudiment, fille de Jean de Thornes et d’Isabeau de Baudiment.

Les terres de Thornes, qui s’appelaient alors Thorus, sont situées bien loin de Chartres, près de Château-Larcher (86370), à 20 km au sud de Poitiers. C’est aujourd’hui un lieu-dit constituée d’une ferme, dans une jolie petite vallée de la rivière « La Douce ».

Le village de Saulnières se situe en Eure-et-Loir dans la vallée de la Blaise, à mi-chemin entre Dreux et Châteauneuf-en-Thymerais. Le lieu-dit Lachet existe toujours ; ce n’est ni un village ni un château mais comme pour Thorus le fief était constitué d’une ferme fortifiée et de quelques terres alentours.

Pierre s’éteindra en 1494. Il laisse quatre enfants qui vont prendre sa suite : René, Jean, Marie et Jeanne. La famille a maintenant définitivement quitté les terres d’Etampes, pour s’installer en Beauce. Une nouvelle ère s’ouvre, au cours de laquelle les générations à venir se propulseront vers le sommet de l‘ordre social de l‘époque.

Carte de Cassini

La terre de Laché hier (Cassini) et aujourd’hui (IGN)

(à suivre...)

Les XIIème et XIIIème siècles, hauts en couleurs

(suite de l’article du 15 juillet)

Le manuscrit du Prieur de Mondonville nous apprend que le blason initial de la famille des Ligneris était « au lion rampant de sable sur champ d’or », c’est-à-dire qu’il représentait un lion noir dressé sur un fond uni jaune. Il faut se rappeler ici que les armes les plus anciennes étaient aussi les plus simples, puisqu’elles devaient être peintes sur les boucliers pour servir de ralliement pendant les batailles.

Le plus ancien représentant de la famille qui soit cité est un certain Étienne des Ligneris (« Estienne »), qui vivait au XII ème siècle. Chevalier, seigneur de Méreinville1 à proximité dEtampes, il aurait épousé Henriette de Lestendart fille du baron de Besne, en 1184Etampes et Mereville hier et aujourd’hui

Un peu plus tard, on trouve Guillaume des Ligneris, chevalier et chambellan du Roi, qui épouse Radegonde de Meslot en 1230. Fait intéressant, sa femme aurait été une sœur de Guy de Meslot, évêque d’Auxerre, ce qui indiquerait un certain rayonnement de l’influence de Guillaume puisque les évêques étaient des personnages-clefs de l’organisation sociale de l’époque.

Il est également cité par Moreri dans son « Grand Dictionnaire Historique » de 1759, à l’article des Prunelé : « Ce fut lui [Guillaume III de Prunelé] qui fit élever une espèce de forteresse dans sa terre de la Porte, qu’il tenait du roi , à l’occasion de quoi il eut procès contre Guillaume de Ligneris, seigneur de Méréville , dit depuis Merinville en Beauce, suivant un arrêt du parlement de Paris, rendu dans l’octave de la Chandeleur de l’année 1266. »

L’existence de deux sources concordantes permet d’accréditer l’existence de Guillaume des Ligneris, ce qui n’est pas rien. Ajoutant à cela qu’un arrêt du Parlement de Paris, acte officiel qui doit pouvoir être retrouvé, le cite, nous avons la preuve que la famille était constituée depuis au moins le XIII ème siècle.

En 1290 a lieu le mariage d‘Olivier des Ligneris, chevalier, avec Antoinette de Mouy. Le lien direct avec Guillaume n’est pas complet, il doit manquer une génération entre les deux. Un auteur indique qu’Olivier a pris part à la création à Paris du collège de Navarre (?) et serait enterré au prieuré de Sénart.

Les armes des Mouy sont formées d’un « fretté d’or sur champ de gueules » (c’est-à-dire un entrecroisement de barres diagonales jaunes sur un fond uni rouge). Il semble que ce soit exactement à partir de ce mariage que les armes de la famille des Ligneris se soient transformées en mélangeant les deux motifs pour devenir « de gueules fretté d’or au franc-quartier d’or chargé d’un lion de sable ». Pourquoi cette fusion des armoiries ? La Maison de Mouy semble avoir joui d’une certaine renommée à cette époque, probablement bien supérieure à celle des seigneurs de Méréville. L’alliance d’Olivier a pu être un signe de réussite et d’ascension sociale, qu’il a trouvé bon de communiquer au travers de son nouveau logo. Ce devait un personnage assez brillant pour être cité dans la création du collège de Navarre, et avoir le privilège de se faire inhumer dans un prieuré – en admettant que ces faits soient confirmés.

Une certaine Marie des Ligneris aurait vécu de 1290 à 1326 environ, peut-être une fille d’Olivier. Elle a épousé Richard de la Chambre, vicomte de Maurienne.

Le chevalier Hoguerel (ou Hugues) des Ligneris épouse Louise des Crosnes2 en 1319. D’après les dates, il pourrait également être un enfant d’Olivier.

Il faut bien noter que la chevalerie de l‘adoubement s‘est transformée dès le XIII ème siècle en un ordre social. On est chevalier parce que l‘on est fils de chevalier, ou fils d‘un écuyer qui aurait pu être chevalier. L‘adoubement consacre une certaine éducation doublée de capacités financières.

Le fait que certains membres de la famille soient cités aux XIIIème et XIVème siècles avec la qualification de chevalier corrobore le fait que la famille existait jà au XIIème siècle en tant que lignée de chevaliers.

Mais la guerre de Cent Ans éclate, et va bouleverser l’histoire du groupe familial …

(à suivre…)

1 Mérinville, ou Mérainville, ou Méréville

2« Louise des Crosnes en Brie » selon certaines sources.

S’immerger dans les temps féodaux

La société féodale des débuts de l‘ère capétienne s’appuie sur un enchevêtrement de liens de vassalité depuis le bas de la pyramide territoriale, le fief d’un chevalier, jusqu‘au sommet, le roi.

Dans cet émiettement territorial néanmoins organi par les liens invisibles de la parole donnée, les opportunités sont nombreuses, pour des hommes valeureux qui se distinguent à la guerre, de se voir attribuer une terre en récompense de leurs faits d‘armes et de leur loyauté.

Voilà probablement ce qui est arrivé au tout début de notre petite histoire.

La traçabilité des individus et des familles de ces époques s’avère bien évidemment délicate. Certains ouvrages des XVIIe et XVIIIe siècles fournissent des généalogies, le plus souvent pour répondre à des enquêtes à but fiscal, pour justifier d’un titre, ou être admis à la cour. Réalisées à la demande des familles, ces compilations de « preuves » tendent parfois à s’écarter des faits pour les embellir ou tout simplement inventer des racines lointaines (c’est typiquement le cas du Dictionnaire de la Noblesse de La Chesnaye-Desbois, à la fin du XVIIIème siècle). Nous chercherons donc à nous appuyer autant que possible sur des documents anciens en essayant de jauger leur degré de fiabilité.

Ainsi, pour ce qui est des origines, de nombreuses sources1 se croisent de façon cohérente et nous permettent de remonter facilement jusqu’au mariage de Pierre des Ligneris en 1467, et à la naissance de René en 1468.

Notre principale source décrivant les XVème et XVIème siècles est constituée par les manuscrits de Guillaume Laisné, prieur de Mondonville au début des années 1600. Il a patiemment traité de l’histoire du diocèse de Chartres en trente volumes, que la Bibliothèque Nationale conserve aujourd’hui. Ses écrits consignent les événements du territoire, et relatent l’histoire de toutes ses grandes familles. Le nom des Ligneris revient à de très nombreuses reprises ; la famille fait même l’objet d’une (courte) notice généalogique.

Les manuscrits de Laisné forment une source particulièrement riche et intéressante, car rédigés moins de cent ans après les faits, dans la région même où ils se sont produits, à proximité des descendants dont la mémoire familiale du siècle passé est encore vive.

La principale difficulté reste de déchiffrer le manuscrit… mais ce sera l’une des clefs pour aller plus loin dans notre histoire.

 (à suivre…)

1 actes notariaux, armoriaux, notices historiques diverses