Anne-Louis et Maximilien, des tumultes napoléoniens à la Révolution de Juillet

En novembre 1813, Maximilien des Ligneris est un bébé de moins d’un an. A ce moment, les armées napoléoniennes se replient des Etats allemands vers la France, face à la coalition formée par l’Angleterre, l’Autriche et la Russie. Les armées d’Espagne ne tardent pas à refluer également. Une insurrection populaire éclate à Amsterdam contre les Français. En janvier 1814, la Coalition envahit la France. En février, l’empereur des Français envisage de faire évacuer le gouvernement de la capitale.

Maximilien et sa grande sœur de trois ans Charlotte ressentent sans doute l’angoisse de leurs parents Anne-Louis et Antoinette, qui auraient sans doute préféré fuir leur domicile parisien pour rejoindre Chartres et tenter de protéger leurs jeunes enfants. Mais Anne-Louis, alors âgé de 36 ans, s’est engagé dans la Garde Nationale, où il est nommé capitaine, et occupe un poste d’adjoint à l’état-major. Il est donc aux premières loges de la bataille de Paris qui commence le 30 mars à 6 heures du matin, pour s’achever le lendemain par une capitulation.

Le Sénat prononce la déchéance de Napoléon Ier et appelle au trône Louis Stanislas Xavier, frère de Louis XVI, qui devient Louis XVIII. Le 30 mai 1814, la France est réduite à ses frontières de 1792.

Dès le 16 juillet 1814, Anne-Louis s’engage comme sous-lieutenant « sans appointements » dans la Compagnie des Gardes du Corps de Monsieur (frère du roi, et futur Charles X).  Est-ce un hasard, c’était la maison militaire d’appartenance de son père, dissoute par le gouvernement révolutionnaire, puis rétablie dès les débuts de la Restauration par l’ordonnance de 1814. Quelques mois plus tard, en janvier 1815, il est fait chevalier de la Légion d’Honneur (1). A compter du 1er janvier 1816, il devient sous-lieutenant du même Corps « avec appointements ».

Faut-il voir là un retournement de fidélité d’Anne-Louis du bonapartisme vers la monarchie, ce n’est pas certain. Jeune noble bousculé par la Révolution durant tout le temps de son adolescence, il n’a pas hésité à s’engager à 20 ans comme hussard en 1798 pour défendre sa patrie, jusqu’en 1800 ; mais à ma connaissance il n’a plus participé aux entreprises napoléoniennes ensuite. Lorsqu’il entre dans la Garde Nationale en 1814, c’est sans doute parce que la situation de son pays est dramatique, donc par patriotisme.

Si l’époque est troublée, la vie privée d’Anne-Louis des Ligneris l’est tout autant. Ses relations avec sa femme Antoinette se distendent. Ils auraient pu divorcer, ce qui leur était permis par le Code Civil napoléonien de 1804, mais fut de nouveau interdit par Louis XVIII en 1815.

Anne-Louis a toujours sa grand-mère, qui vit à Chartres. Marie-Françoise des Ligneris, veuve depuis 1780 du premier marquis Louis-François, habite l’hôtel particulier que son mari avait acheté. Son fils Jean-Baptiste-Claude réside quant à lui au château de Méréglise, siège du marquisat.

En 1821 l’hôtel de Mézières, contigu à l’hôtel des Ligneris, est loué par le Conseil Général (2) pour être mis à disposition de la Préfecture (3). L’année suivante, Marie-Françoise décède, à l’âge incroyable de 98 ans. Elle se fera enterrer à Méréglise aux côtés de son mari. Née en 1724, hormis la Régence elle avait connu l’intégralité des règnes de Louis XV et Louis XVI, la Révolution, l’Empire, et la Restauration. On ne se rend pas compte aujourd’hui à quel point elle et ses contemporains ont dû s’adapter, en voyant s’effondrer autour d’eux plusieurs fois au cours de leur vie le monde qu’ils connaissaient et croyaient stable.

Le préfet souhaite acheter l’hôtel particulier pour en faire sa résidence, mitoyenne aux bureaux de la Préfecture. C’est probablement ce qui décide Jean-Baptiste-Claude, lui-même âgé de 79 ans et ne se déplaçant plus beaucoup, à vendre en 1823 la demeure chartraine, qui est encore aujourd’hui, en 2019, la résidence du Préfet.

Cette même année, un petit événement a lieu à Chartres, auquel se trouveront mêlés deux proches cousins d’Anne-Louis, enfants de sa tante Marie-Thérèse-Françoise des Ligneris et de René-César de Courtavel. Témoignage exceptionnel, un tableau du musée de Chartres nous les montre assistant le 1er décembre 1823 aux retrouvailles du duc d’Angoulême Louis-Antoine de Bourbon (fils du futur roi Charles X) et de sa cousine Marie-Thérèse-Charlotte (fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette) qu’il avait épousée en 1799. La duchesse d’Angoulême était venue à Chartres depuis Paris retrouver son époux, qui rentrait de l’expédition dépêchée en Espagne pour aider Ferdinand VII à rétablir la monarchie absolue.

Musée des Beaux-Arts de Chartres, tableau d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême », 1823

Musée des Beaux-Arts de Chartres, tableau de 1827 d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême »

Musée des Beaux-Arts de Chartres, détail du tableau d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême », 1827. Le comte et le vicomte de Courtavel se trouvent au dernier plan, à gauche et à droite.

Musée des Beaux-Arts de Chartres, détail du tableau de 1827 d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême ». Le comte et le vicomte de Courtavel se trouvent au tout dernier plan, à gauche et à droite.

A cette rencontre, il n’y avait de présents que les premières autorités locales, quelques notables du département, et une partie de la cour des époux (4). Il est tout-à-fait émouvant de trouver ces quasi-photos des visages du vicomte de Courtavel, Député, et du comte de Courtavel, Pair de France. Tous les deux ont réussi une belle carrière politique malgré les tourments de la Révolution et de l’Empire (5). Comme je l’ai déjà évoqué, ils étaient présents en 1807 au mariage de leur proche cousin Anne-Louis des Ligneris.

Durant ces années, Louis XVIII réussit à assurer la transition d’un Empire napoléonien effondré vers une nation apaisée. A sa mort en 1824, son frère lui succède sous le nom de Charles X. Il organise alors une grande cérémonie à Reims pour son sacre, à la mode de l’Ancien Régime.

Est-ce grâce à l’appui du roi de Bavière son parrain, ou du comte de Courtavel, Pair de France, toujours est-il que Maximilien des Ligneris est choisi pour participer aux grandioses cérémonies du sacre en tant que page de Charles X. C’est-à-dire que le garçon de 12 ans vêtu d’habits magnifiques marche dans le prestigieux cortège avec quelques autres jeunes hommes de son âge, derrière les quatre chevaliers de l’Ordre du Saint Esprit portant les offrandes (vin, pains d’or et d’argent, médailles), et devant le Maréchal de France (6). Nul doute qu’il gardera toute sa vie un souvenir mémorable de cette journée du 29 mai 1825.

Cette année vit également le mariage de sa cousine Eudoxie des Ligneris avec Aimé de Vauguyon, Garde du Corps du roi que connaît sûrement son père. (7) La sœur d’Eudoxie, Claire-Armande, épousera plus tard Jean-Marie Le Roy, comte de Valanglart.

Mais l’année suivante, le 2 août 1826, le comte Anne-Louis des Ligneris décède, à seulement 48 ans.

Son père est toujours en vie : Jean-Baptiste-Claude se trouve à l’âge très avancé pour l’époque de 82 ans. Comme il ne peut y avoir qu’un seul marquis vivant (les lettres-patentes de 1773 sont très claires, et c’est d’ailleurs le droit coutumier), Anne-Louis n’aura jamais été marquis.

Maximilien n’a que 13 ans à la mort de son père, Charlotte 15 ans. Ils vivent à Paris avec leur mère Antoinette, qui se remarie avec le vicomte d’Hervilly dès 1827, c’est-à-dire juste à l’issue du délai moral « convenable » d’un an après le décès de son mari. Il est possible qu’Antoinette ne vivait plus avec Anne-Louis, mais partageait déjà la vie de Joseph d’Hervilly. La famille recomposée déménage au château de Brocourt, dans la Somme (8).

Lorsque son grand-père décède à son tour en 1829 en son château de Méréglise, Maximilien devient à 16 ans le IIIe marquis des Ligneris. Avec son oncle Augustin, ils sont les deux seuls représentants masculins de la famille. Et Augustin a deux filles.

L’année 1830 marque alors un tournant dans la vie de Maximilien.

A Paris, c’est la révolution. Charles X, qui a mené une politique ultra-monarchiste et hautaine à tendance dictatoriale, s’est aliéné à la fois la bourgeoisie libérale et les classes populaires. Il est renversé par le soulèvement parisien de juillet 1830, et doit signer son abdication ainsi que celle de son fils. Son cousin Louis-Philippe, duc d’Orléans, devient « roi des Français » sous le nom de Louis-Philippe Ier le 9 août 1830. Le drapeau tricolore remplace le drapeau blanc de la Restauration.

Pour Maximilien c’est aussi l’année où il hérite de son grand-père les terres et le château de Méréglise près de Chartres (9).

Maximilien n’a que 17 ans, il est riche, titré, et le monde change à toute vitesse autour de lui. Que va-t-il faire de sa vie ?

L’héritage culturel de Maximilien des Ligneris

Maximilien a-t-il bien connu son père ? Une fois encore, la transmission père-fils trébuche. Son grand-père a peut-être joué ce rôle de construction sociologique de l’identité familiale auprès de Maximilien, mais rien n’est moins sûr. L’un vivait à Paris, l’autre en Eure-et-Loir, trop âgé pour se déplacer souvent.

En réalité, Maximilien des Ligneris avait grandi durant les années 1810-1820 dans une culture mixte française et germanique. En effet, sa grand-mère Elisabeth de Deux-Ponts (ou plutôt von Zweibrücken, Deux-Ponts n’en étant que la traduction française littérale) avait été élevée auprès de son père allemand le duc Christian IV, jusqu’à la mort de ce dernier lorsqu’elle avait neuf ans. Elle devait également converser couramment en français, langue de toutes les élites européennes – ce qui a facilité son intégration et sa vie à la Cour de Louis XVI durant les quinze années suivantes. Bien qu’elle eut épousé un français, Elisabeth n’avait passé que cinq années avec lui avant qu’il ne décède prématurément, au début de la période révolutionnaire. Aussi leur fille unique Antoinette née en 1789 fut-elle élevée par sa mère et sa grand-mère en exil dans le duché de Bavière, c’est-à-dire baignée dans une culture profondément germanique.

Maximilien Ier von Wittelsbach, roi de Bavière

Maximilien Ier von Wittelsbach, roi de Bavière

Antoinette avait déjà douze ans lorsque la famille revint en France en 1801. Elle n’avait connu que sa famille allemande, notamment Maximilien Ier, alors duc régnant et futur roi. Antoinette avait grandi en jouant avec ses cousins les enfants du duc : Louis (son aîné de trois ans, futur roi Louis Ier de Bavière), Augusta-Amélie (un an de plus qu’elle, duchesse qui épousera le français Eugène de Beauharnais), et la petite Charlotte (plus jeune qu’elle de trois ans, qui épousera l’Empereur François II d’Autriche).

Il n’est pas étonnant dès lors, qu’à l’âge de 24 ans elle eut prénommé son fils Maximilien en l’honneur de son oncle et protecteur, devenu entre-temps roi de Bavière. Celui-ci fut de bonne grâce le parrain de l’enfant. Remarquons également une marque de tendresse vis-à-vis de sa jeune cousine, puisqu’elle prénomma sa fille Charlotte.

Les références culturelles d’Antoinette étaient indubitablement plus germaniques que françaises, et la langue qui avait baigné toute son enfance était l’allemand. Peut-être même éprouvait-elle une douce nostalgie de ses jeunes années passées en Bavière. La transmission a ici pleinement fonctionné entre la grand-mère, la fille et la petite-fille. A n’en pas douter, c’est cette identité-là, très allemande, qui a imprégné l’enfance de Maximilien des Ligneris.

(1) Son dossier complet de la Légion d’Honneur figure dans la page Documents et Sources.

(2) Les Conseils Généraux ont été créés en 1790 par le gouvernement révolutionnaire ; les préfets par Bonaparte en 1800 comme exécutifs intermédiaires entre l’Etat et les départements, et contrôle du Conseil Général.

(3) L’hôtel des Ligneris est encore aujourd’hui la résidence du Préfet d’Eure-et-Loir. Réuni avec les maisons voisines et l’Hôtel de Mézières dès 1823, il a hébergé les bureaux de la Préfecture jusqu’en 1970 (cf. article du magazine de Chartres de mai 2018 page 1, page 2). Le manque de place a conduit à la construction d’un bâtiment neuf plus loin dans la ville, pour ne conserver l’hôtel particulier qu’en tant que résidence, avec quelques bureaux pour le Cabinet du préfet. Le bâtiment est connu pour avoir reçu Jean Moulin, alors préfet d’Eure-et-Loir en 1939. C’est là que le grand homme a réalisé ses premiers actes de résistance contre les envahisseurs nazis, avant d’entrer dans la clandestinité, et devenir l’unificateur national des mouvements de la Résistance française, jusqu’à sa mort tragique en martyr en 1943. Le bureau sur lequel travaillait Jean Moulin est toujours présent dans l’hôtel des Ligneris, c’est celui qu’utilise le préfet.

(4) Source : notice explicative du Musée des Beaux-Arts de Chartres, tableau d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême ».

(5) Le comte de Courtavel vient d’être nommé Pair de France cette même année 1823, tandis que son frère le vicomte de Courtavel le sera également en 1827.

(6) Source : « Relation complète du Sacre de Charles X », de Jean Jérôme Achille Darmaing, Editions Baudouin Frères à Paris, 1825.

(7) Eudoxie est la fille aînée d’Augustin, frère d’Anne-Louis des Ligneris ; Claire-Armande la cadette.

(8) Joseph d’Hervilly était colonel de cavalerie. Le château de Brocourt et les 700 ha du domaine lui venaient de son grand-père Charles-François d’Hervilly, qui l’avait acquis par mariage en 1747. Ce devait être un château du XVIe siècle, car les vestiges actuels (un pan de mur et une tour d’escalier octogonale) comportent l’écu de la famille de Mailly, qui en était propriétaire à cette époque-là. Joseph d’Hervilly a fait retracer le grand parc à l’anglaise en 1822. Après sa mort sans postérité en 1850, le château sera vendu à Pierre-Raymond de Brigode, qui fera construire un nouveau château aux dimensions colossales. Près d’un siècle plus tard, le château sera réquisitionné par l’armée allemande, et totalement détruit dans un incendie en novembre 1941. Source : http://remus80.eklablog.com/brocourt-a138178514, octobre 2019.

(9) Source : Archives Départementales d’Eure-et-Loir, document 2E4 762, « Succession de Monsieur le Marquis des Ligneris, janvier 1830 » (19 pièces).

Le fabuleux destin de Marianne

En cette période troublée des années 1790-1800, Jean-Baptiste-Claude des Ligneris voit grandir ses deux fils, Anne-Louis Jean-Baptiste Théodore (né à Paris le 27 mars 1778) et Augustin Louis François (né à Paris le 12 avril 1782). (1) La Révolution se termine, l’ère de l’empire napoléonien s’ouvre.

Avec la force bouillonnante de ses vingt ans, le jeune Anne-Louis ira s’engager dans le 2ème Régiment des Hussards le 23 octobre 1798, où il servira jusqu’en juin 1800. Il participe ainsi à la défense de la France contre la Deuxième Coalition, formée par la Grande-Bretagne, la Russie, l’Autriche, l’Empire Ottoman, le Royaume des Deux-Siciles et la Suède. Son régiment de cavalerie combat au sein de l’Armée du Rhin.

Son frère Augustin est admis comme chevalier de l’Ordre de Malte (2), sans doute vers l’âge de quinze ou seize ans donc aux alentours de 1797/1798. Mais l’Ordre est dissout peu après par Napoléon Bonaparte. Laissant de côté le concept de moine-soldat, Augustin épouse en 1803, donc à seulement 21 ans, Agathe du Roux de Reveillon, une jeune fille de 17 ans (3). Un petit scandale a peut-être eu lieu, qui a précipité le mariage et secoué les nerfs du chef de famille Jean-Baptiste-Claude, car les hommes ne se mariaient généralement pas avant l’âge de trente ans.

L’aîné Anne-Louis attend justement de fêter ses vingt-neuf ans pour épouser à Paris une jeune fille de dix-huit ans, Antoinette Chastellier du Mesnil, le 27 avril 1807. Je ne résiste pas à l’envie de vous lister tous ses prénoms : elle s’appelle en effet, en version extensive, Antoinette Marie-Anne Françoise Eléonore Elisabeth Esprit Christian Guillaume Chastellier du Mesnil.

Mais ces prénoms ont une raison d’être et une histoire… Pourquoi Christian par exemple? Pour le comprendre, il nous faut remonter au 6 septembre 1722, à la naissance de Christian IV von Wittelsbach, duc de Bavière, duc régnant de Deux-Ponts, prince de Birkenfeld et de Bischweiler, prince palatin du Rhin, comte de Weldentz et de Sponheim. Fils aîné de Christian III et de Caroline de Nassau-Sarrebrück, il succède à son père à l’âge de treize ans, sous tutelle de sa mère jusqu’à dix-huit ans.

Christian IV a une particularité : il est passionnément amoureux, et restera fidèle à une seule femme, la danseuse Marianne Camasse qu’il a rencontrée en 1751. Elle n’a alors que 17 ans et lui 29. Elle n’est pas du tout de son rang mais ils vivent ensemble, ont rapidement plusieurs enfants sans être mariés (Christian, Guillaume et Caroline). Christian IV osera même l’épouser en 1757, causant un scandale qui fera frémir l’ensemble des maisons princières d’Allemagne. La célébration a lieu en petit comité, à l’église de Zweibrücken.

Christian IV von Wittelsbach

Christian IV von Wittelsbach

Comme ils n’ont pas les mêmes origines sociales, c’est ce que l’on appelle un mariage morganatique. Leurs enfants, Christian le sait, n’auront aucun droit à prétendre à la succession princière (4). Il a néanmoins conçu le projet d’acquérir le comté de Forbach (en Lorraine), ce qu’il exécute patiemment par étapes successives de 1756 à 1767. Avec l’appui de Louis XV et du beau-père de ce dernier, Stanislas roi de Pologne et duc de Lorraine, Christian IV peut ainsi attribuer à sa femme dès le mois suivant leur mariage le titre de comtesse de Forbach. Deux autres fils (Charles-Louis,  Julius) et une fille (Elisabeth, 6 février 1766) viendront au monde après leur mariage.

 

Marianne Camasse et ses deux fils Christian et Guillaume en 1764

Marianne Camasse et ses deux fils Christian et Guillaume en 1764

Son Altesse Sérénissime Christian IV de Bavière reconnaîtra ses six enfants très officiellement par acte du 21 septembre 1771. Il décédera, hélas, le 5 novembre 1775 au château de Potersheim près de Zweibrücken, alors que ses enfants sont encore jeunes.

Ses titres princiers et ses terres reviennent alors à son neveu Charles II (1746-1795) qui devient le nouveau duc de Bavière et duc régnant de Deux-Ponts. Puis le frère de ce dernier lui succédera : Maximilien (1756-1825), qui en 1805 fera élever par Napoléon le duché de Bavière en royaume. Pour l’anecdote, le fameux roi excentrique Louis II de Bavière qui fera construire de nombreux châteaux et palais extravagants, notamment celui de Neuschwanstein, n’est autre que l’arrière-petit-fils de Maximilien.

A l’avènement du nouveau duc de Bavière Charles II, Marianne « dont le charme et l’intelligence étaient reconnus » s’installe à Paris avec ses enfants, où elle fréquente les salons et s’entoure d’artistes et d’intellectuels. « Denis Diderot, qu’on lui dit dévoué, reçu d’elle vers 1772 un Essai sur l’éducation qu’elle avait rédigé de sa main. Après avoir lu ces pages, Diderot y répondit par une lettre théorique importante, qui sera publiée en 1799″. On la dit proche de Louis XVI, et dans un second temps, de Marie-Antoinette. Elle occupe aussi régulièrement son château de Forbach. (5)

Revenons aux enfants de Christian IV et Marianne. L’aîné homonyme Christian, marquis de Deux-Ponts et comte de Forbach, s’illustra avec son frère cadet Guillaume dans la guerre d’indépendance Américaine. Il fut également Brigadier (c’est-à-dire général) des armées du roi de France, commandant du régiment Royal-Deux-Ponts, et chevalier de Saint Louis ; puis major général d’infanterie du roi de Bavière son cousin germain. Il épousera une française à Versailles en 1783.

Son frère Guillaume, vicomte de Deux-Ponts et comte de Forbach, fut quant à lui maître de camps (c’est-à-dire colonel), commandant d’un régiment de Dragons pour le roi de France, et colonel du régiment de Chasseurs des Flandres. Il fut fait chevalier de Saint Louis en France, et de l’Ordre de Cincinnatus en Amérique. Comme son frère, il a épousé une demoiselle de la haute noblesse française.

Leur sœur Elisabeth Auguste Frédérique de Deux Ponts, qui nous intéresse, est naturalisée française par lettres-patentes du 2 avril 1783. Elle épouse en avril 1786, à l’âge de vingt ans, le marquis François-Esprit Chastellier du Mesnil, « par contrat signé à Versailles de Leurs Majestés et de la Famille Royale » (Gazette du 28 avril 1786).

Le mari d’Elisabeth, de quatorze ans plus âgé, était maître de camp (colonel) de cavalerie, commandant et inspecteur du régiment des Hussards, et fut fait chevalier de Saint Louis en 1784 (6). Il avait été admis aux « Honneurs de la Cour » en janvier 1786 (Gazette du 27 janvier) – il ne serait pas étonnant que le mariage ait été arrangé à ce moment-là. L’année suivante, le 4 février 1787, Elisabeth est également présentée à la Cour (Gazette du 9 février 1787).

Ils n’auront qu’un enfant avant que François-Esprit ne décède prématurément en 1790 : leur fille Antoinette, née en 1789, héritière de la branche aînée des Chastellier du Mesnil, et petite-fille du duc de Bavière. C’est donc elle qu’épouse Anne-Louis des Ligneris en 1807.

Et l’on comprend maintenant d’où lui viennent tous ses prénoms, émouvantes traces de son complexe passé familial : Antoinette (sa grand-mère paternelle) Marie-Anne (sa grand-mère maternelle) Françoise (le prénom féminisé de son père) Eléonore (?) Elisabeth (sa mère) Esprit (de nouveau son père) Christian et Guillaume (son grand-père et ses oncles maternels).

La cousine d’Antoinette née en 1785, fille de Guillaume de Deux-Ponts , a été prénommée selon les mêmes codes : Marie-Anne Jeanne Françoise Antoinette Maximilien Joseph de Deux Ponts. Les deux derniers prénoms font référence au cousin de son père : Maximilien Joseph, prince palatin du Rhin, duc de Bavière (futur roi) qui fut le parrain de ce bébé. Ce qui montre que les liens restent très forts entre le duc de Bavière en titre et ses cousins et neveux établis en France, et cela aura une importance pour la suite de l’histoire de la famille des Ligneris.

C’est alors que survient la révolution française, qui pousse Marianne et ses fils à l’émigration vers la Bavière. Le comté de Forbach est occupé par les armées révolutionnaires en 1793 et confisqué comme bien d’émigrés. Toutes les propriétés de ses enfants le sont également.

Avec le coup d’Etat de Napoléon en 1799, et la mise en place du Consulat, une loi de 1800 permet aux émigrés de revenir. Ils pourront dans une certaine mesure récupérer les biens qui leur ont été confisqués. Marianne revient dès 1801 à Paris, où elle ne tardera pas à jouer de ses relations et à se lier avec Joséphine, épouse de Napoléon Bonaparte, « qui l’appréciait pour son charme et sa conversation du temps passé » (5).

Puis en ce 27 avril 1807 à Paris, c’est l’affluence au mariage d’Anne-Louis des Ligneris et Antoinette Chastellier du Mesnil, dont l’acte notarial ne comporte pas moins de 28 signatures (7). Il est très touchant de voir que la veuve de Christian IV, la fameuse Marianne est là pour accompagner sa petite-fille Antoinette. Âgée de 73 ans elle signe d’une petite écriture serrée « marianne douairière de Deux Ponts Ctesse de Forbach ». C’est d’autant plus attendrissant qu’elle s’éteindra durant l’hiver suivant, le 28 décembre.

La mère de la mariée a écrit la première, d’une large et autoritaire signature « E.A.F. Chastellier Dumesnil née Deuxponts ». Jean-Baptiste-Claude des Ligneris, qui commence à être âgé, signe d’une main malhabile « Desligneris Père ». Deux autres membres de la famille ont signé, dont probablement Augustin, ainsi que sa femme Agathe. Leurs cousins Courtavel (issus de la sœur de Jean-Baptiste-Claude) sont venus en nombre, ainsi que les Pinon (du côté de sa femme), et bien sûr les Chastellier du Mesnil.

Anne-Louis et Antoinette des Ligneris auront une fille le 6 mai 1811 : Charlotte Elisabeth Claude Esprit ; puis un fils le 15 janvier 1813 : Maximilien Joseph Auguste Théodore Emile Marie Esprit Antoine. Comme on le devine déjà à la simple lecture de ses prénoms, le nouveau-né a pour parrain Maximilien Ier, roi de Bavière. Ce lien aura une influence sur la longue vie de celui qui n’est pour l’instant qu’un nourrisson…

 

(1) Il est assez étonnant, mais aussi émouvant, de voir resurgir dans les prénoms la référence à Théodore des Ligneris, qui était né 225 ans plus tôt.

(2) Inventaire des archives des généalogistes de l’Ordre de Malte  réalisé en 1909 à partir des Archives de la Noblesse et du Collège héraldique de France ; extrait de l’Annuaire du Conseil héraldique de France de 1909, pp 61-173.

(3)  Ils auront deux filles. Eudoxie des Ligneris, née en 1807, épousera le 8 mars 1825 Aimé Charles Daniel de Vauguyon, Garde du Corps du Roi ; tandis que Claire-Armande des Ligneris se mariera le 19 juin 1837 (huit jours après le décès de sa mère) avec Jean-Marie Louis Ernest Le Roy comte de Valanglart. Elles traverseront toutes les deux le siècle, respectivement jusqu’en 1886 et 1889.

(4) Contrairement à la France, où la noblesse se transmet de mâle en mâle, peu importe les origines de l’épouse, en Allemagne il faut que les deux parents soient d’origine noble pour transmettre cette « qualité ». C’est d’ailleurs pour cela que toutes les familles de la haute noblesse française ont accueilli des femmes sans origine noble mais issues de la grande bourgeoisie et généreusement dotées, particulièrement aux XVIIè et XVIIIè siècle. Et c’est également pour cette raison que le mariage de Christian IV, considéré comme morganatique en Allemagne ne pose aucun problème à la France, où ses enfants seront reçus avec tous les honneurs et dignités de la noblesse.

(5) Source des citations : article Wikipedia sur Marianne Camasse, https://fr.wikipedia.org/wiki/Marianne_Camasse

(6) Source : Notices généalogiques, volume 1, baron H. de Woelmont, p 131

(7) L’acte de mariage est visible dans la page « Documents et Sources« .

 

Jean-Baptiste-Claude dans la tourmente révolutionnaire

1788. Caché dans l’ombre de la forêt, Jean-Baptiste-Claude des Ligneris écarte le feuillage pour apercevoir au loin l’entrée de son château. Devant l’élégant bâtiment en briques, ses jeunes fils Anne-Louis et Augustin jouent paisiblement. Il savoure ce moment de grâce et de tranquillité, tandis que tout autour d’eux, il le sait, la révolte gronde.

Château de Méréglise (Eure-et-Loir)

Château de Méréglise (Eure-et-Loir)

La France connaît en effet depuis plusieurs décennies une grave crise structurelle économique et sociale, tandis que l’Etat monarchique mène « une politique financière désespérée qui était parvenue au seuil de la rupture » (1). La convocation des Etats Généraux de 1789 provoque un immense espoir de réformes : « cette rupture, la lecture des cahiers de doléances montre que personne ne la souhaite, au moins ouvertement. Les revendications formulées [en février 1789] appellent uniquement des réformes profondes mais nullement une révolution ». (1)

Ordonnées par le roi au début de l’année 1789, des assemblées provinciales doivent se rassembler pour rédiger « un cahier de plaintes, doléances et remontrances […] à Sa Majesté, et présenter les moyens de pourvoir et subvenir aux besoins de l’Etat » (2). Ces assemblées ont également pour tâche d’élire leurs députés aux Etats Généraux. Elles se réunissent très rapidement, dès le mois de mars, malgré les difficultés pratiques et administratives. Le cadre électif retenu était celui du baillage, une circonscription judiciaire aux contours assez imprécis (3).

Après la rédaction des cahiers dans chaque paroisse, les 600 délégués des villages du baillage se sont réunis en pré-assemblée le 2 mars à Chartres, pour en désigner 200 parmi eux qui représenteront le Tiers Etat à l’assemblée officielle. Les membres du clergé et de la noblesse (respectivement le premier et le second Ordre) sont quant à eux convoqués par huissier pour comparaître à Chartres le 16 mars à cette assemblée. Jean-Baptiste-Claude compte parmi eux.

Après une prestation de serment, les travaux de chacun des Ordres se tiennent dans des salles séparées de l’église des Cordeliers (4). L’idée d’un cahier de doléances commun est avancée par la noblesse, qui propose même « de renoncer à toutes distinctions d’impôts qui tendent à séparer les Ordres ». Mais la proposition se heurte à la mauvaise volonté d’abord, puis à la farouche opposition du clergé – le Chapitre notamment adopte des positions très conservatrices. De plus, d’autres sujets sur la propriété et les droits seigneuriaux tendent les relations entre la noblesse et le Tiers. Chaque Ordre va donc rédiger son cahier de propositions séparément. Le 20 mars, les travaux sont clos et l’on procède à l’élection des quatre députés qui iront siéger à Paris. Le contenu des cahiers du Tiers-Etat (qui représente 98% de la population) montre une très forte appétence pour un changement profond de la société, sur tous les plans.

Le 23 juillet 1789, par répercussion des événements parisiens, des centaines d’hommes et de femmes se réunissent en centre-ville de Chartres et saccagent les bureaux du fisc. La garde nationale, tout récemment constituée, rétablit l’ordre en tirant dans la foule (huit morts).

En février 1790, Jean-Baptiste-Claude réside toujours à Méréglise (5). Il a choisi de rester, alors que dès le lendemain de la prise de la Bastille le comte d’Artois (futur Charles X) et des grands seigneurs de la Cour avaient fui vers Turin. Les officiers de l’armée et de la marine ainsi que les prêtres refusant la constitution civile du clergé partent à partir de juillet 1790. Le comte de Provence (futur Louis XVIII) ne quitte la France qu’au soir du 20 juin 1791 – la même nuit que son frère Louis XVI qui se fera arrêter à Varennes – mais il emprunte une route plus directe vers les Pays-Bas autrichiens.

Le 4 juillet 1792, Jean-Baptiste-Claude des Ligneris s’est fait remplacer pour ne pas partir faire la guerre en tant que « volontaire national réquisitionné ». (5)

Mais le 29 juillet il quitte Méréglise pour Paris. Peut-être l’insécurité croissante des campagnes l’inquiète-t-elle. Ou alors a-t-il voulu mettre ses enfants à l’abri chez les parents de feu sa femme ? Jean-Baptiste-Claude réside alors place Royale au n°17 (aujourd’hui place des Vosges).

Ce choix n’était pas tout-à-fait pertinent. La capitale, très agitée, vit dans un climat d’insurrection ouverte. Le 10 août, le palais des Tuileries où réside le roi est attaqué, les gardes Suisses massacrés. C’est la fin de la monarchie constitutionnelle.

S’ensuivent les Massacres de Septembre, où sur fond de rumeurs et de panique, 1300 personnes arrêtées à Paris sont tuées dans les prisons par la foule.

Si le 8 juillet 1792 Jean-Baptiste-Claude était toujours désigné dans les registres paroissiaux comme « marquis des Ligneris, ci-devant seigneur », le 11 octobre de la même année lorsqu’il doit faire établir un « certificat de présence » à Paris, il est devenu « citoyen, sans profession ». (6) Toutes les bases de son éducation et de sa vie sont bouleversées.

Ce certificat de présence a par ailleurs l’avantage exceptionnel de nous donner une description physique de Jean-Baptiste-Claude : « de taille cinq pieds un pouce (environ 1m65), cheveux et sourcils châtains, yeux bleus, le nez long, la bouche moyenne, menton rond, front haut, le visage ovale ».

Jean-Baptiste-Claude est âgé de 50 ans. Il doit faire un choix drastique : rester en France en risquant quotidiennement sa vie et celles de ses fils adolescents, ou partir à l’étranger, sans argent, vers l’inconnu.

Nous n’avons aucune trace du choix qu’il a fait, ni aucune mémoire familiale de cette époque troublée – comme s’il avait fallu ensuite l’oublier pour la nier. Mais on peut penser qu’il n’aurait pas survécu s’il était resté à Paris, sous le régime de la Terreur, alors que les arrestations arbitraires et exécutions sommaires se multiplient en faisant des milliers de victimes.

Il y a donc deux hypothèses : peut-être est-il parti vers l’Angleterre, la Suisse, le Saint Empire Romain Germanique ; ou bien il est resté à Méréglise et s’est adapté.

Un document de février 1793, an II de la République, signé par Jean-Baptiste-Claude (7), nous montre qu’il était toujours présent à cette date. Il s’agit de la répartition d’un fonds commun obtenu par « l’adjudication des ormes sur le pâti commun appartenant à tous les citoyens de cette commune », soit une somme de 2.537 livres, à laquelle « le citoyen Desligneris » a rajouté 232 livres de ses fonds propres. La somme est distribuée entre tous les chefs de famille et les veuves. Au-delà de la rupture idéologique révolutionnaire que l’on ressent très fortement dans ce texte, on voit là que Jean-Baptiste-Claude participe à la vie de la commune avec un certain volontarisme, et se fait accepter.

Etant donné que ses biens ne seront pas saisis, on peut émettre l’hypothèse qu’il n’aura pas émigré, en trouvant la force de s’adapter à la nouvelle donne politique et sociale (8). Jean-Baptiste-Claude et ses enfants Anne-Louis et Augustin des Ligneris vont passer cette période difficile, et survivre…

 

(1) Eure-et-Loir, Préparation des Etats Généraux de 1789, par Roger Joly, 1989, édité par la Société Archéologique d’Eure-et-Loir, p 19.

(2) Extrait de l’ « Ordonnance du Lieutenant-Général aux baillage et siège présidial de Chartres pour l’exécution des lettres de convocation des Etats-Généraux et règlement y annexé« , 13 février 1789.

(3) Cartographie du baillage de ChartresEure-et-Loir, Préparation des Etats Généraux de 1789, par Roger Joly, 1989, édité par la Société Archéologique d’Eure-et-Loir.

(4) église aujourd’hui disparue.

(5) Source : registre paroissial de Méréglise, pages du 7 février 1790 et 4 juillet 1792.

(6) Registres paroissiaux de Méréglise, que j’ai consultés personnellement au début des années 1990 en mairie ; dans lesquels figurait le certificat de présence, dont j’ai gardé une photocopie.

(7) Acte communal, que j’ai consulté personnellement en mairie au début des années 1990, et dont j’ai conversé une photocopie, visible ici.

(8) On peut se demander pourquoi il est resté, au regard des risques encourus sous la Terreur. Une hypothèse que je formule, toute personnelle, consiste à penser qu’il s’est lié avec une femme de la région, peut-être de la commune. Il était veuf depuis plusieurs années déjà, avec de jeunes enfants à charge, et dans la force de l’âge. Compte tenu de sa situation sociale, il aurait sans doute pu se remarier aisément dans son milieu, en supposant qu’il l’ait voulu. S’il ne l’a pas fait, il est concevable que ce fut en raison d’une différence sociale avec sa bien-aimée, ce qui en ces années 1780 constituait une barrière forte. Une relation amoureuse, plus ou moins secrète, en tout cas officieuse, lui aura peut-être ainsi fait préférer rester à Méréglise.

Louis-François, ou l’apogée in extremis (partie 2)

Le mariage de Louis-François des Ligneris en 1740 était typique de l’alliance entre la noblesse militaire des campagnes et la bourgeoisie des villes, un phénomène largement répandu au XVIIIème siècle. Son beau-père Claude Davignon, procureur du roi, appartient à une vieille famille d’administrateurs de la ville de Chartres, probablement des commerçants à l’origine, devenus de riches négociants puis des hommes de loi.

Lorsque Louis-François brigue en 1766 la fonction de maire de Chartres, cela fait quarante ans que le poste est tenu par sa belle-famille de façon presque ininterrompue. (1)

« Les élections se firent dans le mois d’avril 1766 pour les notables, et dans les mois de juin et juillet pour le maire […] ; M. des Ligneris, gentilhomme, l’un des candidats présentés pour les fonctions de maire, fut choisi par M. le duc d’Orléans et installé en cette qualité le 23 juin 1766. […] Les concurrents de M. des Ligneris étaient MM. Nicole, lieutenant-général du baillage, et Parent, premier président du Présidial. Chacun d’eux avaient obtenu 13 voix. » (2)

Le registre des échevins de l’époque rapporte cette anecdote : « Après la séance d’installation, le maire fut reconduit à son hôtel par le corps de ville, précédé des tambours et violons ; M. de Villererau, premier échevin, le harangua et lui offrit douze bouteilles de vin au nom de la ville. » (2) L’hôtel particulier dont il est ici question doit être l’actuelle résidence du Préfet d’Eure-et-Loir ; à sa grille se trouve une plaque indiquant « Hôtel des Ligneris ». Il est situé place Jean Moulin à Chartres.

Préfecture d'Eure-et-Loir, Hôtel des Ligneris (1795), Chartres (France)

Préfecture d’Eure-et-Loir, Hôtel des Ligneris, Chartres (France)

Louis-François exerce le rôle de premier édile jusqu’en 1770 avant de laisser la place à M. Parent, mais la reprend en 1776 :  » les suffrages et l’assentiment du duc d’Orléans portèrent à la présidence du corps municipal M. Louis-François, marquis des Ligneris, seigneur de Méréglise, et l’installation de ce nouveau maire eut lieu dans la séance du 3 juin 1776. » (3) En 1779, M. de Pâris est élu Maire, mais sur son refus d’accepter la fonction, Louis-François est maintenu dans le poste par le duc d’Orléans. (4) C’est son décès le 1er mars 1780 qui mettra fin à son mandat. Il avait 64 ans ; et fut enterré dans l’église Sainte-Foy, située juste en face de son hôtel particulier.

Mais puisque les charges coûtaient cher (cf. encadré), à la fois à la Ville et à la personne qui voulait les occuper, en ne donnant semble-t-il que très peu de pouvoir, comment expliquer leur attrait ? Étaient-elles accompagnées de privilèges et de revenus ? Précisément, la situation financière de Louis-François des Ligneris reste un mystère, dans la mesure où sans avoir exercé de charge auprès d’un prince ou dans l’armée, il aura été capable en avril 1773 d’acheter des terres considérables à la vicomtesse de Montboissier, dans la commune de Méréglise, et de les constituer en marquisat des Ligneris, créé par Lettres Patentes de septembre 1776 enregistrées au Parlement de Paris le 3 décembre 1776 (5). Il avait revendu en 1769 les terres et le château de Fontaine-la-Guyon, mais cela ne devait pas être suffisant, il avait forcément réussi à faire fortune d’une manière ou d’une autre.

Il est clair néanmoins que Louis-François était un homme qui savait se faire des relations et les cultiver. Une fois le titre de marquis obtenu, il a pu prétendre marier son fils à un bon parti. Et ce fut chose faite puisque le 8 avril 1777 Jean-Baptiste-Claude épousa à Paris, en l’église « royale et paroissiale » de Saint-Paul, Anne Geneviève Pinon qui n’était autre que la fille d’un Président du Parlement de Paris : « très haut et très puissant seigneur, Monseigneur Anne-Louis Pinon, vicomte de Quincy, seigneur de la Grange Batelière, de Rebsechin et autres lieux, Conseiller du Roi en tous ses conseils, et Président au Parlement. » Âgée de 23 ans, Anne avait jusqu’alors vécu rue Saint Antoine à Paris. (6)

La naissance de deux enfants vint égayer ces années : Anne-Louis (prénommé comme son grand-père maternel) est venu au monde le 27 mars 1778 à Paris, rue Saint Gilles. Sa mère Anne avait sans doute voulu accoucher près de chez ses parents, là où elle avait grandi. Puis Augustin naîtra le 12 avril 1782, également à Paris.

Un drame viendra cependant assombrir le début des années 1780, avec la mort prématurée le 13 février 1783 de leur mère Anne âgée de seulement 29 ans. Jean-Baptiste-Claude va dès lors s’occuper de ses enfants, cependant il ne se remariera jamais.

Pour Louis-François qui a disparu en 1780, la décennie 1770 fut faste. Il avait réussi tous les objectifs qu’il s’était fixés, ce fut l’apogée de la reconnaissance sociale. Il avait repositionné son clan familial sur une trajectoire de succès, qu’il pensait sans doute durable – autant que la royauté. Et pourtant, moins de dix ans après sa disparition, la Révolution va bousculer tout l’édifice. Que vont devenir son fils, le marquis des Ligneris, garde-corps du roi, sa fille, la marquise de Courtavel, et ses petits-enfants ?

Comment devient-on maire de Chartres au XVIII ème siècle ?

La fonction de Maire était alors très différente de celle que nous connaissons aujourd’hui en France. Une suite de réformes édictées par le pouvoir central en 1677 avait vidé la Chambre de Ville d’une partie de ses prérogatives. A partir de 1689, les charges comme celle de greffier sont vendues aux enchères au profit du Trésor royal. Trois ans plus tard sont créées les charges de maire et d’assesseur. Puis en 1704, le besoin d’argent amène le pouvoir royal à créer trois offices d’échevin héréditaires, puis en 1708 celui de Lieutenant de Maire. A la suite de querelles, tous les offices sont supprimés en 1717, rétablis en 1722, supprimés à nouveau en 1724, rétablis en 1733.

Mais il ne suffit pas d’acheter un office, encore faut-il être agréé par le duc de Chartres. Ainsi en 1735, la ville doit trouver 90.000 livres pour élire trois candidats entre lesquels sera choisi un Maire pour trois ans, ainsi que six échevins. Le corps de ville est complété par deux chanoines ; ainsi que par un procureur et un greffier nommés par le duc. (7)

En 1765, les députés des quartiers de la ville élisent un conseil de quatorze notables, qui proposent des candidats au duc pour qu’il choisisse parmi eux un Maire, quatre échevins et six conseillers. En 1771, le pouvoir royal change encore les règles du jeu : il crée une nouvelle série d’officiers moyennant finances. La Ville doit payer et faire des démarches afin d’obtenir un arrêt du Conseil d’Etat en 1773 pour consolider l’organisation de son corps municipal.

Mais la véritable autorité locale ne résidait pas chez le maire. Le duché de Chartres était revenu en 1660 à la Couronne royale, et confié à la lignée d’Orléans. Aucune duc ni duchesse n’a jamais résidé dans la ville, dont le vieux château comtal était loin d’égaler les palais du val de Loire. Le pouvoir était exercé de fait par le représentant du duc, le Lieutenant-général du baillage (8).

 

(1) Deux générations plus tôt, le père et le beau-père de Claude Davignon avaient été élus ensemble dès 1723 sur les bancs de l’administration du corps de ville, en tant que Lieutenants de Maire ; ils se nommaient Michel Davignon et Jean-Robert Bouvart. Le fils du premier épousa la fille du second. Le décès du président du corps de ville en 1726 amena Bouvart à le remplacer, avant d’être officiellement nommé Maire en 1736. En 1742, c’est Michel Davignon qui lui succède, puis en 1749 son fils Claude Davignon. Après un interlude avec un autre Maire entre 1758 et 1766, c’est maintenant le gendre de Claude, Louis-François des Ligneris, qui est désigné Maire.

Source : Histoire de Chartres, tome II, par E. de Lépinois, édité par Garnier à Chartres en 1854, réédité par les Editions Culture et Civilisation à Bruxelles en 1976, p 620.

(2) Idem, p 492.

(3) Idem, pp 494-495. La source citée par l’auteur est le registre des échevins de l’époque.

(4) Idem, p 621, et p 495. L’auteur précise que la nomination est entérinée par l’assemblée générale du 31 mars et la séance du 12 mai 1779.

(5) Les Lettres Patentes originales sont conservées aux Archives Nationales sous la cote X1a 8817, folio 43. On les trouve également copiées en ouverture du « Registre des Causes et Audiences du Marquisat Desligneris », un manuscrit de 1778 conservé aux Archives Départementales d’Eure et Loir sous la cote B3135.

(6) Les témoins du mariage sont tout aussi intéressants, puisque nous y retrouvons du côté de l’époux : « Joachim Dedreux marquis de Brézé, Lieutenant Général des armées du roi, Grand Maître des Cérémonies, Gouverneur à Loudun » ; et « Messire Jean-Louis marquis de Courtavel, chevalier seigneur de Lierville ». Du côté de l’épouse, les témoins sont un cousin « Messire Anne-Louis Pinon, marquis de Saint-Georges, Maréchal des Camps aux armées du roi, chevalier de l’Ordre royal et militaire de Saint-Louis » ; et « Messire Armand Degourgues, Conseiller du roi en ses conseils et Président du Parlement ». Joachim, marquis de Dreux-Brézé (1722-1781), ancien mousquetaire devenu général, avait épousé une demoiselle de Courtavel en 1755. On se rappelle que la sœur de Jean-Baptiste-Claude des Ligneris avait épousé le marquis de Courtavel.

Source : acte de mariage du 8 avril 1777, selon document daté du 8 février 1872 établi dans le cadre de la reconstitution des actes de l’état civil de Paris après l’incendie de l’Hôtel de Ville lors de la Commune.

(7) Histoire de Chartres, par R. Joly, éditions Horvath à Roanne, 1982, pp 78-79.

(8) Le baillage était une circonscription administrative issue de l’Histoire, aux contours assez exotiques. Celui de Chartres recouvrait à la fin du XVIIIème siècle environ un tiers de l’actuel département d’Eure-et-Loir.

Louis-François et Marie-Françoise, ou les élites associées (1ère partie)

Lorsque Louis-François des Ligneris vient au monde en septembre 1715, Louis XIV expire. Le règne du vieux roi « s’achève dans la tristesse, la fatigue, la désillusion et la misère » (1). La France est épuisée d’avoir dû se battre contre l’Europe entière de 1701 à 1713 pour que le petit-fils de Louis XIV, Philippe V, puisse porter la couronne d’Espagne. Les princes de la famille royale susceptibles de régner ont disparu les uns après les autres, si bien que c’est l’arrière-petit-fils de Louis XIV qui lui succède, un enfant de cinq ans. L’exercice du pouvoir absolu a laissé un goût amer, tout le monde souhaite que le futur Louis XV soit différent.

La régence est assurée par Philippe d’Orléans, neveu de Louis XIV. En 1722, pour couper court à toute tentative de rébellion, il fait couronner Louis XV à sa majorité, fixée à treize ans. Lorsque le Régent décède en 1723, il laisse auprès de la population un souvenir mitigé, pour ne pas dire sulfureux, mais il faut lui reconnaître une diplomatie tournée vers la paix, concrétisée par l’alliance avec l’Angleterre et la Hollande en 1717.

Durant les années 1720-1730, Louis-François des Ligneris grandit dans une période de croissance économique : la monnaie reste stable, la production agricole et artisanale augmente fortement, une partie de la population s’enrichit et stimule la demande, le marché national commence à s’unifier. La population s’accroît pour la première fois depuis très longtemps, tandis que la paix est préservée à l’intérieur des frontières de la France.

Le 19 février 1740, Louis-François a seulement 24 ans lorsqu’il épouse Marie-Françoise, fille du procureur du Roi à Chartres, Claude Davignon, qui sera par la suite maire de la ville de 1748 à 1757.

Probablement ambitieux, Louis-François voudrait que son nom retrouve le prestige qu’il possédait cent ans auparavant. Il constate que les appuis et l’argent vont de pair. Sans connexions bien placées ni soutien de personnalités au pouvoir, il n’y a pas d’accès possible aux responsabilités qui permettent de s’enrichir. Et sans argent, pas de relations ni de soutien. Certaines règles du jeu ne changent jamais, quelles que soient les révolutions qui passent …

L’histoire de la famille des Ligneris est tout-à-fait représentative, voire même emblématique de ce que doivent traverser la plupart des familles de la noblesse ordinaire dans leur relation au pouvoir.

Revenons deux siècles en arrière pour comprendre cette dynamique. Au milieu du XVIème siècle, Théodore baigne très tôt dans un monde politisé : orphelin, c’est d’abord grâce au rayonnement et aux relations de feu son père qu’il est élevé à la cour de Navarre ; puis à la faveur d’un soutien familial (2) qu’il est placé auprès du fils de Catherine de Médicis, le prince François d’Alençon. Devenu baron par mariage, proche du prince François pendant plus de vingt ans, il connaît tous les hommes de pouvoir. Théodore, malgré son caractère a priori difficile mais déterminé, a aiguisé son sens politique. En effet, chaque action d’un prince étant analysée avec une portée politique, rien ne peut être fait au hasard. C’est sans doute ainsi qu’il rebondit après la mort de son maître, à un moment où la France est divisée entre des factions rivales et déchirée par les guerres de religion. Malgré quelques allers-retours entre le parti de la Ligue et le pouvoir royal, il survit à la fin du règne d’Henri III puis aux remous de l’installation d’Henri IV. Il retrouve même un poste prestigieux auprès du prince de Condé, ce qui n’est pas envisageable sans de solides alliances. Parallèlement, il acquiert de nouveaux fiefs et augmente considérablement le domaine familial autour de Chartres, donc sa richesse.

Louis, le fils aîné de Théodore bénéficie des mêmes relations, et de la position de baron. C’est un officier militaire supérieur. Il devient aussi chambellan du nouveau prince de Condé. Mais cette mécanique parfaitement entretenue s’enraye dans les années 1620, quand il devient évident que ni Louis ni même son frère cadet n’auront d’héritier mâle. Le cœur du domaine familial est vendu, le reste dispersé dans les dots des filles, et le titre de baron, attaché aux terres, est perdu.

Le plus jeune des frères, Albert, simple chevalier, est le seul à avoir un fils. Mais il s’est marié tardivement, ne possède que des terres secondaires comme base de revenu, et n’a pas été élevé dans le but de prendre la suite de son père. Il n’a donc ni relations prestigieuses ni richesse. A partir de là, la position sociale de la famille se dégrade brusquement.

Son fils Louis est encore adolescent lorsqu’il perd son père, mais aucun soutien ne lui permet d’être positionné auprès d’un prince ou duc sur une responsabilité qui lui assurerait des revenus stables. Il est probable qu’il exerce comme officier dans l’armée, l’une des rares possibilités d’emploi permises aux familles nobles (pas de commerce et encore moins d’artisanat sous peine de déroger à l’état de noblesse).

Mais le sort s’acharne, il meurt jeune sans avoir pu développer une carrière, et laisse derrière lui une femme avec trois fils en bas âge. Les conditions économiques de la famille sont précaires, les soutiens inexistants. Faute de pouvoir lui acheter un brevet d’officier, la mère place son aîné dans la filière religieuse. Heureusement, Philippe est brillant et ne tarde pas à pouvoir aider financièrement à l’installation de ses deux jeunes frères Louis-François et Jean-Baptiste comme officiers militaires dans un corps d’élite. De ce fait, le dernier fait un mariage correct qui consolide sa position sociale et financière.

C’est ainsi que nous retrouvons Louis-François, fils de Jean-Baptiste, qui grandit dans un environnement d’officiers sans grande fortune, mais avec un oncle bien positionné auprès de l’évêque.

Il est possible qu’il ait commencé une carrière d’officier, mais seule une source le mentionne comme « lieutenant du régiment du Roi » (3). Dans tous les cas, le fait qu’il ne soit que lieutenant indique qu’il a de toutes façons rapidement quitté l’armée.

Il s’attache très tôt à recréer des liens avec les personnalités qui comptent. C’est probablement lui l’auteur de la carte de vœux de 1739 (4) adressée au duc de Sully, petit-fils de celui qui avait racheté la baronnie de Courville à Louis des Ligneris en 1629.

Sceau de la lettre de 1739 adressée au duc de Sully

Sceau de la lettre de 1739 adressée au duc de Sully

Âgé de 24 ans, il se marie beaucoup plus tôt que son père, son grand-père ou son arrière-grand-père. Louis-François entre dans une belle-famille qui compte parmi les plus notables de Chartres : noblesse de robe (la filière judiciaire), influente et fortunée.

Les notables de Chartres formaient un clan très fermé (5) ; un cas typique d’endogamie des élites. Louis-François vient d’un monde bien différent, celui des officiers militaires ; je l’imagine plutôt intelligent, bon orateur et charmeur, pour réussir à entrer dans ce clan. Lui aussi deviendra maire, comme nous le verrons plus loin.

Un premier enfant naît le 26 mars 1742, c’est une fille prénommée Marie-Thérèse-Françoise (ou Françoise-Thérèse selon les sources). Nous retrouvons là les prénoms mélangés de ses grands-mères.

Un second enfant vient au monde le 24 décembre 1743. Le garçon est prénommé Jean-Baptiste-Claude, comme ses deux grands-pères, qui sont toujours en vie et doivent en apprécier l’hommage. C’est son grand-oncle le chanoine Philippe des Ligneris qui le baptise lui-même. Cet heureux événement console peut-être un peu son grand-père Jean-Baptiste l’ancien, qui venait de perdre au mois de juin précédent son frère Louis-François alors âgé de 73 ans, son compagnon d’armes de toujours.

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A ce moment, après quasiment trente ans de paix, les conflits extérieurs reprennent en 1744, car la France s’engage dans la guerre de la Succession d’Autriche. Louis XV, qui participe personnellement aux opérations, s’y distingue et en retire une très grande popularité. Mais à partir de 1747, les récoltes médiocres provoquent des troubles, tandis que le traité de paix d’Aix-la-Chapelle se traduit par un statu-quo décevant. Les fêtes dispendieuses de la Cour et surtout les faveurs exorbitantes du roi envers sa maîtresse la marquise de Pompadour achèvent de transformer le roi « Bien-Aimé » en « Mal-Aimé ». A partir des années 1750, la monarchie française est attaquée de toutes parts. Les critiques fusent et minent l’autorité du roi, les parlements pratiquent une obstruction systématique sur l’enregistrement des lois. Les hommes de lettres des Lumières érigent la raison en impératif pour écarter les préjugés et transformer positivement le monde, ce qui conduit à une contestation des autorités politiques, religieuses et sociales.

C’est dans ce contexte que Louis-François marie le 5 mars 1759 à Fontaine-la-Guyon sa fille Marie-Thérèse-Françoise des Ligneris d’à peine 17 ans avec René-César de Courtavel, chevalier, lieutenant de l’infanterie, qui est âgé lui de 30 ans. (6) Ils auront plusieurs enfants, qui feront de belles carrières.

La sœur de Louis-François, Catherine-Thérèse, devient la plus haute responsable du couvent des Carmélites de Chartres en 1759.

Est-ce à cette époque que Louis-François fait réaliser les portraits de sa femme et de sa fille par le très célèbre pastelliste Quentin de la Tour ? Les deux pastels du maître seront vendus en 1920 par la marquise Jacques des Ligneris, née Charlotte Taillandier du Plaix. On ne sait malheureusement plus où ils se trouvent. (7)

Au début des années 1760, Jean-Baptiste-Claude des Ligneris entre au service du roi dans la Seconde Compagnie des mousquetaires.

Son père Louis-François des Ligneris devient maire de Chartres, une première fois en 1766, jusqu’en 1769.

Vers l’âge de 55 ans, aux alentours de 1770, il commence à négocier pour racheter des terres qui formeront un ensemble d’un seul tenant, dans les communes de Voves et Méréglise (près de Chartres). Que cherche-t-il à faire ?

(1) Histoire de France, Larousse-Bordas, 1998, page 271.

(2) René Babou de La Bourdaisière, beau-père de son proche cousin René des Ligneris.

(3) Cette source est l’article Notice historique sur la Maison des Ligneris, parue dans l’Annuaire de la Noblesse de France de 1906, page 239.

(4) Cette lettre est présentée dans la page « Documents ». A cette époque, seule quatre hommes pouvait signer « Desligneris » : les trois frères Philippe, Louis-François et Jean-Baptiste, et leur neveu/fils Louis-François. Les trois premiers ont entre 65 et 72 ans, le dernier 23 ans. Au vu de l’écriture et du propos, il ne semble pas que ce soit une personne âgée qui l’ait écrite. Le seul auteur plausible en est donc Louis-François le jeune.

(5) Après Jean-Robert Bouvart qui fut maire de Chartres de 1735 à 1741, Michel Davignon lui succède, de 1741 à 1748. La fille de Jean-Robert, Marie-Thérèse Bouvart, avait épousé le fils de Michel, Claude Davignon. Puis ce dernier succèdera à son père comme premier édile en 1748, pour occuper la fonction jusqu’en 1757. 

(6) Le contrat de mariage fut passé devant Me Marie, notaire à Chartres. René-César est le fils cadet de César de Courtavel, dit « le Marquis de Saint-Rémy », chevalier, seigneur de Lierville, Verde, Boussay-en-Dunois. Il était décédé un an et demi avant le mariage, le 18 septembre 1757. René-César avait également perdu sa mère, très tôt : Marie-Jeanne de Prunelé-Saint Germain avait disparu le 28 mai 1733, lorsque René-César n’avait que cinq ans. On remarquera au passage que nous croisons de nouveau la famille de Prunelé, que nous avions déjà rencontrée au tout début du XVIème siècle. 

(7) Source : annotation manuscrite de Pierre des Ligneris, seconde moitié du XXème siècle, au dos d’une carte postale représentant le château de Méréglise.