#25 Maximilien et Marie-Augusta, l’embourgeoisement sous le Second Empire

Lorsque les nouvelles de la Révolution parisienne de février 1848 parviennent au château de Méréglise, Marie-Augusta des Ligneris s’inquiète aussitôt pour ses jeunes enfants : le petit Jacques âgé de 18 mois, et Charles, son bébé de quatre mois à peine. Allait-on de nouveau couper des têtes, saisir les propriétés ? Rien de ce qu’elle apprend ensuite ne la rassure. En effet, juste après l’abdication du roi Louis-Philippe, le 24 février, le gouvernement provisoire de Lamartine supprime les titres de noblesse, par décrets des 25 février et 2 mars. Dans les campagnes, on attaque les demeures de notables ou d’usuriers, on brise des machines.

Le 5 mars, le suffrage universel est voté… mais uniquement pour les hommes, malgré la mobilisation d’une partie de la population féminine derrière George Sand, avec des manifestations par centaines et des signatures de pétitions par milliers. Eugénie Niboyet déclarait ainsi dans le tout nouveau journal La Voix des Femmes : « Avec la servitude du travail doit cesser la servitude des femmes », mais elle ne fut pas entendue. (1)

Puis survient une avancée majeure, l’esclavage est enfin définitivement aboli, grâce au combat de Victor Schoelcher. (2) « Ces premiers mois de février-mars, parfois jusqu’à juin, sont un moment exceptionnel d’irruption du possible dans l’Histoire. Il exprime un espoir de communion sociale et de réalisation d’un avenir meilleur, articulé à une flambée révolutionnaire européenne, coloniale, et impériale. » (3)

En avril cependant, l’élection des députés de la Constituante marque l’échec des révolutionnaires. Les républicains modérés remportent la majorité absolue, la droite monarchiste constituant la seconde force, loin devant les socialistes d’extrême-gauche déjà appelés « les rouges ».

Les révolutionnaires avaient en effet négligé l’effet du nombre, or dans ce suffrage universel masculin, ce fut le vote paysan qui définit l’issue du scrutin, c’est-à-dire le vote des petits propriétaires « qui ne voulaient ni d’un retour à l’Ancien Régime ni la révolution des partageux.  » (4)

Fin mai, les protestations de rue qui s’expriment alors partout dans le pays sont sévèrement réprimées. Au début de juin, Paris s’agite. Fin juin, des barricades se dressent de nouveau, l’état de siège est déclaré, des combats de rues éclatent.

Exceptionnelle photo de Paris le 25 juin 1848 avant l'attaque rue du faubourg du temple (daguerréotype de Thibault, publié par le magazine L'Histoire en février 2018)

Exceptionnelle photo de Paris le 25 juin 1848 où l’on voit les barricades avant l’attaque, rue du faubourg du temple (daguerréotype de Thibault, publié par le magazine L’Histoire en février 2018)

Au moins 40.000 insurgés se battent contre les forces de l’ordre, avec un bilan de 3.000 morts et 15.000 emprisonnés et déportés. Les forces armées comptent quant à elles 1.500 morts dans leurs rangs. (5) C’est dire l’atmosphère fiévreuse qui régnait alors, et la détermination des parties en présence. La société dans son ensemble est secouée, c’est une guerre civile.

L’Assemblée Constituante proclame la Seconde République en novembre. (6) L’élection du Président fixée au 10 décembre 1848 voit la victoire massive de Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon Ier. (7)

En 1850, le citoyen Maximilien des Ligneris alors âgé de 37 ans accueille avec joie la naissance de son troisième fils, René. Mais il apprend aussi avec une grande tristesse le double décès de sa mère Antoinette (61 ans) et de son beau-père Joseph d’Hervilly (60ans). Ce dernier n’ayant pas d’enfants, le domaine de Brocourt est vendu. Le nouveau propriétaire fera raser le château pour en bâtir un nouveau, aux proportions démesurées. Peut-être que la sœur de Maximilien, Charlotte, reste à Brocourt pour continuer à gérer le pensionnat de jeunes filles qu’elle y avait créé.

Le château de Brocourt après 1850

Le nouveau château de Brocourt après 1850

Soudain, en décembre 1851, le président Louis-Napoléon Bonaparte déclenche un coup d’état. La IIème République s’achève déjà, laissant place à une république consulaire en janvier 1852 puis très rapidement au Second Empire, en décembre de la même année. Parmi ses premières mesures, le désormais empereur Napoléon III rétablit les titres de noblesse, le 27 janvier 1852.

En septembre de la même année, le vicomte Augustin des Ligneris, oncle de Maximilien, s’éteint à Paris, chez lui au 10 rue de l’Université, à l’âge de 68 ans.

Le marquis Maximilien des Ligneris se lance en politique. Il brigue un mandat de conseiller général dans son département d’Eure-et-Loir, qu’il remporte (8). Elu pendant plus de quinze ans, c’est un notable, personnage fortuné qui réside en son château, tout à la fois héritier de l’Ancien Régime et représentant du Second Empire.

En ces années 1850, les trois frères Jacques, Charles et René grandissent paisiblement dans la campagne de Beauce, éduqués par des précepteurs. Ils jouent près des étangs qui bordent le parc du château de Méréglise, et dans la rivière qui le traverse, la Thironne. Sans doute fréquentent-ils les petits-enfants de feu Augustin et Agathe des Ligneris, leurs cousins certes beaucoup plus âgés Charles et Marie de Vauguion (enfants d’Eudoxie), ou encore, plus proches en âge, Agathe, Louise, Vincent, et Marie Le Roy de Valanglart (enfants de Claire-Armande). (13)

Maximilien achète une grande quantité d’actions du canal de Suez, projet risqué dont les travaux commenceront en 1859 et dureront dix ans, plusieurs fois menacés par les Anglais. Grâce à l’achèvement de cette infrastructure commerciale majeure, Maximilien s’enrichira considérablement.

Sa femme Marie-Augusta gère quant à elle les propriétés dont elle a hérité en Seine-et-Marne, constituées de champs à Voisenon qu’elle loue à des agriculteurs, et d’au moins une maison à Melun. (9)

En 1860, Napoléon III annexe après référendum le comté de Nice et la Savoie, en échange de l’aide de la France au Piémont-Sardaigne contre les Autrichiens.

Jacques des Ligneris obtient son baccalauréat en lettres et sciences en 1864, puis il intègre l’Ecole Impériale Spéciale Militaire de Saint-Cyr. Il en sortira officier de cavalerie en 1867, promotion Vénétie, et sera affecté comme sous-lieutenant au 1er Régiment de Cuirassiers (cavalerie lourde). Son frère Charles lui a emboîté le pas sitôt bachelier, et sortira également officier de cavalerie en 1868, promotion Sultan, avant de rejoindre le 12e Régiment de Dragons (cavalerie) comme sous-lieutenant. Les deux frères ne furent pas les plus brillants élèves, ils sortent dans le fonds du classement de leur promotion. (10)

Leur grand-mère Anne-Laurence d’Origny, baronne douairière de Bressolles, disparaît en 1868, à l’âge de 68 ans (11). Puis c’est au tour de Jean-Marie Le Roy, comte de Valanglart, le mari de Claire-Armande des Ligneris, qui décède le 20 février 1870 dans son hôtel particulier de Paris, au 8 rue de Varennes.

A l’échelle internationale, la succession d’Espagne crée des tensions entre la France et la Prusse. Une passion antifrançaise embrase l’Allemagne, tandis que les foules parisiennes réclament la guerre. Celle-ci est déclarée par la France le 19 juillet 1870, officiellement pour « insulte publique », en réponse à une dépêche volontairement dédaigneuse du chancelier Otto von Bismarck, celui-ci poussant au conflit pour galvaniser l’unification allemande en cours.

Charge de Reichshoffen, tableau d'Aimé Morot, 1870, collections du Château de Versailles

Charge de Reichshoffen, tableau d’Aimé Morot, 1870 (collections du Château de Versailles)

Les deux frères sont mobilisés. Jacques des Ligneris est le premier à entrer dans le conflit, avec le 8e Régiment de Cuirassiers. Il combat le 6 août 1870 à la bataille de Froeschwiller-Woerth, en Alsace, où 45.000 Français affrontent 130.000 Prussiens. Son régiment est décimé lors des désastreuses charges dites de Reichshoffen et de Morsbronn commandées par le général Michel. Véritable miraculé, Jacques fait partie des 17 seuls rescapés de son régiment. (12) Le sacrifice des Cuirassiers a cependant permis au reste de l’armée française de battre en retraite en bon ordre, avec peu de pertes.

La charge de Morsbronn, 6 août 1870, tableau de Detaille (collections du musée de Woerth)

La charge de Morsbronn, 6 août 1870, tableau de Detaille (collections du musée de Woerth)

Sans doute Jacques est-il réaffecté à une autre unité qui participera aux combats de Sedan le 1er septembre, car il est prisonnier des Prussiens à compter du 2 septembre. La bataille opposait 120.000 Français commandés par Napoléon III et le général Mac Mahon à 200.000 Prussiens dirigés par le roi Guillaume Ier et le général von Moltke. Défait, Napoléon III a capitulé. Il est emmené en captivité en Allemagne, tandis que 80.000 soldats et officiers français sont faits prisonniers, dont Jacques.

Le 4 septembre à Paris, Gambetta prononce la déchéance de l’Empereur et proclame la République. Le gouvernement provisoire refuse la défaite et reconstitue une armée. Paris est assiégée dès le 17 septembre. C’est alors que Charles des Ligneris entre en scène. Les premiers combats de son régiment de Dragons se déroulent le 23 septembre, et se poursuivent jusqu’au 5 décembre, peut-être à la bataille d’Orléans. Il survit, mais est lui aussi fait prisonnier par les Prussiens.

Paris encerclée et bombardée, l’empereur déchu, deux de leurs fils captifs des Prussiens… En cette fin d’année 1870, le tableau est bien sombre pour Maximilien et Marie-Augusta. Que leur réserve l’avenir ?

(1) Quentin Deluermos, extrait de l’article « Le grand rêve de la Fraternité » paru dans le magazine l’Histoire, n°444, février 2019, p36. Voir aussi l’excellent article de Michelle Perrot « Qui a peur des femmes? », magazine l’Histoire n°218, février 1998, publié de nouveau dans le n°444 de février 2019, p52.

(2) L’esclavage fut aboli dans les colonies françaises seulement, car il était déjà officiellement aboli sur le sol métropolitain depuis le 3 juillet 1315, par l’édit royal de Louis Le Hutin, qui postulait même que « le sol de France affranchit l’esclave qui le touche ». Cette disposition restée en vigueur à travers les siècles a permis à des esclaves amenés avec leur maître en visite en France au XVIIIe siècle d’intenter un procès à ces derniers, et d’être soutenus et suivis par les tribunaux français qui les ont libérés, parfois avec des indemnités pour le préjudice subi.

(3) Quentin Deluermos, extrait de l’article « Le grand rêve de la Fraternité » paru dans le magazine l’Histoire, n°444, février 2019, p37.

(4) Michel Winock, article « A l’épreuve du suffrage universel », paru dans le magazine l’Histoire, n°444 février 2019, p53.

(5) Michel Winock, article « A l’épreuve du suffrage universel », paru dans le magazine l’Histoire, n°444 février 2019, pp 55-56.

(6) La Constitution de la IIe République attribuait le pouvoir législatif à une assemblée unique, et l’exécutif « à un citoyen qui reçoit le titre de président de la République », élu au suffrage universel (masculin) à un seul tour. En l’absence de majorité absolue des votants, c’est l’Assemblée qui désignait le président parmi les cinq candidats ayant obtenu le plus de voix. (Michel Winock, article « A l’épreuve du suffrage universel », paru dans le magazine l’Histoire, n°444 février 2019, p56).

(7) Le candidat Louis-Napoléon Bonaparte s’était posé en « réconciliateur des classes, ami de la religion, protecteur des pauvres et défenseur des riches ». Comme l’analysa Karl Marx, qui était présent à Paris en mars et avril de cette même année, le vote du 10 décembre 1848 fut la victoire de la classe paysanne, « une réaction de la campagne contre la ville ». (Michel Winock, article « A l’épreuve du suffrage universel », paru dans le magazine l’Histoire, n°444 février 2019, p57).

(8) Maximilien est cité dans les Rapports et Délibérations du Conseil Général d’Eure et Loir en 1855, comme membre de la commission « Comptabilité » (source Gallica). Il le sera de même en 1859, comme membre de la commission « sujets divers » (!), puis encore en 1869, membre de la première commission « comptabilité » (source Gallica).

Notons que sous le Second Empire, si tout homme de plus de 25 ans pouvait se déclarer candidat, l’Etat désignait des candidats officiels. Le Préfet avait pour instruction de les aider par tous les moyens : subventions, bourrage d’urnes, menaces contre les candidats adverses… Ces pratiques n’étaient pas nouvelles mais furent systématisées par le Second Empire. Il est donc très probable, étant donnés le statut de Maximilien et la longévité de ses mandats, qu’il ait été un candidat officiel du régime, et donc son fervent soutien.

(9) Bail de 1867 entre la marquise des Ligneris et un cultivateur à Voisenon ; bail de 1874 même objet ; bail de 1880 entre la marquise des Ligneris et la ville de Melun pour louer un bâtiment à cette dernière (documents en ma possession, don de Madame Zivy).

(10) Source : états de services, base LEONORE du Ministère français de la Culture pour les médaillés de la Légion d’Honneur. Ces documents sont publiés en annexe, sur la page Documents et Sources.

(11) Dans les dessous de l’histoire, on découvre que son mari Charles Thourou de Bertinval avait contracté un premier mariage avant elle. Il avait 28 ans lorsqu’il épousa le 28 novembre 1804 Claudine Molland, une femme divorcée fille d’un Président des Requêtes au Parlement de Paris, avec un contrat de mariage sans communauté de biens. De façon étonnante, tandis que son père est très haut placé et sans doute fortuné, la mariée ne possède que quelques meubles, inventoriés dans l’acte. Les biens du mari ne sont en revanche volontairement pas inventoriés, ainsi qu’il est explicitement exposé dans le document. Le déséquilibre de leurs fortunes respectives apparaît ici évident, il s’agit sans doute d’un mariage d’amour, qui n’a peut-être pas déclenché l’enthousiasme des familles. On ne sait pas ce qu’il est advenu de la mariée ensuite, ni s’ils ont eu des enfants. (source : contrat de mariage en ma possession, don de Madame Zivy).

(12) Pour plus de détails sur cette bataille, on peut se reporter au site https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Frœschwiller-Wœrth_(1870) qui la décrit très bien. Les états de services de Jacques des Ligneris (base LEONORE) indiquent bien qu’il a commencé la campagne de 1870 le 6 août, au 8e Régiment de Cuirassiers.

(13) Pour se repérer, schéma de parenté :

schema de descendance Anne Louis et Augustin

#23 Anne-Louis et Maximilien, des tumultes napoléoniens à la Révolution de Juillet

En novembre 1813, Maximilien des Ligneris est un bébé de moins d’un an. A ce moment, les armées napoléoniennes se replient des Etats allemands vers la France, face à la coalition formée par l’Angleterre, l’Autriche et la Russie. Les armées d’Espagne ne tardent pas à refluer également. Une insurrection populaire éclate à Amsterdam contre les Français. En janvier 1814, la Coalition envahit la France. En février, l’empereur des Français envisage de faire évacuer le gouvernement de la capitale.

Maximilien et sa grande sœur de trois ans Charlotte ressentent sans doute l’angoisse de leurs parents Anne-Louis et Antoinette, qui auraient sans doute préféré fuir leur domicile parisien pour rejoindre Chartres et tenter de protéger leurs jeunes enfants. Mais Anne-Louis, alors âgé de 36 ans, s’est engagé dans la Garde Nationale, où il est nommé capitaine, et occupe un poste d’adjoint à l’état-major. Il est donc aux premières loges de la bataille de Paris qui commence le 30 mars à 6 heures du matin, pour s’achever le lendemain par une capitulation.

Le Sénat prononce la déchéance de Napoléon Ier et appelle au trône Louis Stanislas Xavier, frère de Louis XVI, qui devient Louis XVIII. Le 30 mai 1814, la France est réduite à ses frontières de 1792.

Dès le 16 juillet 1814, Anne-Louis s’engage comme sous-lieutenant « sans appointements » dans la Compagnie des Gardes du Corps de Monsieur (frère du roi, et futur Charles X).  Est-ce un hasard, c’était la maison militaire d’appartenance de son père, dissoute par le gouvernement révolutionnaire, puis rétablie dès les débuts de la Restauration par l’ordonnance de 1814. Quelques mois plus tard, en janvier 1815, il est fait chevalier de la Légion d’Honneur (1). A compter du 1er janvier 1816, il devient sous-lieutenant du même Corps « avec appointements ».

Faut-il voir là un retournement de fidélité d’Anne-Louis du bonapartisme vers la monarchie, ce n’est pas certain. Jeune noble bousculé par la Révolution durant tout le temps de son adolescence, il n’a pas hésité à s’engager à 20 ans comme hussard en 1798 pour défendre sa patrie, jusqu’en 1800 ; mais à ma connaissance il n’a plus participé aux entreprises napoléoniennes ensuite. Lorsqu’il entre dans la Garde Nationale en 1814, c’est sans doute parce que la situation de son pays est dramatique, donc par patriotisme.

Si l’époque est troublée, la vie privée d’Anne-Louis des Ligneris l’est tout autant. Ses relations avec sa femme Antoinette se distendent. Ils auraient pu divorcer, ce qui leur était permis par le Code Civil napoléonien de 1804, mais fut de nouveau interdit par Louis XVIII en 1815.

Anne-Louis a toujours sa grand-mère, qui vit à Chartres. Marie-Françoise des Ligneris, veuve depuis 1780 du premier marquis Louis-François, habite l’hôtel particulier que son mari avait acheté. Son fils Jean-Baptiste-Claude réside quant à lui au château de Méréglise, siège du marquisat.

En 1821 l’hôtel de Mézières, contigu à l’hôtel des Ligneris, est loué par le Conseil Général (2) pour être mis à disposition de la Préfecture (3). L’année suivante, Marie-Françoise décède, à l’âge incroyable de 98 ans. Elle se fera enterrer à Méréglise aux côtés de son mari. Née en 1724, hormis la Régence elle avait connu l’intégralité des règnes de Louis XV et Louis XVI, la Révolution, l’Empire, et la Restauration. On ne se rend pas compte aujourd’hui à quel point elle et ses contemporains ont dû s’adapter, en voyant s’effondrer autour d’eux plusieurs fois au cours de leur vie le monde qu’ils connaissaient et croyaient stable.

Le préfet souhaite acheter l’hôtel particulier pour en faire sa résidence, mitoyenne aux bureaux de la Préfecture. C’est probablement ce qui décide Jean-Baptiste-Claude, lui-même âgé de 79 ans et ne se déplaçant plus beaucoup, à vendre en 1823 la demeure chartraine, qui est encore aujourd’hui, en 2019, la résidence du Préfet.

Cette même année, un petit événement a lieu à Chartres, auquel se trouveront mêlés deux proches cousins d’Anne-Louis, enfants de sa tante Marie-Thérèse-Françoise des Ligneris et de René-César de Courtavel. Témoignage exceptionnel, un tableau du musée de Chartres nous les montre assistant le 1er décembre 1823 aux retrouvailles du duc d’Angoulême Louis-Antoine de Bourbon (fils du futur roi Charles X) et de sa cousine Marie-Thérèse-Charlotte (fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette) qu’il avait épousée en 1799. La duchesse d’Angoulême était venue à Chartres depuis Paris retrouver son époux, qui rentrait de l’expédition dépêchée en Espagne pour aider Ferdinand VII à rétablir la monarchie absolue.

Musée des Beaux-Arts de Chartres, tableau d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême », 1823

Musée des Beaux-Arts de Chartres, tableau de 1827 d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême »

Musée des Beaux-Arts de Chartres, détail du tableau d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême », 1827. Le comte et le vicomte de Courtavel se trouvent au dernier plan, à gauche et à droite.

Musée des Beaux-Arts de Chartres, détail du tableau de 1827 d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême ». Le comte et le vicomte de Courtavel se trouvent au tout dernier plan, à gauche et à droite.

A cette rencontre, il n’y avait de présents que les premières autorités locales, quelques notables du département, et une partie de la cour des époux (4). Il est tout-à-fait émouvant de trouver ces quasi-photos des visages du vicomte de Courtavel, Député, et du comte de Courtavel, Pair de France. Tous les deux ont réussi une belle carrière politique malgré les tourments de la Révolution et de l’Empire (5). Comme je l’ai déjà évoqué, ils étaient présents en 1807 au mariage de leur proche cousin Anne-Louis des Ligneris.

Durant ces années, Louis XVIII réussit à assurer la transition d’un Empire napoléonien effondré vers une nation apaisée. A sa mort en 1824, son frère lui succède sous le nom de Charles X. Il organise alors une grande cérémonie à Reims pour son sacre, à la mode de l’Ancien Régime.

Est-ce grâce à l’appui du roi de Bavière son parrain, ou du comte de Courtavel, Pair de France, toujours est-il que Maximilien des Ligneris est choisi pour participer aux grandioses cérémonies du sacre en tant que page de Charles X. C’est-à-dire que le garçon de 12 ans vêtu d’habits magnifiques marche dans le prestigieux cortège avec quelques autres jeunes hommes de son âge, derrière les quatre chevaliers de l’Ordre du Saint Esprit portant les offrandes (vin, pains d’or et d’argent, médailles), et devant le Maréchal de France (6). Nul doute qu’il gardera toute sa vie un souvenir mémorable de cette journée du 29 mai 1825.

Cette année vit également le mariage de sa cousine Eudoxie des Ligneris avec Aimé de Vauguyon, Garde du Corps du roi que connaît sûrement son père. (7) La sœur d’Eudoxie, Claire-Armande, épousera plus tard Jean-Marie Le Roy, comte de Valanglart.

Mais l’année suivante, le 2 août 1826, le comte Anne-Louis des Ligneris décède, à seulement 48 ans.

Son père est toujours en vie : Jean-Baptiste-Claude se trouve à l’âge très avancé pour l’époque de 82 ans. Comme il ne peut y avoir qu’un seul marquis vivant (les lettres-patentes de 1773 sont très claires, et c’est d’ailleurs le droit coutumier), Anne-Louis n’aura jamais été marquis.

Maximilien n’a que 13 ans à la mort de son père, Charlotte 15 ans. Ils vivent à Paris avec leur mère Antoinette, qui se remarie avec le vicomte d’Hervilly dès 1827, c’est-à-dire juste à l’issue du délai moral « convenable » d’un an après le décès de son mari. Il est possible qu’Antoinette ne vivait plus avec Anne-Louis, mais partageait déjà la vie de Joseph d’Hervilly. La famille recomposée déménage au château de Brocourt, dans la Somme (8).

Lorsque son grand-père décède à son tour en 1829 en son château de Méréglise, Maximilien devient à 16 ans le IIIe marquis des Ligneris. Avec son oncle Augustin, ils sont les deux seuls représentants masculins de la famille. Et Augustin a deux filles.

L’année 1830 marque alors un tournant dans la vie de Maximilien.

A Paris, c’est la révolution. Charles X, qui a mené une politique ultra-monarchiste et hautaine à tendance dictatoriale, s’est aliéné à la fois la bourgeoisie libérale et les classes populaires. Il est renversé par le soulèvement parisien de juillet 1830, et doit signer son abdication ainsi que celle de son fils. Son cousin Louis-Philippe, duc d’Orléans, devient « roi des Français » sous le nom de Louis-Philippe Ier le 9 août 1830. Le drapeau tricolore remplace le drapeau blanc de la Restauration.

Pour Maximilien c’est aussi l’année où il hérite de son grand-père les terres et le château de Méréglise près de Chartres (9).

Maximilien n’a que 17 ans, il est riche, titré, et le monde change à toute vitesse autour de lui. Que va-t-il faire de sa vie ?

L’héritage culturel de Maximilien des Ligneris

Maximilien a-t-il bien connu son père ? Une fois encore, la transmission père-fils trébuche. Son grand-père a peut-être joué ce rôle de construction sociologique de l’identité familiale auprès de Maximilien, mais rien n’est moins sûr. L’un vivait à Paris, l’autre en Eure-et-Loir, trop âgé pour se déplacer souvent.

En réalité, Maximilien des Ligneris avait grandi durant les années 1810-1820 dans une culture mixte française et germanique. En effet, sa grand-mère Elisabeth de Deux-Ponts (ou plutôt von Zweibrücken, Deux-Ponts n’en étant que la traduction française littérale) avait été élevée auprès de son père allemand le duc Christian IV, jusqu’à la mort de ce dernier lorsqu’elle avait neuf ans. Elle devait également converser couramment en français, langue de toutes les élites européennes – ce qui a facilité son intégration et sa vie à la Cour de Louis XVI durant les quinze années suivantes. Bien qu’elle eut épousé un français, Elisabeth n’avait passé que cinq années avec lui avant qu’il ne décède prématurément, au début de la période révolutionnaire. Aussi leur fille unique Antoinette née en 1789 fut-elle élevée par sa mère et sa grand-mère en exil dans le duché de Bavière, c’est-à-dire baignée dans une culture profondément germanique.

Maximilien Ier von Wittelsbach, roi de Bavière

Maximilien Ier von Wittelsbach, roi de Bavière

Antoinette avait déjà douze ans lorsque la famille revint en France en 1801. Elle n’avait connu que sa famille allemande, notamment Maximilien Ier, alors duc régnant et futur roi. Antoinette avait grandi en jouant avec ses cousins les enfants du duc : Louis (son aîné de trois ans, futur roi Louis Ier de Bavière), Augusta-Amélie (un an de plus qu’elle, duchesse qui épousera le français Eugène de Beauharnais), et la petite Charlotte (plus jeune qu’elle de trois ans, qui épousera l’Empereur François II d’Autriche).

Il n’est pas étonnant dès lors, qu’à l’âge de 24 ans elle eut prénommé son fils Maximilien en l’honneur de son oncle et protecteur, devenu entre-temps roi de Bavière. Celui-ci fut de bonne grâce le parrain de l’enfant. Remarquons également une marque de tendresse vis-à-vis de sa jeune cousine, puisqu’elle prénomma sa fille Charlotte.

Les références culturelles d’Antoinette étaient indubitablement plus germaniques que françaises, et la langue qui avait baigné toute son enfance était l’allemand. Peut-être même éprouvait-elle une douce nostalgie de ses jeunes années passées en Bavière. La transmission a ici pleinement fonctionné entre la grand-mère, la fille et la petite-fille. A n’en pas douter, c’est cette identité-là, très allemande, qui a imprégné l’enfance de Maximilien des Ligneris.

(1) Son dossier complet de la Légion d’Honneur figure dans la page Documents et Sources.

(2) Les Conseils Généraux ont été créés en 1790 par le gouvernement révolutionnaire ; les préfets par Bonaparte en 1800 comme exécutifs intermédiaires entre l’Etat et les départements, et contrôle du Conseil Général.

(3) L’hôtel des Ligneris est encore aujourd’hui la résidence du Préfet d’Eure-et-Loir. Réuni avec les maisons voisines et l’Hôtel de Mézières dès 1823, il a hébergé les bureaux de la Préfecture jusqu’en 1970 (cf. article du magazine de Chartres de mai 2018 page 1, page 2). Le manque de place a conduit à la construction d’un bâtiment neuf plus loin dans la ville, pour ne conserver l’hôtel particulier qu’en tant que résidence, avec quelques bureaux pour le Cabinet du préfet. Le bâtiment est connu pour avoir reçu Jean Moulin, alors préfet d’Eure-et-Loir en 1939. C’est là que le grand homme a réalisé ses premiers actes de résistance contre les envahisseurs nazis, avant d’entrer dans la clandestinité, et devenir l’unificateur national des mouvements de la Résistance française, jusqu’à sa mort tragique en martyr en 1943. Le bureau sur lequel travaillait Jean Moulin est toujours présent dans l’hôtel des Ligneris, c’est celui qu’utilise le préfet.

(4) Source : notice explicative du Musée des Beaux-Arts de Chartres, tableau d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême ».

(5) Le comte de Courtavel vient d’être nommé Pair de France cette même année 1823, tandis que son frère le vicomte de Courtavel le sera également en 1827.

(6) Source : « Relation complète du Sacre de Charles X », de Jean Jérôme Achille Darmaing, Editions Baudouin Frères à Paris, 1825.

(7) Eudoxie est la fille aînée d’Augustin, frère d’Anne-Louis des Ligneris ; Claire-Armande la cadette.

(8) Joseph d’Hervilly était colonel de cavalerie. Le château de Brocourt et les 700 ha du domaine lui venaient de son grand-père Charles-François d’Hervilly, qui l’avait acquis par mariage en 1747. Ce devait être un château du XVIe siècle, car les vestiges actuels (un pan de mur et une tour d’escalier octogonale) comportent l’écu de la famille de Mailly, qui en était propriétaire à cette époque-là. Joseph d’Hervilly a fait retracer le grand parc à l’anglaise en 1822. Après sa mort sans postérité en 1850, le château sera vendu à Pierre-Raymond de Brigode, qui fera construire un nouveau château aux dimensions colossales. Près d’un siècle plus tard, le château sera réquisitionné par l’armée allemande, et totalement détruit dans un incendie en novembre 1941. Source : http://remus80.eklablog.com/brocourt-a138178514, octobre 2019.

(9) Source : Archives Départementales d’Eure-et-Loir, document 2E4 762, « Succession de Monsieur le Marquis des Ligneris, janvier 1830 » (19 pièces).

#22 Le fabuleux destin de Marianne

En cette période troublée des années 1790-1800, Jean-Baptiste-Claude des Ligneris voit grandir ses deux fils, Anne-Louis Jean-Baptiste Théodore (né à Paris le 27 mars 1778) et Augustin Louis François (né à Paris le 12 avril 1782). (1) La Révolution se termine, l’ère de l’empire napoléonien s’ouvre.

Avec la force bouillonnante de ses vingt ans, le jeune Anne-Louis ira s’engager dans le 2ème Régiment des Hussards le 23 octobre 1798, où il servira jusqu’en juin 1800. Il participe ainsi à la défense de la France contre la Deuxième Coalition, formée par la Grande-Bretagne, la Russie, l’Autriche, l’Empire Ottoman, le Royaume des Deux-Siciles et la Suède. Son régiment de cavalerie combat au sein de l’Armée du Rhin.

Son frère Augustin est admis comme chevalier de l’Ordre de Malte (2), sans doute vers l’âge de quinze ou seize ans donc aux alentours de 1797/1798. Mais l’Ordre est dissout peu après par Napoléon Bonaparte. Laissant de côté le concept de moine-soldat, Augustin épouse en 1803, donc à seulement 21 ans, Agathe du Roux de Reveillon, une jeune fille de 17 ans (3). Un petit scandale a peut-être eu lieu, qui a précipité le mariage et secoué les nerfs du chef de famille Jean-Baptiste-Claude, car les hommes ne se mariaient généralement pas avant l’âge de trente ans.

L’aîné Anne-Louis attend justement de fêter ses vingt-neuf ans pour épouser à Paris une jeune fille de dix-huit ans, Antoinette Chastellier du Mesnil, le 27 avril 1807. Je ne résiste pas à l’envie de vous lister tous ses prénoms : elle s’appelle en effet, en version extensive, Antoinette Marie-Anne Françoise Eléonore Elisabeth Esprit Christian Guillaume Chastellier du Mesnil.

Mais ces prénoms ont une raison d’être et une histoire… Pourquoi Christian par exemple? Pour le comprendre, il nous faut remonter au 6 septembre 1722, à la naissance de Christian IV von Wittelsbach, duc de Bavière, duc régnant de Deux-Ponts, prince de Birkenfeld et de Bischweiler, prince palatin du Rhin, comte de Weldentz et de Sponheim. Fils aîné de Christian III et de Caroline de Nassau-Sarrebrück, il succède à son père à l’âge de treize ans, sous tutelle de sa mère jusqu’à dix-huit ans.

Christian IV a une particularité : il est passionnément amoureux, et restera fidèle à une seule femme, la danseuse Marianne Camasse qu’il a rencontrée en 1751. Elle n’a alors que 17 ans et lui 29. Elle n’est pas du tout de son rang mais ils vivent ensemble, ont rapidement plusieurs enfants sans être mariés (Christian, Guillaume et Caroline). Christian IV osera même l’épouser en 1757, causant un scandale qui fera frémir l’ensemble des maisons princières d’Allemagne. La célébration a lieu en petit comité, à l’église de Zweibrücken.

Christian IV von Wittelsbach

Christian IV von Wittelsbach

Comme ils n’ont pas les mêmes origines sociales, c’est ce que l’on appelle un mariage morganatique. Leurs enfants, Christian le sait, n’auront aucun droit à prétendre à la succession princière (4). Il a néanmoins conçu le projet d’acquérir le comté de Forbach (en Lorraine), ce qu’il exécute patiemment par étapes successives de 1756 à 1767. Avec l’appui de Louis XV et du beau-père de ce dernier, Stanislas roi de Pologne et duc de Lorraine, Christian IV peut ainsi attribuer à sa femme dès le mois suivant leur mariage le titre de comtesse de Forbach. Deux autres fils (Charles-Louis,  Julius) et une fille (Elisabeth, 6 février 1766) viendront au monde après leur mariage.

Marianne Camasse et ses deux fils Christian et Guillaume en 1764

Marianne Camasse et ses deux fils Christian et Guillaume en 1764

Son Altesse Sérénissime Christian IV de Bavière reconnaîtra ses six enfants très officiellement par acte du 21 septembre 1771. Il décédera, hélas, le 5 novembre 1775 au château de Potersheim près de Zweibrücken, alors que ses enfants sont encore jeunes.

Ses titres princiers et ses terres reviennent alors à son neveu Charles II (1746-1795) qui devient le nouveau duc de Bavière et duc régnant de Deux-Ponts. Puis le frère de ce dernier lui succédera : Maximilien (1756-1825), qui en 1805 fera élever par Napoléon le duché de Bavière en royaume. Pour l’anecdote, le fameux roi excentrique Louis II de Bavière qui fera construire de nombreux châteaux et palais extravagants, notamment celui de Neuschwanstein, n’est autre que l’arrière-petit-fils de Maximilien.

A l’avènement du nouveau duc de Bavière Charles II, Marianne « dont le charme et l’intelligence étaient reconnus » s’installe à Paris avec ses enfants, où elle fréquente les salons et s’entoure d’artistes et d’intellectuels. « Denis Diderot, qu’on lui dit dévoué, reçu d’elle vers 1772 un Essai sur l’éducation qu’elle avait rédigé de sa main. Après avoir lu ces pages, Diderot y répondit par une lettre théorique importante, qui sera publiée en 1799″. On la dit proche de Louis XVI, et dans un second temps, de Marie-Antoinette. Elle occupe aussi régulièrement son château de Forbach. (5)

Revenons aux enfants de Christian IV et Marianne. L’aîné homonyme Christian, marquis de Deux-Ponts et comte de Forbach, s’illustra avec son frère cadet Guillaume dans la guerre d’indépendance Américaine. Il fut également Brigadier (c’est-à-dire général) des armées du roi de France, commandant du régiment Royal-Deux-Ponts, et chevalier de Saint Louis ; puis major général d’infanterie du roi de Bavière son cousin germain. Il épousera une française à Versailles en 1783.

Son frère Guillaume, vicomte de Deux-Ponts et comte de Forbach, fut quant à lui maître de camps (c’est-à-dire colonel), commandant d’un régiment de Dragons pour le roi de France, et colonel du régiment de Chasseurs des Flandres. Il fut fait chevalier de Saint Louis en France, et de l’Ordre de Cincinnatus en Amérique. Comme son frère, il a épousé une demoiselle de la haute noblesse française.

Leur sœur Elisabeth Auguste Frédérique de Deux Ponts, qui nous intéresse, est naturalisée française par lettres-patentes du 2 avril 1783. Elle épouse en avril 1786, à l’âge de vingt ans, le marquis François-Esprit Chastellier du Mesnil, « par contrat signé à Versailles de Leurs Majestés et de la Famille Royale » (Gazette du 28 avril 1786).

Le mari d’Elisabeth, de quatorze ans plus âgé, était maître de camp (colonel) de cavalerie, commandant et inspecteur du régiment des Hussards, et fut fait chevalier de Saint Louis en 1784 (6). Il avait été admis aux « Honneurs de la Cour » en janvier 1786 (Gazette du 27 janvier) – il ne serait pas étonnant que le mariage ait été arrangé à ce moment-là. L’année suivante, le 4 février 1787, Elisabeth est également présentée à la Cour (Gazette du 9 février 1787).

Ils n’auront qu’un enfant avant que François-Esprit ne décède prématurément en 1790 : leur fille Antoinette, née en 1789, héritière de la branche aînée des Chastellier du Mesnil, et petite-fille du duc de Bavière. C’est donc elle qu’épouse Anne-Louis des Ligneris en 1807.

Et l’on comprend maintenant d’où lui viennent tous ses prénoms, émouvantes traces de son complexe passé familial : Antoinette (sa grand-mère paternelle) Marie-Anne (sa grand-mère maternelle) Françoise (le prénom féminisé de son père) Eléonore (?) Elisabeth (sa mère) Esprit (de nouveau son père) Christian et Guillaume (son grand-père et ses oncles maternels).

La cousine d’Antoinette née en 1785, fille de Guillaume de Deux-Ponts , a été prénommée selon les mêmes codes : Marie-Anne Jeanne Françoise Antoinette Maximilien Joseph de Deux Ponts. Les deux derniers prénoms font référence au cousin de son père : Maximilien Joseph, prince palatin du Rhin, duc de Bavière (futur roi) qui fut le parrain de ce bébé. Ce qui montre que les liens restent très forts entre le duc de Bavière en titre et ses cousins et neveux établis en France, et cela aura une importance pour la suite de l’histoire de la famille des Ligneris.

C’est alors que survient la révolution française, qui pousse Marianne et ses fils à l’émigration vers la Bavière. Le comté de Forbach est occupé par les armées révolutionnaires en 1793 et confisqué comme bien d’émigrés. Toutes les propriétés de ses enfants le sont également.

Avec le coup d’Etat de Napoléon en 1799, et la mise en place du Consulat, une loi de 1800 permet aux émigrés de revenir. Ils pourront dans une certaine mesure récupérer les biens qui leur ont été confisqués. Marianne revient dès 1801 à Paris, où elle ne tardera pas à jouer de ses relations et à se lier avec Joséphine, épouse de Napoléon Bonaparte, « qui l’appréciait pour son charme et sa conversation du temps passé » (5).

Puis en ce 27 avril 1807 à Paris, c’est l’affluence au mariage d’Anne-Louis des Ligneris et Antoinette Chastellier du Mesnil, dont l’acte notarial ne comporte pas moins de 28 signatures (7). Il est très touchant de voir que la veuve de Christian IV, la fameuse Marianne est là pour accompagner sa petite-fille Antoinette. Âgée de 73 ans elle signe d’une petite écriture serrée « marianne douairière de Deux Ponts Ctesse de Forbach ». C’est d’autant plus attendrissant qu’elle s’éteindra durant l’hiver suivant, le 28 décembre.

La mère de la mariée a écrit la première, d’une large et autoritaire signature « E.A.F. Chastellier Dumesnil née Deuxponts ». Jean-Baptiste-Claude des Ligneris, qui commence à être âgé, signe d’une main malhabile « Desligneris Père ». Deux autres membres de la famille ont signé, dont probablement Augustin, ainsi que sa femme Agathe. Leurs cousins Courtavel (issus de la sœur de Jean-Baptiste-Claude) sont venus en nombre, ainsi que les Pinon (du côté de sa femme), et bien sûr les Chastellier du Mesnil.

Anne-Louis et Antoinette des Ligneris auront une fille le 6 mai 1811 : Charlotte Elisabeth Claude Esprit ; puis un fils le 15 janvier 1813 : Maximilien Joseph Auguste Théodore Emile Marie Esprit Antoine. Comme on le devine déjà à la simple lecture de ses prénoms, le nouveau-né a pour parrain Maximilien Ier, roi de Bavière. Ce lien aura une influence sur la longue vie de celui qui n’est pour l’instant qu’un nourrisson…

(1) Il est assez étonnant, mais aussi émouvant, de voir resurgir dans les prénoms la référence à Théodore des Ligneris, qui était né 225 ans plus tôt.

(2) Inventaire des archives des généalogistes de l’Ordre de Malte  réalisé en 1909 à partir des Archives de la Noblesse et du Collège héraldique de France ; extrait de l’Annuaire du Conseil héraldique de France de 1909, pp 61-173.

(3)  Ils auront deux filles. Eudoxie des Ligneris, née en 1807, épousera le 8 mars 1825 Aimé Charles Daniel de Vauguyon, Garde du Corps du Roi ; tandis que Claire-Armande des Ligneris se mariera le 19 juin 1837 (huit jours après le décès de sa mère) avec Jean-Marie Louis Ernest Le Roy comte de Valanglart. Elles traverseront toutes les deux le siècle, respectivement jusqu’en 1886 et 1889.

(4) Contrairement à la France, où la noblesse se transmet de mâle en mâle, peu importe les origines de l’épouse, en Allemagne il faut que les deux parents soient d’origine noble pour transmettre cette « qualité ». C’est d’ailleurs pour cela que toutes les familles de la haute noblesse française ont accueilli des femmes sans origine noble mais issues de la grande bourgeoisie et généreusement dotées, particulièrement aux XVIIè et XVIIIè siècle. Et c’est également pour cette raison que le mariage de Christian IV, considéré comme morganatique en Allemagne ne pose aucun problème à la France, où ses enfants seront reçus avec tous les honneurs et dignités de la noblesse.

(5) Source des citations : article Wikipedia sur Marianne Camasse, https://fr.wikipedia.org/wiki/Marianne_Camasse

(6) Source : Notices généalogiques, volume 1, baron H. de Woelmont, p 131

(7) L’acte de mariage est visible dans la page « Documents et Sources« .