Anne-Louis et Maximilien, depuis les tumultes napoléoniens jusqu’à la Révolution de Juillet

En novembre 1813, Maximilien des Ligneris est un bébé de moins d’un an. A ce moment, les armées napoléoniennes se replient des Etats allemands vers la France, face à la coalition formée par l’Angleterre, l’Autriche et la Russie. Les armées d’Espagne ne tardent pas à refluer également. Une insurrection populaire éclate à Amsterdam contre les Français. En janvier 1814, la Coalition envahit la France. Joachim Murat, général de Napoléon Ier, le trahit en proposant ses services et ses hommes à l’Autriche contre la France. En février, l’empereur des Français envisage de faire évacuer le gouvernement de la capitale.

Maximilien et sa grande sœur de trois ans Charlotte ressentent sans doute l’angoisse de leurs parents Anne-Louis et Antoinette, qui doivent hésiter à fuir leur domicile parisien pour rejoindre Chartres et tenter de protéger leurs jeunes enfants. La bataille de Paris commence le 30 mars à 6 heures du matin, pour s’achever le lendemain par une capitulation. Le Sénat prononce la déchéance de Napoléon Ier et appelle au trône Louis Stanislas Xavier, frère de Louis XVI, qui devient Louis XVIII. Le 30 mai 1814, la France est réduite à ses frontières de 1792.

Si l’époque est troublée, la vie privée d’Anne-Louis des Ligneris l’est tout autant. Ses relations avec sa femme Antoinette se distendent. Ils auraient pu divorcer, ce qui leur était permis par le Code Civil napoléonien de 1804, mais fut de nouveau interdit par Louis XVIII en 1815.

La grand-mère d’Anne-Louis vit à Chartres. Marie-Françoise des Ligneris, veuve du Ier marquis Louis-François depuis 1780, habite dans l’hôtel particulier que son mari avait acheté. Son fils Jean-Baptiste-Claude réside quant à lui au château de Méréglise, siège du marquisat.

En 1821 l’hôtel de Mézières, contigu à l’hôtel des Ligneris, est loué par le Conseil Général (1) pour être mis à disposition de la Préfecture (2). L’année suivante, Marie-Françoise décède, à l’âge incroyable de 98 ans. Elle se fera enterrer à Méréglise aux côtés de son mari. Née en 1724, elle avait connu l’intégralité des règnes de Louis XV et Louis XVI, la Révolution, l’Empire, et la Restauration. On ne se rend pas compte aujourd’hui à quel point elle et ses contemporains ont dû s’adapter, en voyant s’effondrer autour d’eux plusieurs fois au cours de leur vie le monde qu’ils connaissaient et croyaient stable. En serons-nous capables nous aussi ?

Le préfet souhaite acheter l’hôtel particulier pour en faire sa résidence, mitoyenne aux bureaux de la Préfecture. C’est probablement ce qui décide Jean-Baptiste-Claude, lui-même âgé de 79 ans et ne se déplaçant plus beaucoup, à vendre en 1823 la demeure chartraine.

La même année, Anne-Louis – dont on ne sait quelles ont été ses activités dans les décennies 1800 et 1810 – entre comme sous-lieutenant dans les Gardes du corps du Roi, Compagnie de Rivière (3). Est-ce un hasard, c’était la maison militaire d’appartenance de son père, dissoute par le gouvernement révolutionnaire, puis rétablie dès les débuts de la Restauration par ordonnances de 1814 et 1815.

A la lumière de cette affectation, nous pouvons supposer qu’Anne-Louis avait déjà servi sous les drapeaux : on ne s’improvise pas militaire à 43 ans. Il est d’ailleurs qualifié de Lieutenant-Colonel dans certaines sources, et titulaire de la Croix de Guerre (4). Mais sous quelle bannière a-t-il servi ? Les forces contre-révolutionnaires lorsqu’il avait vingt ans à la fin des années 1790 ? Les armées napoléoniennes ? Cette dernière possibilité serait étonnante, car il a sans doute toujours été monarchiste. S’il avait trahi cette cause, il n’aurait pas pu entrer chez l’élite militaire des garde du corps royaux.

La trajectoire de ses proches cousins de Courtavel peut nous éclairer sur ses fidélités politiques (ce sont les enfants de sa tante Marie-Thérèse-Françoise des Ligneris, épouse de René-César de Courtavel). Témoignage exceptionnel, un tableau du musée de Chartres nous les montre assistant le 1er décembre 1823 aux retrouvailles du duc d’Angoulême Louis-Antoine de Bourbon (fils du futur roi Charles X) et de sa cousine Marie-Thérèse-Charlotte (fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette) qu’il avait épousée en 1799. La duchesse d’Angoulême était venue à Chartres depuis Paris retrouver son époux, qui rentrait de l’expédition dépêchée en Espagne pour aider Ferdinand VII à rétablir la monarchie absolue.

Musée des Beaux-Arts de Chartres, tableau d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême », 1823

Musée des Beaux-Arts de Chartres, tableau d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême », 1827

Musée des Beaux-Arts de Chartres, détail du tableau d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême », 1827. Le comte et le vicomte de Courtavel se trouvent au dernier plan, à gauche et à droite.

Musée des Beaux-Arts de Chartres, détail du tableau d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême », 1827. Le comte et le vicomte de Courtavel se trouvent au tout dernier plan, à gauche et à droite.

A cette rencontre, il n’y avait de présents que les premières autorités locales, quelques notables du département, et une partie de la cour des époux (5). Il est tout-à-fait émouvant de trouver ces quasi-photos des visages du vicomte de Courtavel, Député, et du comte de Courtavel, Pair de France. Tous les deux ont réussi une belle carrière politique malgré les tourments de la Révolution et de l’Empire (6). Comme je l’ai déjà évoqué, ils étaient présents en 1807 au mariage de leur proche cousin Anne-Louis des Ligneris. Rien ne nous dit qu’ils ont gardé des liens étroits jusqu’en 1823, mais l’admission de ce dernier comme Garde du Corps du Roi montre un parallélisme de leurs tendances politiques, c’est-à-dire un fort engagement monarchiste.

Durant ces années, Louis XVIII réussit à assurer la transition d’un Empire napoléonien effondré vers une nation apaisée. A sa mort en 1824, son frère lui succède sous le nom de Charles X. Il organise alors une grande cérémonie à Reims pour son sacre, à la mode de l’Ancien Régime.

Est-ce grâce à l’appui du roi de Bavière son parrain, ou du comte de Courtavel, Pair de France, toujours est-il que Maximilien des Ligneris est choisi pour participer aux grandioses cérémonies du sacre en tant que page de Charles X. C’est-à-dire que le garçon de 12 ans vêtu d’habits magnifiques marche dans le prestigieux cortège avec quelques autres jeunes hommes de son âge, derrière les quatre chevaliers de l’Ordre du Saint Esprit portant les offrandes (vin, pains d’or et d’argent, médailles), et devant le Maréchal de France (7). Nul doute qu’il gardera toute sa vie un souvenir mémorable de cette journée du 29 mai 1825.

Cette année vit également le mariage de sa cousine Eudoxie des Ligneris avec Aimé de Vauguyon, garde du corps du roi. (8) La sœur d’Eudoxie, Claire-Armande, épousera plus tard Jean-Marie Le Roy, comte de Valanglart.

Mais l’année suivante, le 2 août 1826, le comte Anne-Louis des Ligneris décède, à seulement 48 ans.

Son père est toujours en vie : Jean-Baptiste-Claude se trouve à l’âge très avancé pour l’époque de 82 ans. Comme il ne peut y avoir qu’un seul marquis vivant (les lettres-patentes de 1773 sont très claires, et c’est d’ailleurs le droit coutumier), Anne-Louis n’aura jamais été marquis.

Maximilien n’a que 13 ans à la mort de son père, Charlotte 15 ans. Ils vivent à Paris avec leur mère Antoinette, qui se remarie avec le vicomte d’Hervilly dès 1827, c’est-à-dire juste à l’issue du délai moral « convenable » d’un an après le décès de son mari. Antoinette ne vivait plus avec Anne-Louis, elle partageait probablement depuis plusieurs années la vie de Joseph d’Hervilly. La famille recomposée déménage au château de Brocourt, dans la Somme.

Lorsque son grand-père décède à son tour en 1829 en son château de Méréglise, Maximilien devient à 16 ans le IIIe marquis des Ligneris. Avec son oncle Augustin, ils sont les deux seuls représentants masculins de la famille. Et Augustin a deux filles.

L’année 1830 marque alors un tournant dans la vie de Maximilien.

A Paris, c’est la révolution. Charles X, qui a mené une politique ultra-monarchiste et hautaine à tendance dictatoriale, jusqu’à s’aliéner à la fois la bourgeoisie libérale et les classes populaires, est renversé par le soulèvement parisien de juillet 1830. Il doit signer son abdication et celle de son fils. Son cousin Louis-Philippe, duc d’Orléans, devient « roi des Français » sous le nom de Louis-Philippe Ier le 9 août 1830. Le drapeau tricolore remplace le drapeau blanc de la Restauration.

Pour Maximilien c’est aussi l’année où il hérite de son grand-père les terres et le château de Méréglise près de Chartres (9).

Maximilien n’a que 17 ans, il est riche, titré, et le monde change à toute vitesse autour de lui. Que va-t-il faire de sa vie ?

L’héritage culturel de Maximilien des Ligneris

Maximilien a-t-il bien connu son père ? Une fois encore, la transmission père-fils trébuche. Son grand-père a peut-être joué ce rôle de construction sociologique de l’identité familiale auprès de Maximilien, mais rien n’est moins sûr. L’un vivait à Paris, l’autre en Eure-et-Loir, trop âgé pour se déplacer souvent.

En réalité, Maximilien des Ligneris avait grandi durant les années 1810-1820 dans une culture mixte française et germanique. En effet, sa grand-mère Elisabeth de Deux-Ponts (ou plutôt von Zweibrücken, Deux-Ponts n’en étant que la traduction française littérale) avait été élevée auprès de son père allemand le duc Christian IV, jusqu’à la mort de ce dernier lorsqu’elle avait neuf ans. Elle devait également converser couramment en français, langue de toutes les élites européennes – ce qui a facilité son intégration et sa vie à la Cour de Louis XVI durant les quinze années suivantes. Bien qu’elle eut épousé un français, Elisabeth n’avait passé que cinq années avec lui avant qu’il ne décède prématurément, au début de la période révolutionnaire. Aussi leur fille unique Antoinette née en 1789 fut-elle élevée par sa mère et sa grand-mère en exil dans le duché de Bavière, c’est-à-dire baignée dans une culture profondément germanique.

Maximilien Ier von Wittelsbach, roi de Bavière

Maximilien Ier von Wittelsbach, roi de Bavière

Antoinette avait déjà douze ans lorsque la famille revint en France en 1801. Elle n’avait connu que sa famille allemande, notamment Maximilien Ier, alors duc régnant et futur roi. Antoinette avait grandi en jouant avec ses cousins les enfants du duc : Louis (son aîné de trois ans, futur roi Louis Ier de Bavière), Augusta-Amélie (un an de plus qu’elle, duchesse qui épousera le français Eugène de Beauharnais), et la petite Charlotte (plus jeune qu’elle de trois ans, qui épousera l’Empereur François II d’Autriche).

Il n’est pas étonnant dès lors, qu’à l’âge de 24 ans elle eut prénommé son fils Maximilien en l’honneur de son oncle et protecteur, devenu entre-temps roi de Bavière. Celui-ci fut de bonne grâce le parrain de l’enfant. Remarquons également une marque de tendresse vis-à-vis de sa jeune cousine, puisqu’elle prénomma sa fille Charlotte.

Les références culturelles d’Antoinette étaient indubitablement plus germaniques que françaises, et la langue qui avait baigné toute son enfance était l’allemand. Peut-être même éprouvait-elle une douce nostalgie de ses jeunes années passées en Bavière. La transmission a ici pleinement fonctionné entre la grand-mère, la fille et la petite-fille. A n’en pas douter, c’est cette identité-là, très allemande, qui a imprégné l’enfance de Maximilien des Ligneris.

(1) Les Conseils Généraux ont été créés en 1790 par le gouvernement révolutionnaire ; les préfets par Bonaparte en 1800 comme exécutifs intermédiaires entre l’Etat et les départements, et contrôle du Conseil Général.

(2) L’hôtel des Ligneris est encore aujourd’hui la résidence du Préfet d’Eure-et-Loir. Réuni avec les maisons voisines et l’Hôtel de Mézières dès 1823, il a hébergé les bureaux de la Préfecture jusqu’en 1970 (cf. article du magazine de Chartres de mai 2018 page 1, page 2). Le manque de place a conduit à la construction d’un bâtiment neuf plus loin dans la ville, pour ne conserver l’hôtel particulier qu’en tant que résidence, avec quelques bureaux pour le Cabinet du préfet. Le bâtiment est connu pour avoir reçu Jean Moulin, alors préfet d’Eure-et-Loir en 1939. C’est là que le grand homme a réalisé ses premiers actes de résistance contre les envahisseurs nazis, avant d’entrer dans la clandestinité, et devenir l’unificateur national des mouvements de la Résistance française, jusqu’à sa mort tragique en martyr en 1943. Le bureau sur lequel travaillait Jean Moulin est toujours présent dans l’hôtel des Ligneris, c’est celui qu’utilise le préfet.

(3) De 1821 à 1828 Charles-François Riffardeau de Rivière est le chef de corps de la 5ème Compagnie des Gardes du corps du Roi.

(4) Source : Annuaire de la noblesse de France, édition 1906, p239.

(5) Source : notice explicative du Musée des Beaux-Arts de Chartres, tableau d’Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849) : « Entrevue du duc et de la duchesse d’Angoulême ».

(6) Le comte de Courtavel vient d’être nommé Pair de France cette même année 1823, tandis que son frère le vicomte de Courtavel le sera également en 1827.

(7) Source : « Relation complète du Sacre de Charles X », de Jean Jérôme Achille Darmaing, Editions Baudouin Frères à Paris, 1825.

(8) Eudoxie est la fille aînée d’Augustin, frère d’Anne-Louis des Ligneris ; Claire-Armande la cadette.

(9) Source : Archives Départementales d’Eure-et-Loir, document 2E4 762, « Succession de Monsieur le Marquis des Ligneris, janvier 1830 » (19 pièces).

Louis-François, ou les élites associées (1ère partie)

Lorsque Louis-François des Ligneris vient au monde en septembre 1715, Louis XIV expire. Le règne du vieux roi « s’achève dans la tristesse, la fatigue, la désillusion et la misère » (1). La France est épuisée d’avoir dû se battre contre l’Europe entière de 1701 à 1713 pour que le petit-fils de Louis XIV, Philippe V, puisse porter la couronne d’Espagne. Les princes de la famille royale susceptibles de régner ont disparu les uns après les autres, si bien que c’est l’arrière-petit-fils de Louis XIV qui lui succède, un enfant de cinq ans. L’exercice du pouvoir absolu a laissé un goût amer, tout le monde souhaite que le futur Louis XV soit différent.

La régence est assurée par Philippe d’Orléans, neveu de Louis XIV. En 1722, pour couper court à toute tentative de rébellion, il fait couronner Louis XV à sa majorité, fixée à treize ans. Lorsque le Régent décède en 1723, il laisse auprès de la population un souvenir mitigé, pour ne pas dire sulfureux, mais il faut lui reconnaître une diplomatie tournée vers la paix, concrétisée par l’alliance avec l’Angleterre et la Hollande en 1717.

Durant les années 1720-1730, Louis-François des Ligneris grandit dans une période de croissance économique : la monnaie reste stable, la production agricole et artisanale augmente fortement, une partie de la population s’enrichit et stimule la demande, le marché national commence à s’unifier. La population s’accroît pour la première fois depuis très longtemps, tandis que la paix est préservée à l’intérieur des frontières de la France.

Le 19 février 1740, Louis-François a seulement 24 ans lorsqu’il épouse Marie-Françoise, fille du procureur du Roi à Chartres, Claude Davignon, qui sera par la suite maire de la ville de 1748 à 1757.

Probablement ambitieux, Louis-François voudrait que son nom retrouve le prestige qu’il possédait cent ans auparavant. Il constate que les appuis et l’argent vont de pair. Sans connexions bien placées ni soutien de personnalités au pouvoir, il n’y a pas d’accès possible aux responsabilités qui permettent de s’enrichir. Et sans argent, pas de relations ni de soutien. Certaines règles du jeu ne changent jamais, quelles que soient les révolutions qui passent …

L’histoire de la famille des Ligneris est tout-à-fait représentative, voire même emblématique de ce que doivent traverser la plupart des familles de la noblesse ordinaire dans leur relation au pouvoir.

Revenons deux siècles en arrière pour comprendre cette dynamique. Au milieu du XVIème siècle, Théodore baigne très tôt dans un monde politisé : orphelin, c’est d’abord grâce au rayonnement et aux relations de feu son père qu’il est élevé à la cour de Navarre ; puis à la faveur d’un soutien familial (2) qu’il est placé auprès du fils de Catherine de Médicis, le prince François d’Alençon. Devenu baron par mariage, proche du prince François pendant plus de vingt ans, il connaît tous les hommes de pouvoir. Théodore, malgré son caractère a priori difficile mais déterminé, a aiguisé son sens politique. En effet, chaque action d’un prince étant analysée avec une portée politique, rien ne peut être fait au hasard. C’est sans doute ainsi qu’il rebondit après la mort de son maître, à un moment où la France est divisée entre des factions rivales et déchirée par les guerres de religion. Malgré quelques allers-retours entre le parti de la Ligue et le pouvoir royal, il survit à la fin du règne d’Henri III puis aux remous de l’installation d’Henri IV. Il retrouve même un poste prestigieux auprès du prince de Condé, ce qui n’est pas envisageable sans de solides alliances. Parallèlement, il acquiert de nouveaux fiefs et augmente considérablement le domaine familial autour de Chartres, donc sa richesse.

Louis, le fils aîné de Théodore bénéficie des mêmes relations, et de la position de baron. C’est un officier militaire supérieur. Il devient aussi chambellan du nouveau prince de Condé. Mais cette mécanique parfaitement entretenue s’enraye dans les années 1620, quand il devient évident que ni Louis ni même son frère cadet n’auront d’héritier mâle. Le cœur du domaine familial est vendu, le reste dispersé dans les dots des filles, et le titre de baron, attaché aux terres, est perdu.

Le plus jeune des frères, Albert, simple chevalier, est le seul à avoir un fils. Mais il s’est marié tardivement, ne possède que des terres secondaires comme base de revenu, et n’a pas été élevé dans le but de prendre la suite de son père. Il n’a donc ni relations prestigieuses ni richesse. A partir de là, la position sociale de la famille se dégrade brusquement.

Son fils Louis est encore adolescent lorsqu’il perd son père, mais aucun soutien ne lui permet d’être positionné auprès d’un prince ou duc sur une responsabilité qui lui assurerait des revenus stables. Il est probable qu’il exerce comme officier dans l’armée, l’une des rares possibilités d’emploi permises aux familles nobles (pas de commerce et encore moins d’artisanat sous peine de déroger à l’état de noblesse).

Mais le sort s’acharne, il meurt jeune sans avoir pu développer une carrière, et laisse derrière lui une femme avec trois fils en bas âge. Les conditions économiques de la famille sont précaires, les soutiens inexistants. Faute de pouvoir lui acheter un brevet d’officier, la mère place son aîné dans la filière religieuse. Heureusement, Philippe est brillant et ne tarde pas à pouvoir aider financièrement à l’installation de ses deux jeunes frères Louis-François et Jean-Baptiste comme officiers militaires dans un corps d’élite. De ce fait, le dernier fait un mariage correct qui consolide sa position sociale et financière.

C’est ainsi que nous retrouvons Louis-François, fils de Jean-Baptiste, qui grandit dans un environnement d’officiers sans grande fortune, mais avec un oncle bien positionné auprès de l’évêque.

Il est possible qu’il ait commencé une carrière d’officier, mais seule une source le mentionne comme « lieutenant du régiment du Roi » (3). Dans tous les cas, le fait qu’il ne soit que lieutenant indique qu’il a de toutes façons rapidement quitté l’armée.

Il s’attache très tôt à recréer des liens avec les personnalités qui comptent. C’est probablement lui l’auteur de la carte de vœux de 1739 (4) adressée au duc de Sully, petit-fils de celui qui avait racheté la baronnie de Courville à Louis des Ligneris en 1629.

Sceau de la lettre de 1739 adressée au duc de Sully

Sceau de la lettre de 1739 adressée au duc de Sully

Âgé de 24 ans, il se marie beaucoup plus tôt que son père, son grand-père ou son arrière-grand-père. Louis-François entre dans une belle-famille qui compte parmi les plus notables de Chartres : noblesse de robe (la filière judiciaire), influente et fortunée.

Les notables de Chartres formaient un clan très fermé (5) ; un cas typique d’endogamie des élites. Louis-François vient d’un monde bien différent, celui des officiers militaires ; je l’imagine plutôt intelligent, bon orateur et charmeur, pour réussir à entrer dans ce clan. Lui aussi deviendra maire, comme nous le verrons plus loin.

Un premier enfant naît le 26 mars 1742, c’est une fille prénommée Marie-Thérèse-Françoise (ou Françoise-Thérèse selon les sources). Nous retrouvons là les prénoms mélangés de ses grands-mères.

Un second enfant vient au monde le 24 décembre 1743. Le garçon est prénommé Jean-Baptiste-Claude, comme ses deux grands-pères, qui sont toujours en vie et doivent en apprécier l’hommage. Cet heureux événement console peut-être un peu son grand-père Jean-Baptiste l’ancien, qui venait de perdre au mois de juin précédent son frère Louis-François alors âgé de 73 ans, son compagnon d’armes de toujours.

Schéma Jean Baptiste Louis Francois Jean Baptiste-page001

 

 

A ce moment, après quasiment trente ans de paix, les conflits extérieurs reprennent en 1744, car la France s’engage dans la guerre de la Succession d’Autriche. Louis XV, qui participe personnellement aux opérations, s’y distingue et en retire une très grande popularité. Mais à partir de 1747, les récoltes médiocres provoquent des troubles, tandis que le traité de paix d’Aix-la-Chapelle se traduit par un statu-quo décevant. Les fêtes dispendieuses de la Cour et surtout les faveurs exorbitantes du roi envers sa maîtresse la marquise de Pompadour achèvent de transformer le roi « Bien-Aimé » en « Mal-Aimé ». A partir des années 1750, la monarchie française est attaquée de toutes parts. Les critiques fusent et minent l’autorité du roi, les parlements pratiquent une obstruction systématique sur l’enregistrement des lois. Les hommes de lettres des Lumières érigent la raison en impératif pour écarter les préjugés et transformer positivement le monde, ce qui conduit à une contestation des autorités politiques, religieuses et sociales.

C’est dans ce contexte que Louis-François marie le 5 mars 1759 sa fille Marie-Thérèse-Françoise des Ligneris d’à peine 17 ans avec René-César de Courtavel, chevalier, lieutenant de l’infanterie, qui est âgé lui de 30 ans. (6) Ils auront plusieurs enfants, qui feront de belles carrières.

La sœur de Louis-François, Catherine-Thérèse, devient la plus haute responsable du couvent des Carmélites de Chartres en 1759.

Au début des années 1760, Jean-Baptiste-Claude des Ligneris entre au service du roi dans la Seconde Compagnie des mousquetaires.

Son père Louis-François des Ligneris devient maire de Chartres, une première fois en 1766, jusqu’en 1769.

Vers l’âge de 55 ans, aux alentours de 1770, il commence à négocier pour racheter des terres qui formeront un ensemble d’un seul tenant, dans les communes de Voves et Méréglise (près de Chartres). Que cherche-t-il à faire ?

 

(1) Histoire de France, Larousse-Bordas, 1998, page 271.

(2) René Babou de La Bourdaisière, beau-père de son proche cousin René des Ligneris.

(3) Cette source est l’article Notice historique sur la Maison des Ligneris, parue dans l’Annuaire de la Noblesse de France de 1906, page 239.

(4) Cette lettre est présentée dans la page « Documents ». A cette époque, seule quatre hommes pouvait signer « Desligneris » : les trois frères Philippe, Louis-François et Jean-Baptiste, et leur neveu/fils Louis-François. Les trois premiers ont entre 65 et 72 ans, le dernier 23 ans. Au vu de l’écriture et du propos, il ne semble pas que ce soit une personne âgée qui l’ait écrite. Le seul auteur plausible en est donc Louis-François le jeune.

(5) Après Jean-Robert Bouvart qui fut maire de Chartres de 1735 à 1741, Michel Davignon lui succède, de 1741 à 1748. La fille de Jean-Robert, Marie-Thérèse Bouvart, avait épousé le fils de Michel, Claude Davignon. Puis ce dernier succèdera à son père comme premier édile en 1748, pour occuper la fonction jusqu’en 1757. 

(6) Le contrat de mariage fut passé devant Me Marie, notaire à Chartres. René-César est le fils cadet de César de Courtavel, dit « le Marquis de Saint-Rémy », chevalier, seigneur de Lierville, Verde, Boussay-en-Dunois. Il était décédé un an et demi avant le mariage, le 18 septembre 1757. René-César avait perdu sa mère tôt : Marie-Jeanne de Prunelé-Saint Germain avait disparu le 28 mai 1733, lorsque René-César n’avait que cinq ans. On remarquera au passage que nous croisons de nouveau la famille de Prunelé, que nous avions déjà rencontrée au tout début du XVIème siècle.