Le sabre et la rose

Confédération allemande du nord crée en 1867 (en rouge)
Confédération de l’Allemagne du nord créée en 1867 (en rouge) (1)

Nous voici en janvier 1871. Jacques et Charles des Ligneris, jeunes sous-lieutenants de cavalerie de 24 et 23 ans, ont passé Noël et le nouvel an en captivité dans la Confédération de l’Allemagne du Nord, après les sévères défaites de l’armée française face à la Prusse. Ils se rappellent avoir assisté à la mort de leurs camarades sous un déluge d’obus et de mitraille, parfois massacrés à bout portant comme à Reichshoffen.

L’expérience de la captivité doit laisser des marques chez Charles et surtout Jacques. Après la défaite de Sedan les 80.000 prisonniers avaient été parqués plusieurs semaines dans un camp de fortune, le cloaque de la presqu’île d’Iges, en proie à la sous-alimentation et aux mauvais traitements. Les hommes furent acheminés au-delà du Rhin après des marches en convoi jusqu’aux gares d’embarquement. Arrivés à destination dans un état de complet dénuement, ils furent entassés dans des camps de fortune. Après ces épreuves cependant, eu égard à leur qualité d’officiers, Jacques et Charles purent probablement loger chez l’habitant sur parole et à leurs frais. (2)

Ils ont aussi perdu leurs illusions sur le rôle de la cavalerie, dans laquelle ils s’étaient engagés, et qui symbolisait encore à cette époque le rôle militaire de la noblesse. Le commandement français croyait à sa puissance de choc, alors qu’en réalité la rapidité de tir des fusils et des mitrailleuses (une innovation récente) ainsi que la puissance augmentée de l’artillerie brisaient les charges de cavalerie, désormais inefficaces. Tandis que la guerre de Sécession aux Etats-Unis, presque au même moment, s’articulait principalement sur l’utilisation de la cavalerie, la guerre franco-prussienne a marqué le début du déclin irrémédiable de la cavalerie en Europe.

Pendant ce temps, à Paris en janvier 1871, c’est la misère. Fortifiée depuis 1840 par une enceinte, des bastions et des forts, la ville abrite deux millions d’habitants, défendus par 400.000 hommes, d’entraînement très inégal. Autour d’eux, jusqu’à 400.000 Prussiens et de l’artillerie lourde avaient encerclé la ville à partir du 17 septembre 1870.

Plutôt que d’exposer ses troupes aux combats de rue, le général von Moltke comptait sur la faim et la lassitude des Parisiens ; il s’était contenté de repousser toute tentative de percée. Les Français avaient bien essayé de bousculer les lignes prussiennes : des combats se sont déroulé à Clamart, Châtillon, Saint-Cloud, Rueil-Malmaison, Champigny et au Bourget, mais les assauts français ont tous été repoussés.

"Bivouac après le combat du Bourget, 21 décembre 1870" par Alphonse de Neuville, 1873 (collections du Musée d'Orsay)
« Bivouac après le combat du Bourget, 21 décembre 1870 » par Alphonse de Neuville, 1873 (collections du Musée d’Orsay)

A l’intérieur de Paris, la nourriture est rapidement venue à manquer. On a d’abord abattu les chevaux pour les manger, puis les chiens, les chats et les rats, ainsi que tous les animaux du Jardin des Plantes. On ne trouvait plus ni bois ni charbon pour se chauffer, alors que l’hiver était exceptionnellement rigoureux.

En ce début de janvier 1871, avec de nouveaux canons installés à Boulogne et Meudon, les Prussiens entament une campagne massive de bombardement de Paris. Les dégâts sont considérables, et l’effet psychologique très éprouvant pour les habitants déjà affaiblis par la faim et le froid.

Le 12 janvier, l’armée française de la Loire est vaincue au Mans ; le 19 celle du Nord est défaite à Saint-Quentin ; tandis que l’armée de l’Est rend les armes dans le Doubs.

Dans Paris, des fusillades éclatent. L’agitation croissante de la population fait craindre au gouvernement provisoire une révolte. Il engage des pourparlers et signe rapidement l’armistice le 26 janvier.

Au même moment, tous les territoires allemands s’unissaient derrière la Prusse au sein d’un nouvel Empire Allemand. Ce n’est pas à Berlin mais à Versailles que le roi Guillaume Ier fut proclamé empereur. (3) (4) La stratégie du chancelier Bismarck s’était avérée un succès total, tandis que la France était humiliée.

Conformément aux accords d’armistice, une assemblée nationale française est ensuite élue dans la précipitation le 8 février. Elle s’avère, grâce au vote rural, majoritairement monarchiste et favorable à l’apaisement pacifique. Le traité de paix est signé le 26 février.

La France perd l’Alsace (devenue française en 1648), les territoires annexés par Louis XIV en 1681, et la Moselle. Elle doit également payer la somme colossale de 5 milliards de francs-or. Les troupes prussiennes ne libèreront que progressivement les territoires jusqu’au versement total de cette somme. Une grande partie Est de la France restera ainsi occupée jusqu’en 1873.

Charles des Ligneris est libéré par les Prussiens le 7 mars 1871, Jacques le 8 avril. A peine revenu en France, ce dernier est semble-t-il affecté, avec son régiment reconstitué, à la répression de la Commune. Depuis le 18 mars en effet, la population ouvrière parisienne s’était soulevée contre l’assemblée monarchiste qu’elle ne reconnaissait pas, mais aussi par frustration de se faire voler « sa révolution » de septembre 1870, et en réaction face à un gouvernement qui voulait désarmer la population.

L’insurrection a rapidement pris le pouvoir à Paris, faisant fuir le gouvernement à Versailles. Le conseil communal de 80 membres élus par la population siège à l’Hôtel de Ville sous le nom de « Commune de Paris ». Sans chef, composé majoritairement d’ouvriers et d’artisans, il gère la ville « avec probité et une certaine modération » (5). Véritable laboratoire d’innovation sociale, ce conseil envisage la séparation de l’Eglise et de l’Etat, ainsi que l’enseignement laïque obligatoire.

Les Prussiens assistent médusés à une attaque de Paris par l’armée régulière française (surnommée les Versaillais) contre les parisiens communards retranchés derrière les fortifications. Les combats, très durs, se poursuivent durant plusieurs semaines. Des bâtiments historiques sont incendiés lors des combats, notamment le Palais des Tuileries, la Bibliothèque impériale du Louvre, l’Hôtel de Ville de Paris, le Palais de Justice, avec des pertes irrémédiables de patrimoine national et d’archives historiques.

Le conflit se solde par la Semaine Sanglante, du 21 au 28 mai 1871 lorsque l’armée régulière entre dans Paris et y exerce une répression impitoyable. Encore aujourd’hui, le nombre de morts fait débat, il se situerait entre 6.000 et 30.000, dont de nombreuses exécutions sommaires qui n’épargnent ni les femmes ni les enfants. Cinq mille personnes sont emprisonnées, et cinq mille autres déportées en Nouvelle-Calédonie. On peut se demander si Jacques des Ligneris a vraiment apprécié le rôle qu’on lui a demandé de tenir, qui n’était sûrement pas celui qu’il s’était imaginé lors de son engagement comme officier.

Légende : à gauche Jacques des Ligneris, à droite Charles des Ligneris (photos non datées). Si l’on ne connaît de Jacques que sa taille (1m75), le dossier militaire de Charles nous donne plus de précisions : il mesurait 1m72, avait les cheveux châtains, et les yeux bleus.

Jacques et Charles poursuivent leur carrière militaire. Jacques est ainsi nommé lieutenant le 30 avril 1872, Charles le 15 mars 1873. Mais il est probable que le cœur n’y est plus. Le député Montebello évoquera plus tard le traumatisme subi par les hommes de sa générations en entrant dans la vie « par l’effondrement de ce qu’ils considéraient comme le beau patriotisme de la France » (6). Pire, les anciens prisonniers ne sont pas des héros. « L’onde de choc de la défaite redoublée par le traumatisme de la Commune […] ont laissé de côté les prisonniers, regardés comme des « infortunés », dignes de pitié plutôt que d’intérêt. […] Le prisonnier porte sur lui cette macule que la nation honteuse ne souhaite pas regarder après 1871. » (7)

Pour leur père, Maximilien des Ligneris, la situation était également douloureuse. Notre regard d’aujourd’hui, marqué par la connaissance des deux guerres mondiales contre l’Allemagne qui suivront, pourrait nous faire imaginer que les Etats allemands étaient en 1870 une sorte d’ennemi héréditaire. Mais pour les contemporains, la perception était tout autre. Les adversaires traditionnels de la France depuis des siècles étaient surtout l’Angleterre, l’Espagne et la Maison d’Autriche. Seul Louis XIV fut véritablement un agresseur envers les Allemands. Les princes des Etats allemands émiettés se battaient surtout entre eux, la France envoyant parfois des troupes pour aider l’un contre l’autre. En 1870, les élites françaises avaient plutôt de l’amitié et de l’admiration pour la culture allemande. Maximilien en avait d’autant plus qu’il avait été élevé, on s’en rappelle, par une mère dont l’éducation fut entièrement germanique, et dans le doux souvenir (peut-être fantasmé) de la Bavière de l’enfance de sa mère. Il est fort probable que Maximilien parlait couramment allemand. Aussi, quand la Prusse vint ravager et humilier la France dut-il se sentir profondément blessé, témoin d’une catastrophe qu’il n’eût pas pensée possible.

Rose Marquise des Ligneris (source https//www.panteek.comJamainindex2.htm)
Rose Marquise des Ligneris (9)

Sur un mode plus léger, un intrigant ouvrage est publié dans le monde de l’horticulture en 1873 : « Les Roses » d’Eugène Forney (Paris, éditions J. Rothschild, 1873) comporte le dessin et la description de la rose « Marquise des Ligneris », un hybride créé par Eugène Guenoux à Voisenon en 1869. (8)

La commune de Voisenon, à côté de Melun, est celle où Marie-Augusta possédait des biens immobiliers qu’elle louait. Lorsqu’après vingt ans de mariage sa relation avec Maximilien se fut étiolée, pour se conclure par une séparation de corps et de biens prononcée en août 1868, Marie-Augusta s’était sans doute installée à Voisenon. Elle avait visiblement noué des contacts étroits avec la société locale.

Maximilien, de son côté, s’était remis en couple (peut-être en 1868) avec Elsabe Maria Dorothea Möller, une allemande de 24 ans (soit trente-et-un ans plus jeune que lui). Née danoise en 1844, Elsabe était originaire de Rendsburg, une commune située dans le duché de Schleswig-Holstein. Elle était devenue allemande suite à l’annexion du duché par la Prusse en 1866.

Marie-Augusta refusera le divorce, afin que Maximilien ne puisse pas se remarier.

Château de Vaux-le-Pénil
Château de Vaux-le-Pény

C’est aussi à proximité immédiate de Voisenon que Marie-Augusta rencontrera les Fréteau de Pény, une famille qui résidait au château de Vaux-le-Pény à côté de Melun. Héracle, conseiller référendaire à la Cour des Comptes, est veuf d’Anne-Céline Petit depuis plus de dix ans. Il vivait avec sa fille aînée Alexandrine et son fils Pierre. La cadette Gabrielle n’habitait plus sur place, elle s’était mariée en 1870 avec Amédée de Boissieu.

Ce fut probablement Marie-Augusta qui organisa la rencontre d’Alexandrine Fréteau de Pény avec son fils le vicomte Charles, puis leur mariage. Celui-ci se tint en grande cérémonie au château de Pény le 12 octobre 1874. De nombreux amis officiers en uniforme animèrent la réception. Charles avait presque 27 ans, Alexandrine 25 ans, ce qui peut paraître âgé pour une mariée. Décrite comme très intelligente et cultivée, elle se destinait en fait à la religion : admiratrice des Dominicains, elle était entrée toute jeune dans le Tiers-Ordre de Saint Dominique, avant de revenir à la vie civile. (10)

Un deuil planait pourtant sur la famille, car René des Ligneris, le frère de Jacques et Charles dont on sait peu de choses, était décédé dans l’année en Guyane, à seulement 24 ans (11). Que faisait-il dans cette contrée exotique ? Était-il parti à l’aventure pour explorer, chercher de l’or ? Avait-il un lien avec l’administration pénitentiaire du bagne ? Faisait-il du commerce ? Était-il un marin en escale ?

En 1877 Adolphe Thourou de Bertinval, baron de Bressolles, décède. C’était le frère de Marie-Augusta. N’ayant pas eu d’enfants de sa femme Marie de Chamerlat, il a désigné son neveu Charles des Ligneris comme héritier. Sa femme conservait néanmoins l’usufruit du château et des terres de Bressolles. Petite et fluette, elle était de constitution robuste, et vivait dans son château sans faire de feu (12). Elle a par ailleurs été obligée de  gérer de vieux procès qui traînaient en longueur depuis des décennies. (13)

Château de Rezay, à Mâron (Indre)
Château de Rezay

D’autres liens se nouent à cette époque : le comte Jacques des Ligneris épouse Charlotte Tailhandier du Plaix le 20 décembre 1877. Il a 31 ans, elle en a 23. Le somptueux mariage a lieu au château de Rezay, à Mâron (proche de Châteauroux), où Charlotte habitait auprès de son père et de sa sœur aînée. Cette dernière héritera de Rezay, quant à Charlotte des Ligneris elle recevra le château du Plaix, situé dans une commune du Berry qui par un hasard improbable se nomme Lignières.

Château du Plaix (crédits photos 2 et 3 : Michel Laporte des Thiaulins)

Charles étant affecté avec son régiment à Verdun, c’est là qu’Alexandrine met au monde leur premier enfant le 7 août 1878, qu’ils prénomment Etienne. Il sera suivi par Jean le 25 juin 1880, né à Meaux, puis par Michel le 2 août 1882. Une petite Marie suit le 27 septembre 1883, mais elle sera emportée par la mort avant ses quinze mois, le 22 décembre 1884. Du côté de Jacques et Charlotte, en revanche, pas d’enfant.

Une autre naissance aura lieu dans cette période, qui aura des conséquences familiales importantes …


(1) En jaune figurent les états allemands indépendants du sud, en rose pale les territoires français annexés par la Prusse en 1871. Source Wikipedia. Based on map data of the IEG-Maps project (Andreas Kunz, B. Johnen and Joachim Robert Moeschl: University of Mainz) – http://www.ieg-maps.uni-mainz.de .

(2) Informations issues de l’article d’Odile Roynette, « 500 000 prisonniers », paru dans le magazine l’Histoire n°469 de mars 2020, p55.

(3) Otto von Bismarck aurait choisi Versailles en représailles des deux ravages du Palatinat de 1674 et 1689 par les troupes de Louis XIV. Ces épisodes méconnus en France (par une sorte d’amnésie volontaire?), désignent pour 1674 les exactions d’Henri de La Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne, lors de la Guerre de Hollande, dans cette région de l’Empire Germanique nommée le Palatinat. Pour couper la logistique des troupes adverses et terroriser les populations, Turenne ordonna des massacres et atrocités à grande échelle, et commit ce que le droit international actuel qualifierait sans ambigüité de crimes de guerre. En 1689, la guerre de la Ligue d’Augsbourg vit de nouveaux massacres dans le Palatinat, ordonnés par Louvois, ministre de Louis XIV. Ces deux Ravages du Palatinat soulevèrent une vague d’indignation en Europe contre Louis XIV. En effet, si la guerre de Trente Ans (1618-1648) avait vu des pillages et saccages, cela pouvait s’expliquer à l’époque par l’épuisement financier des Etats et l’impossibilité de payer les troupes ainsi que par la haine religieuse. Ici, ce fut une politique délibérée de terreur par un Etat disposant de finances saines et de troupes disciplinées.

(4) La guerre franco-prussienne eut une autre conséquence internationale : l’achèvement de l’unité italienne. En effet, les troupes françaises stationnées à Rome pour protéger le Pape ayant été rapatriées en France au début de la guerre, le tout nouveau royaume d’Italie en profita pour annexer la Ville Eternelle et en faire sa capitale. Le Pape ne fut plus dès lors un souverain temporel, et l’unité italienne parachevée.

(5) Histoire de France, édition Larousse-Bordas, 1998, pp435-436.

(6) Cité par Yannick Rippa, dans son article « Une affaire de femmes », publié dans le magazine L’Histoire n°469 de mars 2020, p44.

(7) Odile Roynette, article « 500 000 prisonniers », paru dans le magazine l’Histoire n°469 de mars 2020, p57.

(8) Vous pouvez de nos jours commander sur le site du marchand new-yorkais John Derian pour 8$50 une assiette ornée de cette rose et référencée « Marquise des Ligneris Rose » !

(9) Source de l’image : https//www.panteek.comJamainindex2.htm

(10) Source : Bulletin de la Société d’Emulation du Bourbonnais, 1927, p292.

(11) Source : Archives de l’Allier, Fonds des Gozis, cote 2Mi3920, p279.

(12) Souvenirs de Gabriel des Ligneris, ébauche d’un article (années 1970 ?) dont je possède le texte.

(13) Le domaine de Bresolles fut particulièrement riche en péripéties judiciaires. On trouve dans les archives aimablement données par Madame Zivy un procès en 1841 « M. de Bertinval contre M. Delageneste et autres »; un autre en 1847 « Monsieur Touroux (sic) de Bertinval contre Monsieur Pierre-Auguste Vermin d’Aigrepont ». Plus ancien, un conflit en 1749 concernant « les îles de Mousta et du Saule et les cultures endommagées sur ces îles par le pacage des bestiaux ».

Maximilien et Marie-Augusta, l’embourgeoisement sous le Second Empire

Lorsque les nouvelles de la Révolution parisienne de février 1848 parviennent au château de Méréglise, Marie-Augusta des Ligneris s’inquiète aussitôt pour ses jeunes enfants : le petit Jacques âgé de 18 mois, et Charles, son bébé de quatre mois à peine. Allait-on de nouveau couper des têtes, saisir les propriétés ? Rien de ce qu’elle apprend ensuite ne la rassure. En effet, juste après l’abdication du roi Louis-Philippe, le 24 février, le gouvernement provisoire de Lamartine supprime les titres de noblesse, par décrets des 25 février et 2 mars. Dans les campagnes, on attaque les demeures de notables ou d’usuriers, on brise des machines.

Le 5 mars, le suffrage universel est voté… mais uniquement pour les hommes, malgré la mobilisation d’une partie de la population féminine derrière George Sand, avec des manifestations par centaines et des signatures de pétitions par milliers. Eugénie Niboyet déclarait ainsi dans le tout nouveau journal La Voix des Femmes : « Avec la servitude du travail doit cesser la servitude des femmes », mais elle ne fut pas entendue. (1)

Puis survient une avancée majeure, l’esclavage est enfin définitivement aboli, grâce au combat de Victor Schoelcher. (2) « Ces premiers mois de février-mars, parfois jusqu’à juin, sont un moment exceptionnel d’irruption du possible dans l’Histoire. Il exprime un espoir de communion sociale et de réalisation d’un avenir meilleur, articulé à une flambée révolutionnaire européenne, coloniale, et impériale. » (3)

En avril cependant, l’élection des députés de la Constituante marque l’échec des révolutionnaires. Les républicains modérés remportent la majorité absolue, la droite monarchiste constituant la seconde force, loin devant les socialistes d’extrême-gauche déjà appelés « les rouges ».

Les révolutionnaires avaient en effet négligé l’effet du nombre, or dans ce suffrage universel masculin, ce fut le vote paysan qui définit l’issue du scrutin, c’est-à-dire le vote des petits propriétaires « qui ne voulaient ni d’un retour à l’Ancien Régime ni la révolution des partageux.  » (4)

Fin mai, les protestations de rue qui s’expriment alors partout dans le pays sont sévèrement réprimées. Au début de juin, Paris s’agite. Fin juin, des barricades se dressent de nouveau, l’état de siège est déclaré, des combats de rues éclatent.

Exceptionnelle photo de Paris le 25 juin 1848 avant l'attaque rue du faubourg du temple (daguerréotype de Thibault, publié par le magazine L'Histoire en février 2018)

Exceptionnelle photo de Paris le 25 juin 1848 où l’on voit les barricades avant l’attaque, rue du faubourg du temple (daguerréotype de Thibault, publié par le magazine L’Histoire en février 2018)

Au moins 40.000 insurgés se battent contre les forces de l’ordre, avec un bilan de 3.000 morts et 15.000 emprisonnés et déportés. Les forces armées comptent quant à elles 1.500 morts dans leurs rangs. (5) C’est dire l’atmosphère fiévreuse qui régnait alors, et la détermination des parties en présence. La société dans son ensemble est secouée, c’est une guerre civile.

L’Assemblée Constituante proclame la Seconde République en novembre. (6) L’élection du Président fixée au 10 décembre 1848 voit la victoire massive de Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon Ier. (7)

En 1850, le citoyen Maximilien des Ligneris alors âgé de 37 ans accueille avec joie la naissance de son troisième fils, René. Mais il apprend aussi avec une grande tristesse le double décès de sa mère Antoinette (61 ans) et de son beau-père Joseph d’Hervilly (60ans). Ce dernier n’ayant pas d’enfants, le domaine de Brocourt est vendu. Le nouveau propriétaire fera raser le château pour en bâtir un nouveau, aux proportions démesurées. Peut-être que la sœur de Maximilien, Charlotte, reste à Brocourt pour continuer à gérer le pensionnat de jeunes filles qu’elle y avait créé.

Le château de Brocourt après 1850

Le nouveau château de Brocourt après 1850

Soudain, en décembre 1851, le président Louis-Napoléon Bonaparte déclenche un coup d’état. La IIème République s’achève déjà, laissant place à une république consulaire en janvier 1852 puis très rapidement au Second Empire, en décembre de la même année. Parmi ses premières mesures, le désormais empereur Napoléon III rétablit les titres de noblesse, le 27 janvier 1852.

En septembre de la même année, le vicomte Augustin des Ligneris, oncle de Maximilien, s’éteint à Paris, chez lui au 10 rue de l’Université, à l’âge de 68 ans.

Le marquis Maximilien des Ligneris se lance en politique. Il brigue un mandat de conseiller général dans son département d’Eure-et-Loir, qu’il remporte (8). Elu pendant plus de quinze ans, c’est un notable, personnage fortuné qui réside en son château, tout à la fois héritier de l’Ancien Régime et représentant du Second Empire.

En ces années 1850, les trois frères Jacques, Charles et René grandissent paisiblement dans la campagne de Beauce, éduqués par des précepteurs. Ils jouent près des étangs qui bordent le parc du château de Méréglise, et dans la rivière qui le traverse, la Thironne. Sans doute fréquentent-ils les petits-enfants de feu Augustin et Agathe des Ligneris, leurs cousins certes beaucoup plus âgés Charles et Marie de Vauguion (enfants d’Eudoxie), ou encore, plus proches en âge, Agathe, Louise, Vincent, et Marie Le Roy de Valanglart (enfants de Claire-Armande). (13)

Maximilien achète une grande quantité d’actions du canal de Suez, projet risqué dont les travaux commenceront en 1859 et dureront dix ans, plusieurs fois menacés par les Anglais. Grâce à l’achèvement de cette infrastructure commerciale majeure, Maximilien s’enrichira considérablement.

Sa femme Marie-Augusta gère quant à elle les propriétés dont elle a hérité en Seine-et-Marne, constituées de champs à Voisenon qu’elle loue à des agriculteurs, et d’au moins une maison à Melun. (9)

En 1860, Napoléon III annexe après référendum le comté de Nice et la Savoie, en échange de l’aide de la France au Piémont-Sardaigne contre les Autrichiens.

Jacques des Ligneris obtient son baccalauréat en lettres et sciences en 1864, puis il intègre l’Ecole Impériale Spéciale Militaire de Saint-Cyr. Il en sortira officier de cavalerie en 1867, promotion Vénétie, et sera affecté comme sous-lieutenant au 1er Régiment de Cuirassiers (cavalerie lourde). Son frère Charles lui a emboîté le pas sitôt bachelier, et sortira également officier de cavalerie en 1868, promotion Sultan, avant de rejoindre le 12e Régiment de Dragons (cavalerie) comme sous-lieutenant. Les deux frères ne furent pas les plus brillants élèves, ils sortent dans le fonds du classement de leur promotion. (10)

Leur grand-mère Anne-Laurence d’Origny, baronne douairière de Bressolles, disparaît en 1868, à l’âge de 68 ans (11). Puis c’est au tour de Jean-Marie Le Roy, comte de Valanglart, le mari de Claire-Armande des Ligneris, qui décède le 20 février 1870 dans son hôtel particulier de Paris, au 8 rue de Varennes.

A l’échelle internationale, la succession d’Espagne crée des tensions entre la France et la Prusse. Une passion antifrançaise embrase l’Allemagne, tandis que les foules parisiennes réclament la guerre. Celle-ci est déclarée par la France le 19 juillet 1870, officiellement pour « insulte publique », en réponse à une dépêche volontairement dédaigneuse du chancelier Otto von Bismarck, celui-ci poussant au conflit pour galvaniser l’unification allemande en cours.

Charge de Reichshoffen, tableau d'Aimé Morot, 1870, collections du Château de Versailles

Charge de Reichshoffen, tableau d’Aimé Morot, 1870 (collections du Château de Versailles)

Les deux frères sont mobilisés. Jacques des Ligneris est le premier à entrer dans le conflit, avec le 8e Régiment de Cuirassiers. Il combat le 6 août 1870 à la bataille de Froeschwiller-Woerth, en Alsace, où 45.000 Français affrontent 130.000 Prussiens. Son régiment est décimé lors des désastreuses charges dites de Reichshoffen et de Morsbronn commandées par le général Michel. Véritable miraculé, Jacques fait partie des 17 seuls rescapés de son régiment. (12) Le sacrifice des Cuirassiers a cependant permis au reste de l’armée française de battre en retraite en bon ordre, avec peu de pertes.

La charge de Morsbronn, 6 août 1870, tableau de Detaille (collections du musée de Woerth)

La charge de Morsbronn, 6 août 1870, tableau de Detaille (collections du musée de Woerth)

Sans doute Jacques est-il réaffecté à une autre unité qui participera aux combats de Sedan le 1er septembre, car il est prisonnier des Prussiens à compter du 2 septembre. La bataille opposait 120.000 Français commandés par Napoléon III et le général Mac Mahon à 200.000 Prussiens dirigés par le roi Guillaume Ier et le général von Moltke. Défait, Napoléon III a capitulé. Il est emmené en captivité en Allemagne, tandis que 80.000 soldats et officiers français sont faits prisonniers, dont Jacques.

Le 4 septembre à Paris, Gambetta prononce la déchéance de l’Empereur et proclame la République. Le gouvernement provisoire refuse la défaite et reconstitue une armée. Paris est assiégée dès le 17 septembre. C’est alors que Charles des Ligneris entre en scène. Les premiers combats de son régiment de Dragons se déroulent le 23 septembre, et se poursuivent jusqu’au 5 décembre, peut-être à la bataille d’Orléans. Il survit, mais est lui aussi fait prisonnier par les Prussiens.

Paris encerclée et bombardée, l’empereur déchu, deux de leurs fils captifs des Prussiens… En cette fin d’année 1870, le tableau est bien sombre pour Maximilien et Marie-Augusta. Que leur réserve l’avenir ?

(1) Quentin Deluermos, extrait de l’article « Le grand rêve de la Fraternité » paru dans le magazine l’Histoire, n°444, février 2019, p36. Voir aussi l’excellent article de Michelle Perrot « Qui a peur des femmes? », magazine l’Histoire n°218, février 1998, publié de nouveau dans le n°444 de février 2019, p52.

(2) L’esclavage fut aboli dans les colonies françaises seulement, car il était déjà officiellement aboli sur le sol métropolitain depuis le 3 juillet 1315, par l’édit royal de Louis Le Hutin, qui postulait même que « le sol de France affranchit l’esclave qui le touche ». Cette disposition restée en vigueur à travers les siècles a permis à des esclaves amenés avec leur maître en visite en France au XVIIIe siècle d’intenter un procès à ces derniers, et d’être soutenus et suivis par les tribunaux français qui les ont libérés, parfois avec des indemnités pour le préjudice subi.

(3) Quentin Deluermos, extrait de l’article « Le grand rêve de la Fraternité » paru dans le magazine l’Histoire, n°444, février 2019, p37.

(4) Michel Winock, article « A l’épreuve du suffrage universel », paru dans le magazine l’Histoire, n°444 février 2019, p53.

(5) Michel Winock, article « A l’épreuve du suffrage universel », paru dans le magazine l’Histoire, n°444 février 2019, pp 55-56.

(6) La Constitution de la IIe République attribuait le pouvoir législatif à une assemblée unique, et l’exécutif « à un citoyen qui reçoit le titre de président de la République », élu au suffrage universel (masculin) à un seul tour. En l’absence de majorité absolue des votants, c’est l’Assemblée qui désignait le président parmi les cinq candidats ayant obtenu le plus de voix. (Michel Winock, article « A l’épreuve du suffrage universel », paru dans le magazine l’Histoire, n°444 février 2019, p56).

(7) Le candidat Louis-Napoléon Bonaparte s’était posé en « réconciliateur des classes, ami de la religion, protecteur des pauvres et défenseur des riches ». Comme l’analysa Karl Marx, qui était présent à Paris en mars et avril de cette même année, le vote du 10 décembre 1848 fut la victoire de la classe paysanne, « une réaction de la campagne contre la ville ». (Michel Winock, article « A l’épreuve du suffrage universel », paru dans le magazine l’Histoire, n°444 février 2019, p57).

(8) Maximilien est cité dans les Rapports et Délibérations du Conseil Général d’Eure et Loir en 1855, comme membre de la commission « Comptabilité » (source Gallica). Il le sera de même en 1859, comme membre de la commission « sujets divers » (!), puis encore en 1869, membre de la première commission « comptabilité » (source Gallica).

Notons que sous le Second Empire, si tout homme de plus de 25 ans pouvait se déclarer candidat, l’Etat désignait des candidats officiels. Le Préfet avait pour instruction de les aider par tous les moyens : subventions, bourrage d’urnes, menaces contre les candidats adverses… Ces pratiques n’étaient pas nouvelles mais furent systématisées par le Second Empire. Il est donc très probable, étant donnés le statut de Maximilien et la longévité de ses mandats, qu’il ait été un candidat officiel du régime, et donc son fervent soutien.

(9) Bail de 1867 entre la marquise des Ligneris et un cultivateur à Voisenon ; bail de 1874 même objet ; bail de 1880 entre la marquise des Ligneris et la ville de Melun pour louer un bâtiment à cette dernière (documents en ma possession, don de Madame Zivy).

(10) Source : états de services, base LEONORE du Ministère français de la Culture pour les médaillés de la Légion d’Honneur. Ces documents sont publiés en annexe, sur la page Documents et Sources.

(11) Dans les dessous de l’histoire, on découvre que son mari Charles Thourou de Bertinval avait contracté un premier mariage avant elle. Il avait 28 ans lorsqu’il épousa le 28 novembre 1804 Claudine Molland, une femme divorcée fille d’un Président des Requêtes au Parlement de Paris, avec un contrat de mariage sans communauté de biens. De façon étonnante, tandis que son père est très haut placé et sans doute fortuné, la mariée ne possède que quelques meubles, inventoriés dans l’acte. Les biens du mari ne sont en revanche volontairement pas inventoriés, ainsi qu’il est explicitement exposé dans le document. Le déséquilibre de leurs fortunes respectives apparaît ici évident, il s’agit sans doute d’un mariage d’amour, qui n’a peut-être pas déclenché l’enthousiasme des familles. On ne sait pas ce qu’il est advenu de la mariée ensuite, ni s’ils ont eu des enfants. (source : contrat de mariage en ma possession, don de Madame Zivy).

(12) Pour plus de détails sur cette bataille, on peut se reporter au site https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Frœschwiller-Wœrth_(1870) qui la décrit très bien. Les états de services de Jacques des Ligneris (base LEONORE) indiquent bien qu’il a commencé la campagne de 1870 le 6 août, au 8e Régiment de Cuirassiers.

(13) Pour se repérer, schéma de parenté :

schema de descendance Anne Louis et Augustin

Maximilien l’insouciant

Maximilien des Ligneris a 19 ans lorsqu’en 1832 une pandémie mondiale de choléra frappe la France. Partie d’Inde en 1826, elle avait atteint Moscou en 1830, provoquant des émeutes en Russie, puis traversé la Pologne et la Finlande. Elle arrive à Berlin en 1831, à Londres en février 1832, puis à Paris un mois plus tard avant de gagner une grande partie de la France. Des immigrants irlandais l’emmèneront au Québec. La maladie se propagera en Ontario et Nouvelle-Ecosse, avant que des passagers ne la fassent entrer aux Etats-Unis par Détroit et New-York. La pandémie atteindra l’Amérique du Sud en 1833 où elle durera jusqu’en 1848.

Maximilien et sa sœur Charlotte restent sans doute confinés par leur mère au château de Brocourt, dans la Somme. En six mois, le choléra fait 100.000 victimes en France, dont 20.000 morts à Paris. Les rues sont vides, plus personne n’ose sortir, et chacun se méfie de son voisin. De grands esprits scientifiques de l’époque succombent, notamment Sadi Carnot, père de la thermodynamique, mais aussi des personnalités politiques de premier plan comme le président du Conseil Casimir Périer. Cette pandémie constituera l’un des traumatismes majeurs du XIXème siècle.

Au cours de la décennie qui suit, le royaume de France connaît de profondes mutations sociales, économiques et politiques. Le roi Louis-Philippe est soucieux de réconcilier les Français, profondément divisés après la révolution de 1830, autour des principes de modération. Après avoir adopté le drapeau tricolore, supprimé la censure et accepté que le catholicisme cesse d’être religion d’Etat, il fait disparaître l’étiquette solennelle de la cour, et se promène dans les rues de Paris : sa simplicité le rend populaire.

Louis-Philippe gouverne au centre, faisant la synthèse de la tendance royaliste orléaniste et de la tendance libérale. Il n’est pas reconnu par les royalistes ultra, eux-mêmes scindés en deux branches concurrentes, ni par les bonapartistes qui soutiennent le prince Louis Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon Ier.

La mise en place d’un régime parlementaire, et l’accession de la bourgeoisie aux affaires manufacturières et financières permettent un essor économique de première importance. La machine à vapeur et le train apparaissent en France et se développent, ainsi que les grands établissements industriels. (1)

Maximilien des Ligneris est alors un jeune rentier typique de la noblesse d’Ancien Régime. Il ne cherche pas à rentrer dans l’armée comme son père et son grand-père, mais chasse avec ses amis, et fréquente les salons  mondains. Il mène probablement grand train à Paris pendant une décennie et ne boude pas son plaisir.

La marquise de Béthisy se rendant à une soirée, 1835, tableau de Ch. Steuben, Musée des Beaux Arts de Lille. Maximilien des Ligneris doit beaucoup fréquenter ces salons mondains où se retrouvent les clans aristocratiques.

La marquise de Béthisy se rendant à une soirée, 1835, tableau de Ch. Steuben, Musée des Beaux Arts de Lille. Maximilien des Ligneris doit beaucoup fréquenter ces salons mondains.

Ce n’est qu’à 32 ans qu’il se décide à se marier. Peut-être sur l’insistance d’Antoinette, sa mère ? Toujours est-il qu’il épouse le 27 octobre 1845 à une heure de l’après-midi, à la mairie du premier arrondissement de Paris, Marie-Augusta Thourou de Bertinval, une jeune femme de 17 ans. Sa mère Anne-Laurence d’Origny est présente au mariage. En revanche son père Charles, baron de Bressolles, était décédé quatre ans plus tôt. (2) Au vu de leurs âges respectifs, Maximilien n’a pas pu rencontrer Marie-Augusta dans sa vie parisienne. Ce n’est vraisemblablement pas un mariage d’amour, mais un mariage arrangé, une alliance opportune pour les deux familles.

Maximilien est entouré de sa mère, son beau-père, ainsi que de son cousin et témoin le comte de Vallanglart. En revanche sa sœur Charlotte brille par son absence. Peut-être s’est-elle brouillée avec lui ou désapprouve-t-elle sa conduite insouciante. Contrairement à lui, elle est restée à Brocourt et s’est engagée dans la vie locale en fondant un pensionnat de jeunes filles. Elle ne se mariera jamais.

Pensionnat de jeunes filles de Brocourt

Pensionnat de jeunes filles de Brocourt

Les époux habitent un court moment à Paris, où naît rapidement un premier enfant prénommé Jacques Joseph Maximilien Charles, le 11 septembre 1846. Peut-être n’était-ce que le temps de remettre en état le château de Méréglise (Eure-et-Loir), qui devait être bien vide depuis le décès en 1827 du grand-père de Maximilien. Ils s’y établissent quelques mois après la naissance de Jacques. C’est là que naîtra leur second fils, Charles Marie Anne Théodore, le 2 novembre 1847.

Pour autant, tout à leur bonheur de nouveaux parents, peut-être ne voient-ils pas s’assombrir autour d’eux la situation générale du pays. La popularité du roi Louis-Philippe a commencé à décliner lorsque son gouvernement s’est fait de plus en plus conservateur et monarchique. Les conditions de vie de la population se sont détériorées,  les écarts de revenus ont augmenté. A partir de 1846, une crise agricole et économique dégrade la situation, attisée par le Parti Républicain, ce qui amène à un bouleversement politique majeur.

Ainsi, du 22 au 24 février 1848, la France renoue pour la troisième fois avec les révolutions. Ce fut néanmoins une surprise pour la plupart des acteurs : « l’événement me tomba sur la tête, absolument comme la foudre » nota l’orléaniste Albert de Broglie, tandis qu’à l’autre bout du spectre politique le socialiste Etienne Cabet se souvient que « la révolution est arrivée comme une bombe ou un éclair ». (3)

Lamartine, chef du gouvernement provisoire, 25 février 1848 (tableau de F. Philippoteaux, 1848, Musée Carnavalet ou Hôtel des Ligneris)

Lamartine, chef du gouvernement provisoire, devant l’Hôtel de Ville de Paris le 25 février 1848 (extrait du tableau de F. Philippoteaux, 1848, Musée Carnavalet alias Hôtel des Ligneris)

Au terme de trois jours de barricades et de combats dans les rues de Paris, le roi Louis-Philippe, alors âgé de 75 ans, abdique le 24 février 1848. Son fils héritier étant mort accidentellement six ans auparavant, il nomme son petit-fils comme successeur. La Chambre des Députés hésite, mais proclame la IIème République. La famille royale fuit immédiatement vers l’Angleterre, tandis que la foule envahit les Tuileries et dévaste le palais pendant plusieurs heures, à commencer par la salle du trône qui est saccagée.

Louis-Philippe en mars 1848 à Claremont House en Angleterre

Louis-Philippe en mars 1848, en exil à Claremont House en Angleterre. Une rare et exceptionnelle photo, l’une des premières au monde d’un souverain.

Ce n’est que le début d’une période très agitée, qui secouera toute l’Europe. Un « Printemps des Peuples » formé d’une succession d’insurrections et de révolutions presque concomitantes. Un idéalisme sentimental qui portera haut, en France, les idées de Liberté, d’Egalité et de Fraternité.

Mais comment Maximilien et Marie-Augusta vont-ils traverser cette période qui menace leur rang social et leur mode de vie ? Que vont devenir leurs tout jeunes enfants ?

 

(1) Sources de ce paragraphe et du précédent : Histoire de France, Larousse, 1998 ; et Wikipédia, article sur Louis-Philippe Ier.

(2) Source : Acte de mariage du 27 octobre 1845, que l’on peut trouver sur la page « Documents et sources » ou ici. Marie Augusta avait donc perdu son père exactement au même âge que Maximilien avait perdu le sien.  Les proches de Maximilien qui l’accompagnent sont sa mère Antoinette (âgée de 57 ans), son beau-père Jean-Baptiste vicomte d’Hervilly (55 ans), et son cousin et témoin Jean-Marie Leroy comte de Vallanglart (37 ans). Les témoins de Marie-Augusta sont des membres de sa famille, Antoine comte de Nanteuil (68 ans), et Napoléon marquis de Bréhan (40 ans). Anne-Laurence d’Origny est âgée de 45 ans au moment du mariage de sa fille.

(3) Source : Magazine L’Histoire n°444, février 2018, p30, article de Quentin Deluermos.

Anne-Louis et Maximilien, des tumultes napoléoniens à la Révolution de Juillet

En novembre 1813, Maximilien des Ligneris est un bébé de moins d’un an. A ce moment, les armées napoléoniennes se replient des Etats allemands vers la France, face à la coalition formée par l’Angleterre, l’Autriche et la Russie. Les armées d’Espagne ne tardent pas à refluer également. Une insurrection populaire éclate à Amsterdam contre les Français. En janvier 1814, la Coalition envahit la France. En février, l’empereur des Français envisage de faire évacuer le gouvernement de la capitale.

Maximilien et sa grande sœur de trois ans Charlotte ressentent sans doute l’angoisse de leurs parents Anne-Louis et Antoinette, qui auraient sans doute préféré fuir leur domicile parisien pour rejoindre Chartres et tenter de protéger leurs jeunes enfants. Mais Anne-Louis, alors âgé de 36 ans, s’est engagé dans la Garde Nationale, où il est nommé capitaine, et occupe un poste d’adjoint à l’état-major. Il est donc aux premières loges de la bataille de Paris qui commence le 30 mars à 6 heures du matin, pour s’achever le lendemain par une capitulation.

Le Sénat prononce la déchéance de Napoléon Ier et appelle au trône Louis Stanislas Xavier, frère de Louis XVI, qui devient Louis XVIII. Le 30 mai 1814, la France est réduite à ses frontières de 1792.

Dès le 16 juillet 1814, Anne-Louis s’engage comme sous-lieutenant « sans appointements » dans la Compagnie des Gardes du Corps de Monsieur (frère du roi, et futur Charles X).  Est-ce un hasard, c’était la maison militaire d’appartenance de son père, dissoute par le gouvernement révolutionnaire, puis rétablie dès les débuts de la Restauration par l’ordonnance de 1814. Quelques mois plus tard, en janvier 1815, il est fait chevalier de la Légion d’Honneur (1). A compter du 1er janvier 1816, il devient sous-lieutenant du même Corps « avec appointements ».

Faut-il voir là un retournement de fidélité d’Anne-Louis du bonapartisme vers la monarchie, ce n’est pas certain. Jeune noble bousculé par la Révolution durant tout le temps de son adolescence, il n’a pas hésité à s’engager à 20 ans comme hussard en 1798 pour défendre sa patrie, jusqu’en 1800 ; mais à ma connaissance il n’a plus participé aux entreprises napoléoniennes ensuite. Lorsqu’il entre dans la Garde Nationale en 1814, c’est sans doute parce que la situation de son pays est dramatique, donc par patriotisme.

Si l’époque est troublée, la vie privée d’Anne-Louis des Ligneris l’est tout autant. Ses relations avec sa femme Antoinette se distendent. Ils auraient pu divorcer, ce qui leur était permis par le Code Civil napoléonien de 1804, mais fut de nouveau interdit par Louis XVIII en 1815.

Anne-Louis a toujours sa grand-mère, qui vit à Chartres. Marie-Françoise des Ligneris, veuve depuis 1780 du premier marquis Louis-François, habite l’hôtel particulier que son mari avait acheté. Son fils Jean-Baptiste-Claude réside quant à lui au château de Méréglise, siège du marquisat.

En 1821 l’hôtel de Mézières, contigu à l’hôtel des Ligneris, est loué par le Conseil Général (2) pour être mis à disposition de la Préfecture (3). L’année suivante, Marie-Françoise décède, à l’âge incroyable de 98 ans. Elle se fera enterrer à Méréglise aux côtés de son mari. Née en 1724, hormis la Régence elle avait connu l’intégralité des règnes de Louis XV et Louis XVI, la Révolution, l’Empire, et la Restauration. On ne se rend pas compte aujourd’hui à quel point elle et ses contemporains ont dû s’adapter, en voyant s’effondrer autour d’eux plusieurs fois au cours de leur vie le monde qu’ils connaissaient et croyaient stable.

Le préfet souhaite acheter l’hôtel particulier pour en faire sa résidence, mitoyenne aux bureaux de la Préfecture. C’est probablement ce qui décide Jean-Baptiste-Claude, lui-même âgé de 79 ans et ne se déplaçant plus beaucoup, à vendre en 1823 la demeure chartraine, qui est encore aujourd’hui, en 2019, la résidence du Préfet.

Cette même année, un petit événement a lieu à Chartres, auquel se trouveront mêlés deux proches cousins d’Anne-Louis, enfants de sa tante Marie-Thérèse-Françoise des Ligneris et de René-César de Courtavel. Témoignage exceptionnel, un tableau du musée de Chartres nous les montre assistant le 1er décembre 1823 aux retrouvailles du duc d’Angoulême Louis-Antoine de Bourbon (fils du futur roi Charles X) et de sa cousine Marie-Thérèse-Charlotte (fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette) qu’il avait épousée en 1799. La duchesse d’Angoulême était venue à Chartres depuis Paris retrouver son époux, qui rentrait de l’expédition dépêchée en Espagne pour aider Ferdinand VII à rétablir la monarchie absolue.

Musée des Beaux-Arts de Chartres, tableau d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême », 1823

Musée des Beaux-Arts de Chartres, tableau de 1827 d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême »

Musée des Beaux-Arts de Chartres, détail du tableau d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême », 1827. Le comte et le vicomte de Courtavel se trouvent au dernier plan, à gauche et à droite.

Musée des Beaux-Arts de Chartres, détail du tableau de 1827 d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême ». Le comte et le vicomte de Courtavel se trouvent au tout dernier plan, à gauche et à droite.

A cette rencontre, il n’y avait de présents que les premières autorités locales, quelques notables du département, et une partie de la cour des époux (4). Il est tout-à-fait émouvant de trouver ces quasi-photos des visages du vicomte de Courtavel, Député, et du comte de Courtavel, Pair de France. Tous les deux ont réussi une belle carrière politique malgré les tourments de la Révolution et de l’Empire (5). Comme je l’ai déjà évoqué, ils étaient présents en 1807 au mariage de leur proche cousin Anne-Louis des Ligneris.

Durant ces années, Louis XVIII réussit à assurer la transition d’un Empire napoléonien effondré vers une nation apaisée. A sa mort en 1824, son frère lui succède sous le nom de Charles X. Il organise alors une grande cérémonie à Reims pour son sacre, à la mode de l’Ancien Régime.

Est-ce grâce à l’appui du roi de Bavière son parrain, ou du comte de Courtavel, Pair de France, toujours est-il que Maximilien des Ligneris est choisi pour participer aux grandioses cérémonies du sacre en tant que page de Charles X. C’est-à-dire que le garçon de 12 ans vêtu d’habits magnifiques marche dans le prestigieux cortège avec quelques autres jeunes hommes de son âge, derrière les quatre chevaliers de l’Ordre du Saint Esprit portant les offrandes (vin, pains d’or et d’argent, médailles), et devant le Maréchal de France (6). Nul doute qu’il gardera toute sa vie un souvenir mémorable de cette journée du 29 mai 1825.

Cette année vit également le mariage de sa cousine Eudoxie des Ligneris avec Aimé de Vauguyon, Garde du Corps du roi que connaît sûrement son père. (7) La sœur d’Eudoxie, Claire-Armande, épousera plus tard Jean-Marie Le Roy, comte de Valanglart.

Mais l’année suivante, le 2 août 1826, le comte Anne-Louis des Ligneris décède, à seulement 48 ans.

Son père est toujours en vie : Jean-Baptiste-Claude se trouve à l’âge très avancé pour l’époque de 82 ans. Comme il ne peut y avoir qu’un seul marquis vivant (les lettres-patentes de 1773 sont très claires, et c’est d’ailleurs le droit coutumier), Anne-Louis n’aura jamais été marquis.

Maximilien n’a que 13 ans à la mort de son père, Charlotte 15 ans. Ils vivent à Paris avec leur mère Antoinette, qui se remarie avec le vicomte d’Hervilly dès 1827, c’est-à-dire juste à l’issue du délai moral « convenable » d’un an après le décès de son mari. Il est possible qu’Antoinette ne vivait plus avec Anne-Louis, mais partageait déjà la vie de Joseph d’Hervilly. La famille recomposée déménage au château de Brocourt, dans la Somme (8).

Lorsque son grand-père décède à son tour en 1829 en son château de Méréglise, Maximilien devient à 16 ans le IIIe marquis des Ligneris. Avec son oncle Augustin, ils sont les deux seuls représentants masculins de la famille. Et Augustin a deux filles.

L’année 1830 marque alors un tournant dans la vie de Maximilien.

A Paris, c’est la révolution. Charles X, qui a mené une politique ultra-monarchiste et hautaine à tendance dictatoriale, s’est aliéné à la fois la bourgeoisie libérale et les classes populaires. Il est renversé par le soulèvement parisien de juillet 1830, et doit signer son abdication ainsi que celle de son fils. Son cousin Louis-Philippe, duc d’Orléans, devient « roi des Français » sous le nom de Louis-Philippe Ier le 9 août 1830. Le drapeau tricolore remplace le drapeau blanc de la Restauration.

Pour Maximilien c’est aussi l’année où il hérite de son grand-père les terres et le château de Méréglise près de Chartres (9).

Maximilien n’a que 17 ans, il est riche, titré, et le monde change à toute vitesse autour de lui. Que va-t-il faire de sa vie ?

L’héritage culturel de Maximilien des Ligneris

Maximilien a-t-il bien connu son père ? Une fois encore, la transmission père-fils trébuche. Son grand-père a peut-être joué ce rôle de construction sociologique de l’identité familiale auprès de Maximilien, mais rien n’est moins sûr. L’un vivait à Paris, l’autre en Eure-et-Loir, trop âgé pour se déplacer souvent.

En réalité, Maximilien des Ligneris avait grandi durant les années 1810-1820 dans une culture mixte française et germanique. En effet, sa grand-mère Elisabeth de Deux-Ponts (ou plutôt von Zweibrücken, Deux-Ponts n’en étant que la traduction française littérale) avait été élevée auprès de son père allemand le duc Christian IV, jusqu’à la mort de ce dernier lorsqu’elle avait neuf ans. Elle devait également converser couramment en français, langue de toutes les élites européennes – ce qui a facilité son intégration et sa vie à la Cour de Louis XVI durant les quinze années suivantes. Bien qu’elle eut épousé un français, Elisabeth n’avait passé que cinq années avec lui avant qu’il ne décède prématurément, au début de la période révolutionnaire. Aussi leur fille unique Antoinette née en 1789 fut-elle élevée par sa mère et sa grand-mère en exil dans le duché de Bavière, c’est-à-dire baignée dans une culture profondément germanique.

Maximilien Ier von Wittelsbach, roi de Bavière

Maximilien Ier von Wittelsbach, roi de Bavière

Antoinette avait déjà douze ans lorsque la famille revint en France en 1801. Elle n’avait connu que sa famille allemande, notamment Maximilien Ier, alors duc régnant et futur roi. Antoinette avait grandi en jouant avec ses cousins les enfants du duc : Louis (son aîné de trois ans, futur roi Louis Ier de Bavière), Augusta-Amélie (un an de plus qu’elle, duchesse qui épousera le français Eugène de Beauharnais), et la petite Charlotte (plus jeune qu’elle de trois ans, qui épousera l’Empereur François II d’Autriche).

Il n’est pas étonnant dès lors, qu’à l’âge de 24 ans elle eut prénommé son fils Maximilien en l’honneur de son oncle et protecteur, devenu entre-temps roi de Bavière. Celui-ci fut de bonne grâce le parrain de l’enfant. Remarquons également une marque de tendresse vis-à-vis de sa jeune cousine, puisqu’elle prénomma sa fille Charlotte.

Les références culturelles d’Antoinette étaient indubitablement plus germaniques que françaises, et la langue qui avait baigné toute son enfance était l’allemand. Peut-être même éprouvait-elle une douce nostalgie de ses jeunes années passées en Bavière. La transmission a ici pleinement fonctionné entre la grand-mère, la fille et la petite-fille. A n’en pas douter, c’est cette identité-là, très allemande, qui a imprégné l’enfance de Maximilien des Ligneris.

(1) Son dossier complet de la Légion d’Honneur figure dans la page Documents et Sources.

(2) Les Conseils Généraux ont été créés en 1790 par le gouvernement révolutionnaire ; les préfets par Bonaparte en 1800 comme exécutifs intermédiaires entre l’Etat et les départements, et contrôle du Conseil Général.

(3) L’hôtel des Ligneris est encore aujourd’hui la résidence du Préfet d’Eure-et-Loir. Réuni avec les maisons voisines et l’Hôtel de Mézières dès 1823, il a hébergé les bureaux de la Préfecture jusqu’en 1970 (cf. article du magazine de Chartres de mai 2018 page 1, page 2). Le manque de place a conduit à la construction d’un bâtiment neuf plus loin dans la ville, pour ne conserver l’hôtel particulier qu’en tant que résidence, avec quelques bureaux pour le Cabinet du préfet. Le bâtiment est connu pour avoir reçu Jean Moulin, alors préfet d’Eure-et-Loir en 1939. C’est là que le grand homme a réalisé ses premiers actes de résistance contre les envahisseurs nazis, avant d’entrer dans la clandestinité, et devenir l’unificateur national des mouvements de la Résistance française, jusqu’à sa mort tragique en martyr en 1943. Le bureau sur lequel travaillait Jean Moulin est toujours présent dans l’hôtel des Ligneris, c’est celui qu’utilise le préfet.

(4) Source : notice explicative du Musée des Beaux-Arts de Chartres, tableau d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême ».

(5) Le comte de Courtavel vient d’être nommé Pair de France cette même année 1823, tandis que son frère le vicomte de Courtavel le sera également en 1827.

(6) Source : « Relation complète du Sacre de Charles X », de Jean Jérôme Achille Darmaing, Editions Baudouin Frères à Paris, 1825.

(7) Eudoxie est la fille aînée d’Augustin, frère d’Anne-Louis des Ligneris ; Claire-Armande la cadette.

(8) Joseph d’Hervilly était colonel de cavalerie. Le château de Brocourt et les 700 ha du domaine lui venaient de son grand-père Charles-François d’Hervilly, qui l’avait acquis par mariage en 1747. Ce devait être un château du XVIe siècle, car les vestiges actuels (un pan de mur et une tour d’escalier octogonale) comportent l’écu de la famille de Mailly, qui en était propriétaire à cette époque-là. Joseph d’Hervilly a fait retracer le grand parc à l’anglaise en 1822. Après sa mort sans postérité en 1850, le château sera vendu à Pierre-Raymond de Brigode, qui fera construire un nouveau château aux dimensions colossales. Près d’un siècle plus tard, le château sera réquisitionné par l’armée allemande, et totalement détruit dans un incendie en novembre 1941. Source : http://remus80.eklablog.com/brocourt-a138178514, octobre 2019.

(9) Source : Archives Départementales d’Eure-et-Loir, document 2E4 762, « Succession de Monsieur le Marquis des Ligneris, janvier 1830 » (19 pièces).

Le fabuleux destin de Marianne

En cette période troublée des années 1790-1800, Jean-Baptiste-Claude des Ligneris voit grandir ses deux fils, Anne-Louis Jean-Baptiste Théodore (né à Paris le 27 mars 1778) et Augustin Louis François (né à Paris le 12 avril 1782). (1) La Révolution se termine, l’ère de l’empire napoléonien s’ouvre.

Avec la force bouillonnante de ses vingt ans, le jeune Anne-Louis ira s’engager dans le 2ème Régiment des Hussards le 23 octobre 1798, où il servira jusqu’en juin 1800. Il participe ainsi à la défense de la France contre la Deuxième Coalition, formée par la Grande-Bretagne, la Russie, l’Autriche, l’Empire Ottoman, le Royaume des Deux-Siciles et la Suède. Son régiment de cavalerie combat au sein de l’Armée du Rhin.

Son frère Augustin est admis comme chevalier de l’Ordre de Malte (2), sans doute vers l’âge de quinze ou seize ans donc aux alentours de 1797/1798. Mais l’Ordre est dissout peu après par Napoléon Bonaparte. Laissant de côté le concept de moine-soldat, Augustin épouse en 1803, donc à seulement 21 ans, Agathe du Roux de Reveillon, une jeune fille de 17 ans (3). Un petit scandale a peut-être eu lieu, qui a précipité le mariage et secoué les nerfs du chef de famille Jean-Baptiste-Claude, car les hommes ne se mariaient généralement pas avant l’âge de trente ans.

L’aîné Anne-Louis attend justement de fêter ses vingt-neuf ans pour épouser à Paris une jeune fille de dix-huit ans, Antoinette Chastellier du Mesnil, le 27 avril 1807. Je ne résiste pas à l’envie de vous lister tous ses prénoms : elle s’appelle en effet, en version extensive, Antoinette Marie-Anne Françoise Eléonore Elisabeth Esprit Christian Guillaume Chastellier du Mesnil.

Mais ces prénoms ont une raison d’être et une histoire… Pourquoi Christian par exemple? Pour le comprendre, il nous faut remonter au 6 septembre 1722, à la naissance de Christian IV von Wittelsbach, duc de Bavière, duc régnant de Deux-Ponts, prince de Birkenfeld et de Bischweiler, prince palatin du Rhin, comte de Weldentz et de Sponheim. Fils aîné de Christian III et de Caroline de Nassau-Sarrebrück, il succède à son père à l’âge de treize ans, sous tutelle de sa mère jusqu’à dix-huit ans.

Christian IV a une particularité : il est passionnément amoureux, et restera fidèle à une seule femme, la danseuse Marianne Camasse qu’il a rencontrée en 1751. Elle n’a alors que 17 ans et lui 29. Elle n’est pas du tout de son rang mais ils vivent ensemble, ont rapidement plusieurs enfants sans être mariés (Christian, Guillaume et Caroline). Christian IV osera même l’épouser en 1757, causant un scandale qui fera frémir l’ensemble des maisons princières d’Allemagne. La célébration a lieu en petit comité, à l’église de Zweibrücken.

Christian IV von Wittelsbach

Christian IV von Wittelsbach

Comme ils n’ont pas les mêmes origines sociales, c’est ce que l’on appelle un mariage morganatique. Leurs enfants, Christian le sait, n’auront aucun droit à prétendre à la succession princière (4). Il a néanmoins conçu le projet d’acquérir le comté de Forbach (en Lorraine), ce qu’il exécute patiemment par étapes successives de 1756 à 1767. Avec l’appui de Louis XV et du beau-père de ce dernier, Stanislas roi de Pologne et duc de Lorraine, Christian IV peut ainsi attribuer à sa femme dès le mois suivant leur mariage le titre de comtesse de Forbach. Deux autres fils (Charles-Louis,  Julius) et une fille (Elisabeth, 6 février 1766) viendront au monde après leur mariage.

 

Marianne Camasse et ses deux fils Christian et Guillaume en 1764

Marianne Camasse et ses deux fils Christian et Guillaume en 1764

Son Altesse Sérénissime Christian IV de Bavière reconnaîtra ses six enfants très officiellement par acte du 21 septembre 1771. Il décédera, hélas, le 5 novembre 1775 au château de Potersheim près de Zweibrücken, alors que ses enfants sont encore jeunes.

Ses titres princiers et ses terres reviennent alors à son neveu Charles II (1746-1795) qui devient le nouveau duc de Bavière et duc régnant de Deux-Ponts. Puis le frère de ce dernier lui succédera : Maximilien (1756-1825), qui en 1805 fera élever par Napoléon le duché de Bavière en royaume. Pour l’anecdote, le fameux roi excentrique Louis II de Bavière qui fera construire de nombreux châteaux et palais extravagants, notamment celui de Neuschwanstein, n’est autre que l’arrière-petit-fils de Maximilien.

A l’avènement du nouveau duc de Bavière Charles II, Marianne « dont le charme et l’intelligence étaient reconnus » s’installe à Paris avec ses enfants, où elle fréquente les salons et s’entoure d’artistes et d’intellectuels. « Denis Diderot, qu’on lui dit dévoué, reçu d’elle vers 1772 un Essai sur l’éducation qu’elle avait rédigé de sa main. Après avoir lu ces pages, Diderot y répondit par une lettre théorique importante, qui sera publiée en 1799″. On la dit proche de Louis XVI, et dans un second temps, de Marie-Antoinette. Elle occupe aussi régulièrement son château de Forbach. (5)

Revenons aux enfants de Christian IV et Marianne. L’aîné homonyme Christian, marquis de Deux-Ponts et comte de Forbach, s’illustra avec son frère cadet Guillaume dans la guerre d’indépendance Américaine. Il fut également Brigadier (c’est-à-dire général) des armées du roi de France, commandant du régiment Royal-Deux-Ponts, et chevalier de Saint Louis ; puis major général d’infanterie du roi de Bavière son cousin germain. Il épousera une française à Versailles en 1783.

Son frère Guillaume, vicomte de Deux-Ponts et comte de Forbach, fut quant à lui maître de camps (c’est-à-dire colonel), commandant d’un régiment de Dragons pour le roi de France, et colonel du régiment de Chasseurs des Flandres. Il fut fait chevalier de Saint Louis en France, et de l’Ordre de Cincinnatus en Amérique. Comme son frère, il a épousé une demoiselle de la haute noblesse française.

Leur sœur Elisabeth Auguste Frédérique de Deux Ponts, qui nous intéresse, est naturalisée française par lettres-patentes du 2 avril 1783. Elle épouse en avril 1786, à l’âge de vingt ans, le marquis François-Esprit Chastellier du Mesnil, « par contrat signé à Versailles de Leurs Majestés et de la Famille Royale » (Gazette du 28 avril 1786).

Le mari d’Elisabeth, de quatorze ans plus âgé, était maître de camp (colonel) de cavalerie, commandant et inspecteur du régiment des Hussards, et fut fait chevalier de Saint Louis en 1784 (6). Il avait été admis aux « Honneurs de la Cour » en janvier 1786 (Gazette du 27 janvier) – il ne serait pas étonnant que le mariage ait été arrangé à ce moment-là. L’année suivante, le 4 février 1787, Elisabeth est également présentée à la Cour (Gazette du 9 février 1787).

Ils n’auront qu’un enfant avant que François-Esprit ne décède prématurément en 1790 : leur fille Antoinette, née en 1789, héritière de la branche aînée des Chastellier du Mesnil, et petite-fille du duc de Bavière. C’est donc elle qu’épouse Anne-Louis des Ligneris en 1807.

Et l’on comprend maintenant d’où lui viennent tous ses prénoms, émouvantes traces de son complexe passé familial : Antoinette (sa grand-mère paternelle) Marie-Anne (sa grand-mère maternelle) Françoise (le prénom féminisé de son père) Eléonore (?) Elisabeth (sa mère) Esprit (de nouveau son père) Christian et Guillaume (son grand-père et ses oncles maternels).

La cousine d’Antoinette née en 1785, fille de Guillaume de Deux-Ponts , a été prénommée selon les mêmes codes : Marie-Anne Jeanne Françoise Antoinette Maximilien Joseph de Deux Ponts. Les deux derniers prénoms font référence au cousin de son père : Maximilien Joseph, prince palatin du Rhin, duc de Bavière (futur roi) qui fut le parrain de ce bébé. Ce qui montre que les liens restent très forts entre le duc de Bavière en titre et ses cousins et neveux établis en France, et cela aura une importance pour la suite de l’histoire de la famille des Ligneris.

C’est alors que survient la révolution française, qui pousse Marianne et ses fils à l’émigration vers la Bavière. Le comté de Forbach est occupé par les armées révolutionnaires en 1793 et confisqué comme bien d’émigrés. Toutes les propriétés de ses enfants le sont également.

Avec le coup d’Etat de Napoléon en 1799, et la mise en place du Consulat, une loi de 1800 permet aux émigrés de revenir. Ils pourront dans une certaine mesure récupérer les biens qui leur ont été confisqués. Marianne revient dès 1801 à Paris, où elle ne tardera pas à jouer de ses relations et à se lier avec Joséphine, épouse de Napoléon Bonaparte, « qui l’appréciait pour son charme et sa conversation du temps passé » (5).

Puis en ce 27 avril 1807 à Paris, c’est l’affluence au mariage d’Anne-Louis des Ligneris et Antoinette Chastellier du Mesnil, dont l’acte notarial ne comporte pas moins de 28 signatures (7). Il est très touchant de voir que la veuve de Christian IV, la fameuse Marianne est là pour accompagner sa petite-fille Antoinette. Âgée de 73 ans elle signe d’une petite écriture serrée « marianne douairière de Deux Ponts Ctesse de Forbach ». C’est d’autant plus attendrissant qu’elle s’éteindra durant l’hiver suivant, le 28 décembre.

La mère de la mariée a écrit la première, d’une large et autoritaire signature « E.A.F. Chastellier Dumesnil née Deuxponts ». Jean-Baptiste-Claude des Ligneris, qui commence à être âgé, signe d’une main malhabile « Desligneris Père ». Deux autres membres de la famille ont signé, dont probablement Augustin, ainsi que sa femme Agathe. Leurs cousins Courtavel (issus de la sœur de Jean-Baptiste-Claude) sont venus en nombre, ainsi que les Pinon (du côté de sa femme), et bien sûr les Chastellier du Mesnil.

Anne-Louis et Antoinette des Ligneris auront une fille le 6 mai 1811 : Charlotte Elisabeth Claude Esprit ; puis un fils le 15 janvier 1813 : Maximilien Joseph Auguste Théodore Emile Marie Esprit Antoine. Comme on le devine déjà à la simple lecture de ses prénoms, le nouveau-né a pour parrain Maximilien Ier, roi de Bavière. Ce lien aura une influence sur la longue vie de celui qui n’est pour l’instant qu’un nourrisson…

 

(1) Il est assez étonnant, mais aussi émouvant, de voir resurgir dans les prénoms la référence à Théodore des Ligneris, qui était né 225 ans plus tôt.

(2) Inventaire des archives des généalogistes de l’Ordre de Malte  réalisé en 1909 à partir des Archives de la Noblesse et du Collège héraldique de France ; extrait de l’Annuaire du Conseil héraldique de France de 1909, pp 61-173.

(3)  Ils auront deux filles. Eudoxie des Ligneris, née en 1807, épousera le 8 mars 1825 Aimé Charles Daniel de Vauguyon, Garde du Corps du Roi ; tandis que Claire-Armande des Ligneris se mariera le 19 juin 1837 (huit jours après le décès de sa mère) avec Jean-Marie Louis Ernest Le Roy comte de Valanglart. Elles traverseront toutes les deux le siècle, respectivement jusqu’en 1886 et 1889.

(4) Contrairement à la France, où la noblesse se transmet de mâle en mâle, peu importe les origines de l’épouse, en Allemagne il faut que les deux parents soient d’origine noble pour transmettre cette « qualité ». C’est d’ailleurs pour cela que toutes les familles de la haute noblesse française ont accueilli des femmes sans origine noble mais issues de la grande bourgeoisie et généreusement dotées, particulièrement aux XVIIè et XVIIIè siècle. Et c’est également pour cette raison que le mariage de Christian IV, considéré comme morganatique en Allemagne ne pose aucun problème à la France, où ses enfants seront reçus avec tous les honneurs et dignités de la noblesse.

(5) Source des citations : article Wikipedia sur Marianne Camasse, https://fr.wikipedia.org/wiki/Marianne_Camasse

(6) Source : Notices généalogiques, volume 1, baron H. de Woelmont, p 131

(7) L’acte de mariage est visible dans la page « Documents et Sources« .

 

Jean-Baptiste-Claude dans la tourmente révolutionnaire

1788. Caché dans l’ombre de la forêt, Jean-Baptiste-Claude des Ligneris écarte le feuillage pour apercevoir au loin l’entrée de son château. Devant l’élégant bâtiment en briques, ses jeunes fils Anne-Louis et Augustin jouent paisiblement. Il savoure ce moment de grâce et de tranquillité, tandis que tout autour d’eux, il le sait, la révolte gronde.

Château de Méréglise (Eure-et-Loir)

Château de Méréglise (Eure-et-Loir)

La France connaît en effet depuis plusieurs décennies une grave crise structurelle économique et sociale, tandis que l’Etat monarchique mène « une politique financière désespérée qui était parvenue au seuil de la rupture » (1). La convocation des Etats Généraux de 1789 provoque un immense espoir de réformes : « cette rupture, la lecture des cahiers de doléances montre que personne ne la souhaite, au moins ouvertement. Les revendications formulées [en février 1789] appellent uniquement des réformes profondes mais nullement une révolution ». (1)

Ordonnées par le roi au début de l’année 1789, des assemblées provinciales doivent se rassembler pour rédiger « un cahier de plaintes, doléances et remontrances […] à Sa Majesté, et présenter les moyens de pourvoir et subvenir aux besoins de l’Etat » (2). Ces assemblées ont également pour tâche d’élire leurs députés aux Etats Généraux. Elles se réunissent très rapidement, dès le mois de mars, malgré les difficultés pratiques et administratives. Le cadre électif retenu était celui du baillage, une circonscription judiciaire aux contours assez imprécis (3).

Après la rédaction des cahiers dans chaque paroisse, les 600 délégués des villages du baillage se sont réunis en pré-assemblée le 2 mars à Chartres, pour en désigner 200 parmi eux qui représenteront le Tiers Etat à l’assemblée officielle. Les membres du clergé et de la noblesse (respectivement le premier et le second Ordre) sont quant à eux convoqués par huissier pour comparaître à Chartres le 16 mars à cette assemblée. Jean-Baptiste-Claude compte parmi eux.

Après une prestation de serment, les travaux de chacun des Ordres se tiennent dans des salles séparées de l’église des Cordeliers (4). L’idée d’un cahier de doléances commun est avancée par la noblesse, qui propose même « de renoncer à toutes distinctions d’impôts qui tendent à séparer les Ordres ». Mais la proposition se heurte à la mauvaise volonté d’abord, puis à la farouche opposition du clergé – le Chapitre notamment adopte des positions très conservatrices. De plus, d’autres sujets sur la propriété et les droits seigneuriaux tendent les relations entre la noblesse et le Tiers. Chaque Ordre va donc rédiger son cahier de propositions séparément. Le 20 mars, les travaux sont clos et l’on procède à l’élection des quatre députés qui iront siéger à Paris. Le contenu des cahiers du Tiers-Etat (qui représente 98% de la population) montre une très forte appétence pour un changement profond de la société, sur tous les plans.

Le 23 juillet 1789, par répercussion des événements parisiens, des centaines d’hommes et de femmes se réunissent en centre-ville de Chartres et saccagent les bureaux du fisc. La garde nationale, tout récemment constituée, rétablit l’ordre en tirant dans la foule (huit morts).

En février 1790, Jean-Baptiste-Claude réside toujours à Méréglise (5). Il a choisi de rester, alors que dès le lendemain de la prise de la Bastille le comte d’Artois (futur Charles X) et des grands seigneurs de la Cour avaient fui vers Turin. Les officiers de l’armée et de la marine ainsi que les prêtres refusant la constitution civile du clergé partent à partir de juillet 1790. Le comte de Provence (futur Louis XVIII) ne quitte la France qu’au soir du 20 juin 1791 – la même nuit que son frère Louis XVI qui se fera arrêter à Varennes – mais il emprunte une route plus directe vers les Pays-Bas autrichiens.

Le 4 juillet 1792, Jean-Baptiste-Claude des Ligneris s’est fait remplacer pour ne pas partir faire la guerre en tant que « volontaire national réquisitionné ». (5)

Mais le 29 juillet il quitte Méréglise pour Paris. Peut-être l’insécurité croissante des campagnes l’inquiète-t-elle. Ou alors a-t-il voulu mettre ses enfants à l’abri chez les parents de feu sa femme ? Jean-Baptiste-Claude réside alors place Royale au n°17 (aujourd’hui place des Vosges).

Ce choix n’était pas tout-à-fait pertinent. La capitale, très agitée, vit dans un climat d’insurrection ouverte. Le 10 août, le palais des Tuileries où réside le roi est attaqué, les gardes Suisses massacrés. C’est la fin de la monarchie constitutionnelle.

S’ensuivent les Massacres de Septembre, où sur fond de rumeurs et de panique, 1300 personnes arrêtées à Paris sont tuées dans les prisons par la foule.

Si le 8 juillet 1792 Jean-Baptiste-Claude était toujours désigné dans les registres paroissiaux comme « marquis des Ligneris, ci-devant seigneur », le 11 octobre de la même année lorsqu’il doit faire établir un « certificat de présence » à Paris, il est devenu « citoyen, sans profession ». (6) Toutes les bases de son éducation et de sa vie sont bouleversées.

Ce certificat de présence a par ailleurs l’avantage exceptionnel de nous donner une description physique de Jean-Baptiste-Claude : « de taille cinq pieds un pouce (environ 1m65), cheveux et sourcils châtains, yeux bleus, le nez long, la bouche moyenne, menton rond, front haut, le visage ovale ».

Jean-Baptiste-Claude est âgé de 50 ans. Il doit faire un choix drastique : rester en France en risquant quotidiennement sa vie et celles de ses fils adolescents, ou partir à l’étranger, sans argent, vers l’inconnu.

Nous n’avons aucune trace du choix qu’il a fait, ni aucune mémoire familiale de cette époque troublée – comme s’il avait fallu ensuite l’oublier pour la nier. Mais on peut penser qu’il n’aurait pas survécu s’il était resté à Paris, sous le régime de la Terreur, alors que les arrestations arbitraires et exécutions sommaires se multiplient en faisant des milliers de victimes.

Il y a donc deux hypothèses : peut-être est-il parti vers l’Angleterre, la Suisse, le Saint Empire Romain Germanique ; ou bien il est resté à Méréglise et s’est adapté.

Un document de février 1793, an II de la République, signé par Jean-Baptiste-Claude (7), nous montre qu’il était toujours présent à cette date. Il s’agit de la répartition d’un fonds commun obtenu par « l’adjudication des ormes sur le pâti commun appartenant à tous les citoyens de cette commune », soit une somme de 2.537 livres, à laquelle « le citoyen Desligneris » a rajouté 232 livres de ses fonds propres. La somme est distribuée entre tous les chefs de famille et les veuves. Au-delà de la rupture idéologique révolutionnaire que l’on ressent très fortement dans ce texte, on voit là que Jean-Baptiste-Claude participe à la vie de la commune avec un certain volontarisme, et se fait accepter.

Etant donné que ses biens ne seront pas saisis, on peut émettre l’hypothèse qu’il n’aura pas émigré, en trouvant la force de s’adapter à la nouvelle donne politique et sociale (8). Jean-Baptiste-Claude et ses enfants Anne-Louis et Augustin des Ligneris vont passer cette période difficile, et survivre…

 

(1) Eure-et-Loir, Préparation des Etats Généraux de 1789, par Roger Joly, 1989, édité par la Société Archéologique d’Eure-et-Loir, p 19.

(2) Extrait de l’ « Ordonnance du Lieutenant-Général aux baillage et siège présidial de Chartres pour l’exécution des lettres de convocation des Etats-Généraux et règlement y annexé« , 13 février 1789.

(3) Cartographie du baillage de ChartresEure-et-Loir, Préparation des Etats Généraux de 1789, par Roger Joly, 1989, édité par la Société Archéologique d’Eure-et-Loir.

(4) église aujourd’hui disparue.

(5) Source : registre paroissial de Méréglise, pages du 7 février 1790 et 4 juillet 1792.

(6) Registres paroissiaux de Méréglise, que j’ai consultés personnellement au début des années 1990 en mairie ; dans lesquels figurait le certificat de présence, dont j’ai gardé une photocopie.

(7) Acte communal, que j’ai consulté personnellement en mairie au début des années 1990, et dont j’ai conversé une photocopie, visible ici.

(8) On peut se demander pourquoi il est resté, au regard des risques encourus sous la Terreur. Une hypothèse que je formule, toute personnelle, consiste à penser qu’il s’est lié avec une femme de la région, peut-être de la commune. Il était veuf depuis plusieurs années déjà, avec de jeunes enfants à charge, et dans la force de l’âge. Compte tenu de sa situation sociale, il aurait sans doute pu se remarier aisément dans son milieu, en supposant qu’il l’ait voulu. S’il ne l’a pas fait, il est concevable que ce fut en raison d’une différence sociale avec sa bien-aimée, ce qui en ces années 1780 constituait une barrière forte. Une relation amoureuse, plus ou moins secrète, en tout cas officieuse, lui aura peut-être ainsi fait préférer rester à Méréglise.

Louis-François, ou l’apogée in extremis (partie 2)

Le mariage de Louis-François des Ligneris en 1740 était typique de l’alliance entre la noblesse militaire des campagnes et la bourgeoisie des villes, un phénomène largement répandu au XVIIIème siècle. Son beau-père Claude Davignon, procureur du roi, appartient à une vieille famille d’administrateurs de la ville de Chartres, probablement des commerçants à l’origine, devenus de riches négociants puis des hommes de loi.

Lorsque Louis-François brigue en 1766 la fonction de maire de Chartres, cela fait quarante ans que le poste est tenu par sa belle-famille de façon presque ininterrompue. (1)

« Les élections se firent dans le mois d’avril 1766 pour les notables, et dans les mois de juin et juillet pour le maire […] ; M. des Ligneris, gentilhomme, l’un des candidats présentés pour les fonctions de maire, fut choisi par M. le duc d’Orléans et installé en cette qualité le 23 juin 1766. […] Les concurrents de M. des Ligneris étaient MM. Nicole, lieutenant-général du baillage, et Parent, premier président du Présidial. Chacun d’eux avaient obtenu 13 voix. » (2)

Le registre des échevins de l’époque rapporte cette anecdote : « Après la séance d’installation, le maire fut reconduit à son hôtel par le corps de ville, précédé des tambours et violons ; M. de Villererau, premier échevin, le harangua et lui offrit douze bouteilles de vin au nom de la ville. » (2) L’hôtel particulier dont il est ici question doit être l’actuelle résidence du Préfet d’Eure-et-Loir ; à sa grille se trouve une plaque indiquant « Hôtel des Ligneris ». Il est situé place Jean Moulin à Chartres.

Préfecture d'Eure-et-Loir, Hôtel des Ligneris (1795), Chartres (France)

Préfecture d’Eure-et-Loir, Hôtel des Ligneris, Chartres (France)

Louis-François exerce le rôle de premier édile jusqu’en 1770 avant de laisser la place à M. Parent, mais la reprend en 1776 :  » les suffrages et l’assentiment du duc d’Orléans portèrent à la présidence du corps municipal M. Louis-François, marquis des Ligneris, seigneur de Méréglise, et l’installation de ce nouveau maire eut lieu dans la séance du 3 juin 1776. » (3) En 1779, M. de Pâris est élu Maire, mais sur son refus d’accepter la fonction, Louis-François est maintenu dans le poste par le duc d’Orléans. (4) C’est son décès le 1er mars 1780 qui mettra fin à son mandat. Il avait 64 ans ; et fut enterré dans l’église Sainte-Foy, située juste en face de son hôtel particulier.

Mais puisque les charges coûtaient cher (cf. encadré), à la fois à la Ville et à la personne qui voulait les occuper, en ne donnant semble-t-il que très peu de pouvoir, comment expliquer leur attrait ? Étaient-elles accompagnées de privilèges et de revenus ? Précisément, la situation financière de Louis-François des Ligneris reste un mystère, dans la mesure où sans avoir exercé de charge auprès d’un prince ou dans l’armée, il aura été capable en avril 1773 d’acheter des terres considérables à la vicomtesse de Montboissier, dans la commune de Méréglise, et de les constituer en marquisat des Ligneris, créé par Lettres Patentes de septembre 1776 enregistrées au Parlement de Paris le 3 décembre 1776 (5). Il avait revendu en 1769 les terres et le château de Fontaine-la-Guyon, mais cela ne devait pas être suffisant, il avait forcément réussi à faire fortune d’une manière ou d’une autre.

Il est clair néanmoins que Louis-François était un homme qui savait se faire des relations et les cultiver. Une fois le titre de marquis obtenu, il a pu prétendre marier son fils à un bon parti. Et ce fut chose faite puisque le 8 avril 1777 Jean-Baptiste-Claude épousa à Paris, en l’église « royale et paroissiale » de Saint-Paul, Anne Geneviève Pinon qui n’était autre que la fille d’un Président du Parlement de Paris : « très haut et très puissant seigneur, Monseigneur Anne-Louis Pinon, vicomte de Quincy, seigneur de la Grange Batelière, de Rebsechin et autres lieux, Conseiller du Roi en tous ses conseils, et Président au Parlement. » Âgée de 23 ans, Anne avait jusqu’alors vécu rue Saint Antoine à Paris. (6)

La naissance de deux enfants vint égayer ces années : Anne-Louis (prénommé comme son grand-père maternel) est venu au monde le 27 mars 1778 à Paris, rue Saint Gilles. Sa mère Anne avait sans doute voulu accoucher près de chez ses parents, là où elle avait grandi. Puis Augustin naîtra le 12 avril 1782, également à Paris.

Un drame viendra cependant assombrir le début des années 1780, avec la mort prématurée le 13 février 1783 de leur mère Anne âgée de seulement 29 ans. Jean-Baptiste-Claude va dès lors s’occuper de ses enfants, cependant il ne se remariera jamais.

Pour Louis-François qui a disparu en 1780, la décennie 1770 fut faste. Il avait réussi tous les objectifs qu’il s’était fixés, ce fut l’apogée de la reconnaissance sociale. Il avait repositionné son clan familial sur une trajectoire de succès, qu’il pensait sans doute durable – autant que la royauté. Et pourtant, moins de dix ans après sa disparition, la Révolution va bousculer tout l’édifice. Que vont devenir son fils, le marquis des Ligneris, garde-corps du roi, sa fille, la marquise de Courtavel, et ses petits-enfants ?

Comment devient-on maire de Chartres au XVIII ème siècle ?

La fonction de Maire était alors très différente de celle que nous connaissons aujourd’hui en France. Une suite de réformes édictées par le pouvoir central en 1677 avait vidé la Chambre de Ville d’une partie de ses prérogatives. A partir de 1689, les charges comme celle de greffier sont vendues aux enchères au profit du Trésor royal. Trois ans plus tard sont créées les charges de maire et d’assesseur. Puis en 1704, le besoin d’argent amène le pouvoir royal à créer trois offices d’échevin héréditaires, puis en 1708 celui de Lieutenant de Maire. A la suite de querelles, tous les offices sont supprimés en 1717, rétablis en 1722, supprimés à nouveau en 1724, rétablis en 1733.

Mais il ne suffit pas d’acheter un office, encore faut-il être agréé par le duc de Chartres. Ainsi en 1735, la ville doit trouver 90.000 livres pour élire trois candidats entre lesquels sera choisi un Maire pour trois ans, ainsi que six échevins. Le corps de ville est complété par deux chanoines ; ainsi que par un procureur et un greffier nommés par le duc. (7)

En 1765, les députés des quartiers de la ville élisent un conseil de quatorze notables, qui proposent des candidats au duc pour qu’il choisisse parmi eux un Maire, quatre échevins et six conseillers. En 1771, le pouvoir royal change encore les règles du jeu : il crée une nouvelle série d’officiers moyennant finances. La Ville doit payer et faire des démarches afin d’obtenir un arrêt du Conseil d’Etat en 1773 pour consolider l’organisation de son corps municipal.

Mais la véritable autorité locale ne résidait pas chez le maire. Le duché de Chartres était revenu en 1660 à la Couronne royale, et confié à la lignée d’Orléans. Aucune duc ni duchesse n’a jamais résidé dans la ville, dont le vieux château comtal était loin d’égaler les palais du val de Loire. Le pouvoir était exercé de fait par le représentant du duc, le Lieutenant-général du baillage (8).

 

(1) Deux générations plus tôt, le père et le beau-père de Claude Davignon avaient été élus ensemble dès 1723 sur les bancs de l’administration du corps de ville, en tant que Lieutenants de Maire ; ils se nommaient Michel Davignon et Jean-Robert Bouvart. Le fils du premier épousa la fille du second. Le décès du président du corps de ville en 1726 amena Bouvart à le remplacer, avant d’être officiellement nommé Maire en 1736. En 1742, c’est Michel Davignon qui lui succède, puis en 1749 son fils Claude Davignon. Après un interlude avec un autre Maire entre 1758 et 1766, c’est maintenant le gendre de Claude, Louis-François des Ligneris, qui est désigné Maire.

Source : Histoire de Chartres, tome II, par E. de Lépinois, édité par Garnier à Chartres en 1854, réédité par les Editions Culture et Civilisation à Bruxelles en 1976, p 620.

(2) Idem, p 492.

(3) Idem, pp 494-495. La source citée par l’auteur est le registre des échevins de l’époque.

(4) Idem, p 621, et p 495. L’auteur précise que la nomination est entérinée par l’assemblée générale du 31 mars et la séance du 12 mai 1779.

(5) Les Lettres Patentes originales sont conservées aux Archives Nationales sous la cote X1a 8817, folio 43. On les trouve également copiées en ouverture du « Registre des Causes et Audiences du Marquisat Desligneris », un manuscrit de 1778 conservé aux Archives Départementales d’Eure et Loir sous la cote B3135.

(6) Les témoins du mariage sont tout aussi intéressants, puisque nous y retrouvons du côté de l’époux : « Joachim Dedreux marquis de Brézé, Lieutenant Général des armées du roi, Grand Maître des Cérémonies, Gouverneur à Loudun » ; et « Messire Jean-Louis marquis de Courtavel, chevalier seigneur de Lierville ». Du côté de l’épouse, les témoins sont un cousin « Messire Anne-Louis Pinon, marquis de Saint-Georges, Maréchal des Camps aux armées du roi, chevalier de l’Ordre royal et militaire de Saint-Louis » ; et « Messire Armand Degourgues, Conseiller du roi en ses conseils et Président du Parlement ». Joachim, marquis de Dreux-Brézé (1722-1781), ancien mousquetaire devenu général, avait épousé une demoiselle de Courtavel en 1755. On se rappelle que la sœur de Jean-Baptiste-Claude des Ligneris avait épousé le marquis de Courtavel.

Source : acte de mariage du 8 avril 1777, selon document daté du 8 février 1872 établi dans le cadre de la reconstitution des actes de l’état civil de Paris après l’incendie de l’Hôtel de Ville lors de la Commune.

(7) Histoire de Chartres, par R. Joly, éditions Horvath à Roanne, 1982, pp 78-79.

(8) Le baillage était une circonscription administrative issue de l’Histoire, aux contours assez exotiques. Celui de Chartres recouvrait à la fin du XVIIIème siècle environ un tiers de l’actuel département d’Eure-et-Loir.

« Louis XIV m’a tuer » : essai sur la noblesse française

Avant de découvrir la suite des aventures de Louis-François, qui dévoilons-le tout de suite cherche à obtenir un titre de marquis, interrogeons-nous sur le sens des titres de noblesse, et sur l’aristocratie en général. Quelles fonctions et quels pouvoirs réels ont représenté ces titres au cours de l’histoire ? Les mots de «baron», «comte» ou «marquis» tels que nous les comprenons aujourd’hui ont-ils toujours eu le même sens? Pour le savoir, il nous faut explorer les structures du pouvoir et leur organisation, à partir des prémisses du Haut Moyen Age.

L’empire romain formait un état fortement centralisé, qui ne connaissait pas les seigneurs locaux. Les représentants du pouvoir central étaient nommés ; tandis que l’élite politique était constituée des familles patriciennes, membres du Sénat. Lorsque les peuples germains de l’Est ont commencé à migrer vers l’Europe occidentale, dans les années 300, ils se sont établis aux frontières de l’empire, voire sur ses marges intérieures. Tolérés moyennant un tribut à payer, ils s’imprègnent peu à peu des droits et des coutumes de Rome, et fournissent des contingents à l’armée impériale – certains «barbares» devenant même des généraux romains.

Mais dans les années 400 la poussée des Huns à l’Est, conjuguée à l’affaiblissement du pouvoir central, entraîne l’effondrement politique de l’empire romain d’occident. À la fin du siècle, les Wisigoths occupent le centre et le sud-ouest de la France actuelle, les Ostrogoths la Provence, les Burgondes la Bourgogne et le Lyonnais, tandis que les Bretons ne sortent pas de leur Bretagne.

Les Francs s’étaient initialement établis dans l’embouchure de l’Escaut, sur un territoire partagé aujourd’hui entre la Belgique, la Hollande et les Flandres françaises. Conduits par leur chef Clovis, ils se lancent dans une vaste conquête au terme de laquelle ils expulsent les Wisigoths vers la péninsule ibérique, les Ostrogoths vers l’Italie, prennent possession de ce qui restait de l’empire romain en Gaule, et installent la dynastie mérovingienne sur un grand royaume. Les successeurs de Clovis prendront le pas sur les Burgondes et repousseront les frontières jusqu’à englober les territoires actuels de la France, de la Suisse, de la Belgique et de l’Allemagne du Sud.

Très hiérarchisée, la société mérovingienne est dotée d’un corpus de lois élaboré, mélangeant savamment les coutumes franques et le droit romain. Elle est presque totalement rurale ; le servage reste très répandu. L’aristocratie mérovingienne procède à la fois de l’ancienne noblesse sénatoriale gallo-romaine et d’une élite franque d’origine militaire. La position de la première vient de sa richesse foncière et de ses postes dans les fonctions publiques militaires et civiles, puis de plus en plus, religieuses en occupant des sièges épiscopaux. Ces familles gallo-romaines, par exemple les Salvii et les Syagrii dans le sud-ouest, maintiennent ainsi leur rang pendant plusieurs siècles au sein du royaume mérovingien. Les chefs militaires francs proches du roi reçoivent quant à eux des propriétés foncières en récompense de leurs services ainsi que le butin des campagnes de conquêtes. Les deux élites se mélangeront progressivement.

Bréviaire d'Alaric (Wisigoth) de 506, copie du IXe siècle, où l'on voit le roi, un évêque, un duc et un comte

Bréviaire d’Alaric (Wisigoth) de 506, copie du IXe siècle, où l’on voit le roi, un évêque, un duc et un comte

Le pouvoir central appartient au seul clan royal (qui bien sûr se déchire continuellement). Pour faire respecter son autorité loin de son palais, le roi délègue certaines de ses prérogatives (comitatus) à un comte (comites) qu’il nomme au sein des groupes aristocratiques locaux. La charge comtale consiste à exercer la justice, rassembler l’armée, et percevoir les revenus fiscaux. C’est l’habileté du roi à exploiter la compétition entre les grandes familles, en arbitrant la redistribution des biens et des charges, qui lui permet de se maintenir à la tête de son royaume. Dans certaines régions, notamment les zones frontières, le souverain pouvait créer des commandements provisoires comportant essentiellement des prérogatives militaires, les duchés (ducatus).

Deux cents ans plus tard (au milieu des années 700), le pouvoir réel est en fait assumé par le «premier ministre» héréditaire, de son vrai titre maire du palais, Pépin de petite taille alias Le Bref. Son père, Charles Martel, avait déjà tenté un putsch mais cela n’avait pas abouti. Cette fois, Pépin fait mieux que son père, il dépose le souverain de la dynastie mérovingienne et crée le consensus politique qui lui permet de se proclamer roi des Francs. Son propre fils fera encore mieux : Charlemagne deviendra empereur de l’Europe occidentale en l’an 800.

Le pouvoir carolingien centralisé repose sur un réseau de gouverneurs qui le représentent, toujours appelés comtes. Un comté est alors un très vaste territoire, de la taille d’une région française actuelle. Le comte est un fonctionnaire, dans le sens où il est nommé par le pouvoir central, révocable à tout moment, régulièrement audité par des émissaires du pouvoir central (les missi dominici), et son poste n’est pas héréditaire. Les titulaires sont néanmoins choisis par le pouvoir royal au sein d’un même clan familial élargi. Le comte détient un pouvoir considérable. Pour l’aider à gérer ce vaste territoire, il a un adjoint, le vicomte.

Les zones frontières de l’empire sont appelées des «marches». Elles sont en contact avec d’autres peuples parfois turbulents, ce qui nécessite d’attribuer des pouvoirs extraordinaires à celui qui les gouverne, notamment pour agir sans délai de manière autonome afin de mener la guerre si c’est nécessaire. C’est pourquoi le gouverneur des marches est un marquis (marchio), c’est-à-dire un comte aux pouvoirs étendus. Progressivement apparaissent des regroupements de comtés sans lien avec des frontières, dont le titulaire prend le titre de marchio, supérieur à celui de comte.

Les évêques sont les autres détenteurs du pouvoir local et régional. Les rares villes, qui ne sont guère plus que de gros bourgs, n’ont survécu à l’empire romain que parce qu’elles étaient le siège d’un évêché, ce qui leur a conféré un certain rayonnement et une activité de centre de pouvoir. Souvent issu des grandes familles qui tiennent les comtés et marquisats, l’évêque est à la fois un seigneur temporel (souverain de la ville et de son territoire, chef de son armée, il prélève l’impôt et rend la justice), et un maître spirituel qui décide même de l’organisation du culte et de son contenu (impensable aujourd’hui). Le pape étant surtout l’évêque de Rome, les évêques bénéficient d’une très large autonomie – l’Eglise n’est pas alors une organisation monolithique ultra-centralisée.

Enfin, les très nombreux monastères appartenant à différents ordres religieux en forte expansion deviennent progressivement des propriétaires fonciers d’une puissance économique considérable. De plus en plus en concurrence avec les évêques, « [les moines] s’engageront sur des voies nouvelles en matière de seigneurie, de contrôle de l’espace et d’encadrement idéologique. » (1). Seuls maîtres de l’écrit, brillants administrateurs, les clercs sont les juristes des princes.

Il n’y a pas de forteresse dans les campagnes, ni de village comme nous les voyons aujourd’hui. L’habitat est constitué de petits groupements de deux à trois foyers, dispersés les uns par rapport aux autres ; ces unités dépendent de vastes domaines de plusieurs milliers d’hectares issus des anciennes grandes propriétés romaines, les villa. Les domaines appartiennent au roi, aux grands laïques (l’aristocratie) ou à l’Eglise (monastères ou évêchés). Le statut juridique des paysans est soit celui d’hommes libres (mais les plus pauvres sont très dépendants de fait du maître du domaine), soit celui de dépendants serviles, attachés à la terre et à leur maître. « La frange supérieure des hommes libres forme la noblesse, qui ne correspond à aucun statut légalmais constitue la fraction dirigeante de la société. » (2) Le qualificatif « noble » s’applique à la personne seule, il ne présente pas de caractère héréditaire ; aussi au sein d’un même clan les conditions de chacun peuvent être très diverses.

Par le jeu des mariages, les familles princières possèdent des territoires immenses disséminés dans tout l’empire ; elles partagent les mêmes codes culturels et forment une élite homogène qui a véritablement une vision politique à l’échelle de l’Europe occidentale. L’organisation du pouvoir mise en place par Charlemagne et poursuivie par son fils assure la paix intérieure, mais les petits-fils fracturent l’empire en plusieurs royaumes. Au cours du siècle qui suit, le modèle centralisateur carolingien se fait peu à peu grignoter. Les comtés et marquisats deviennent progressivement héréditaires. Ils restent aux mains de familles puissantes qui en font des territoires quasi-autonomes sur lesquelles elles ont presque tout pouvoir, avec les moyens financiers de l’exercer.

Au milieu des années 900, la dynastie carolingienne finit par s’épuiser elle aussi, notamment discréditée par son incapacité à contenir les invasions des Vikings au nord et à l’ouest, des Hongrois à l’Est et des pirates sarrasins au sud. Les princes du royaume de Francie, c’est à dire les évêques et les chefs de lignage des quelques familles qui détiennent le pouvoir sur les grandes régions, se réunissent en 987 pour élire parmi eux un roi qui unifie leur action. Ce sera Hugues à la cape (« Capet ») (3). Ce roi ne dispose que d’un pouvoir relatif, symbolique, chaque prince restant maître chez lui.

En réalité, dès le IXe siècle et jusqu’au XIIe, le pouvoir est redistribué progressivement, de manière disparate dans le temps et selon les zones géographiques. Les familles de l’aristocratie locale participent depuis longtemps à l’exercice du pouvoir aux côtés des comtes, comme officiers militaires et membres des plaids, les assemblées de justice. Le contrôle du comte sur son territoire repose entièrement sur les relations qu’il entretient avec ses fidèles, auxquels il cède une partie de ses prérogatives.

Pour assurer la sécurité, mais aussi marquer physiquement le lieu du pouvoir, les forteresses sortent de terre partout autour de l’an 1000, d’abord sous forme de simple tours en bois entourées d’une palissade. Le nombre de châteaux explose entre 1060 et 1110, ce qui conduit à une densification sans précédent de leur maillage dans les campagnes de l’Occident. Certains s’élèvent à l’écart des lieux de pouvoir, sur des fronts de colonisation (forêts, friches), ou sur des gués et des carrefours afin de contrôler ou taxer les flux commerciaux. Des forteresses « adultérines » apparaissent également, c’est-à-dire sans autorisation préalable, sur des terres privées ou dans les zones de colonisation paysanne. C’est une période d’intense croissance agricole, qui voit la fondation de nombreux villages, généralement autour des châteaux, abbayes et monastères, ainsi que la construction des églises paroissiales.

Les familles de l’aristocratie quittent les cités comtales, centres du pouvoir régional (ou infra-régional), pour assurer la garde des places fortes que leur confie leur maître, puis acquièrent une autonomie relative en disposant de délégations de justice, et le monopole d’exploitation de certaines installations dites banales (le moulin, le four, …) qui donnent lieu à une taxe pour leur utilisation par les paysans. Le modèle de la seigneurie banale se diffuse, et avec lui se renforce de manière coercitive le prélèvement seigneurial sur le travail des paysans. Plus généralement, « la possession de la terre ne constitue pas seulement une domination économique, mais implique une forme de discipline sociale et de protection juridique et religieuse. » (4) 

Pour ne pas se faire balayer par ses voisins, chacun cherche des alliances, voire un réseau d’alliances. La féodalité est née. Elle organise une hiérarchie de devoirs et d’entraide réciproques qui stabilise l’édifice social et régule la violence. La diffusion du modèle du fief (qui est un bien tenu d’un seigneur en échange d’un service) tient à l’action volontaire des princes, d’évêques et de quelques grands seigneurs laïques ou monastiques. L’idéologie guerrière est depuis longtemps partagée par toute l’aristocratie, dont elle est le fondement, mais la diffusion des relations féodo-vassaliques, comme la structuration des parentés châtelaines en lignages patrilinéaires, constituent des formes nouvelles d’exercice du pouvoir, qui ne sont généralisées et stabilisées qu’après 1100.

On ne parle plus alors de rôle ou de titre de marquis. Les princes, qui peuvent porter les titres de duc ou comte, selon l’histoire de la région, forment la haute noblesse, avec, à partir du XIIe siècle les barons qui tiennent leur fief directement du roi. Les anciens comtes et vicomtes ayant patrimonialisé leurs charges constituent la moyenne noblesse. Enfin, les chevaliers devenus des seigneurs locaux (domini, ou sires) forment la petite noblesse, à laquelle ils s’agrègent par des rituels (comme l’adoubement) et le partage des valeurs dites courtoises. Ceux d’entre eux qui ne peuvent financer la cérémonie d’adoubement et le coûteux équipement militaire, mais qui sont reconnus par leurs pairs comme étant d’état noble, portent la qualification d’écuyer.

Un chevalier des XIIIe-XIVe siècle (vue d'artiste)

Un chevalier des XIIIe-XIVe siècle (vue d’artiste)

Du XIe au XIVe siècle, la cavalerie constituée uniquement de nobles, est le fer de lance de l’armée française, son arme absolue, capable de briser les rangs de l’infanterie et de remporter la victoire. La noblesse même locale se confond alors avec l’aristocratie, car elle exerce le pouvoir : elle rend la justice, possède des capacités d’intervention militaire, et prélève l’impôts. Sa maîtrise foncière, dans une société rurale, lui donne les leviers de la domination économique.

Mais elle paie un lourd tribut au conflit franco-anglais et à la guerre civile du début du XVe siècle. Destructions, pillages, inflation des temps de guerre, désertion des champs et villages, friches, rançonnement des nobles entre eux, appauvrissement des ressources fiscales provoquent la dislocation des clans et leur effondrement.

De plus, si la cavalerie a été l’atout-maître des armées pendant trois cents ans, elle fonctionne dans un système d’ost féodal, c’est-à-dire de service militaire obligatoire envers son suzerain deux mois par an, qui s’accommode mal des guerres longues. Elle sera supplantée par les armées de métier, plus disponibles et plus disciplinées.

Ainsi à la fin de la guerre de Cent Ans, en 1453, dans un pays exsangue et ruiné,  » la noblesse médiévale drastiquement diminuée en nombre, si elle ne disparaît pas totalement, est du moins singulièrement amputée, laissant l’édifice social vacillant. » (5) On estime que 80 à 90 % de la noblesse médiévale est tombée dans le gouffre de la guerre de Cent Ans (6).

Parallèlement, deux phénomènes ont transformé le contenu social de la noblesse : la multiplication des armes à feu, qui rend inutile le courage personnel puisque le premier venu peut terrasser le plus aguerri des chevaliers ; et la transformation des rentiers du sol en propriétaires. (7)

Les places sont à prendre : « le renouvellement total de la noblesse française aux XVe et XVIe siècle, d’abord très rapide, se ralentit progressivement au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. » (8) C’est pourquoi les familles d’aujourd’hui qui remontent réellement au-delà de 1400 ne sont qu’une poignée (moins de 300), et pour les autres il ne faut pas se laisser berner par les mythologies inscrites dans les armoriaux du XVIIIe siècle – où l’on trouve parfois de vaines tentatives de se distinguer dans la course aux honneurs du crépuscule de l’Ancien Régime. Il faut leur préférer une critique historique constructive.

Le royaume est unifié au XVIe siècle, conduisant ainsi à la quasi-disparition des duchés et comtés indépendants. Les barons perdent leur spécificité de premiers vassaux pour devenir de simples seigneurs dans un système qui se complexifie. Le roi retire progressivement aux seigneurs leur droit régalien de justice en les confiant aux baillis (qui sont des seigneurs possédant une charge de justice, mais nommés par le roi). Les titres deviennent des faveurs accordées par le roi, sans réalité historique ou géographique. « A la Renaissance, la noblesse est un groupe (et un statut) à la fois ouvert, accessible et très attractif ». (9) Mais le contrôle monarchique sur le groupe reste encore très limité.

« Au XVIe et jusqu’au milieu du XVIIe siècle, l’entrée dans la noblesse est davantage le fait de la notoriété et de l’acceptation générale : être reconnu par ses pairs comme noble, et être accepté comme tel par la renommée populaire comme par les instances financières de contrôle. » La richesse devient le critère prédominant. « Cela ressemble à une fuite fiscale, semblable à nos paradis fiscaux, […] devant la croissance d’une fiscalité royale omniprésente. » (10) Car les nobles sont exemptés d’impôts, c’est leur privilège. Le pouvoir central en profite néanmoins : de 1550 à 1650, la moitié des ressources extraordinaires de l’Etat provient de la vente des offices anoblissants. Par contrecoup, un transfert de charges fiscales alourdies s’opère vers le troisième ordre (bourgeois, artisans, paysans), et fait émerger un sentiment de trop-plein caractérisé par une littérature anti-nobiliaire.

Les guerres de religion provoquent une contestation de la dynastie royale et de l’absolutisme monarchique, d’abord de la part des nobles protestants, puis de la part de ceux de la Ligue catholique. (11) Le grand problème pour la noblesse française du XVIIe siècle est la montée en puissance de la monarchie absolue, qui se fait en trois étapes : de 1594 à 1610 par Henri IV, de 1624 à 1642 par Louis XIII avec Richelieu, puis de 1652 à 1715 par Mazarin et surtout par Louis XIV. Du vivant de Henri IV et Richelieu, les complots n’ont pas manqué, avec des tentatives d’assassinat, qui aboutissent en 1610 ; tandis que le règne de Louis XIII est truffé de révoltes nobiliaires et de tentatives de renversement du Cardinal. Seul Louis XIV a pu imposer son pouvoir, non sans concessions. (12)

C’est pourquoi l’auteur Jean Meyer s’interroge : « Peut-on prétendre que toute noblesse est en soi anarchie, perpétuellement insatisfaite et revendicatrice ? Il est vrai que si l’on examine dans la longue durée, l’attitude politique de plus d’une famille, on constate qu’elles ont toujours été dans une opposition politique plus ou moins marquée. » (13) A mon avis, cet enseignement de l’Histoire ferait bien d’être aujourd’hui assimilé et compris par certains de nos contemporains qui confondent les noms à particule et le royalisme. C’est une grossière erreur de croire que noblesse et pouvoir royal aient formé un système cohérent ou indissociable. Ils constituent au contraire deux réalités sociales parallèles, qui n’ont fait que s’affronter.

Louis XIV est le roi qui a véritablement enterré la noblesse, en constituant la Cour de Versailles. « Il s’agit d’avoir sous l’œil du maître tous ceux qui pourraient bouger, qui reclus au fond d’une province lointaine échappent à la surveillance directe. […] Il faut disposer des Grands, les amuser, les entretenir, en un mot les annihiler dans la « servitude » des dons, des amusements. Les fauves en liberté sont trop dangereux. » (14) Voilà comment les seigneurs de superbes domaines, qui pourraient habiter dans leurs magnifiques châteaux, se retrouvent dans d’exigus appartements d’une aile de Versailles, à se ruiner pour des habits somptueux exigés par une étiquette conçue pour les asservir.

Le marquis de Marigny et sa jeune épouse, en 1769. Peinture de Louis-Michel van Loo.

Le marquis de Marigny et sa jeune épouse, en 1769. Peinture de Louis-Michel van Loo.

Le titre de marquis avait resurgi des limbes au milieu du XVIe siècle, quelques baronnies ayant alors été érigées au rang honorifique de marquisat. Compte tenu de ce prestige nouveau, Louis XIII et Louis XIV transforment les terres de leurs principaux ministres en marquisats. Les rois l’accordent aussi au féminin, pour parer leurs maîtresses du titre de marquise ! Puis au XVIIIe siècle se développe l’usage d’un titre de marquis de courtoisie, souvent porté impunément.

En ce XVIIIe siècle, la noblesse n’a plus de fondement militaire basé sur le courage individuel, ni de rôle d’encadrement social ou de protection juridique et religieuse, et encore moins de domination économique ; elle n’a plus non plus de rôle politique face à l’absolutisme royal. A travers les offices qu’elle occupe, c’est-à-dire des postes dans l’administration, elle n’est plus qu’un rouage fiscalement privilégié d’un Etat qui s’est affirmé.

Comment dès lors comprendre la volonté de Louis-François des Ligneris d’obtenir un titre de marquis ? Probablement une forte ambition sociale ; peut-être une volonté de s’adapter à l’époque et d’être reconnu au milieu de l’inflation des honneurs factices ; voire tout simplement pour continuer à exister dans une élite condamnée à la mondanité des salons à la mode. Mais avec du recul, ce sera une dépense de moyens bien vaine, qui se concrétisera en 1776, juste avant que tout le système à bout de souffle ne s’effondre. Un combat d’arrière-garde en réalité, puisque Louis XIV avait déjà annihilé la noblesse en la vidant de son contenu idéologique et politique. Jean d’Ormesson ne dit pas autre chose dans son roman Au plaisir de Dieu (15) : « Avec ses courtisans en servage à Versailles et ses hauts boutiquiers aux commandes de l’Etat, avec sa dictature personnelle et l’abaissement des grands, Louis XIV, en un sens, annonçait déjà la Révolution ».

 

  1. « 888-1180 : Féodalités », de Florian Mareil, chez Belin, 2010, p645.
  2. « La France avant la France 481-888 », de Geneviève Bührer-Thierry et Charles Mériaux, chez Belin, p517.
  3. Fondateur de la dynastie capétienne, Hugues appartenait au clan des Robertiens (issus du comte Robert le Fort, mort en 866). Héritier d’une dizaine de comtés et de plusieurs abbayes, Hugues devrait semble-t-il son surnom à son statut de propriétaire et dirigeant de l’abbaye de Saint-Martin-de-Tours, l’une des plus grandes et plus fameuses de son temps, où les pèlerins venaient se recueillir sur le célèbre manteau (capa) de Saint Martin, précieuse relique conservée par l’abbaye et qui a fait sa richesse. Mais ce surnom n’est attesté dans les sources écrites qu’à partir du XIIe siècle.
  4. « 888-1180 : Féodalités », de Florian Mareil, chez Belin, 2010, p647.
  5. « La noblesse française à l’époque moderne (XVIe- XVIIIe siècles) », Jean MEYER, 1991, Collection Que sais-je ?, Presses Universitaires de France, pp 5-6.
  6. Idem, p 18.
  7. Économiquement, après les dévastations de la guerre de Cent Ans, l’inflation diminue les rentes fixes. L’ancienne noblesse médiévale mais surtout la nouvelle s’adaptent : « les seigneurs regroupent les anciennes tenures dispersées et désertées par leurs occupants, en métairies. Celles-ci sont formées de parcelles très regroupées donc plus faciles à travailler. Elles ne sont plus des tenures seigneuriales (donnant lieu à une rente) mais ont été rattachées au domaine propre du seigneur. Celui-ci en garde les prés et les terres les plus proches du manoir, mais confie en location de six à neuf ans l’essentiel de ces terres en métairies nouvelles. Le rentier du sol s’est partiellement mué en propriétaire s’adaptant au cours des choses. Car les baux suivent la hausse des prix, par paliers successifs. » In « La noblesse française à l’époque moderne (XVIe- XVIIIe siècles) », Jean MEYER, 1991, Collection Que sais-je ?, Presses Universitaires de France, p 20.
  8. C’est une spécificité française. L’équivalant pour les Pays-Bas, le Saint Empire Germanique et l’Europe de l’Est sera la guerre de Trente Ans en 1618-1648.
  9. « 1453-1559 : les Renaissances », par Philippe Hamon, chez Belin, 2009, p155.
  10. « La noblesse française à l’époque moderne (XVIe- XVIIIe siècles) », Jean MEYER, 1991, Collection Que sais-je ?, Presses Universitaires de France, p27.
  11. Cette contestation est particulièrement vive dans les années 1560-1570. Cf. le traité Franco-Gallia de François Villiers de Saint Paul en 1572 ; le pamphlet des années 1570 « De la servitude volontaire ou Contre Un » ; ou encore La Boétie prônant la désobéissance civile en 1561. Un courant de pseudo-libéralisme parlementaire se développe au sein de la noblesse, qui se réfère au Sénat romain et au modèle vénitien contemporain.
  12. La noblesse française à l’époque moderne (XVIe- XVIIIe siècles) », Jean MEYER, 1991, Collection Que sais-je ?, Presses Universitaires de France, p37.
  13. Idem, p51. Il est vrai que le commentaire s’applique assez bien à la famille des Ligneris, notamment au travers de la longue vie de Théodore parsemée de rebellions contre l’autorité royale (cf. les articles correspondants du présent blog).
  14. Idem, p46.
  15. Au plaisir de Dieu, p 242, roman de Jean d’Ormesson paru chez Gallimard en 1974.

Beaucoup de fils, peu d’héritiers

Théodore et Françoise des Ligneris furent les parents de onze enfants, dont les dates de naissance ne sont pas connues, mais qui s’échelonnent probablement du début des années 1580 à la fin des années 90.

Dans les années 70, la seule famille de Théodore est sa sœur Jeanne. Mariée à Claude du Puy, seigneur du Coudray et baron de Bellefaye, elle a emporté avec elle, en dot, les terres de Crosnes et d’Etioles qui venaient de leur mère. Jeanne sera veuve tôt, en 1576. Comme son frère aîné, qui s’appelait lui aussi Claude, son mari est décédé à Rome – et comme son frère, il est enterré dans l’église Saint-Louis-des-Français à Rome. Néfastes coïncidences.

Sa fille homonyme Jeanne (pendant plusieurs siècles la plupart des filles de la famille sont prénommées Anne ou Jeanne) sera la seule proche cousine des enfants de Théodore. Elle épousera Monsieur de Saint Gelais Lusignan ; puis en secondes noces Préjean de la Fin, vidame de Chartres.

Le premier fils de Théodore et Françoise se prénomme Jean-Baptiste, il sera suivi par Louis, Jacques, Jeanne et Marie dans les années 1580. Puis Albert, Geoffroy, Angélique, Jacqueline, Lucrèce et Charles dans les années 1590. L‘ordre des naissances n’est pas certain.

Au tournant des années 1600, Théodore et Françoise perdent coup sur coup leur fils aîné Jean-Baptiste qui décède à l’âge de 20 ans, et leur dernier-né Charles, un bébé de deux ans.

Leurs filles Marie et Jeanne se marient (1) en 1601 et 1602 avec des seigneurs terriens issus des familles locales – elles doivent être jeunes, sans doute entre leurs seize et dix-huit ans.

L’un des plus jeunes fils, Geoffroy, est envoyé très jeune à Malte pour devenir moine-soldat. Il est reçu page du Grand Maître de Malte Alof de Wignacourt le 11 juillet 1603, puis deviendra quelques années plus tard chevalier de l’Ordre de Malte (« Ordre de St Jean de Jérusalem »).

Portait d'Alof de Wignacourt Grand Maître de l'Ordre de Malte avec l'un de ses pages, en 1607, peint par Le Caravage

Portait d’Alof de Wignacourt Grand Maître de l’Ordre de Malte avec l’un de ses pages, en 1607, peint par Le Caravage

Originaire des Flandres, Wignacourt avait été élu Grand Maître en 1601 et le restera jusqu’à sa mort en 1622. C’est lui qui accueille Le Caravage à Malte en 1607 jusqu’à son arrestation et son l’expulsion de l’Ordre en 1608 (2), ce qui nous vaut un portrait exceptionnel du Grand Maître peint par Le Caravage, où il figure avec un de ses pages. Ce dernier pourrait même en toute vraisemblance être Geoffroy car les dates concordent (3) – mais nous n’en avons aucune preuve ; cela nous permet néanmoins de nous faire une bonne idée de l’aspect et de la vie de Geoffroy des Ligneris.

Geoffroy a vécu en 1614 la dernière tentative des Ottomans pour conquérir Malte. Six mille soldats turcs ont débarqué dans la baie de Marsaskala et attaqué le village de Żejtun. La troupe de l’Ordre aidée de civils maltais a réussi à contenir les Turcs qui ont dû se retirer.

L’armure de parade d’Alof de Wignacourt, que l’on voit sur le tableau, est aujourd’hui l’un des trésors du palais des Grands Maîtres à La Valette.

Revenons à Théodore des Ligneris qui reçoit à Courville le 11 septembre 1614 le jeune roi Louis XIII et sa mère Marie de Médicis. De retour d’un voyage en Bretagne, le monarque et sa suite passent la nuit au château.

A cette époque, le jeune roi a treize ans. Il en avait neuf lorsque son père adoré a été assassiné. Depuis, il est rabaissé et humilié en permanence par sa mère, peu pressée qu’il assume sa couronne. Ses confesseurs très catholiques l’obligent à dévoiler les moindres de ses pensées intimes, et le mettent en garde contre le péché de chair et les femmes, selon ce que nous appellerions aujourd’hui un véritable lavage de cerveau. Il devient taciturne et renfermé.

La Régence qu’exerce sa mère est une catastrophe. D’une intelligence très moyenne, elle a écarté les anciens ministres de son époux et s’est entourée d’intrigants et de parvenus, pour ne s’occuper que de bijoux et d’astrologie. Elle dilapide le trésor qu’Henri IV avait patiemment amassé pour préparer le futur du royaume. Marie de Médicis a délégué toutes les affaires à l’une des femmes de sa suite, élevée avec elle en Italie, Léonora Dori dite la Galigaï, et à son mari Concino Concini. Les anoblissements et les postes se négocient au Louvre dans les appartements mêmes de la Galigaï, qu’elle ne quitte jamais, où s’entassent des monceaux d’or. Pendant ce temps, Concini tient en respect les grandes familles, fort de sa légitimité de maréchal et amiral (bien qu’il n’ait jamais combattu ni commandé de navire fût-ce une barque) et grâce à l’ascendant de sa femme sur le faible esprit de la reine-mère.

En 1615, Théodore et Françoise des Ligneris ont le chagrin de perdre de nouveau l’un de leurs enfants : Angélique décède au château de Sours, domaine de son mari Nicolas de Dangeul, seigneur de Sours et d’Arboulin, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi (4). Le jeune couple n’avait pas encore d’enfant.

Puis, le 3 novembre de la même année, Françoise, femme de Théodore décède à Courville. A 63 ans, c’est probablement un tournant dans la vie de Théodore, qui va dès lors laisser ses fils prendre en charge leurs parts des domaines familiaux. D’autant plus que juridiquement les terres de sa femme (donc en particulier la baronnie de Courville) ne lui appartiennent pas. Si les rôles respectifs des hommes et des femmes dans la société sont très marqués, il n’y a pas de « tutelle » des premiers sur les secondes pour ce qui concerne leurs biens propres. Même après le mariage, les épouses restent seules propriétaires des biens qu’elles ont amenés, qui passent ensuite en héritage directement à leurs enfants. Contrairement à ce que l’on pourrait penser aujourd’hui, la société de l’époque garantit très fermement ces droits aux femmes.

En ce même mois de novembre 1615, Louis XIII épouse Anne d’Autriche, bien qu’ils n’aient que quatorze ans l’un et l’autre. Anne est la fille aînée du roi d’Espagne Philippe III de Habsbourg et de Marguerite d’Autriche. C’est une espagnole, bien que son nom fasse référence à l’Autriche, région d’origine de sa famille. La nuit de noces se passe très mal, le mariage n’est pas consommé. A force de conditionnement par ses confesseurs, Louis XIII répugne à se rapprocher de sa femme, il n’éprouve que de l’aversion pour elle. Il faudra attendre quatre ans qu’il daigne partager son lit. Malgré cela, son mariage demeurera longtemps stérile.

En 1616, Louis des Ligneris épouse Anne de Fromentières, tandis que son frère Jacques se marie avec Lucrèce de Fromentières, sœur d’Anne. Leur père est Joachim, seigneur de Montigny-en-Dunois (5). Théodore et Joachim devaient bien s’entendre, car cette double alliance signifie qu’une part significative des terres de ce dernier partent en dot chez les fils aînés de Théodore.

Le 1er février 1617, à la suite de la mort de leur mère a lieu le premier partage entre trois des quatre fils : Louis, Jacques et Albert. Louis reçoit la majeure partie de la baronnie de Courville. Leur père Théodore s’est en effet retiré au château de Fontaine-la-Guyon, qu’il a acheté (6). Mais pour ne pas léser ses fils, il a séparé de la baronnie de Courville les châtellenies de Chuisnes et Fontaine-la-Guyon afin qu’elles reviennent à Jacques. Albert recevra quant à lui les châtellenies de Saint-Jean-de-la-Forêt et Beauvais-en-Gâtine. Geoffroy ne fait pas partie du partage, car en sa qualité de moine-soldat il ne peut pas posséder de terres (ni se marier). Par contre, à titre de compensation, il reçoit une rente (7).

Vue aérienne du château de Fontaine-la-Guyon, copyright 2008 Ville de fontaine-la-Guyon, avec l'aimable autorisation du Maire

Vue aérienne du château de Fontaine-la-Guyon, copyright 2008 Ville de Fontaine-la-Guyon, avec l’aimable autorisation du Maire

Peu de temps après en avril 1617, un coup de tonnerre éclate à la tête du royaume : Louis XIII réalise son propre coup d’état. Âgé de seulement seize ans, il a organisé avec un groupe restreint d’une dizaine de fidèles l’assassinat de Concini dans une embuscade. En reprenant la main, il fait exécuter la Galigaï et exile sa mère. Il prend enfin sa place de roi.

Plus proche de nous, les benjamines de Théodore des Ligneris, Jacqueline et Lucrèce, se marient (8), probablement au tournant des années 1620, toujours avec des seigneurs des environs. Le maillage des alliances se fait à l’échelon local.

En 1623 naît Renée (9), fille de Louis, qui sera suivie d’Anne (10). Quelques années auparavant Louis avait eu un fils, mais il était mort à l’âge de deux ans. Jacques (11) a également deux filles : Marie (12) et Anne (13). Albert n’est pas marié.

A ce stade, Théodore n’a aucun petit-fils. Une fois encore, malgré six fils, la survie de la lignée est en jeu…

 

(1) Marie des Ligneris épouse en 1601 Lancelot de Kaerbout seigneur de Gémassé ; elle emmène en dot les terres d’Ormoy. Jeanne se marie en 1602 à François de Fontenay, seigneur de la Fresnaye et de Saint Germain de la Coudre, enseigne des gendarmes du maréchal de Lavardin. Sa dot est constituée par le château et les terres de Saint-Hilaire-des-Noyers. Albert fut un temps le co-seigneur de Saint Hilaire des Noyers avec son frère Jacques et son beau-frère Lancelot de Kaerbout qui en avait hérité, puis l’abandonna à Jeanne et à son mari (quittances des 17 novembre 1622 et 7 janvier 1623 données par Jeanne de Ligneris à ses frère et beau-frère). Jeanne devint veuve en 1620 et vendit alors St-Hilaire à Louis Petigars de la Guériniére le 31 octobre 1622 moyennant 21 000 Livres tournois. Source : http://www.saint-hilaire-des-noyers.org/id11.html

(2) Les informations sur Wignacourt sont issues de Wikipedia.

(3) Geoffroy est arrivé en 1603, probablement avant 10 ans ; or sur le tableau peint en 1607 ou 1608 figure un page de 12 à 14 ans. Le Grand Maître avait probablement plusieurs pages, mais l’hypothèse reste vraisemblable.

(4) Voir Société archéologique d’Eure-et-Loir, Chartres, Mémoires (Volume 7-8)

(5) Incidemment, on remarquera que la famille de Fromentières, originaire de Bretagne et du Maine, a comme alliances « du Bellay, de Ronsard, de Maillé, de Ligneris, du Theil de Samoy ». Voilà un autre lien avec la Brigade de Ronsard, que nous avions rencontrée précédemment avec Claude des Ligneris, qui en fut l’un des membres de la première heure, en 1551.

(6) Il a négocié la jouissance de Fontaine-la-Guyon avec Charlotte de Saint-Simon, veuve d’Adrien de Gallot.

(7) Archives Départementales de Chartres, document E2430 : Geoffroy donne quittance de la pension de 400 livres qui lui est due (vers 1620).

(8) Jacqueline des Ligneris épouse Jacques Charpin, seigneur du Gineprès, tandis que Lucrèce des Ligneris est mariée à Joachim de la Cigoigne, seigneur du Bois du Maine.

(9) Renée des Ligneris épousera Charles de Fresnois.

(10) Anne des Ligneris sera la femme de René de Douhaut, seigneur du Bois du Maine.

(11) Jacques des Ligneris est cité dans un bail de 1628 pour le droit de percevoir les cens et rentes sur les maisons et terres dépendantes de la seigneurie de Luy, paroisse de Villebon. Archives Départementales de Chartres, document E2651, signé de la main de Jacques.

(12) Marie des Ligneris épousera Charles de Molitard, seigneur de Durbois, en 1637. Le contrat de mariage figure aux Archives Départementales de Chartres, document E3396.

(13) Anne des Ligneris, fille de Jacques et Lucrèce, est baptisée le 13 avril 1620. Elle a pour parrain Jacques de Courivert, seigneur de Saint-Rémy ; et pour marraine sa tante Anne de Fromentière, femme de Louis des Ligneris, ce qui montre les liens étroits qui unissent les frères et sœurs. Anne épousera Louis de Saly. Leur fils Pierre de Saly venu au monde en 1645 aura pour parrain Pierre du Halquoi, seigneur de Chuisnes et Bérangeville entre autres ; et pour marraine sa grand-mère Lucrèce. Source : notices historiques publiées sur le site de la commune de Fontaine-la-Guyon 

 

Théodore (5ème partie)

1591 : Henri IV a conquis la ville de Chartres au terme d’un siège de plusieurs mois. La Ligue est défaite localement, ses leaders exilés. Théodore des Ligneris n’en fait pas partie, car il avait opté à temps pour le parti du roi – même si ce choix est peut-être issu de son opposition personnelle au seigneur de Réclainville, qui dirigeait la Ligue chartraine. On se rappelle d’ailleurs que Théodore l’avait mené à sa perte en soulevant la population contre lui.

Au niveau national, la Ligue oppose une résistance acharnée. Bien qu’écrasée à la bataille d’Ivry (1) le 14 mars 1590, éprouvée par deux sièges successifs de la capitale, elle ne désarme pas. Les membres les plus extrêmes de la Ligue font même régner la terreur à Paris. Tout en organisant de spectaculaires processions de religieux armés et de milliers d’enfants, elle met en prison les hommes catholiques réputés royalistes, appelés « politiques ». Sous l’autorité des Seize, la terreur exercée par la Ligue parisienne atteindra son point culminant en 1591 par l’exécution du président du Parlement de Paris, Brisson, pourtant ligueur. Henri IV et ses troupes tentent de prendre Paris, notamment par la ruse, lors de la Journée des farines, mais échouent dans cette tentative. (2)

Procession armée de la Ligue en 1590 (Musée Carnavalet)

Procession armée de la Ligue en 1590 (Musée Carnavalet)

La Ligue connaît une fracture quand le duc de Mayenne rentre à Paris pour punir les extrémistes qui ont décidé la mort de Brisson. Finalement, les excès de la Ligue, son penchant pour un prince étranger, son financement espagnol, sa remise en cause de la monarchie, détachent d’elle progressivement, à partir de 1591, les royalistes, puis les villes les unes après les autres. Cependant, elle ne désarme vraiment qu’au moment où Henri IV abjure sa foi protestante en faveur du catholicisme. Il est sacré roi à Chartres le 27 février 1594 et entre dans Paris quelques mois plus tard.

La chute de Paris marque pour la Ligue le commencement de la fin. La victoire de Fontaine-Française, en Bourgogne, le 5 juin 1595 sur les derniers Ligueurs (menés par le duc de Mayenne, et épaulés par les Espagnols), la met en déroute. À la paix de Vervins, les Espagnols abandonnent les dernières places qu’ils tiennent en France. La fin définitive de la Ligue a lieu après la soumission du duc de Mercœur, gouverneur de Bretagne.

Henri IV met fin aux guerres de religion par l’Edit de Nantes et le traité de Vervins, en 1598. Grand roi parmi ceux que la France a compté, il a réussi à apaiser les tensions, maintenir le pouvoir central, et mettre fin à la guerre civile. Cependant il ne faut pas se méprendre : lorsqu’il sera assassiné en 1610, la moitié de la population française le soutenait, mais l’autre moitié le détestait.

Revenons à Chartres, où à partir de 1591 la situation commence à sa stabiliser progressivement. Cette année-là, le baron de Courville est élevé au rang de Chevalier de l’Ordre de Saint-Michel.

Théodore des Ligneris a déjà plusieurs enfants de sa femme Françoise de Billy. Son premier fils Jean-Baptiste ne vient au monde qu’en mai 1582 (3). Il faut bien se rendre compte que jusqu’en 1584 Théodore ne devait pas être souvent auprès de sa femme ; il partait de longs mois, voire même plus d’une année, avec le prince François de Valois, notamment en Flandres et dans les Provinces des Pays-Bas. Les naissances des nombreux enfants de Théodore et sa femme vont ainsi s’étaler sur les années 80 puis 90 : après Jean-Baptiste vinrent Louis, Jacques, Geoffroy, Albert, Jeanne, Marie, Angélique, Jacqueline, Lucrèce, et enfin Charles. Soit 11 enfants.

Lorsqu’elle sera assiégée dans son château de Courville à la fin des années 80, Françoise est une jeune mère de famille qui n’a pas trente ans, entourée de plusieurs enfants de moins de dix ans, certains en bas âge. Elle devra rapidement capituler, et ne sera libérée que sur paiement d’une rançon (comme son mari qui a subi le même sort en défendant Verneuil). On peut imaginer que l’épisode est traumatisant pour toute la famille.

A une date que l’on ne connaît pas précisément, mais qui se situe probablement vers les années 1590-95, Théodore des Ligneris devient chambellan du comte de Soissons, charge qu’il conservera jusqu’en 1607. C’est un poste prestigieux, qui correspond à celui de secrétaire général dans la gestion des affaires de l’un des plus importants princes du règne d’Henri IV.

Charles de Bourbon, comte de Soissons

Charles de Bourbon, comte de Soissons

En effet, Charles de Bourbon comte de Soissons et de Dreux, né en 1566 à Nogent-le-Rotrou près de Chartres (donc de 13 ans plus jeune que Théodore), est un fils de Louis de Bourbon, prince de Condé ; et le demi-frère du prince de Condé qui sera le chef des protestants. Prince catholique élevé à la cour de France, il se joignit d’abord à la Ligue pendant les Guerres de Religion. Désenchanté, il fut gagné par Henri de Navarre à la cause anti-Guise et quitta la cour pour combattre à ses côtés. Théodore a pu le côtoyer dès 1588 aux États généraux de Blois, auxquels ils participèrent tous deux.

Fait prisonnier lors d’une bataille, Charles de Bourbon fut détenu au château de Nantes, d’où il s’évada pour rejoindre l’armée du roi à Dieppe. Après la bataille d’Ivry, il prit le commandement de la cavalerie du roi au siège de Paris en 1590, et prouva sa valeur militaire aux sièges de Chartres (1591) et de Rouen (1592). Charles de Bourbon assista au couronnement d’Henri en 1594. Il fut un collaborateur sûr d’Henri IV lors du siège de Laon (1594). Une fois la paix conclue avec l’Espagne, il prit le commandement des troupes royales dans les guerres de Savoie en 1600. En 1602 il devenait gouverneur du Dauphiné, et en 1610 gouverneur de Normandie.

Pour la petite histoire, Charles de Bourbon fut le grand amour de sa cousine Catherine de Navarre, sœur d’Henri IV. Le roi ne voulut finalement pas entendre parler d’un mariage qui n’apportait aucun avantage diplomatique. Pendant plusieurs années, Charles et Catherine tentèrent vainement de fléchir Henri IV, et Catherine de son côté refusa tous les autres prétendants. Finalement, elle dut céder aux ordres de son frère en épousant le fils aîné du duc de Lorraine, Henri duc de Bar.

Revenons à Théodore, qui en cette toute fin du XVIème siècle, est durement éprouvé par les décès successifs de son fils aîné Jean-Baptiste, survenu à l’âge de 20 ans, et de son dernier fils Charles, qui n’a pas 2 ans.

Lorsqu’il quitte son poste de chambellan du comte de Soissons, Théodore a 54 ans. Pour l’époque, il est déjà un vieil homme. Mais il continue de gérer sa famille (tous ses enfants ne sont pas encore majeurs), ses domaines, et … ses procès. En effet, tout au long de sa vie, on le retrouve en litige contre d’innombrables personnes ou institutions.

Théodore devait avoir un caractère difficile. Orphelin très tôt, il a dû apprendre à se débrouiller seul. A-t-il trouvé de l’affection maternelle auprès des femmes qui s’occupaient de lui à la Cour de Navarre, lorsqu’il est arrivé à l’âge de cinq ans ? Maltraité à neuf ans lors de son arrestation à Loches (torturé ?), puis confié à l’entourage de François de Valois, il a bien été obligé de devenir autonome très tôt, et de se forger un caractère. Dès l’âge de quinze ans il occupait une fonction qui lui conférait un revenu, mais il devait faire face seul à ses obligations. Puis très vite il s’est retrouvé sur les champs de bataille, a dû affronter la peur et la mort, et toujours ne compter que sur lui-même pour s’en sortir.

Alors il n’hésite pas à utiliser l’institution judiciaire dès qu’il pense que ses intérêts sont lésés (ou peut-être pour forcer la main?). Il avait ainsi intenté en 1594 un procès (4) contre N. de Nicolaï, à propos des terres de la Varrie (5).

En 1602 un différend foncier l’oppose aux religieux de Saint-Père, abbaye de Chartres. On oublie souvent que les ordres religieux étaient en effet de très grands propriétaires terriens, et des seigneurs temporels au même titre que la noblesse, et ce depuis le Haut Moyen Age ; dans les années 700 à 1000 les évêques étaient même des guerriers, qui se battaient à la tête de leurs armées, tout autant que des administrateurs de villes et de domaines. Bref, Théodore conteste aux religieux de Saint Père la jouissance d’une terre. Très au fait des arcanes juridiques, il enregistre contre eux des lettres de committimus. Ces dernières constituaient un privilège d’exception dans les procédures judiciaires, qui n’était accessible qu’aux princes, aux grands officiers du royaume (le président du parlement par exemple) et aux chevaliers de l’ordre de Saint Michel. C’est à ce titre que Théodore en bénéficie. Obtenues uniquement auprès du chambellan du Roi, ces lettres permettaient de signifier que son affaire judiciaire ne pouvait pas être instruite par le tribunal ordinaire mais devant une juridiction spéciale constituée à Paris.

Théodore des Ligneris intente un autre procès, en 1611, contre Lancelot de Barrat, seigneur de Brunelles, pour les successions des seigneuries de Courville et de Brunelles. (6)

Pour des raisons que l’on ignore, il ira jusqu’à déshériter ses trois fils Louis, Jacques et Albert, entre 1616 et 1621. (7)

Lorsque son fils Louis et sa belle-fille Anne entament en 1630 un procès de séparation de corps et de biens, il s’élèvera contre la nomination du tuteur de leurs enfants, par un acte juridique signé de sa main que possèdent toujours les Archives départementales de l’Eure-et-Loir. (8)

Par ailleurs, au-delà des querelles judiciarisées, Théodore gère ses domaines et surtout les droits qui y sont associés. Ces derniers génèrent en effet des revenus, que ce soit pour l’exploitation du bois des forêts ou encore le droit d’utiliser les moulins. Il effectue également de nombreux mouvements de propriété dans les terres familiales.

Avec Jeanne de Billy, Théodore vend la seigneurie de la Salle de Morancez à René le Beau, seigneur de Sauzelles.

Avant 1594, il avait vendu à Jacques de Mondreville la seigneurie de Villette les Bois, située dans le fief d’Amboy à Villette. Pour autant le fief dépendra toujours de Théodore, ainsi Jacques de Mondreville lui fait-il aveu de « foi et hommage » en 1594. (9)

Il passe un accord (10) avec Charlotte de Saint-Simon, veuve d’Adrien de Gallot, pour la jouissance de la seigneurie de Fontaine-la-Guyon (avant 1602) ; ainsi qu’avec le Chapitre de Chartres (c’est-à-dire les chanoines de la Cathédrale de Chartres) « pour la divise et séparation de leurs censives et seigneuries » (11), entre 1610 et 1620.

Il vend (12) encore une métairie, vers 1621 ; et réalise une transaction (13) avec le Chapitre pour le droit de moulin banal sur ses terres de Fontaine-la-Guyon.

Théodore réussira avec son second fils Louis un coup d’éclat médiatique en recevant à Courville le 11 septembre 1614 le jeune roi Louis XIII et sa mère Marie de Médicis. De retour d’un voyage en Bretagne, le monarque et sa suite passeront la nuit au château.

Théodore rédige sont testament le 23 avril 1626. Il s’éteint à Fontaine-la-Guyon en 1634, à l’âge très respectable de 81 ans. Lui qui, dès l’adolescence, était devenu l’unique représentant masculin de la famille, a redonné un espoir de continuité en ayant six fils. Mais comme nous le verrons plus tard, un seul d’entre eux a continué la famille. On ne peut plus parler de clan comme au début du XVIème siècle.

La disparition de Théodore coïncide avec la fin d’une époque, celle des grands féodaux, et marque le début d’une nouvelle ère pour la famille. Que vont devenir ses enfants dans cette nouvelle société, celle du « Grand Siècle » de Louis XIII et Louis XIV ?

Pour finir, je ne résiste pas à l’envie de vous montrer cette signature tracée par Théodore lui-même en 1630, émouvante signature quelque peu malhabile d’un homme de 77 ans à la vie bien remplie.

Signature de Théodore des Ligneris en 1630

Signature de Théodore des Ligneris en 1630

(1) Le village s’appelle aujourd’hui Ivry-la-Bataille, en souvenir de cet affrontement décisif de 1590. Il est situé près de Dreux, en Eure et Loir, au nord de Chartres décidément épicentre des luttes de l’époque.

(2) Ce paragraphe et les deux suivants sont extraits de l’article de Wikipedia sur la Ligue.

(3) « le 22 mai, en l’église Saint Nicolas de Courville, un des fils de haut et puissant seigneur Messire Théodore Desligneries, marié à Dame N… baronne de Courville, est baptisé. », Documents historiques et statistiques sur les communes du canton de Courville , tome I, par Edouard Lefèvre, paru en 1870, réédité par Le Livre d’Histoire, collection dirigée par M-G Micberth, 2005.

(4) Archives Départementales de Chartres, document B2524.

(5) Terres situées dans la paroisse de Vichères.

(6) Archives Départementales de Chartres, document B2554.

(7) Archives Départementales de Chartres, document G251.

(8) Archives Départementales de Chartres, document E2432, signé de la main de Théodore.

(9) Archives Départementales de Chartres, document E3936.

(10) Archives Départementales de Chartres, document E2428.

(11) Archives Départementales de Chartres, document E2429.

(12) Archives Départementales de Chartres, document E2430.

(13) Archives Départementales de Chartres, document G253.