Le sabre et la rose

Confédération allemande du nord crée en 1867 (en rouge)
Confédération de l’Allemagne du nord créée en 1867 (en rouge) (1)

Nous voici en janvier 1871. Jacques et Charles des Ligneris, jeunes sous-lieutenants de cavalerie de 24 et 23 ans, ont passé Noël et le nouvel an en captivité dans la Confédération de l’Allemagne du Nord, après les sévères défaites de l’armée française face à la Prusse. Ils se rappellent avoir assisté à la mort de leurs camarades sous un déluge d’obus et de mitraille, parfois massacrés à bout portant comme à Reichshoffen.

L’expérience de la captivité doit laisser des marques chez Charles et surtout Jacques. Après la défaite de Sedan les 80.000 prisonniers avaient été parqués plusieurs semaines dans un camp de fortune, le cloaque de la presqu’île d’Iges, en proie à la sous-alimentation et aux mauvais traitements. Les hommes furent acheminés au-delà du Rhin après des marches en convoi jusqu’aux gares d’embarquement. Arrivés à destination dans un état de complet dénuement, ils furent entassés dans des camps de fortune. Après ces épreuves cependant, eu égard à leur qualité d’officiers, Jacques et Charles purent probablement loger chez l’habitant sur parole et à leurs frais. (2)

Ils ont aussi perdu leurs illusions sur le rôle de la cavalerie, dans laquelle ils s’étaient engagés, et qui symbolisait encore à cette époque le rôle militaire de la noblesse. Le commandement français croyait à sa puissance de choc, alors qu’en réalité la rapidité de tir des fusils et des mitrailleuses (une innovation récente) ainsi que la puissance augmentée de l’artillerie brisaient les charges de cavalerie, désormais inefficaces. Tandis que la guerre de Sécession aux Etats-Unis, presque au même moment, s’articulait principalement sur l’utilisation de la cavalerie, la guerre franco-prussienne a marqué le début du déclin irrémédiable de la cavalerie en Europe.

Pendant ce temps, à Paris en janvier 1871, c’est la misère. Fortifiée depuis 1840 par une enceinte, des bastions et des forts, la ville abrite deux millions d’habitants, défendus par 400.000 hommes, d’entraînement très inégal. Autour d’eux, jusqu’à 400.000 Prussiens et de l’artillerie lourde avaient encerclé la ville à partir du 17 septembre 1870.

Plutôt que d’exposer ses troupes aux combats de rue, le général von Moltke comptait sur la faim et la lassitude des Parisiens ; il s’était contenté de repousser toute tentative de percée. Les Français avaient bien essayé de bousculer les lignes prussiennes : des combats se sont déroulé à Clamart, Châtillon, Saint-Cloud, Rueil-Malmaison, Champigny et au Bourget, mais les assauts français ont tous été repoussés.

"Bivouac après le combat du Bourget, 21 décembre 1870" par Alphonse de Neuville, 1873 (collections du Musée d'Orsay)
« Bivouac après le combat du Bourget, 21 décembre 1870 » par Alphonse de Neuville, 1873 (collections du Musée d’Orsay)

A l’intérieur de Paris, la nourriture est rapidement venue à manquer. On a d’abord abattu les chevaux pour les manger, puis les chiens, les chats et les rats, ainsi que tous les animaux du Jardin des Plantes. On ne trouvait plus ni bois ni charbon pour se chauffer, alors que l’hiver était exceptionnellement rigoureux.

En ce début de janvier 1871, avec de nouveaux canons installés à Boulogne et Meudon, les Prussiens entament une campagne massive de bombardement de Paris. Les dégâts sont considérables, et l’effet psychologique très éprouvant pour les habitants déjà affaiblis par la faim et le froid.

Le 12 janvier, l’armée française de la Loire est vaincue au Mans ; le 19 celle du Nord est défaite à Saint-Quentin ; tandis que l’armée de l’Est rend les armes dans le Doubs.

Dans Paris, des fusillades éclatent. L’agitation croissante de la population fait craindre au gouvernement provisoire une révolte. Il engage des pourparlers et signe rapidement l’armistice le 26 janvier.

Au même moment, tous les territoires allemands s’unissaient derrière la Prusse au sein d’un nouvel Empire Allemand. Ce n’est pas à Berlin mais à Versailles que le roi Guillaume Ier fut proclamé empereur. (3) (4) La stratégie du chancelier Bismarck s’était avérée un succès total, tandis que la France était humiliée.

Conformément aux accords d’armistice, une assemblée nationale française est ensuite élue dans la précipitation le 8 février. Elle s’avère, grâce au vote rural, majoritairement monarchiste et favorable à l’apaisement pacifique. Le traité de paix est signé le 26 février.

La France perd l’Alsace (devenue française en 1648), les territoires annexés par Louis XIV en 1681, et la Moselle. Elle doit également payer la somme colossale de 5 milliards de francs-or. Les troupes prussiennes ne libèreront que progressivement les territoires jusqu’au versement total de cette somme. Une grande partie Est de la France restera ainsi occupée jusqu’en 1873.

Charles des Ligneris est libéré par les Prussiens le 7 mars 1871, Jacques le 8 avril. A peine revenu en France, ce dernier est semble-t-il affecté, avec son régiment reconstitué, à la répression de la Commune. Depuis le 18 mars en effet, la population ouvrière parisienne s’était soulevée contre l’assemblée monarchiste qu’elle ne reconnaissait pas, mais aussi par frustration de se faire voler « sa révolution » de septembre 1870, et en réaction face à un gouvernement qui voulait désarmer la population.

L’insurrection a rapidement pris le pouvoir à Paris, faisant fuir le gouvernement à Versailles. Le conseil communal de 80 membres élus par la population siège à l’Hôtel de Ville sous le nom de « Commune de Paris ». Sans chef, composé majoritairement d’ouvriers et d’artisans, il gère la ville « avec probité et une certaine modération » (5). Véritable laboratoire d’innovation sociale, ce conseil envisage la séparation de l’Eglise et de l’Etat, ainsi que l’enseignement laïque obligatoire.

Les Prussiens assistent médusés à une attaque de Paris par l’armée régulière française (surnommée les Versaillais) contre les parisiens communards retranchés derrière les fortifications. Les combats, très durs, se poursuivent durant plusieurs semaines. Des bâtiments historiques sont incendiés lors des combats, notamment le Palais des Tuileries, la Bibliothèque impériale du Louvre, l’Hôtel de Ville de Paris, le Palais de Justice, avec des pertes irrémédiables de patrimoine national et d’archives historiques.

Le conflit se solde par la Semaine Sanglante, du 21 au 28 mai 1871 lorsque l’armée régulière entre dans Paris et y exerce une répression impitoyable. Encore aujourd’hui, le nombre de morts fait débat, il se situerait entre 6.000 et 30.000, dont de nombreuses exécutions sommaires qui n’épargnent ni les femmes ni les enfants. Cinq mille personnes sont emprisonnées, et cinq mille autres déportées en Nouvelle-Calédonie. On peut se demander si Jacques des Ligneris a vraiment apprécié le rôle qu’on lui a demandé de tenir, qui n’était sûrement pas celui qu’il s’était imaginé lors de son engagement comme officier.

Légende : à gauche Jacques des Ligneris, à droite Charles des Ligneris (photos non datées). Si l’on ne connaît de Jacques que sa taille (1m75), le dossier militaire de Charles nous donne plus de précisions : il mesurait 1m72, avait les cheveux châtains, et les yeux bleus.

Jacques et Charles poursuivent leur carrière militaire. Jacques est ainsi nommé lieutenant le 30 avril 1872, Charles le 15 mars 1873. Mais il est probable que le cœur n’y est plus. Le député Montebello évoquera plus tard le traumatisme subi par les hommes de sa générations en entrant dans la vie « par l’effondrement de ce qu’ils considéraient comme le beau patriotisme de la France » (6). Pire, les anciens prisonniers ne sont pas des héros. « L’onde de choc de la défaite redoublée par le traumatisme de la Commune […] ont laissé de côté les prisonniers, regardés comme des « infortunés », dignes de pitié plutôt que d’intérêt. […] Le prisonnier porte sur lui cette macule que la nation honteuse ne souhaite pas regarder après 1871. » (7)

Pour leur père, Maximilien des Ligneris, la situation était également douloureuse. Notre regard d’aujourd’hui, marqué par la connaissance des deux guerres mondiales contre l’Allemagne qui suivront, pourrait nous faire imaginer que les Etats allemands étaient en 1870 une sorte d’ennemi héréditaire. Mais pour les contemporains, la perception était tout autre. Les adversaires traditionnels de la France depuis des siècles étaient surtout l’Angleterre, l’Espagne et la Maison d’Autriche. Seul Louis XIV fut véritablement un agresseur envers les Allemands. Les princes des Etats allemands émiettés se battaient surtout entre eux, la France envoyant parfois des troupes pour aider l’un contre l’autre. En 1870, les élites françaises avaient plutôt de l’amitié et de l’admiration pour la culture allemande. Maximilien en avait d’autant plus qu’il avait été élevé, on s’en rappelle, par une mère dont l’éducation fut entièrement germanique, et dans le doux souvenir (peut-être fantasmé) de la Bavière de l’enfance de sa mère. Il est fort probable que Maximilien parlait couramment allemand. Aussi, quand la Prusse vint ravager et humilier la France dut-il se sentir profondément blessé, témoin d’une catastrophe qu’il n’eût pas pensée possible.

Rose Marquise des Ligneris (source https//www.panteek.comJamainindex2.htm)
Rose Marquise des Ligneris (9)

Sur un mode plus léger, un intrigant ouvrage est publié dans le monde de l’horticulture en 1873 : « Les Roses » d’Eugène Forney (Paris, éditions J. Rothschild, 1873) comporte le dessin et la description de la rose « Marquise des Ligneris », un hybride créé par Eugène Guenoux à Voisenon en 1869. (8)

La commune de Voisenon, à côté de Melun, est celle où Marie-Augusta possédait des biens immobiliers qu’elle louait. Lorsqu’après vingt ans de mariage sa relation avec Maximilien se fut étiolée, pour se conclure par une séparation de corps et de biens prononcée en août 1868, Marie-Augusta s’était sans doute installée à Voisenon. Elle avait visiblement noué des contacts étroits avec la société locale.

Maximilien, de son côté, s’était remis en couple (peut-être en 1868) avec Elsabe Maria Dorothea Möller, une allemande de 24 ans (soit trente-et-un ans plus jeune que lui). Née danoise en 1844, Elsabe était originaire de Rendsburg, une commune située dans le duché de Schleswig-Holstein. Elle était devenue allemande suite à l’annexion du duché par la Prusse en 1866.

Marie-Augusta refusera le divorce, afin que Maximilien ne puisse pas se remarier.

Château de Vaux-le-Pénil
Château de Vaux-le-Pény

C’est aussi à proximité immédiate de Voisenon que Marie-Augusta rencontrera les Fréteau de Pény, une famille qui résidait au château de Vaux-le-Pény à côté de Melun. Héracle, conseiller référendaire à la Cour des Comptes, est veuf d’Anne-Céline Petit depuis plus de dix ans. Il vivait avec sa fille aînée Alexandrine et son fils Pierre. La cadette Gabrielle n’habitait plus sur place, elle s’était mariée en 1870 avec Amédée de Boissieu.

Ce fut probablement Marie-Augusta qui organisa la rencontre d’Alexandrine Fréteau de Pény avec son fils le vicomte Charles, puis leur mariage. Celui-ci se tint en grande cérémonie au château de Pény le 12 octobre 1874. De nombreux amis officiers en uniforme animèrent la réception. Charles avait presque 27 ans, Alexandrine 25 ans, ce qui peut paraître âgé pour une mariée. Décrite comme très intelligente et cultivée, elle se destinait en fait à la religion : admiratrice des Dominicains, elle était entrée toute jeune dans le Tiers-Ordre de Saint Dominique, avant de revenir à la vie civile. (10)

Un deuil planait pourtant sur la famille, car René des Ligneris, le frère de Jacques et Charles dont on sait peu de choses, était décédé dans l’année en Guyane, à seulement 24 ans (11). Que faisait-il dans cette contrée exotique ? Était-il parti à l’aventure pour explorer, chercher de l’or ? Avait-il un lien avec l’administration pénitentiaire du bagne ? Faisait-il du commerce ? Était-il un marin en escale ?

En 1877 Adolphe Thourou de Bertinval, baron de Bressolles, décède. C’était le frère de Marie-Augusta. N’ayant pas eu d’enfants de sa femme Marie de Chamerlat, il a désigné son neveu Charles des Ligneris comme héritier. Sa femme conservait néanmoins l’usufruit du château et des terres de Bressolles. Petite et fluette, elle était de constitution robuste, et vivait dans son château sans faire de feu (12). Elle a par ailleurs été obligée de  gérer de vieux procès qui traînaient en longueur depuis des décennies. (13)

Château de Rezay, à Mâron (Indre)
Château de Rezay

D’autres liens se nouent à cette époque : le comte Jacques des Ligneris épouse Charlotte Tailhandier du Plaix le 20 décembre 1877. Il a 31 ans, elle en a 23. Le somptueux mariage a lieu au château de Rezay, à Mâron (proche de Châteauroux), où Charlotte habitait auprès de son père et de sa sœur aînée. Cette dernière héritera de Rezay, quant à Charlotte des Ligneris elle recevra le château du Plaix, situé dans une commune du Berry qui par un hasard improbable se nomme Lignières.

Château du Plaix (crédits photos 2 et 3 : Michel Laporte des Thiaulins)

Charles étant affecté avec son régiment à Verdun, c’est là qu’Alexandrine met au monde leur premier enfant le 7 août 1878, qu’ils prénomment Etienne. Il sera suivi par Jean le 25 juin 1880, né à Meaux, puis par Michel le 2 août 1882. Une petite Marie suit le 27 septembre 1883, mais elle sera emportée par la mort avant ses quinze mois, le 22 décembre 1884. Du côté de Jacques et Charlotte, en revanche, pas d’enfant.

Une autre naissance aura lieu dans cette période, qui aura des conséquences familiales importantes …


(1) En jaune figurent les états allemands indépendants du sud, en rose pale les territoires français annexés par la Prusse en 1871. Source Wikipedia. Based on map data of the IEG-Maps project (Andreas Kunz, B. Johnen and Joachim Robert Moeschl: University of Mainz) – http://www.ieg-maps.uni-mainz.de .

(2) Informations issues de l’article d’Odile Roynette, « 500 000 prisonniers », paru dans le magazine l’Histoire n°469 de mars 2020, p55.

(3) Otto von Bismarck aurait choisi Versailles en représailles des deux ravages du Palatinat de 1674 et 1689 par les troupes de Louis XIV. Ces épisodes méconnus en France (par une sorte d’amnésie volontaire?), désignent pour 1674 les exactions d’Henri de La Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne, lors de la Guerre de Hollande, dans cette région de l’Empire Germanique nommée le Palatinat. Pour couper la logistique des troupes adverses et terroriser les populations, Turenne ordonna des massacres et atrocités à grande échelle, et commit ce que le droit international actuel qualifierait sans ambigüité de crimes de guerre. En 1689, la guerre de la Ligue d’Augsbourg vit de nouveaux massacres dans le Palatinat, ordonnés par Louvois, ministre de Louis XIV. Ces deux Ravages du Palatinat soulevèrent une vague d’indignation en Europe contre Louis XIV. En effet, si la guerre de Trente Ans (1618-1648) avait vu des pillages et saccages, cela pouvait s’expliquer à l’époque par l’épuisement financier des Etats et l’impossibilité de payer les troupes ainsi que par la haine religieuse. Ici, ce fut une politique délibérée de terreur par un Etat disposant de finances saines et de troupes disciplinées.

(4) La guerre franco-prussienne eut une autre conséquence internationale : l’achèvement de l’unité italienne. En effet, les troupes françaises stationnées à Rome pour protéger le Pape ayant été rapatriées en France au début de la guerre, le tout nouveau royaume d’Italie en profita pour annexer la Ville Eternelle et en faire sa capitale. Le Pape ne fut plus dès lors un souverain temporel, et l’unité italienne parachevée.

(5) Histoire de France, édition Larousse-Bordas, 1998, pp435-436.

(6) Cité par Yannick Rippa, dans son article « Une affaire de femmes », publié dans le magazine L’Histoire n°469 de mars 2020, p44.

(7) Odile Roynette, article « 500 000 prisonniers », paru dans le magazine l’Histoire n°469 de mars 2020, p57.

(8) Vous pouvez de nos jours commander sur le site du marchand new-yorkais John Derian pour 8$50 une assiette ornée de cette rose et référencée « Marquise des Ligneris Rose » !

(9) Source de l’image : https//www.panteek.comJamainindex2.htm

(10) Source : Bulletin de la Société d’Emulation du Bourbonnais, 1927, p292.

(11) Source : Archives de l’Allier, Fonds des Gozis, cote 2Mi3920, p279.

(12) Souvenirs de Gabriel des Ligneris, ébauche d’un article (années 1970 ?) dont je possède le texte.

(13) Le domaine de Bresolles fut particulièrement riche en péripéties judiciaires. On trouve dans les archives aimablement données par Madame Zivy un procès en 1841 « M. de Bertinval contre M. Delageneste et autres »; un autre en 1847 « Monsieur Touroux (sic) de Bertinval contre Monsieur Pierre-Auguste Vermin d’Aigrepont ». Plus ancien, un conflit en 1749 concernant « les îles de Mousta et du Saule et les cultures endommagées sur ces îles par le pacage des bestiaux ».

Maximilien et Marie-Augusta, l’embourgeoisement sous le Second Empire

Lorsque les nouvelles de la Révolution parisienne de février 1848 parviennent au château de Méréglise, Marie-Augusta des Ligneris s’inquiète aussitôt pour ses jeunes enfants : le petit Jacques âgé de 18 mois, et Charles, son bébé de quatre mois à peine. Allait-on de nouveau couper des têtes, saisir les propriétés ? Rien de ce qu’elle apprend ensuite ne la rassure. En effet, juste après l’abdication du roi Louis-Philippe, le 24 février, le gouvernement provisoire de Lamartine supprime les titres de noblesse, par décrets des 25 février et 2 mars. Dans les campagnes, on attaque les demeures de notables ou d’usuriers, on brise des machines.

Le 5 mars, le suffrage universel est voté… mais uniquement pour les hommes, malgré la mobilisation d’une partie de la population féminine derrière George Sand, avec des manifestations par centaines et des signatures de pétitions par milliers. Eugénie Niboyet déclarait ainsi dans le tout nouveau journal La Voix des Femmes : « Avec la servitude du travail doit cesser la servitude des femmes », mais elle ne fut pas entendue. (1)

Puis survient une avancée majeure, l’esclavage est enfin définitivement aboli, grâce au combat de Victor Schoelcher. (2) « Ces premiers mois de février-mars, parfois jusqu’à juin, sont un moment exceptionnel d’irruption du possible dans l’Histoire. Il exprime un espoir de communion sociale et de réalisation d’un avenir meilleur, articulé à une flambée révolutionnaire européenne, coloniale, et impériale. » (3)

En avril cependant, l’élection des députés de la Constituante marque l’échec des révolutionnaires. Les républicains modérés remportent la majorité absolue, la droite monarchiste constituant la seconde force, loin devant les socialistes d’extrême-gauche déjà appelés « les rouges ».

Les révolutionnaires avaient en effet négligé l’effet du nombre, or dans ce suffrage universel masculin, ce fut le vote paysan qui définit l’issue du scrutin, c’est-à-dire le vote des petits propriétaires « qui ne voulaient ni d’un retour à l’Ancien Régime ni la révolution des partageux.  » (4)

Fin mai, les protestations de rue qui s’expriment alors partout dans le pays sont sévèrement réprimées. Au début de juin, Paris s’agite. Fin juin, des barricades se dressent de nouveau, l’état de siège est déclaré, des combats de rues éclatent.

Exceptionnelle photo de Paris le 25 juin 1848 avant l'attaque rue du faubourg du temple (daguerréotype de Thibault, publié par le magazine L'Histoire en février 2018)

Exceptionnelle photo de Paris le 25 juin 1848 où l’on voit les barricades avant l’attaque, rue du faubourg du temple (daguerréotype de Thibault, publié par le magazine L’Histoire en février 2018)

Au moins 40.000 insurgés se battent contre les forces de l’ordre, avec un bilan de 3.000 morts et 15.000 emprisonnés et déportés. Les forces armées comptent quant à elles 1.500 morts dans leurs rangs. (5) C’est dire l’atmosphère fiévreuse qui régnait alors, et la détermination des parties en présence. La société dans son ensemble est secouée, c’est une guerre civile.

L’Assemblée Constituante proclame la Seconde République en novembre. (6) L’élection du Président fixée au 10 décembre 1848 voit la victoire massive de Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon Ier. (7)

En 1850, le citoyen Maximilien des Ligneris alors âgé de 37 ans accueille avec joie la naissance de son troisième fils, René. Mais il apprend aussi avec une grande tristesse le double décès de sa mère Antoinette (61 ans) et de son beau-père Joseph d’Hervilly (60ans). Ce dernier n’ayant pas d’enfants, le domaine de Brocourt est vendu. Le nouveau propriétaire fera raser le château pour en bâtir un nouveau, aux proportions démesurées. Peut-être que la sœur de Maximilien, Charlotte, reste à Brocourt pour continuer à gérer le pensionnat de jeunes filles qu’elle y avait créé.

Le château de Brocourt après 1850

Le nouveau château de Brocourt après 1850

Soudain, en décembre 1851, le président Louis-Napoléon Bonaparte déclenche un coup d’état. La IIème République s’achève déjà, laissant place à une république consulaire en janvier 1852 puis très rapidement au Second Empire, en décembre de la même année. Parmi ses premières mesures, le désormais empereur Napoléon III rétablit les titres de noblesse, le 27 janvier 1852.

En septembre de la même année, le vicomte Augustin des Ligneris, oncle de Maximilien, s’éteint à Paris, chez lui au 10 rue de l’Université, à l’âge de 68 ans.

Le marquis Maximilien des Ligneris se lance en politique. Il brigue un mandat de conseiller général dans son département d’Eure-et-Loir, qu’il remporte (8). Elu pendant plus de quinze ans, c’est un notable, personnage fortuné qui réside en son château, tout à la fois héritier de l’Ancien Régime et représentant du Second Empire.

En ces années 1850, les trois frères Jacques, Charles et René grandissent paisiblement dans la campagne de Beauce, éduqués par des précepteurs. Ils jouent près des étangs qui bordent le parc du château de Méréglise, et dans la rivière qui le traverse, la Thironne. Sans doute fréquentent-ils les petits-enfants de feu Augustin et Agathe des Ligneris, leurs cousins certes beaucoup plus âgés Charles et Marie de Vauguion (enfants d’Eudoxie), ou encore, plus proches en âge, Agathe, Louise, Vincent, et Marie Le Roy de Valanglart (enfants de Claire-Armande). (13)

Maximilien achète une grande quantité d’actions du canal de Suez, projet risqué dont les travaux commenceront en 1859 et dureront dix ans, plusieurs fois menacés par les Anglais. Grâce à l’achèvement de cette infrastructure commerciale majeure, Maximilien s’enrichira considérablement.

Sa femme Marie-Augusta gère quant à elle les propriétés dont elle a hérité en Seine-et-Marne, constituées de champs à Voisenon qu’elle loue à des agriculteurs, et d’au moins une maison à Melun. (9)

En 1860, Napoléon III annexe après référendum le comté de Nice et la Savoie, en échange de l’aide de la France au Piémont-Sardaigne contre les Autrichiens.

Jacques des Ligneris obtient son baccalauréat en lettres et sciences en 1864, puis il intègre l’Ecole Impériale Spéciale Militaire de Saint-Cyr. Il en sortira officier de cavalerie en 1867, promotion Vénétie, et sera affecté comme sous-lieutenant au 1er Régiment de Cuirassiers (cavalerie lourde). Son frère Charles lui a emboîté le pas sitôt bachelier, et sortira également officier de cavalerie en 1868, promotion Sultan, avant de rejoindre le 12e Régiment de Dragons (cavalerie) comme sous-lieutenant. Les deux frères ne furent pas les plus brillants élèves, ils sortent dans le fonds du classement de leur promotion. (10)

Leur grand-mère Anne-Laurence d’Origny, baronne douairière de Bressolles, disparaît en 1868, à l’âge de 68 ans (11). Puis c’est au tour de Jean-Marie Le Roy, comte de Valanglart, le mari de Claire-Armande des Ligneris, qui décède le 20 février 1870 dans son hôtel particulier de Paris, au 8 rue de Varennes.

A l’échelle internationale, la succession d’Espagne crée des tensions entre la France et la Prusse. Une passion antifrançaise embrase l’Allemagne, tandis que les foules parisiennes réclament la guerre. Celle-ci est déclarée par la France le 19 juillet 1870, officiellement pour « insulte publique », en réponse à une dépêche volontairement dédaigneuse du chancelier Otto von Bismarck, celui-ci poussant au conflit pour galvaniser l’unification allemande en cours.

Charge de Reichshoffen, tableau d'Aimé Morot, 1870, collections du Château de Versailles

Charge de Reichshoffen, tableau d’Aimé Morot, 1870 (collections du Château de Versailles)

Les deux frères sont mobilisés. Jacques des Ligneris est le premier à entrer dans le conflit, avec le 8e Régiment de Cuirassiers. Il combat le 6 août 1870 à la bataille de Froeschwiller-Woerth, en Alsace, où 45.000 Français affrontent 130.000 Prussiens. Son régiment est décimé lors des désastreuses charges dites de Reichshoffen et de Morsbronn commandées par le général Michel. Véritable miraculé, Jacques fait partie des 17 seuls rescapés de son régiment. (12) Le sacrifice des Cuirassiers a cependant permis au reste de l’armée française de battre en retraite en bon ordre, avec peu de pertes.

La charge de Morsbronn, 6 août 1870, tableau de Detaille (collections du musée de Woerth)

La charge de Morsbronn, 6 août 1870, tableau de Detaille (collections du musée de Woerth)

Sans doute Jacques est-il réaffecté à une autre unité qui participera aux combats de Sedan le 1er septembre, car il est prisonnier des Prussiens à compter du 2 septembre. La bataille opposait 120.000 Français commandés par Napoléon III et le général Mac Mahon à 200.000 Prussiens dirigés par le roi Guillaume Ier et le général von Moltke. Défait, Napoléon III a capitulé. Il est emmené en captivité en Allemagne, tandis que 80.000 soldats et officiers français sont faits prisonniers, dont Jacques.

Le 4 septembre à Paris, Gambetta prononce la déchéance de l’Empereur et proclame la République. Le gouvernement provisoire refuse la défaite et reconstitue une armée. Paris est assiégée dès le 17 septembre. C’est alors que Charles des Ligneris entre en scène. Les premiers combats de son régiment de Dragons se déroulent le 23 septembre, et se poursuivent jusqu’au 5 décembre, peut-être à la bataille d’Orléans. Il survit, mais est lui aussi fait prisonnier par les Prussiens.

Paris encerclée et bombardée, l’empereur déchu, deux de leurs fils captifs des Prussiens… En cette fin d’année 1870, le tableau est bien sombre pour Maximilien et Marie-Augusta. Que leur réserve l’avenir ?

(1) Quentin Deluermos, extrait de l’article « Le grand rêve de la Fraternité » paru dans le magazine l’Histoire, n°444, février 2019, p36. Voir aussi l’excellent article de Michelle Perrot « Qui a peur des femmes? », magazine l’Histoire n°218, février 1998, publié de nouveau dans le n°444 de février 2019, p52.

(2) L’esclavage fut aboli dans les colonies françaises seulement, car il était déjà officiellement aboli sur le sol métropolitain depuis le 3 juillet 1315, par l’édit royal de Louis Le Hutin, qui postulait même que « le sol de France affranchit l’esclave qui le touche ». Cette disposition restée en vigueur à travers les siècles a permis à des esclaves amenés avec leur maître en visite en France au XVIIIe siècle d’intenter un procès à ces derniers, et d’être soutenus et suivis par les tribunaux français qui les ont libérés, parfois avec des indemnités pour le préjudice subi.

(3) Quentin Deluermos, extrait de l’article « Le grand rêve de la Fraternité » paru dans le magazine l’Histoire, n°444, février 2019, p37.

(4) Michel Winock, article « A l’épreuve du suffrage universel », paru dans le magazine l’Histoire, n°444 février 2019, p53.

(5) Michel Winock, article « A l’épreuve du suffrage universel », paru dans le magazine l’Histoire, n°444 février 2019, pp 55-56.

(6) La Constitution de la IIe République attribuait le pouvoir législatif à une assemblée unique, et l’exécutif « à un citoyen qui reçoit le titre de président de la République », élu au suffrage universel (masculin) à un seul tour. En l’absence de majorité absolue des votants, c’est l’Assemblée qui désignait le président parmi les cinq candidats ayant obtenu le plus de voix. (Michel Winock, article « A l’épreuve du suffrage universel », paru dans le magazine l’Histoire, n°444 février 2019, p56).

(7) Le candidat Louis-Napoléon Bonaparte s’était posé en « réconciliateur des classes, ami de la religion, protecteur des pauvres et défenseur des riches ». Comme l’analysa Karl Marx, qui était présent à Paris en mars et avril de cette même année, le vote du 10 décembre 1848 fut la victoire de la classe paysanne, « une réaction de la campagne contre la ville ». (Michel Winock, article « A l’épreuve du suffrage universel », paru dans le magazine l’Histoire, n°444 février 2019, p57).

(8) Maximilien est cité dans les Rapports et Délibérations du Conseil Général d’Eure et Loir en 1855, comme membre de la commission « Comptabilité » (source Gallica). Il le sera de même en 1859, comme membre de la commission « sujets divers » (!), puis encore en 1869, membre de la première commission « comptabilité » (source Gallica).

Notons que sous le Second Empire, si tout homme de plus de 25 ans pouvait se déclarer candidat, l’Etat désignait des candidats officiels. Le Préfet avait pour instruction de les aider par tous les moyens : subventions, bourrage d’urnes, menaces contre les candidats adverses… Ces pratiques n’étaient pas nouvelles mais furent systématisées par le Second Empire. Il est donc très probable, étant donnés le statut de Maximilien et la longévité de ses mandats, qu’il ait été un candidat officiel du régime, et donc son fervent soutien.

(9) Bail de 1867 entre la marquise des Ligneris et un cultivateur à Voisenon ; bail de 1874 même objet ; bail de 1880 entre la marquise des Ligneris et la ville de Melun pour louer un bâtiment à cette dernière (documents en ma possession, don de Madame Zivy).

(10) Source : états de services, base LEONORE du Ministère français de la Culture pour les médaillés de la Légion d’Honneur. Ces documents sont publiés en annexe, sur la page Documents et Sources.

(11) Dans les dessous de l’histoire, on découvre que son mari Charles Thourou de Bertinval avait contracté un premier mariage avant elle. Il avait 28 ans lorsqu’il épousa le 28 novembre 1804 Claudine Molland, une femme divorcée fille d’un Président des Requêtes au Parlement de Paris, avec un contrat de mariage sans communauté de biens. De façon étonnante, tandis que son père est très haut placé et sans doute fortuné, la mariée ne possède que quelques meubles, inventoriés dans l’acte. Les biens du mari ne sont en revanche volontairement pas inventoriés, ainsi qu’il est explicitement exposé dans le document. Le déséquilibre de leurs fortunes respectives apparaît ici évident, il s’agit sans doute d’un mariage d’amour, qui n’a peut-être pas déclenché l’enthousiasme des familles. On ne sait pas ce qu’il est advenu de la mariée ensuite, ni s’ils ont eu des enfants. (source : contrat de mariage en ma possession, don de Madame Zivy).

(12) Pour plus de détails sur cette bataille, on peut se reporter au site https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Frœschwiller-Wœrth_(1870) qui la décrit très bien. Les états de services de Jacques des Ligneris (base LEONORE) indiquent bien qu’il a commencé la campagne de 1870 le 6 août, au 8e Régiment de Cuirassiers.

(13) Pour se repérer, schéma de parenté :

schema de descendance Anne Louis et Augustin