Anne-Louis et Maximilien, depuis les tumultes napoléoniens jusqu’à la Révolution de Juillet

En novembre 1813, Maximilien des Ligneris est un bébé de moins d’un an. A ce moment, les armées napoléoniennes se replient des Etats allemands vers la France, face à la coalition formée par l’Angleterre, l’Autriche et la Russie. Les armées d’Espagne ne tardent pas à refluer également. Une insurrection populaire éclate à Amsterdam contre les Français. En janvier 1814, la Coalition envahit la France. Joachim Murat, général de Napoléon Ier, le trahit en proposant ses services et ses hommes à l’Autriche contre la France. En février, l’empereur des Français envisage de faire évacuer le gouvernement de la capitale.

Maximilien et sa grande sœur de trois ans Charlotte ressentent sans doute l’angoisse de leurs parents Anne-Louis et Antoinette, qui doivent hésiter à fuir leur domicile parisien pour rejoindre Chartres et tenter de protéger leurs jeunes enfants. La bataille de Paris commence le 30 mars à 6 heures du matin, pour s’achever le lendemain par une capitulation. Le Sénat prononce la déchéance de Napoléon Ier et appelle au trône Louis Stanislas Xavier, frère de Louis XVI, qui devient Louis XVIII. Le 30 mai 1814, la France est réduite à ses frontières de 1792.

Si l’époque est troublée, la vie privée d’Anne-Louis des Ligneris l’est tout autant. Ses relations avec sa femme Antoinette se distendent. Ils auraient pu divorcer, ce qui leur était permis par le Code Civil napoléonien de 1804, mais fut de nouveau interdit par Louis XVIII en 1815.

La grand-mère d’Anne-Louis vit à Chartres. Marie-Françoise des Ligneris, veuve du Ier marquis Louis-François depuis 1780, habite dans l’hôtel particulier que son mari avait acheté. Son fils Jean-Baptiste-Claude réside quant à lui au château de Méréglise, siège du marquisat.

En 1821 l’hôtel de Mézières, contigu à l’hôtel des Ligneris, est loué par le Conseil Général (1) pour être mis à disposition de la Préfecture (2). L’année suivante, Marie-Françoise décède, à l’âge incroyable de 98 ans. Elle se fera enterrer à Méréglise aux côtés de son mari. Née en 1724, elle avait connu l’intégralité des règnes de Louis XV et Louis XVI, la Révolution, l’Empire, et la Restauration. On ne se rend pas compte aujourd’hui à quel point elle et ses contemporains ont dû s’adapter, en voyant s’effondrer autour d’eux plusieurs fois au cours de leur vie le monde qu’ils connaissaient et croyaient stable. En serons-nous capables nous aussi ?

Le préfet souhaite acheter l’hôtel particulier pour en faire sa résidence, mitoyenne aux bureaux de la Préfecture. C’est probablement ce qui décide Jean-Baptiste-Claude, lui-même âgé de 79 ans et ne se déplaçant plus beaucoup, à vendre en 1823 la demeure chartraine.

La même année, Anne-Louis – dont on ne sait quelles ont été ses activités dans les décennies 1800 et 1810 – entre comme sous-lieutenant dans les Gardes du corps du Roi, Compagnie de Rivière (3). Est-ce un hasard, c’était la maison militaire d’appartenance de son père, dissoute par le gouvernement révolutionnaire, puis rétablie dès les débuts de la Restauration par ordonnances de 1814 et 1815.

A la lumière de cette affectation, nous pouvons supposer qu’Anne-Louis avait déjà servi sous les drapeaux : on ne s’improvise pas militaire à 43 ans. Il est d’ailleurs qualifié de Lieutenant-Colonel dans certaines sources, et titulaire de la Croix de Guerre (4). Mais sous quelle bannière a-t-il servi ? Les forces contre-révolutionnaires lorsqu’il avait vingt ans à la fin des années 1790 ? Les armées napoléoniennes ? Cette dernière possibilité serait étonnante, car il a sans doute toujours été monarchiste. S’il avait trahi cette cause, il n’aurait pas pu entrer chez l’élite militaire des garde du corps royaux.

La trajectoire de ses proches cousins de Courtavel peut nous éclairer sur ses fidélités politiques (ce sont les enfants de sa tante Marie-Thérèse-Françoise des Ligneris, épouse de René-César de Courtavel). Témoignage exceptionnel, un tableau du musée de Chartres nous les montre assistant le 1er décembre 1823 aux retrouvailles du duc d’Angoulême Louis-Antoine de Bourbon (fils du futur roi Charles X) et de sa cousine Marie-Thérèse-Charlotte (fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette) qu’il avait épousée en 1799. La duchesse d’Angoulême était venue à Chartres depuis Paris retrouver son époux, qui rentrait de l’expédition dépêchée en Espagne pour aider Ferdinand VII à rétablir la monarchie absolue.

Musée des Beaux-Arts de Chartres, tableau d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême », 1823

Musée des Beaux-Arts de Chartres, tableau d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême », 1827

Musée des Beaux-Arts de Chartres, détail du tableau d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême », 1827. Le comte et le vicomte de Courtavel se trouvent au dernier plan, à gauche et à droite.

Musée des Beaux-Arts de Chartres, détail du tableau d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême », 1827. Le comte et le vicomte de Courtavel se trouvent au tout dernier plan, à gauche et à droite.

A cette rencontre, il n’y avait de présents que les premières autorités locales, quelques notables du département, et une partie de la cour des époux (5). Il est tout-à-fait émouvant de trouver ces quasi-photos des visages du vicomte de Courtavel, Député, et du comte de Courtavel, Pair de France. Tous les deux ont réussi une belle carrière politique malgré les tourments de la Révolution et de l’Empire (6). Comme je l’ai déjà évoqué, ils étaient présents en 1807 au mariage de leur proche cousin Anne-Louis des Ligneris. Rien ne nous dit qu’ils ont gardé des liens étroits jusqu’en 1823, mais l’admission de ce dernier comme Garde du Corps du Roi montre un parallélisme de leurs tendances politiques, c’est-à-dire un fort engagement monarchiste.

Durant ces années, Louis XVIII réussit à assurer la transition d’un Empire napoléonien effondré vers une nation apaisée. A sa mort en 1824, son frère lui succède sous le nom de Charles X. Il organise alors une grande cérémonie à Reims pour son sacre, à la mode de l’Ancien Régime.

Est-ce grâce à l’appui du roi de Bavière son parrain, ou du comte de Courtavel, Pair de France, toujours est-il que Maximilien des Ligneris est choisi pour participer aux grandioses cérémonies du sacre en tant que page de Charles X. C’est-à-dire que le garçon de 12 ans vêtu d’habits magnifiques marche dans le prestigieux cortège avec quelques autres jeunes hommes de son âge, derrière les quatre chevaliers de l’Ordre du Saint Esprit portant les offrandes (vin, pains d’or et d’argent, médailles), et devant le Maréchal de France (7). Nul doute qu’il gardera toute sa vie un souvenir mémorable de cette journée du 29 mai 1825.

Cette année vit également le mariage de sa cousine Eudoxie des Ligneris avec Aimé de Vauguyon, garde du corps du roi. (8) La sœur d’Eudoxie, Claire-Armande, épousera plus tard Jean-Marie Le Roy, comte de Valanglart.

Mais l’année suivante, le 2 août 1826, le comte Anne-Louis des Ligneris décède, à seulement 48 ans.

Son père est toujours en vie : Jean-Baptiste-Claude se trouve à l’âge très avancé pour l’époque de 82 ans. Comme il ne peut y avoir qu’un seul marquis vivant (les lettres-patentes de 1773 sont très claires, et c’est d’ailleurs le droit coutumier), Anne-Louis n’aura jamais été marquis.

Maximilien n’a que 13 ans à la mort de son père, Charlotte 15 ans. Ils vivent à Paris avec leur mère Antoinette, qui se remarie avec le vicomte d’Hervilly dès 1827, c’est-à-dire juste à l’issue du délai moral « convenable » d’un an après le décès de son mari. Antoinette ne vivait plus avec Anne-Louis, elle partageait probablement depuis plusieurs années la vie de Joseph d’Hervilly. La famille recomposée déménage au château de Brocourt, dans la Somme.

Lorsque son grand-père décède à son tour en 1829 en son château de Méréglise, Maximilien devient à 16 ans le IIIe marquis des Ligneris. Avec son oncle Augustin, ils sont les deux seuls représentants masculins de la famille. Et Augustin a deux filles.

L’année 1830 marque alors un tournant dans la vie de Maximilien.

A Paris, c’est la révolution. Charles X, qui a mené une politique ultra-monarchiste et hautaine à tendance dictatoriale, jusqu’à s’aliéner à la fois la bourgeoisie libérale et les classes populaires, est renversé par le soulèvement parisien de juillet 1830. Il doit signer son abdication et celle de son fils. Son cousin Louis-Philippe, duc d’Orléans, devient « roi des Français » sous le nom de Louis-Philippe Ier le 9 août 1830. Le drapeau tricolore remplace le drapeau blanc de la Restauration.

Pour Maximilien c’est aussi l’année où il hérite de son grand-père les terres et le château de Méréglise près de Chartres (9).

Maximilien n’a que 17 ans, il est riche, titré, et le monde change à toute vitesse autour de lui. Que va-t-il faire de sa vie ?

L’héritage culturel de Maximilien des Ligneris

Maximilien a-t-il bien connu son père ? Une fois encore, la transmission père-fils trébuche. Son grand-père a peut-être joué ce rôle de construction sociologique de l’identité familiale auprès de Maximilien, mais rien n’est moins sûr. L’un vivait à Paris, l’autre en Eure-et-Loir, trop âgé pour se déplacer souvent.

En réalité, Maximilien des Ligneris avait grandi durant les années 1810-1820 dans une culture mixte française et germanique. En effet, sa grand-mère Elisabeth de Deux-Ponts (ou plutôt von Zweibrücken, Deux-Ponts n’en étant que la traduction française littérale) avait été élevée auprès de son père allemand le duc Christian IV, jusqu’à la mort de ce dernier lorsqu’elle avait neuf ans. Elle devait également converser couramment en français, langue de toutes les élites européennes – ce qui a facilité son intégration et sa vie à la Cour de Louis XVI durant les quinze années suivantes. Bien qu’elle eut épousé un français, Elisabeth n’avait passé que cinq années avec lui avant qu’il ne décède prématurément, au début de la période révolutionnaire. Aussi leur fille unique Antoinette née en 1789 fut-elle élevée par sa mère et sa grand-mère en exil dans le duché de Bavière, c’est-à-dire baignée dans une culture profondément germanique.

Maximilien Ier von Wittelsbach, roi de Bavière

Maximilien Ier von Wittelsbach, roi de Bavière

Antoinette avait déjà douze ans lorsque la famille revint en France en 1801. Elle n’avait connu que sa famille allemande, notamment Maximilien Ier, alors duc régnant et futur roi. Antoinette avait grandi en jouant avec ses cousins les enfants du duc : Louis (son aîné de trois ans, futur roi Louis Ier de Bavière), Augusta-Amélie (un an de plus qu’elle, duchesse qui épousera le français Eugène de Beauharnais), et la petite Charlotte (plus jeune qu’elle de trois ans, qui épousera l’Empereur François II d’Autriche).

Il n’est pas étonnant dès lors, qu’à l’âge de 24 ans elle eut prénommé son fils Maximilien en l’honneur de son oncle et protecteur, devenu entre-temps roi de Bavière. Celui-ci fut de bonne grâce le parrain de l’enfant. Remarquons également une marque de tendresse vis-à-vis de sa jeune cousine, puisqu’elle prénomma sa fille Charlotte.

Les références culturelles d’Antoinette étaient indubitablement plus germaniques que françaises, et la langue qui avait baigné toute son enfance était l’allemand. Peut-être même éprouvait-elle une douce nostalgie de ses jeunes années passées en Bavière. La transmission a ici pleinement fonctionné entre la grand-mère, la fille et la petite-fille. A n’en pas douter, c’est cette identité-là, très allemande, qui a imprégné l’enfance de Maximilien des Ligneris.

(1) Les Conseils Généraux ont été créés en 1790 par le gouvernement révolutionnaire ; les préfets par Bonaparte en 1800 comme exécutifs intermédiaires entre l’Etat et les départements, et contrôle du Conseil Général.

(2) L’hôtel des Ligneris est encore aujourd’hui la résidence du Préfet d’Eure-et-Loir. Réuni avec les maisons voisines et l’Hôtel de Mézières dès 1823, il a hébergé les bureaux de la Préfecture jusqu’en 1970 (cf. article du magazine de Chartres de mai 2018 page 1, page 2). Le manque de place a conduit à la construction d’un bâtiment neuf plus loin dans la ville, pour ne conserver l’hôtel particulier qu’en tant que résidence, avec quelques bureaux pour le Cabinet du préfet. Le bâtiment est connu pour avoir reçu Jean Moulin, alors préfet d’Eure-et-Loir en 1939. C’est là que le grand homme a réalisé ses premiers actes de résistance contre les envahisseurs nazis, avant d’entrer dans la clandestinité, et devenir l’unificateur national des mouvements de la Résistance française, jusqu’à sa mort tragique en martyr en 1943. Le bureau sur lequel travaillait Jean Moulin est toujours présent dans l’hôtel des Ligneris, c’est celui qu’utilise le préfet.

(3) De 1821 à 1828 Charles-François Riffardeau de Rivière est le chef de corps de la 5ème Compagnie des Gardes du corps du Roi.

(4) Source : Annuaire de la noblesse de France, édition 1906, p239.

(5) Source : notice explicative du Musée des Beaux-Arts de Chartres, tableau d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême ».

(6) Le comte de Courtavel vient d’être nommé Pair de France cette même année 1823, tandis que son frère le vicomte de Courtavel le sera également en 1827.

(7) Source : « Relation complète du Sacre de Charles X », de Jean Jérôme Achille Darmaing, Editions Baudouin Frères à Paris, 1825.

(8) Eudoxie est la fille aînée d’Augustin, frère d’Anne-Louis des Ligneris ; Claire-Armande la cadette.

(9) Source : Archives Départementales d’Eure-et-Loir, document 2E4 762, « Succession de Monsieur le Marquis des Ligneris, janvier 1830 » (19 pièces).

Le fabuleux destin de Marianne

Qu’ils soient restés dans la France révolutionnaire ou partis en exil, Jean-Baptiste-Claude et Anne des Ligneris voient grandir leurs deux fils au milieu de cette époque troublée : Anne-Louis Jean-Baptiste Théodore (né en 1778) et Augustin Louis François (né à Paris en 1784). (1)

Augustin est admis comme chevalier de l’Ordre de Malte (2), sans doute vers l’âge de seize ans donc aux alentours de 1798. Il épousera néanmoins vers 1805-1806, donc très jeune, la demoiselle Agathe du Roux de Reveillon, dont il aura deux filles : Eudoxie et Claire-Armande (3). Un petit scandale a peut-être eu lieu, qui a précipité le mariage et secoué les nerfs du chef de famille Jean-Baptiste-Claude, car les hommes ne se marient généralement pas avant l’âge de trente ans, et encore moins lorsqu’ils sont chevaliers de l’Ordre de Malte.

L’aîné Anne-Louis attend justement de fêter ses vingt-neuf ans pour épouser à Paris une jeune fille de dix-huit ans, Antoinette Chastellier du Mesnil, le 27 avril 1807. Je ne résiste pas à l’envie de vous lister tous ses prénoms : elle s’appelle en effet, en version extensive, Antoinette Marie-Anne Françoise Eléonore Elisabeth Esprit Christian Guillaume Chastellier du Mesnil.

Mais ces prénoms ont une raison d’être et une histoire… Pourquoi Christian par exemple? Pour le comprendre, il nous faut remonter au 6 septembre 1722, à la naissance de Christian IV von Wittelsbach, duc de Bavière, duc régnant de Deux-Ponts, prince de Birkenfeld et de Bischweiler, prince palatin du Rhin, comte de Weldentz et de Sponheim. Fils aîné de Christian III et de Caroline de Nassau-Sarrebrück, il succède à son père à l’âge de treize ans, sous tutelle de sa mère jusqu’à dix-huit ans.

Christian IV a un « défaut » : il est passionnément amoureux, et restera fidèle à une seule femme, la danseuse Marianne Camasse qu’il a rencontrée en 1751. Elle n’a alors que 17 ans et lui 29. Elle n’est pas du tout de son rang mais ils vivent ensemble, ont rapidement plusieurs enfants sans être mariés (Christian, Guillaume et Caroline). Christian IV osera même l’épouser en 1757, causant un scandale qui fera frémir l’ensemble des maisons princières d’Allemagne. La célébration a lieu en petit comité, à l’église de Zweibrücken.

Christian IV von Wittelsbach

Christian IV von Wittelsbach

Comme ils n’ont pas les mêmes origines sociales, c’est ce que l’on appelle un mariage morganatique. Leurs enfants, Christian le sait, n’auront aucun droit à prétendre à la succession princière (4). Il a néanmoins conçu le projet d’acquérir le comté de Forbach (en Lorraine), ce qu’il exécute patiemment par étapes successives de 1756 à 1767. Avec l’appui de Louis XV et du beau-père de ce dernier, Stanislas roi de Pologne et duc de Lorraine, Christian IV peut ainsi attribuer à sa femme dès le mois suivant leur mariage le titre de comtesse de Forbach. Deux autres fils (Charles-Louis,  Julius) et une fille (Elisabeth, 6 février 1766) viendront au monde après leur mariage.

 

Marianne Camasse et ses deux fils Christian et Guillaume en 1764

Marianne Camasse et ses deux fils Christian et Guillaume en 1764

Son Altesse Sérénissime Christian IV de Bavière reconnaîtra ses six enfants très officiellement par acte du 21 septembre 1771. Il décédera, hélas, le 5 novembre 1775 au château de Potersheim près de Zweibrücken, alors que ses enfants sont encore jeunes.

Ses titres princiers et ses terres reviennent alors à son neveu Charles II (1746-1795) qui devient le nouveau duc de Bavière et duc régnant de Deux-Ponts. Puis le frère de ce dernier lui succédera : Maximilien (1756-1825), qui en 1805 fera élever par Napoléon le duché de Bavière en royaume. Pour l’anecdote, le fameux roi excentrique Louis II de Bavière qui fera construire de nombreux châteaux et palais extravagants, notamment celui de Neuschwanstein, n’est autre que l’arrière-petit-fils de Maximilien.

A l’avènement du nouveau duc de Bavière Charles II, Marianne « dont le charme et l’intelligence étaient reconnus » se retire à Paris avec ses enfants, où elle fréquente les salons et s’entoure d’artistes et d’intellectuels. « Denis Diderot, qu’on lui dit dévoué, reçu d’elle vers 1772 un Essai sur l’éducation qu’elle avait rédigé de sa main. Après avoir lu ces pages, Diderot y répondit par une lettre théorique importante, qui sera publiée en 1799″. On la dit proche de Louis XVI, et dans un second temps, de Marie-Antoinette. Elle occupe aussi régulièrement son château de Forbach. (5)

Revenons aux enfants de Christian IV et Marianne. L’aîné homonyme Christian, marquis de Deux-Ponts et comte de Forbach, s’illustra avec son frère cadet Guillaume dans la guerre d’indépendance Américaine. Il fut également Brigadier (c’est-à-dire général) des armées du roi de France, commandant du régiment Royal-Deux-Ponts, et chevalier de Saint Louis ; puis major général d’infanterie du roi de Bavière son cousin germain. Il épousera une française à Versailles en 1783.

Son frère Guillaume, vicomte de Deux-Ponts et comte de Forbach, fut quant à lui maître de camps (c’est-à-dire colonel), commandant d’un régiment de Dragons pour le roi de France, et colonel du régiment de Chasseurs des Flandres. Il fut fait chevalier de Saint Louis en France, et de l’Ordre de Cincinnatus en Amérique. Comme son frère, il a épousé une demoiselle de la haute noblesse française.

Leur sœur Elisabeth Auguste Frédérique de Deux Ponts, qui nous intéresse, est naturalisée française par lettres-patentes du 2 avril 1783. Elle épouse en avril 1786, à l’âge de vingt ans, le marquis François-Esprit Chastellier du Mesnil, « par contrat signé à Versailles de Leurs Majestés et de la Famille Royale » (Gazette du 28 avril 1786).

Le mari d’Elisabeth, de quatorze ans plus âgé, était maître de camp (colonel) de cavalerie, commandant et inspecteur du régiment des Hussards, et fut fait chevalier de Saint Louis en 1784 (6). Il avait été admis aux « Honneurs de la Cour » en janvier 1786 (Gazette du 27 janvier) – il ne serait pas étonnant que le mariage ait été arrangé à ce moment-là. L’année suivante, le 4 février 1787, Elisabeth est également présentée à la Cour (Gazette du 9 février 1787).

Ils n’auront qu’un enfant avant que François-Esprit ne décède prématurément en 1790 : Antoinette, née en 1789, héritière de la branche aînée des Chastellier du Mesnil, et petite-fille du duc de Bavière. C’est donc elle qu’épouse Anne-Louis des Ligneris en 1807.

Et l’on comprend maintenant d’où lui viennent tous ses prénoms, émouvantes traces de son complexe passé familial : Antoinette (sa grand-mère paternelle) Marie-Anne (sa grand-mère maternelle) Françoise (le prénom féminisé de son père) Eléonore (?) Elisabeth (sa mère) Esprit (de nouveau son père) Christian et Guillaume (son grand-père et ses oncles maternels).

La cousine d’Antoinette née en 1785, fille de Guillaume de Deux-Ponts , a été prénommée selon les mêmes codes : Marie-Anne Jeanne Françoise Antoinette Maximilien Joseph de Deux Ponts. Les deux derniers prénoms font référence au cousin de son père : Maximilien Joseph, prince palatin du Rhin, duc de Bavière (futur roi) qui fut le parrain de ce bébé. Ce qui montre que les liens restent très forts entre le duc de Bavière en titre et ses cousins et neveux établis en France, et cela aura une importance pour la suite de l’histoire de la famille des Ligneris.

C’est alors que survient la révolution française, qui pousse Marianne et ses fils à l’émigration vers la Bavière. Le comté de Forbach est occupé par les armées révolutionnaires en 1793 et confisqué comme bien d’émigrés. Toutes les propriétés de ses enfants le sont également.

Avec le coup d’Etat de Napoléon en 1799, et la mise en place du Consulat, une loi de 1800 permet aux émigrés de revenir. Ils pourront dans une certaine mesure récupérer les biens qui leur ont été confisqués. Marianne revient dès 1801 à Paris, où elle ne tardera pas à jouer de ses relations et à se lier avec Joséphine, épouse de Napoléon Bonaparte, « qui l’appréciait pour son charme et sa conversation du temps passé » (5).

Puis en ce 27 avril 1807 à Paris, c’est l’affluence au mariage d’Anne-Louis des Ligneris et Antoinette Chastellier du Mesnil, dont l’acte notarial ne comporte pas moins de 28 signatures (7). Il est très touchant de voir que la veuve de Christian IV, la fameuse Marianne est là pour accompagner sa petite-fille Antoinette. Âgée de 73 ans elle signe d’une petite écriture serrée « marianne douairière de Deux Ponts Ctesse de Forbach ». C’est d’autant plus attendrissant qu’elle s’éteindra durant l’hiver suivant, le 28 décembre.

La mère de la mariée a écrit la première, d’une large et autoritaire signature « E.A.F. Chastellier Dumesnil née Deuxponts ». Jean-Baptiste-Claude des Ligneris, qui commence à être âgé, signe d’une main malhabile « Desligneris Père ». Deux autres membres de la famille sont également présents, dont probablement Augustin, ainsi que sa femme. Leurs cousins Courtavel (issus de la sœur de Jean-Baptiste-Claude) sont venus en nombre, ainsi que les Pinon (du côté de sa femme), et bien sûr les Chastellier du Mesnil.

Anne-Louis et Antoinette des Ligneris auront une fille le 6 mai 1811 : Charlotte Elisabeth Claude Esprit ; puis un fils le 15 janvier 1813 : Maximilien Joseph Auguste Théodore Emile Marie Esprit Antoine. Comme on le devine déjà à la simple lecture de ses prénoms, le nouveau-né a pour parrain Maximilien Ier, roi de Bavière. Ce lien aura une grande influence sur la longue vie de celui qui n’est pour l’instant qu’un nourrisson…

 

 

(1) Il est assez étonnant, mais aussi émouvant, de voir resurgir dans les prénoms la référence à Théodore des Ligneris, qui était né 225 ans plus tôt.

(2) Inventaire des archives des généalogistes de l’Ordre de Malte  réalisé en 1909 à partir des Archives de la Noblesse et du Collège héraldique de France ; extrait de l’Annuaire du Conseil héraldique de France de 1909, pp 61-173.

(3)  Eudoxie des Ligneris, probablement née vers 1805-1809, épousera le 8 mars 1825 Aimé Daniel de Vauguyon, garde du corps du Roi ; tandis que Claire-Armande des Ligneris se mariera avec Jean-Marie Louis Ernest Le Roy comte de Valenglart. Cette dernière traversa le siècle, jusqu’à son décès à Paris le 20 mars 1889.

(4) Contrairement à la France, où la noblesse se transmet de mâle en mâle, peu importe les origines de l’épouse, en Allemagne il faut que les deux parents soient d’origine noble pour transmettre cette « qualité ». C’est d’ailleurs pour cela que toutes les familles de la haute noblesse française ont accueilli des femmes sans origine noble mais issues de la grande bourgeoisie et généreusement dotées, particulièrement aux XVIIè et XVIIIè siècle. Et c’est également pour cette raison que le mariage de Christian IV, considéré comme morganatique en Allemagne ne pose aucun problème à la France, où ses enfants seront reçus avec tous les honneurs et dignités de la noblesse.

(5) Source des citations : article Wikipedia sur Marianne Camasse, https://fr.wikipedia.org/wiki/Marianne_Camasse

(6) Source : Notices généalogiques, volume 1, baron H. de Woelmont, p 131

(7) L’acte de mariage sera visible dans la page « Documents et Sources ».