Après Louis, le chanoine et le brigadier

Louis des Ligneris n’a que 16 ans à la mort de son père, en 1652, mais son grand frère François, de quelques années plus âgé, veille au grain. Seulement, lui aussi décède, vers 1656, emporté à l’âge de 24 ans. Il n’y a plus que Louis, sa sœur Angélique, et leur mère Geneviève.

Louis hérite des terres de Beauvais-en-Gâtine, Saint-Jean-de-la-Forêt et Fontaine-la-Guyon. Il semble qu’il devienne brigadier des gardes du corps du Roi mais ce n’est pas certain (1). (carte des possessions d’Albert et Louis des Ligneris, et lieu de vie d’Angelique des Ligneris, carte de cassini ; Possessions d’Albert et Louis des Ligneris, et lieu de vie d’Angelique des Ligneris, carte IGN)

Ce n’est qu’à 31 ans que Louis se marie : le 22 février 1667, il épouse Louise de Gravelle (2). Elle est la fille du seigneur d’Arpentigny, Jean de Gravelle, et de Madeleine de Coutances de la Fressonnière. On reste dans le cercle des connaissances, car la terre d’Arpentigny a autrefois été possédée par le grand-père de Louis, Théodore. Les liens entre les familles se perpétuent ainsi d’une génération à l’autre.

Le 16 novembre de la même année, Lucrèce, veuve de Jacques des Ligneris et tante de Louis, décède à Digny. Son corps est transporté dans l’église de Fontaine-la-Guyon où elle souhaitait être inhumée. Ce deuil jette un froid sur la naissance deux jours plus tard du premier fils de Louis et Louise, Philippe. Il  sera suivi deux ans et demi plus tard par Louis-François le 15 mars 1670, puis par Jean-Baptiste le 16 juin 1674.

Celui-ci est un fils posthume : son père est décédé quelques mois plus tôt, le 6 janvier à Tarouvilliers près de Chartres. Il n’avait que 38 ans, sa femme était enceinte de trois mois. Encore une fois la transmission est impossible entre deux générations successives. Malgré trois fils, un seul engendrera une postérité, en l’occurrence Jean-Baptiste qui n’aura pas du tout connu son père. De nouveau, il s’en est fallu de peu que la lignée familiale ne disparaisse.

Louise, qui devait avoir entre 18 et 22 ans à son mariage, n’a pas trente ans lorsqu’elle se retrouve veuve avec trois jeunes enfants. La situation a dû être difficile : comment gérer trois petits domaines éloignés les uns des autres pour en tirer des revenus réguliers et suffisants ? Vivant probablement à Beauvais-en-Gâtine (où elle se fera inhumer), elle peut compter sur sa belle-soeur Angélique dont le manoir se trouve à moins de deux kilomètres. Ses parents résident par contre assez loin, à plus de quarante kilomètres de chez elle. Après avoir réussi à élever ses enfants et à les positionner dans la société, elle vivra jusqu’à l’âge de 60 ans environ, et s’éteindra en 1708. 

Revenons à Louis et remarquons qu’il portait le prénom de son oncle, ce qui semble traduire un lien affectif de son père Albert envers son frère aîné. De la même façon, une génération plus tard, Louis-François porte les prénoms mêlés de son père et de son oncle. Les prénoms de Philippe et Jean-Baptiste constituent par contre des innovations dans la famille.

Fait inhabituel pour un aîné, Philippe entre dans les ordres. Peut-être faut-il y voir une véritable vocation, ou bien est-ce le symptôme d’un manque de moyens financiers de sa mère qui ne peut lui offrir de quoi démarrer une carrière militaire ? Il devient chanoine de la cathédrale de Chartres, et archidiacre de Blois. Il aura une longue vie de 83 années, traversant ainsi les règnes de Louis XIV et Louis XV, jusqu’en juillet 1751.

Dans les églises cathédrales, il y a toujours un chapitre de chanoines, qui joue un rôle important dans le gouvernement du diocèse. Considéré comme le sénat et le conseil de l’évêque, son avis ou son consentement sont nécessaires pour la plupart des actes d’administration. Les chapitres sont doués de la personnalité juridique en droit canonique. À ce titre, ils peuvent posséder des biens temporels, meubles et immeubles.

Les chanoines séculiers sont des clercs, mais restent propriétaires de leurs biens. Les revenus des chanoines sont assurés par la prébende dont ils sont pourvus, c’est-à-dire des rentes provenant d’une partie des biens appartenant au chapitre en tant que personne juridique, qui leur était attribuée. Il n’y avait que deux dignités de droit commun : l’archidiacre et l’archiprêtre (3). Philippe s’est hissé à la première de ces dignités, souvent considérée comme le marchepied permettant d’être nommé évêque.

Établi depuis le IXème siècle, le Chapitre de Chartres qu’intègre Philippe des Ligneris restait très puissant. Il avait accumulé de nombreuses propriétés et seigneuries au cours des siècles, et possédait « une autorité considérable (…) dans la cité et le pays chartrain, au prix de querelles incessantes avec les seigneurs, et souvent aussi, au péril de la paix sociale. » (4) Effectivement, on se rappelle que le propre arrière-grand-père de Philippe, Théodore des Ligneris, avait engagé de nombreux procès contre le Chapitre.

Le second fils, Louis-François, hérite de la seigneurie de Saint-Jean-de-la-Forêt. Probablement assez tôt, vers quinze ou vingt ans donc dans les années 1680, il s’engage dans une carrière militaire, qui l’amène à servir dans les gardes du corps du Roi, troupe d’élite qui fait partie de la Maison militaire du Roi de France.

Constituée progressivement depuis au moins le XVIème siècle (Compagnie Écossaise, Cent Suisses, …), la Maison militaire vient d’être organisée par Louis XIV en 1671. Dirigée par le Secrétaire d’État à la Maison du roi et le Secrétaire d’État à la guerre, elle remplit plusieurs fonctions : elle garde la personne du Roi et assure la sécurité de la Cour ; mais aussi en tant qu’armée permanente, elle est une troupe d’élite qui sert au cours des guerres.

Les troupes composant la Maison militaire se répartissent suivant la couleur dominante de leurs uniformes entre la Maison bleue : ce sont les gardes du corps ; et la Maison rouge, composée des gendarmes, chevau-légers, mousquetaires et grenadiers à cheval.

Louis-François des Ligneris combat aux batailles d’Osterht, de Neerwinden (1693), de Malplaquet (1709) « où il se distingua par sa grande bravoure et sa bonne conduite, surtout à Malplaquet où la plus grande partie de la Compagnie fut détruite, et ce qui ne l’empêcha pas de se mettre comme ancien à la tête de ses camarades où il se tient ferme longtemps contre l’ennemi, et fit ensuite une retraite qui lui fit honneur et lui mérita la croix de Saint-Louis en qualité de brigadier. » (5) (6) (7) Bien que l’armée française fît retraite, elle infligea à ses ennemis des pertes quatre fois plus importantes que les siennes, et l’invasion de la France fut empêchée.

Un brigadier d’infanterie, dans une bataille, était à cheval pour pouvoir se porter plus vite aux divers bataillons de la brigade dont il devait ordonner tous les mouvements. Il y avait des brigadiers non seulement dans la cavalerie légère et dans l’infanterie mais encore dans les dragons et dans la gendarmerie. Pour parvenir au titre de brigadier il fallait être capitaine aux gardes du corps, officier des gendarmes, des chevau-légers ou des mousquetaires. Ce grade précède ceux de maréchal-de-camp et lieutenant-général, qui correspondent à peu près aux grades de colonel et général de brigade. (8)

Ce n’est qu’à l’âge de 49 ans que Louis-François se marie : il épouse le 15 octobre 1720 Marie Garnier de Sainville. A 72 ans, il décédera à Chartres, le 29 juin 1743, sans postérité.

Qu’est devenu Jean-Baptiste, le petit dernier des trois frères ?

Reconstitution de la bataille de Malplaquet, tricentenaire de 2009

Reconstitution de la bataille de Malplaquet, tricentenaire de 2009

Bataille de Malplaquet, 1709

Bataille de Malplaquet, 1709

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(1) Une seule source mentionne pour Louis ce grade de garde du corps du Roi : la « Notice historique sur la Maison des Ligneris, marquis des Ligneris, baron de Courville, etc. » publiée dans l’Annuaire de la Noblesse de France de 1906. D’autres ouvrages classiques comme le Dictionnaire de la Noblesse par La Chenaye-Desbois, publié à la fin du XVIIIème siècle, ne mentionnent pas cette qualité pour Louis, tandis qu’elle est indiquée pour deux de ses fils, son petit-fils et son arrière-petit-fils. De plus le titre de Brigadier qui n’était d’abord qu’une commission et non une charge ni un grade, n’a été officiellement institué dans la cavalerie qu’en 1667 et dans l’infanterie en 1668, c’est-à-dire après la date de mariage de Louis, qui a déjà 31 ans et sa carrière en grande partie derrière lui.

(2) contrat de mariage passé devant Bourgeois, notaire à la Ferté-Arnaud.

(3) Il revenait aux dignitaires :

  • de suppléer à l’évêque empêché dans la célébration des cérémonies sacrées aux fêtes les plus solennelles de l’année ;

  • quand l’évêque célébrait pontificalement, de lui offrir l’eau bénite à l’entrée de l’église et de remplir l’office de prêtre assistant ;

  • d’administrer les sacrement à l’évêque malade et, après sa mort, de célébrer ses funérailles ;

  • de convoquer le chapitre, de le présider et d’ordonner ce qui regarde la direction du chœur, à condition que le dignitaire appartienne au chapitre.

(4) Article « Les avoués du Chapitre cathédral au Moyen-Age », par Louis Amiet, dans la Revue d’histoire de l’Église de France, pp297-329, parue en 1924.

(5) Cité dans les lettres patentes de création du marquisat des Ligneris, novembre 1776. Les originaux se trouvent à la Bibliothèque Nationale de France, mais on en trouve une copie d’époque dans le « Registre de causes et audiences du marquisat Desligneris, année 1778 » aux Archives Départementales d’Eure et Loir, document B 3135.

(6) La bataille de Malplaquet eut lieu le 11 septembre 1709 au cours de la guerre de Succession d’Espagne au sud de Mons dans les Pays-Bas espagnols (sur le territoire de l’actuelle commune de Taisnières-sur-Hon en France). Les forces commandées par le général John Churchill, duc de Marlborough et le prince Eugène de Savoie, essentiellement autrichiennes et hollandaises, affrontèrent les Français commandés par le maréchal de Villars(source Wikipédia, pour plus de détails voir la page https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Malplaquet).

(7) La bataille de Neerwinden ou de Landen eut lieu dans le cadre de la guerre de la Ligue d’Augsbourg le 29 juillet 1693 entre l’armée française sous le commandement du maréchal de Luxembourg et les forces alliées sous les ordres de Guillaume d’Orange. 75 000 hommes (quelque 190 escadrons de cavalerie, 90 bataillons d’infanterie et 2 régiments d’artillerie) composent l’armée française. 50 000 hommes (142 escadrons de cavalerie et 64 bataillons d’infanterie où il y avait au moins deux bataillons espagnols) pour les alliés. Guillaume est installé sur une bonne position défensive et décide d’attendre l’attaque française qui porte d’abord sur le centre. La Maison militaire du roi se montre décisive : ce sont les gardes-françaises qui ouvrent une brèche dans le dispositif anglo-hollandais, et c’est la cavalerie de la Maison du roi qui est envoyée en urgence pour résister à la contre-attaque de la cavalerie des ailes anglo-hollandaises. La résistance de cette cavalerie d’élite permet au reste des cavaliers français, plus lents, d’arriver et d’exploiter cette brèche, et de déborder les ailes, mettant leurs adversaires en déroute mais ils ne les poursuivent pas car leurs pertes sont lourdes avec 9 000 morts. Les alliés ont perdu 18 000 hommes. C’est au cours de cette bataille que Guilaume III, furieux que les Français ne reculent pas face au feu des forces alliées, s’écria : « Oh ! l’insolente nation ! ». (source Wikipédia, pour plus de détails voir la page https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Neerwinden_(1693) ).

(8) d’après le Dictionnaire encyclopédique de la noblesse de France, par Nicolas Viton de Saint-Allais, Paris, 1816

Albert, mystère

Après leur fils François né en 1632 ou 1633, Albert et Geneviève des Ligneris auront une fille qu’ils prénommeront Angélique, deux autres filles Françoise et Geneviève, et un second fils Louis qui naît le 6 janvier 1636.

Si les années 1620 ont vu la fin des guerres de religion, achevées par la prise de La Rochelle en 1628 et l’édit de grâce d’Alès de 1629, les années 30 sont marquées par les révoltes aristocratiques, nombreuses et violentes.

Ce sont aussi les années du renforcement du pouvoir central, avec un net durcissement de l’autorité politique incarnée par le roi. Le processus d’absolutisme est mené par Richelieu. Le même phénomène se produit d’ailleurs, selon un parallélisme frappant, en Angleterre et en Espagne. (1)

Mais les résistances sont nombreuses. Ainsi Gaston d’Orléans, frère du roi et héritier potentiel tant que Louis XIII n’a pas de descendance (jusqu’en 1638), tente de soulever en 1630 sa province, l’Orléanais. Après avoir échoué, il trouve refuge en Lorraine, dont le duc soutient la politique des Habsbourg qui sont les ennemis traditionnels de la France. Il publie un manifeste contre Richelieu, puis participe à la révolte du duc de Montmorency dans le Languedoc. Ce dernier est finalement vaincu par les troupes royales, et décapité en 1632, ce qui assagit pour un temps les velléités de l’aristocratie. Gaston d’Orléans quant à lui, en tant qu’héritier présomptif, ne peut pas être inquiété…

Puis en 1635, après cinq années de lutte indirecte aux portes du royaume contre les Habsbourg, la guerre est déclarée. L’état de conflit permet d’imposer une forte pression fiscale, et donne du poids aux intendants, investis des pouvoir de police, de justice et de finances, qui renforcent l’omniprésence de l’état royal dans les affaires locales.

Louis XIV naît en 1638. Son père décède en 1643 juste après Richelieu. Anne d’Autriche se fait attribuer la régence, avec Mazarin pour ministre. Les troubles deviennent alors de plus en plus fréquents, qu’ils soient le fait de l’aristocratie ou des paysans confrontés aux mauvaises récoltes et aux impôts. Ils vont provoquer la Fronde : de 1648 à 1652, le petit Louis XIV erre dans les provinces avec sa mère et Mazarin, entouré des troupes royales, tandis que les portes de Paris lui sont fermées.

Nous retrouvons là le prince Henri II de Bourbon-Condé, dont nous avions déjà suivi le parcours rocambolesque, et dont Louis des Ligneris était chambellan. Cette fois ce sont ses trois enfants qui agitent l’Histoire : la duchesse de Longueville (qui était née en prison), le prince de Conti et le prince de Condé sont les meneurs de la Fronde.

La guerre civile dévaste le Sud-Ouest, l’Île de France, la Champagne et la Picardie. Certains villages perdent le quart de leur population du fait des violences des militaires et des épidémies. Au siège de Paris, la Grande Mademoiselle fille de Gaston d’Orléans donc cousine germaine de Louis XIV, fait tirer au canon sur les troupes royales. Louis XIV n’oubliera jamais les leçons de la Fronde : il se méfiera autant des Grands que du peuple de Paris.

Au cœur de cette situation dramatique, qui n’épargne pas les alentours de Chartres, c’est probablement vers 1650 ou 1651 qu’Angélique des Ligneris épouse René d’Ecauville, seigneur de Lignerolle.

Ses deux sœurs deviennent religieuses à Courville. Il faut sans doute y voir là le moyen de limiter la dispersion des biens familiaux, réduits à la portion congrue puisque qu’Albert n’a hérité que de deux petites châtellenies.

C’est une méthode classique utilisée depuis des siècles par les familles nobles. Précisément depuis le XIIIème siècle, lorsque le nombre de chevaliers avait explosé : beaucoup d’entre eux étaient retournés après quelques générations vers le néant faute de revenus suffisants, ou s’étaient vus condamnés à vendre des prestations militaires. En effet au XIIIème siècle, « comme tous les fils héritent à égalité selon la vieille loi successorale franque, le patrimoine paternel risque d’éclater en plusieurs unités à chaque génération, au point de devenir tout-à-fait insuffisant pour les ultimes bénéficiaires lorsque des mesures de précaution n’ont pas été prises à temps. La plus radicale consiste à interdire le mariage aux cadets ; la plus courant prescrit que l’aîné d’une fratrie recevra la meilleure part, ne laissant qu’une portion congrue à ses frères, quitte à devoir les entretenir leur vie durant, comme il y est tenu envers ses oncles demeurés célibataires auprès de son père ; les filles se trouvent en général dotées grâce aux biens apportés par leur mère à l’occasion de son propre mariage, ou bien elles sont placées dans l’Église afin d’y servir Dieu sous le voile. » (2) Ces « mesures de précaution » restent valables au XVIIème siècle.

Nous ne connaissons pas l’activité d’Albert des Ligneris. Il a dû exercer une charge, car il est peu probable que ses quelques terres lui aient rapporté assez de revenus, surtout en ces temps difficiles où les mauvaises récoltes se succèdent. Il s’est marié tard (vers 35 ans), cela signifie-t-il qu’il a d’abord suivi une carrière militaire ? Est-il resté tranquillement dans ses domaines après son mariage ? Sa vie reste un mystère pour nous. Nous pouvons simplement augurer qu’il était entouré du clan familial, constitué de ses frères, sœurs et nièces, tous résidents de domaines proches du sien.

Albert décède le 12 janvier 1652, vers l’âge de 56 ans ; sa dépouille est transportée, dès le lendemain, dans l’église de Fontaine-la-Guyon.

Son fils François ne lui survivra que quelques années à peine – il meurt à 24 ans, vers 1656, sans alliance. Encore une fois, il n’y a plus qu’un seul représentant masculin de la famille des Ligneris : Louis, qui n’a que 20 ans en 1656. Que va-t-il devenir ?

signature d'Albert des Ligneris (Archives départementales d'Eure-et-Loir)

signature d’Albert des Ligneris (Archives départementales d’Eure-et-Loir)

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(1) Ce paragraphe et les trois suivants sont documentés dans « Histoire de France », 1998, Larousse-Bordas, pp 228-235.

(2) In « 1180 – 1328 L’âge d’or capétien », par Jean-Christophe Cassard, 2011, éditions Belin, p394.

Louis et la perte de Courville

Nous retrouvons le « clan » de Théodore, en ce début des années 1620. Son fils aîné Louis des Ligneris est devenu chambellan dHenri II de Bourbon-Condé en 1623.

Henri II de Bourbon-Condé, par François Clouet en 1618

Henri II de Bourbon-Condé, par François Clouet en 1618

Une présentation de ce prince s’impose, tant sa destinée fut mouvementée, dès sa naissance : il est en effet né en prison, fils posthume d’Henri Ier de Condé, car sa mère était accusée d’avoir empoisonné son mari, décédé brusquement et sans cause apparente en 1588. En raison des amabilités de sa mère envers un page, la filiation d’Henri II n’est pas reconnue comme légitime. Son statut reste indéterminé pendant plusieurs années, alors qu’il est en principe « premier prince du sang », héritier de la couronne après son proche cousin le roi Henri IV si ce dernier mourrait sans enfant mâle. En 1596, sur l’insistance de plusieurs Grands, et sous la condition de se convertir au catholicisme, sa mère est libérée par Henri IV, acquittée, son fils légitimé, et le jeune Henri II intègre la Cour avec le statut d’héritier présomptif.

Après la naissance du fils d’Henri IV en 1601 (futur Louis XIII), Henri II grandit dans l’indifférence générale. Réputé homosexuel, il est sommé par le roi d’épouser Charlotte de Montmorency, dont le roi s’est épris, pour devenir un mari complaisant. Il obéit en 1609. Néanmoins sa femme ne cède pas aux avances du roi, et ces dernières finissent par rendre jaloux le prince qui enlève sa propre femme début 1610 pour s’enfuir à Bruxelles, aux Pays-Bas espagnols !

Henri IV est furieux. Craignant une invasion française, le gouvernement de la province « ibérique » n’autorise que le séjour de sa femme. Henri II poursuit sa fuite jusqu’à Cologne. La situation, comparée à celle d’Hélène de Troie, dégénère entre la France et l’Espagne, au point qu’Henri IV envisage une guerre. Mais la mort du roi en mai stoppe les velléités d’affrontement.

Le prince de Condé revient en France, la régente lui offrant une place privilégiée. Mais jaloux du favori Concini, il devient dès 1613 le principal opposant politique de la reine-mère. Un accord formalisé par un traité en 1616 le place Chef du Conseil de Régence. Néanmoins Richelieu se méfie de lui et le fait arrêter en plein Conseil la même année. Emprisonné à la Bastille puis à Vincennes, il est bientôt rejoint par sa femme. Là, elle accouche de deux enfants morts-nés, puis d’un fille en 1619, la future duchesse de Longueville qui jouera un rôle important lors de la Fronde de 1648. Curieux clin d’œil de l’histoire envers ce prince qui était lui-même né en prison…

Libéré fin 1619 par le jeune Louis XIII qui avait pris le pouvoir de force en 1617, comme nous l’avions vu, le prince Henri II devient un fidèle serviteur du roi.

C’est dans ce contexte que Louis des Ligneris devient son chambellan en 1623. Un beau poste, auprès d’un prince pour le moins turbulent, mais qui est l’un des plus en vue du royaume. Loin d’être anecdotique, cette situation va causer pour Louis la perte de Courville.

Le coup de tonnerre éclate en 1629 : après plusieurs années de pressions et de tractations, Louis vend sa terre de Courville à Maximilien de Béthune, plus connu sous son titre de duc de Sully. Pour autant, la situation mérite quelques explications.

Maximilien de Béthune, duc de Sully

Maximilien de Béthune, duc de Sully

Sully, militaire et ancien compagnon d’armes d’Henri IV, était devenu l’un des plus proches conseillers du roi. Il a exercé plusieurs ministères, dont celui des finances, au cours duquel il a considérablement redressé la situation du royaume. Après l’assassinat d’Henri IV en 1610 (qui était d’ailleurs en route pour venir voir Sully malade à son domicile parisien lorsqu’il a été poignardé par Ravaillac), Sully a siégé au Conseil de Régence. Mais en complet désaccord avec la Reine-mère Marie de Médicis, il a démissionné de presque toutes ses fonctions.

Sully avait déjà acheté le magnifique château de Villebon en 1607, situé près de Courville, mais n’y avait vraiment résidé qu’à partir de 1621. C’est à ce moment qu’il a cherché à se constituer par achats successifs une véritable seigneurie dans le Perche. Le prince Henri II de Bourbon-Condé1 lui vend la ville voisine de Nogent-le-Rotrou en 1624. Or ce prince est celui dont Louis des Ligneris est chambellan, c’est son employeur. Il est donc très raisonnable de penser que Louis n’a pas eu le choix. Sa baronnie de Courville est une victime collatérale de l’accord conclu entre le prince de Condé et le duc de Sully. Probablement soumis à une très forte pression, le petit baron ne pesait rien face à ces deux puissantes figures du royaume.

En explorant un peu plus loin les entrelacs de cette affaire, il est intéressant de noter que le prince Henri II tenait Nogent-le-Rotrou de l’héritage de son père Henri Ier de Bourbon-Condé, qui se partageait alors Nogent avec son demi-frère Charles, comte de Soissons, dont le chambellan n’était autre que Théodore des Ligneris jusqu’en 1607… Charles étant mort en 1612, Henri II avait alors récupéré la totalité de la suzeraineté sur Nogent.

C’est donc par Louis des Ligneris que la baronnie de Courville quitte le giron familial. Il perd ce domaine qui fut transmis à l’intérieur de génération en génération, et par alliances successives, sans jamais être vendu pendant six siècles au moins.

Il semble que Louis ait tout de même conservé le titre de baron de son vivant, sous une forme de co-seigneurie avec Maximilien de Béthune. En effet, le Chapitre (c’est-à-dire l‘assemblée des chanoines de la Cathédrale de Chartres) fait aveu2 « aux barons de Courville : Louis des Ligneris, François et Maximilien-Alpin de Béthune, et Catherine de la Porte, veuve de M.-A. de Béthune. »

De la même façon, un certain Jacques de Renty avec d’autres seigneurs et dames du fief de la Henrière (paroisse de Chuisnes), font aveu3 à « Louise de Vieuxpont, veuve de Perceval (Parseval) de Billy, Louis des Ligneris et François de Béthune, seigneurs et dames de Courville. »

C’est à cette époque également que Louis et sa femme se séparent. Son frère Geoffroy, chevalier de l’Ordre de Saint Jean de Jérusalem, meurt à Malte.

Le plus jeune des fils restants, Albert, se marie4 le 31 mai 1631 avec Geneviève de Laurent (Lorent). C’est un mariage tardif car il a environ 35 ans. Ses beaux-parents sont Geneviève Langlois et Jacques de Laurent, seigneur de Douceré, vicomte de Châteauneuf-en-Thymerais. Albert possède quant à lui les petites châtellenies de Saint-Jean-de-la-Forêt et Beauvais-en-Gâtine.

Son père Théodore des Ligneris s’éteint à 81 ans le 4 juin 1634 à Fontaine le Guyon. Il a eu le temps de voir la naissance du premier enfant d’Albert, prénommé François. C’était, de son vivant, son seul petit-fils – mais pas encore celui qui continuera la lignée…

Après la génération de Théodore, les possessions familiales se trouveront dispersées aux quatre vents. Tous les efforts déployés depuis 1460 pour acquérir des terres, par alliance ou par achat, sont réduits à néant. Chaque génération avait pourtant réussi à augmenter le domaine familial. Et cela malgré une première rupture, marquée par la fin de la branche aînée constituée par Michel et son fils René, ce dernier étant mort sans héritier. Michel avait emporté avec lui la plupart des terres de ses aïeux, rien n’étant misé sur les autres fils. Mais le cadet Jacques s’étant révélé un brillant homme de lettres, magistrat fameux et diplomate réputé, sa fortune avait permis de reconstituer quelque domaine. Son fils Théodore avait subit une nouvelle discontinuité familiale puisqu‘il ne connut pas son père, mais il avait hérité de ses terres, auxquelles il ajouta celles obtenues par son mariage et, grâce à sa position dans les sphères proches des princes, par de nombreuses acquisitions.

Pourtant, voilà qu’avec onze enfants, il doit séparer les biens pour doter ses cinq filles, et fournir à ses fils de quoi exister socialement et matériellement. Bien sûr, il a conservé pour l’aîné le domaine principal, Courville et le titre de baron qui y est associé, mais l’absence d’héritier mâle et finalement la vente forcée de ce fleuron achèvent la dispersion des terres familiales. Son autre fils Jacques n’ayant pas non plus de garçon, ses biens partent dans les dots de ses filles. Albert qui est l’un des plus jeunes fils n’a reçu que des terres secondaires. Il récupérera aussi, peut-être par leg de son frère, le château de Fontaine-la-Guyon qu’affectionnait beaucoup son père. Mais c’est pour la famille un nouveau démarrage, où Albert et ses successeurs vont devoir tout rebâtir.

1Pour plus de détails sur la vie tumultueuse d’Henri II et son impact sur la politique nationale, voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_II_de_Bourbon-Cond%C3%A9

2 Archives Départementales de Chartres, document G1631.

3 Archives Départementales de Chartres, document E1429.

4 L’acte de mariage est passé devant Germain Nasse, notaire à Châteauneuf-en-Thymerais.

Beaucoup de fils, peu d’héritiers

Théodore et Françoise des Ligneris furent les parents de onze enfants, dont les dates de naissance ne sont pas connues, mais qui s’échelonnent probablement du début des années 1580 à la fin des années 90.

Dans les années 70, la seule famille de Théodore est sa sœur Jeanne. Mariée à Claude du Puy, seigneur du Coudray et baron de Bellefaye, elle a emporté avec elle, en dot, les terres de Crosnes et d’Etioles qui venaient de leur mère. Jeanne sera veuve tôt, en 1576. Comme son frère aîné, qui s’appelait lui aussi Claude, son mari est décédé à Rome – et comme son frère, il est enterré dans l’église Saint-Louis-des-Français à Rome. Néfastes coïncidences.

Sa fille homonyme Jeanne (pendant plusieurs siècles la plupart des filles de la famille sont prénommées Anne ou Jeanne) sera la seule proche cousine des enfants de Théodore. Elle épousera Monsieur de Saint Gelais Lusignan ; puis en secondes noces Préjean de la Fin, vidame de Chartres.

Le premier fils de Théodore et Françoise se prénomme Jean-Baptiste, il sera suivi par Louis, Jacques, Jeanne et Marie dans les années 1580. Puis Albert, Geoffroy, Angélique, Jacqueline, Lucrèce et Charles dans les années 1590. L‘ordre des naissances n’est pas certain.

Au tournant des années 1600, Théodore et Françoise perdent coup sur coup leur fils aîné Jean-Baptiste qui décède à l’âge de 20 ans, et leur dernier-né Charles, un bébé de deux ans.

Leurs filles Marie et Jeanne se marient (1) en 1601 et 1602 avec des seigneurs terriens issus des familles locales – elles doivent être jeunes, sans doute entre leurs seize et dix-huit ans.

L’un des plus jeunes fils, Geoffroy, est envoyé très jeune à Malte pour devenir moine-soldat. Il est reçu page du Grand Maître de Malte Alof de Wignacourt le 11 juillet 1603, puis deviendra quelques années plus tard chevalier de l’Ordre de Malte (« Ordre de St Jean de Jérusalem »).

Portait d'Alof de Wignacourt Grand Maître de l'Ordre de Malte avec l'un de ses pages, en 1607, peint par Le Caravage

Portait d’Alof de Wignacourt Grand Maître de l’Ordre de Malte avec l’un de ses pages, en 1607, peint par Le Caravage

Originaire des Flandres, Wignacourt avait été élu Grand Maître en 1601 et le restera jusqu’à sa mort en 1622. C’est lui qui accueille Le Caravage à Malte en 1607 jusqu’à son arrestation et son l’expulsion de l’Ordre en 1608 (2), ce qui nous vaut un portrait exceptionnel du Grand Maître peint par Le Caravage, où il figure avec un de ses pages. Ce dernier pourrait même en toute vraisemblance être Geoffroy car les dates concordent (3) – mais nous n’en avons aucune preuve ; cela nous permet néanmoins de nous faire une bonne idée de l’aspect et de la vie de Geoffroy des Ligneris.

Geoffroy a vécu en 1614 la dernière tentative des Ottomans pour conquérir Malte. Six mille soldats turcs ont débarqué dans la baie de Marsaskala et attaqué le village de Żejtun. La troupe de l’Ordre aidée de civils maltais a réussi à contenir les Turcs qui ont dû se retirer.

L’armure de parade d’Alof de Wignacourt, que l’on voit sur le tableau, est aujourd’hui l’un des trésors du palais des Grands Maîtres à La Valette.

Revenons à Théodore des Ligneris qui reçoit à Courville le 11 septembre 1614 le jeune roi Louis XIII et sa mère Marie de Médicis. De retour d’un voyage en Bretagne, le monarque et sa suite passent la nuit au château.

A cette époque, le jeune roi a treize ans. Il en avait neuf lorsque son père adoré a été assassiné. Depuis, il est rabaissé et humilié en permanence par sa mère, peu pressée qu’il assume sa couronne. Ses confesseurs très catholiques l’obligent à dévoiler les moindres de ses pensées intimes, et le mettent en garde contre le péché de chair et les femmes, selon ce que nous appellerions aujourd’hui un véritable lavage de cerveau. Il devient taciturne et renfermé.

La Régence qu’exerce sa mère est une catastrophe. D’une intelligence très moyenne, elle a écarté les anciens ministres de son époux et s’est entourée d’intrigants et de parvenus, pour ne s’occuper que de bijoux et d’astrologie. Elle dilapide le trésor qu’Henri IV avait patiemment amassé pour préparer le futur du royaume. Marie de Médicis a délégué toutes les affaires à l’une des femmes de sa suite, élevée avec elle en Italie, Léonora Dori dite la Galigaï, et à son mari Concino Concini. Les anoblissements et les postes se négocient au Louvre dans les appartements mêmes de la Galigaï, qu’elle ne quitte jamais, où s’entassent des monceaux d’or. Pendant ce temps, Concini tient en respect les grandes familles, fort de sa légitimité de maréchal et amiral (bien qu’il n’ait jamais combattu ni commandé de navire fût-ce une barque) et grâce à l’ascendant de sa femme sur le faible esprit de la reine-mère.

En 1615, Théodore et Françoise des Ligneris ont le chagrin de perdre de nouveau l’un de leurs enfants : Angélique décède au château de Sours, domaine de son mari Nicolas de Dangeul, seigneur de Sours et d’Arboulin, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi (4). Le jeune couple n’avait pas encore d’enfant.

Puis, le 3 novembre de la même année, Françoise, femme de Théodore décède à Courville. A 63 ans, c’est probablement un tournant dans la vie de Théodore, qui va dès lors laisser ses fils prendre en charge leurs parts des domaines familiaux. D’autant plus que juridiquement les terres de sa femme (donc en particulier la baronnie de Courville) ne lui appartiennent pas. Si les rôles respectifs des hommes et des femmes dans la société sont très marqués, il n’y a pas de « tutelle » des premiers sur les secondes pour ce qui concerne leurs biens propres. Même après le mariage, les épouses restent seules propriétaires des biens qu’elles ont amenés, qui passent ensuite en héritage directement à leurs enfants. Contrairement à ce que l’on pourrait penser aujourd’hui, la société de l’époque garantit très fermement ces droits aux femmes.

En ce même mois de novembre 1615, Louis XIII épouse Anne d’Autriche, bien qu’ils n’aient que quatorze ans l’un et l’autre. Anne est la fille aînée du roi d’Espagne Philippe III de Habsbourg et de Marguerite d’Autriche. C’est une espagnole, bien que son nom fasse référence à l’Autriche, région d’origine de sa famille. La nuit de noces se passe très mal, le mariage n’est pas consommé. A force de conditionnement par ses confesseurs, Louis XIII répugne à se rapprocher de sa femme, il n’éprouve que de l’aversion pour elle. Il faudra attendre quatre ans qu’il daigne partager son lit. Malgré cela, son mariage demeurera longtemps stérile.

En 1616, Louis des Ligneris épouse Anne de Fromentières, tandis que son frère Jacques se marie avec Lucrèce de Fromentières, sœur d’Anne. Leur père est Joachim, seigneur de Montigny-en-Dunois (5). Théodore et Joachim devaient bien s’entendre, car cette double alliance signifie qu’une part significative des terres de ce dernier partent en dot chez les fils aînés de Théodore.

Le 1er février 1617, à la suite de la mort de leur mère a lieu le premier partage entre trois des quatre fils : Louis, Jacques et Albert. Louis reçoit la majeure partie de la baronnie de Courville. Leur père Théodore s’est en effet retiré au château de Fontaine-la-Guyon, qu’il a acheté (6). Mais pour ne pas léser ses fils, il a séparé de la baronnie de Courville les châtellenies de Chuisnes et Fontaine-la-Guyon afin qu’elles reviennent à Jacques. Albert recevra quant à lui les châtellenies de Saint-Jean-de-la-Forêt et Beauvais-en-Gâtine. Geoffroy ne fait pas partie du partage, car en sa qualité de moine-soldat il ne peut pas posséder de terres (ni se marier). Par contre, à titre de compensation, il reçoit une rente (7).

Vue aérienne du château de Fontaine-la-Guyon, copyright 2008 Ville de fontaine-la-Guyon, avec l'aimable autorisation du Maire

Vue aérienne du château de Fontaine-la-Guyon, copyright 2008 Ville de Fontaine-la-Guyon, avec l’aimable autorisation du Maire

Peu de temps après en avril 1617, un coup de tonnerre éclate à la tête du royaume : Louis XIII réalise son propre coup d’état. Âgé de seulement seize ans, il a organisé avec un groupe restreint d’une dizaine de fidèles l’assassinat de Concini dans une embuscade. En reprenant la main, il fait exécuter la Galigaï et exile sa mère. Il prend enfin sa place de roi.

Plus proche de nous, les benjamines de Théodore des Ligneris, Jacqueline et Lucrèce, se marient (8), probablement au tournant des années 1620, toujours avec des seigneurs des environs. Le maillage des alliances se fait à l’échelon local.

En 1623 naît Renée (9), fille de Louis, qui sera suivie d’Anne (10). Quelques années auparavant Louis avait eu un fils, mais il était mort à l’âge de deux ans. Jacques (11) a également deux filles : Marie (12) et Anne (13). Albert n’est pas marié.

A ce stade, Théodore n’a aucun petit-fils. Une fois encore, malgré six fils, la survie de la lignée est en jeu…

 

(1) Marie des Ligneris épouse en 1601 Lancelot de Kaerbout seigneur de Gémassé ; elle emmène en dot les terres d’Ormoy. Jeanne se marie en 1602 à François de Fontenay, seigneur de la Fresnaye et de Saint Germain de la Coudre, enseigne des gendarmes du maréchal de Lavardin. Sa dot est constituée par le château et les terres de Saint-Hilaire-des-Noyers. Albert fut un temps le co-seigneur de Saint Hilaire des Noyers avec son frère Jacques et son beau-frère Lancelot de Kaerbout qui en avait hérité, puis l’abandonna à Jeanne et à son mari (quittances des 17 novembre 1622 et 7 janvier 1623 données par Jeanne de Ligneris à ses frère et beau-frère). Jeanne devint veuve en 1620 et vendit alors St-Hilaire à Louis Petigars de la Guériniére le 31 octobre 1622 moyennant 21 000 Livres tournois. Source : http://www.saint-hilaire-des-noyers.org/id11.html

(2) Les informations sur Wignacourt sont issues de Wikipedia.

(3) Geoffroy est arrivé en 1603, probablement avant 10 ans ; or sur le tableau peint en 1607 ou 1608 figure un page de 12 à 14 ans. Le Grand Maître avait probablement plusieurs pages, mais l’hypothèse reste vraisemblable.

(4) Voir Société archéologique d’Eure-et-Loir, Chartres, Mémoires (Volume 7-8)

(5) Incidemment, on remarquera que la famille de Fromentières, originaire de Bretagne et du Maine, a comme alliances « du Bellay, de Ronsard, de Maillé, de Ligneris, du Theil de Samoy ». Voilà un autre lien avec la Brigade de Ronsard, que nous avions rencontrée précédemment avec Claude des Ligneris, qui en fut l’un des membres de la première heure, en 1551.

(6) Il a négocié la jouissance de Fontaine-la-Guyon avec Charlotte de Saint-Simon, veuve d’Adrien de Gallot.

(7) Archives Départementales de Chartres, document E2430 : Geoffroy donne quittance de la pension de 400 livres qui lui est due (vers 1620).

(8) Jacqueline des Ligneris épouse Jacques Charpin, seigneur du Gineprès, tandis que Lucrèce des Ligneris est mariée à Joachim de la Cigoigne, seigneur du Bois du Maine.

(9) Renée des Ligneris épousera Charles de Fresnois.

(10) Anne des Ligneris sera la femme de René de Douhaut, seigneur du Bois du Maine.

(11) Jacques des Ligneris est cité dans un bail de 1628 pour le droit de percevoir les cens et rentes sur les maisons et terres dépendantes de la seigneurie de Luy, paroisse de Villebon. Archives Départementales de Chartres, document E2651, signé de la main de Jacques.

(12) Marie des Ligneris épousera Charles de Molitard, seigneur de Durbois, en 1637. Le contrat de mariage figure aux Archives Départementales de Chartres, document E3396.

(13) Anne des Ligneris, fille de Jacques et Lucrèce, est baptisée le 13 avril 1620. Elle a pour parrain Jacques de Courivert, seigneur de Saint-Rémy ; et pour marraine sa tante Anne de Fromentière, femme de Louis des Ligneris, ce qui montre les liens étroits qui unissent les frères et sœurs. Anne épousera Louis de Saly. Leur fils Pierre de Saly venu au monde en 1645 aura pour parrain Pierre du Halquoi, seigneur de Chuisnes et Bérangeville entre autres ; et pour marraine sa grand-mère Lucrèce. Source : notices historiques publiées sur le site de la commune de Fontaine-la-Guyon 

 

Théodore (5ème partie)

1591 : Henri IV a conquis la ville de Chartres au terme d’un siège de plusieurs mois. La Ligue est défaite localement, ses leaders exilés. Théodore des Ligneris n’en fait pas partie, car il avait opté à temps pour le parti du roi – même si ce choix est peut-être issu de son opposition personnelle au seigneur de Réclainville, qui dirigeait la Ligue chartraine. On se rappelle d’ailleurs que Théodore l’avait mené à sa perte en soulevant la population contre lui.

Au niveau national, la Ligue oppose une résistance acharnée. Bien qu’écrasée à la bataille d’Ivry (1) le 14 mars 1590, éprouvée par deux sièges successifs de la capitale, elle ne désarme pas. Les membres les plus extrêmes de la Ligue font même régner la terreur à Paris. Tout en organisant de spectaculaires processions de religieux armés et de milliers d’enfants, elle met en prison les hommes catholiques réputés royalistes, appelés « politiques ». Sous l’autorité des Seize, la terreur exercée par la Ligue parisienne atteindra son point culminant en 1591 par l’exécution du président du Parlement de Paris, Brisson, pourtant ligueur. Henri IV et ses troupes tentent de prendre Paris, notamment par la ruse, lors de la Journée des farines, mais échouent dans cette tentative. (2)

Procession armée de la Ligue en 1590 (Musée Carnavalet)

Procession armée de la Ligue en 1590 (Musée Carnavalet)

La Ligue connaît une fracture quand le duc de Mayenne rentre à Paris pour punir les extrémistes qui ont décidé la mort de Brisson. Finalement, les excès de la Ligue, son penchant pour un prince étranger, son financement espagnol, sa remise en cause de la monarchie, détachent d’elle progressivement, à partir de 1591, les royalistes, puis les villes les unes après les autres. Cependant, elle ne désarme vraiment qu’au moment où Henri IV abjure sa foi protestante en faveur du catholicisme. Il est sacré roi à Chartres le 27 février 1594 et entre dans Paris quelques mois plus tard.

La chute de Paris marque pour la Ligue le commencement de la fin. La victoire de Fontaine-Française, en Bourgogne, le 5 juin 1595 sur les derniers Ligueurs (menés par le duc de Mayenne, et épaulés par les Espagnols), la met en déroute. À la paix de Vervins, les Espagnols abandonnent les dernières places qu’ils tiennent en France. La fin définitive de la Ligue a lieu après la soumission du duc de Mercœur, gouverneur de Bretagne.

Henri IV met fin aux guerres de religion par l’Edit de Nantes et le traité de Vervins, en 1598. Grand roi parmi ceux que la France a compté, il a réussi à apaiser les tensions, maintenir le pouvoir central, et mettre fin à la guerre civile. Cependant il ne faut pas se méprendre : lorsqu’il sera assassiné en 1610, la moitié de la population française le soutenait, mais l’autre moitié le détestait.

Revenons à Chartres, où à partir de 1591 la situation commence à sa stabiliser progressivement. Cette année-là, le baron de Courville est élevé au rang de Chevalier de l’Ordre de Saint-Michel.

Théodore des Ligneris a déjà plusieurs enfants de sa femme Françoise de Billy. Son premier fils Jean-Baptiste ne vient au monde qu’en mai 1582 (3). Il faut bien se rendre compte que jusqu’en 1584 Théodore ne devait pas être souvent auprès de sa femme ; il partait de longs mois, voire même plus d’une année, avec le prince François de Valois, notamment en Flandres et dans les Provinces des Pays-Bas. Les naissances des nombreux enfants de Théodore et sa femme vont ainsi s’étaler sur les années 80 puis 90 : après Jean-Baptiste vinrent Louis, Jacques, Geoffroy, Albert, Jeanne, Marie, Angélique, Jacqueline, Lucrèce, et enfin Charles. Soit 11 enfants.

Lorsqu’elle sera assiégée dans son château de Courville à la fin des années 80, Françoise est une jeune mère de famille qui n’a pas trente ans, entourée de plusieurs enfants de moins de dix ans, certains en bas âge. Elle devra rapidement capituler, et ne sera libérée que sur paiement d’une rançon (comme son mari qui a subi le même sort en défendant Verneuil). On peut imaginer que l’épisode est traumatisant pour toute la famille.

A une date que l’on ne connaît pas précisément, mais qui se situe probablement vers les années 1590-95, Théodore des Ligneris devient chambellan du comte de Soissons, charge qu’il conservera jusqu’en 1607. C’est un poste prestigieux, qui correspond à celui de secrétaire général dans la gestion des affaires de l’un des plus importants princes du règne d’Henri IV.

Charles de Bourbon, comte de Soissons

Charles de Bourbon, comte de Soissons

En effet, Charles de Bourbon comte de Soissons et de Dreux, né en 1566 à Nogent-le-Rotrou près de Chartres (donc de 13 ans plus jeune que Théodore), est un fils de Louis de Bourbon, prince de Condé ; et le demi-frère du prince de Condé qui sera le chef des protestants. Prince catholique élevé à la cour de France, il se joignit d’abord à la Ligue pendant les Guerres de Religion. Désenchanté, il fut gagné par Henri de Navarre à la cause anti-Guise et quitta la cour pour combattre à ses côtés. Théodore a pu le côtoyer dès 1588 aux États généraux de Blois, auxquels ils participèrent tous deux.

Fait prisonnier lors d’une bataille, Charles de Bourbon fut détenu au château de Nantes, d’où il s’évada pour rejoindre l’armée du roi à Dieppe. Après la bataille d’Ivry, il prit le commandement de la cavalerie du roi au siège de Paris en 1590, et prouva sa valeur militaire aux sièges de Chartres (1591) et de Rouen (1592). Charles de Bourbon assista au couronnement d’Henri en 1594. Il fut un collaborateur sûr d’Henri IV lors du siège de Laon (1594). Une fois la paix conclue avec l’Espagne, il prit le commandement des troupes royales dans les guerres de Savoie en 1600. En 1602 il devenait gouverneur du Dauphiné, et en 1610 gouverneur de Normandie.

Pour la petite histoire, Charles de Bourbon fut le grand amour de sa cousine Catherine de Navarre, sœur d’Henri IV. Le roi ne voulut finalement pas entendre parler d’un mariage qui n’apportait aucun avantage diplomatique. Pendant plusieurs années, Charles et Catherine tentèrent vainement de fléchir Henri IV, et Catherine de son côté refusa tous les autres prétendants. Finalement, elle dut céder aux ordres de son frère en épousant le fils aîné du duc de Lorraine, Henri duc de Bar.

Revenons à Théodore, qui en cette toute fin du XVIème siècle, est durement éprouvé par les décès successifs de son fils aîné Jean-Baptiste, survenu à l’âge de 20 ans, et de son dernier fils Charles, qui n’a pas 2 ans.

Lorsqu’il quitte son poste de chambellan du comte de Soissons, Théodore a 54 ans. Pour l’époque, il est déjà un vieil homme. Mais il continue de gérer sa famille (tous ses enfants ne sont pas encore majeurs), ses domaines, et … ses procès. En effet, tout au long de sa vie, on le retrouve en litige contre d’innombrables personnes ou institutions.

Théodore devait avoir un caractère difficile. Orphelin très tôt, il a dû apprendre à se débrouiller seul. A-t-il trouvé de l’affection maternelle auprès des femmes qui s’occupaient de lui à la Cour de Navarre, lorsqu’il est arrivé à l’âge de cinq ans ? Maltraité à neuf ans lors de son arrestation à Loches (torturé ?), puis confié à l’entourage de François de Valois, il a bien été obligé de devenir autonome très tôt, et de se forger un caractère. Dès l’âge de quinze ans il occupait une fonction qui lui conférait un revenu, mais il devait faire face seul à ses obligations. Puis très vite il s’est retrouvé sur les champs de bataille, a dû affronter la peur et la mort, et toujours ne compter que sur lui-même pour s’en sortir.

Alors il n’hésite pas à utiliser l’institution judiciaire dès qu’il pense que ses intérêts sont lésés (ou peut-être pour forcer la main?). Il avait ainsi intenté en 1594 un procès (4) contre N. de Nicolaï, à propos des terres de la Varrie (5).

En 1602 un différend foncier l’oppose aux religieux de Saint-Père, abbaye de Chartres. On oublie souvent que les ordres religieux étaient en effet de très grands propriétaires terriens, et des seigneurs temporels au même titre que la noblesse, et ce depuis le Haut Moyen Age ; dans les années 700 à 1000 les évêques étaient même des guerriers, qui se battaient à la tête de leurs armées, tout autant que des administrateurs de villes et de domaines. Bref, Théodore conteste aux religieux de Saint Père la jouissance d’une terre. Très au fait des arcanes juridiques, il enregistre contre eux des lettres de committimus. Ces dernières constituaient un privilège d’exception dans les procédures judiciaires, qui n’était accessible qu’aux princes, aux grands officiers du royaume (le président du parlement par exemple) et aux chevaliers de l’ordre de Saint Michel. C’est à ce titre que Théodore en bénéficie. Obtenues uniquement auprès du chambellan du Roi, ces lettres permettaient de signifier que son affaire judiciaire ne pouvait pas être instruite par le tribunal ordinaire mais devant une juridiction spéciale constituée à Paris.

Théodore des Ligneris intente un autre procès, en 1611, contre Lancelot de Barrat, seigneur de Brunelles, pour les successions des seigneuries de Courville et de Brunelles. (6)

Pour des raisons que l’on ignore, il ira jusqu’à déshériter ses trois fils Louis, Jacques et Albert, entre 1616 et 1621. (7)

Lorsque son fils Louis et sa belle-fille Anne entament en 1630 un procès de séparation de corps et de biens, il s’élèvera contre la nomination du tuteur de leurs enfants, par un acte juridique signé de sa main que possèdent toujours les Archives départementales de l’Eure-et-Loir. (8)

Par ailleurs, au-delà des querelles judiciarisées, Théodore gère ses domaines et surtout les droits qui y sont associés. Ces derniers génèrent en effet des revenus, que ce soit pour l’exploitation du bois des forêts ou encore le droit d’utiliser les moulins. Il effectue également de nombreux mouvements de propriété dans les terres familiales.

Avec Jeanne de Billy, Théodore vend la seigneurie de la Salle de Morancez à René le Beau, seigneur de Sauzelles.

Avant 1594, il avait vendu à Jacques de Mondreville la seigneurie de Villette les Bois, située dans le fief d’Amboy à Villette. Pour autant le fief dépendra toujours de Théodore, ainsi Jacques de Mondreville lui fait-il aveu de « foi et hommage » en 1594. (9)

Il passe un accord (10) avec Charlotte de Saint-Simon, veuve d’Adrien de Gallot, pour la jouissance de la seigneurie de Fontaine-la-Guyon (avant 1602) ; ainsi qu’avec le Chapitre de Chartres (c’est-à-dire les chanoines de la Cathédrale de Chartres) « pour la divise et séparation de leurs censives et seigneuries » (11), entre 1610 et 1620.

Il vend (12) encore une métairie, vers 1621 ; et réalise une transaction (13) avec le Chapitre pour le droit de moulin banal sur ses terres de Fontaine-la-Guyon.

Théodore réussira avec son second fils Louis un coup d’éclat médiatique en recevant à Courville le 11 septembre 1614 le jeune roi Louis XIII et sa mère Marie de Médicis. De retour d’un voyage en Bretagne, le monarque et sa suite passeront la nuit au château.

Théodore rédige sont testament le 23 avril 1626. Il s’éteint à Fontaine-la-Guyon en 1634, à l’âge très respectable de 81 ans. Lui qui, dès l’adolescence, était devenu l’unique représentant masculin de la famille, a redonné un espoir de continuité en ayant six fils. Mais comme nous le verrons plus tard, un seul d’entre eux a continué la famille. On ne peut plus parler de clan comme au début du XVIème siècle.

La disparition de Théodore coïncide avec la fin d’une époque, celle des grands féodaux, et marque le début d’une nouvelle ère pour la famille. Que vont devenir ses enfants dans cette nouvelle société, celle du « Grand Siècle » de Louis XIII et Louis XIV ?

Pour finir, je ne résiste pas à l’envie de vous montrer cette signature tracée par Théodore lui-même en 1630, émouvante signature quelque peu malhabile d’un homme de 77 ans à la vie bien remplie.

Signature de Théodore des Ligneris en 1630

Signature de Théodore des Ligneris en 1630

(1) Le village s’appelle aujourd’hui Ivry-la-Bataille, en souvenir de cet affrontement décisif de 1590. Il est situé près de Dreux, en Eure et Loir, au nord de Chartres décidément épicentre des luttes de l’époque.

(2) Ce paragraphe et les deux suivants sont extraits de l’article de Wikipedia sur la Ligue.

(3) « le 22 mai, en l’église Saint Nicolas de Courville, un des fils de haut et puissant seigneur Messire Théodore Desligneries, marié à Dame N… baronne de Courville, est baptisé. », Documents historiques et statistiques sur les communes du canton de Courville , tome I, par Edouard Lefèvre, paru en 1870, réédité par Le Livre d’Histoire, collection dirigée par M-G Micberth, 2005.

(4) Archives Départementales de Chartres, document B2524.

(5) Terres situées dans la paroisse de Vichères.

(6) Archives Départementales de Chartres, document B2554.

(7) Archives Départementales de Chartres, document G251.

(8) Archives Départementales de Chartres, document E2432, signé de la main de Théodore.

(9) Archives Départementales de Chartres, document E3936.

(10) Archives Départementales de Chartres, document E2428.

(11) Archives Départementales de Chartres, document E2429.

(12) Archives Départementales de Chartres, document E2430.

(13) Archives Départementales de Chartres, document G253.

Théodore (4ème partie) : Courville versus Réclainville

 

Assassinat d'Henri III par le moine Jacques Clément

Assassinat d’Henri III par le moine Jacques Clément (document de propagande de la Ligue)

En janvier 1589, la situation était extrêmement confuse dans la ville de Paris, agitée par les partisans de la Ligue, contre tout à la fois Henri III et les Protestants. Toutes les portes étaient sous bonne garde, il devenait très difficile de fuir.

Si les guerres civiles, dans les années 1560, opposaient Huguenots et Papistes, ces derniers sont ensuite appelés Catholiques. Ils se divisent dans les décennies suivantes entre les Catholiques Politiques, et les Ligueurs. Les Politiques, qui plaident pour la paix, sont encore plus mal considérés que les Huguenots par les autres Catholiques. Quant aux Ligueurs, ils se divisent eux-mêmes entre les Zélés, qui « veulent à feu et à sang ruiner les Politiques et les Huguenots » ; les Espagnols, catholiques français amadoués par l’or du Pérou, dont l’ambition est de transmettre la couronne de France au roi d’Espagne ou à l’Infante sa fille ; enfin les Clos et Couverts, qui veulent « l’extirpation de la nouvelle religion mais sans ruine ni mutation de l’Etat ». (1)

Jacques-Auguste de Thou, gravure de Morin d'après L Ferdinand in The Great Book-Collectors By Charles Isaac Elton

Jacques-Auguste de Thou, vers 1615, gravure de Morin d’après L. Ferdinand

En février 1589, l’évêque de Chartres reçoit la visite de son neveu Jacques-Auguste de Thou, bel esprit de son temps, homme de lettres et conseiller au Parlement de Paris. « Catholique politique », il vient avec sa femme se réfugier après avoir fuit Paris. Elle, arrêtée et embastillée, fut libérée le jour suivant par un de leurs soutiens, puis « déguisée en bourgeoise » (2) elle avait réussi à passer les portes de la ville, et chevauché jusqu’à Chevreuse. Tandis que lui fut caché par ses amis dans un monastère de Paris, puis déguisé en soldat pour accompagner une procession hors de la ville. « Quelle joie pour ces innocents exilés de se retrouver à Chevreuse, de rappeler l’idée du péril qu’ils venaient d’éviter, et la manière dont ils avaient trompé la garde. Ils ne purent s’empêcher de rire, le mari de voir l’équipage de bourgeoise et le chaperon de sa femme, et la femme de voir l’attirail de guerre qu’avait son mari. » (3)

Peu de temps après, « Théodore de Ligneris, qui pour plusieurs raisons était des amis particuliers de M. de Thou, l’avertit que Chartres était sur le point de se déclarer pour la Ligue ; ce qui obligea de Thou de prendre son parti sur le champ pour se mettre en sûreté. » (4) (5)

Théodore des Ligneris, présenté par son contemporain Philippe Hurault, comte de Cheverny, comme « homme d’esprit et de faction » (6) n’est donc pas si férocement inféodé à la Ligue qu’il en oublie ses amis.

Le 1er août 1589, Henri III de Valois est assassiné par un fanatique de la Ligue Catholique. Robert Merle raconte la scène avec son talent formidable dans le cycle Fortune de France. Il nous décrit l’arrivée du moine Jacques Clément demandant audience au roi pour lui révéler une information confidentielle. Les gardes du corps, nerveux, veulent empêcher Clément de s’approcher du roi. Mais Henri III a toujours voué une admiration particulière aux moines. D’un signe de la main, il ordonne aux gardes de le laisser venir à lui. Clément se penche à l’oreille d’Henri, sort brusquement un large couteau de son habit, et poignarde le roi au ventre. Les gardes se précipitent en hurlant, saisissent le moine, le transpercent de leurs épées et le jettent à travers la fenêtre. Il s’écrase plusieurs étages en contrebas, mort. Mais le mal est fait, Henri va agoniser toute la nuit avant de décéder.

En août 1589, le protestant Henri III de Navarre devient ainsi Henri IV de France, roi légitime au regard du droit dynastique. Mais ni la population majoritairement catholique ni les grandes familles constituant la Ligue ne le reconnaissent comme tel. Elles lui préfèrent son oncle, le cardinal Charles de Bourbon, aussitôt appelé « Charles X ». Cependant très âgé, et déjà détenu par Henri IV, il mourra en prison en 1590.

Charles duc de Mayenne, vers 1580

Charles duc de Mayenne, vers 1580

Certaines villes se révoltent avec l’aide de l’Espagne ; les campagnes et notamment le Perche se rangent dans le parti du Roi Henri IV. A Chartres en revanche, le gouverneur intérimaire Jean d’Allonville (seigneur de Réclainville) avait profité de l’assassinat du duc de Guise six mois plus tôt, en décembre 1588, pour supplanter le gouverneur en titre François de Sourdis fidèle au roi. Ayant rallié les habitants de Chartres à la Ligue, il avait fermé les portes de la ville aux troupes du roi Henri III le 17 janvier 1589, et accueilli Charles de Lorraine, duc de Mayenne. Ce dernier était en effet devenu le chef de la Ligue à la mort de son frère le duc de Guise. Il n’en avait cependant pas le charisme. Son embonpoint et sa réputation de pingrerie le desservaient. Sans grand sens politique, ni esprit de décision, il se montrait défiant et rusé.

« Le premier acte de Jean d’Allonville fut néanmoins de sauver François de Sourdis que le duc de Mayenne voulait faire décapiter ; puis il avait obligé le reste des habitants à jurer l’union sacrée [envers la Ligue]. Réclainville fit aussi chasser les huguenots de la ville, et emprisonner quelques-uns.» (7)

Nicolas de Thou évêque de Chartres

Nicolas de Thou évêque de Chartres

« Les seules personnes sur qui le roi pouvait compter étaient l’évêque, Nicolas de Thou, et le gouverneur, François de Sourdis, mais ils avaient peu d’influence sur les habitants de Chartres. En vain, le roi envoya le Procureur Général de la Guesle pour essayer de faire entendre raison à la population. On ne lui répondit qu’en criant : La sainte union! On ne respecta pas même le droit des gens. […] Théodore des Ligneris fit arrêter le Procureur Général, et ne le relâcha qu’après en avoir tiré une grosse rançon. » (8)

Ainsi lorsqu’Henri III est assassiné, Jean d’Allonville refuse de reconnaître Henri de Navarre comme roi de France. Cependant, il trouve à Chartres des ligueurs qui l’accusent de tiédeur et même de trahison. On prétend qu’il a, par négligence, laissé prendre un lieutenant que lui envoyait Mayenne. On lui reproche d’avoir relâché François de Sourdis ; et le baron de Courville [Théodore des Ligneris] auquel il a refusé les pleins pouvoirs soulève le peuple (9). Il y a contre lui des émeutes, il est même emprisonné par les plus extrémistes des ligueurs, le 15 septembre 1589. »

Le comte de Cheverny l’évoque ainsi :  » Comme aussi pour la ville de Chartres, je puis dire avec vérité que les habitants de celle-ci […] se laissèrent facilement emporter aux persuasions du sieur de Lignery, aussi voisin de ladite ville, homme d’esprit et de faction, lequel s’était rendu ennemy dudit sieur de Maintenon, et ensemble dudit sieur de Réclainville ». (10)

Libéré quelques temps plus tard, Jean d’Allonville refuse de reprendre le poste de gouverneur et le cède à Georges Babou de La Bourdaisière. (11) « La place de Réclainville demande à être éclaircie. […] Son comportement est celui d’un gentilhomme tel qu’on peut en rencontrer de fort nombreux au XVIème siècle. Ainsi la solidarité dont il fait preuve à l’égard des nobles royalistes et du gouverneur Sourdis est typique des attitudes de l’époque et incline à penser qu’il n’a pas agi avec la foi d’un croisé mais selon la morale nobiliaire classique, plutôt ennemie du fanatisme religieux. Il semble aussi qu’il se soit déterminé par fidélité aux Guise et particulièrement à Mayenne. […] »

En 1590 Théodore des Ligneris fait amende honorable auprès d’Henri IV. « Assuré de sa sincérité », le nouveau roi lui donne le 8 mars une compagnie de 50 lances pour s’être rendu, dit-il, « digne et capable par ses vertus et mérites d’être honoré des charges et administrations de l’État ».

« Théodore des Ligneris qui avait donc poussé Chartres à soutenir la Ligue catholique, changea soudainement de camp : il livra Verneuil à Henri IV, au grand mécontentement des bourgeois de Chartres qui vendirent alors ses meubles aux enchères afin d’acheter l’artillerie nécessaire à la défense de la ville. » (12)

Tableau représentant Henri IV recevant les clefs de la ville de Verneuil sur Avre en mars 1594 (reproduit dans "Le Pays de Verneuil sur Avre", 1987, visible à la mairie)

Tableau représentant Henri IV recevant les clefs de la ville de Verneuil sur Avre en mars 1594 (reproduit dans « Le Pays de Verneuil sur Avre », 1987, visible à la mairie)

« Mais François de Rouxel, Grand Ligueur, surprend Théodore à Verneuil, qui fut fait prisonnier, tandis que sa femme, assiégée dans son château de Courville, se voyait contrainte de capituler. Une rançon leur permit de recouvrer la liberté. »

Il semble que Théodore s’était détourné d’Henri III après l’épisode des États Généraux de Blois. Sans doute aussi avait-il déjà quelques prévenances contre lui, étant donné qu’il avait grandi depuis l’âge de 9 ans, et partagé toute sa vie avec François de Valois qui jalousait à l’extrême son frère Henri, et ne devait pas manquer de le critiquer. Quant à Henri IV, Théodore avait joué avec lui étant enfant dans la cour du château de Pau durant les années 50, depuis l’âge de 5 ans jusqu’à 9 ans. 

« En 1590, les ligueurs de Chartres vivaient dans la hantise du complot, attitude commune à toutes les villes et qui justifiait les répressions. Les Chartrains n’avaient pas tort de s’inquiéter, car leur ville était un point stratégique important de la grande couronne parisienne et l’un des marchés à blé de la capitale. De plus, hormis la Bretagne et Rouen, Henri IV contrôlait la plus grande partie de l’ouest : la Normandie, la Touraine, l’Anjou, le Maine, le Poitou, l’Angoumois, l’Aunis, la Saintonge, la Guyenne et la Gascogne. Il était donc nécessaire pour lui de faire sauter le verrou ligueur aux portes de ces régions que représentait Chartres. (13)

Le siège commença le 11 février 1591 (14). L’infanterie, commandée par Sourdis, occupa les faubourgs de manière à montrer sa détermination aux assiégés. Le 16, le roi tenta une ultime démarche en sommant les Chartrains de se rendre. Le maire et les habitants répondirent qu’ils y étaient prêts si Henri IV se faisait catholique. Le curé de Saint-Aignan, Cailleau, organisa une procession dans le plus pur style parisien, pieds nus dans le froid et la neige, pour demander à Dieu de protéger la ville contre la canonnade. Celle-ci commença néanmoins le 27 février à six heures du matin et créa de gros dommages. La Bourdaisière, le nouveau gouverneur ligueur, qui savait qu’il ne disposait pas des moyens militaires pour résister à une telle attaque, proposa de remettre la ville au roi, mais les Chartrains refusèrent, ne voulant à aucun prix se soumettre à un « hérétique ». Du 17 mars au 10 avril, les négociations alternèrent avec les attaques et les canonnades. Peu à peu le moral de la population céda et le gouverneur parvint à la convaincre, malgré l’hostilité absolue du clergé, d’accepter les propositions des assiégeants.

L’exemple de Chartres illustre le cas d’une ville sans vraie tradition municipale qui bascule dans la Ligue grâce à une conspiration réussie. Le rôle des nobles y est plus central que celui des notables. Des minorités agissantes ont servi de relais, et ont poussé à la radicalisation après l’assassinat d’Henri III et lorsqu’il est apparu à tous que Chartres allait être assiégée par le nouveau roi, qui était considéré par nombre de ligueurs comme le diable incarné. La mise à l’écart des notables, notamment du gouverneur, […] pour laisser la place à des chefs de rue, de quartier ou de paroisse, symbolise l’évolution vers une Ligue plus populaire.

L’ambition personnelle n’est pas non plus un facteur à négliger, d’autant que Réclainville avait un concurrent à l’intérieur même de la noblesse ligueuse, selon le chancelier de Cheverny qui le rapporte dans ses mémoires : Théodore de Ligneris, dont Henri III n’avait pas voulu pour député de la noblesse du baillage de Chartres en 1588. Les annalistes locaux rappellent que le baron de Ligneris intriguait contre Réclainville et qu’il fut à l’origine de la sédition qui entraîna son renvoi parce qu’il était « dépité » de n’avoir pas été élu député ni choisi comme gouverneur par Mayenne. »

Les habitants de la ville de Chartres se rendirent en avril 1591. Henri IV leur accorda la garantie de l’exercice de la religion catholique, l’interdiction du culte réformé dans la ville et les faubourgs, la confirmation de leurs privilèges, et la permission pour les ligueurs qui le désiraient de s’exiler dans une autre cité. On sait qu’ils allèrent pour partie à Orléans, comme Jean d’Allonville. Le chancelier puis le roi firent leur entrée, on reconstitua la municipalité selon l’ancienne coutume. La Ligue chartraine avait vécu.

(1) Cette analyse reprise d’un certain Pâquier figure dans la Satyre Ménippée, tome II – Remarques, édition de 1711 publiée à Ratisbonne, pp 24-25, consultée le 14/10/2019 sur Numelyo, Bibliothèque Numérique de Lyon, cote 809624.T02.

(2) Mémoires de la vie de J-A de Thou, Première édition traduite du latin au français, 1711, éditeur R. Leers à Rotterdam, p 145, consulté sur Gallica le 14/10/2019, BNF, cote 4-LN27-19601.

(3) Idem, p 147.

(4) Idem, p147 également.

(5) [développer les raisons pour lesquelles ils furent amis]

(6) Source : « Nouvelle collection de mémoires pour servir à l’histoire de France : Mémoires de messire Philippe Hurault, comte de Cheverny, chancelier de France », p 493, édition de 1838 par Joseph-François Michaud, BNF, ark:/12148/bpt6k308850 , consulté sur Gallica le 14/10/2019.

Le comte de Cheverny était par ailleurs le beau-frère de Jacques-Auguste de Thou ! Né en 1528, il avait d’abord suivi une carrière religieuse, avant d’entrer au Parlement de Paris. En 1566 il renonce à son état religieux, avec dispense de Rome pour épouser la fille du Président de Thou, sœur de Jacques-Auguste de Thou. Remarqué par Catherine de Médicis, devenu proche conseiller d’Henri III, il devient Garde des Sceaux en 1578, Chancelier de France en 1581. Disgrâcié par Henri III quelques années plus tard, mais rappelé aux affaires par Henri IV, il deviendra Gouverneur de Chartres et Lieutenant Général. Il s’éteindra en 1599.

(7) Ce paragraphe est tiré de l’article de Wikipedia intitulé « Jehan II d’Allonville de Réclainville ».

(8) « Histoire universelle de Jacques-Auguste de Thou : depuis 1543 jusqu’en 1607 » [à compléter]

(9) Le baron de Courville est Théodore des Ligneris. On se rappelle que les personnes étaient désignées indifféremment par leur nom patronymique ou le nom de leurs terres, avec ou sans titre. Ainsi Théodore croisant une de ses connaissances pouvait être interpellé de la manière suivant : « Ah ! Courville justement il fallait que je vous voie ».

(10) Source : « Nouvelle collection de mémoires pour servir à l’histoire de France : Mémoires de messire Philippe Hurault, comte de Cheverny, chancelier de France », p 493, édition de 1838 par Joseph-François Michaud, BNF, ark:/12148/bpt6k308850

(11) L’on retrouve ici la belle-famille de René des Ligneris (cousin de Théodore, il avait été tué en 1562 à la bataille de Dreux, où il commandait la cavalerie légère du prince de Condé). Le père de Georges cité ici, Jean Babou de la Bourdaisière, avait sauvé Théodore en 1562 lorsque celui-ci âgé de seulement 9 ans avait été arrêté, maltraité et emprisonné à Loches. Voir aussi : https://fr.wikipedia.org/wiki/Famille_Babou_de_La_Bourdaisi%C3%A8re

(12) La Ligue, de Jean-Marie Constant, chez Fayard, 1996. http://www.fayard.fr/la-ligue-9782213594880

(13) Ce paragraphe et les quatre suivants sont tirés de l’ouvrage La Ligue, de Jean-Marie Constant, chez Fayard, 1996. http://www.fayard.fr/la-ligue-9782213594880

(14) A l’intérieur des fortifications de Chartres, « les troupes régulières et les six compagnies de la milice bourgeoise forment un effectif de 3.500 hommes de pied et de 300 chevaux, environ. Mais toute la population, accrue d’un grand nombre de paysans réfugiés, travaille aux fortifications et aux brèches. » (source Wikipédia, article « Jehan II d’Allonville de Réclainville »)

Théodore (3ème partie) face à la colère d’Henri III

Nous sommes en 1582. Théodore contrôle presque toutes les routes arrivant au nord, au sud et à l’ouest de Chartres : il est seigneur d’Ormoy, de Morancez, de Fontaine-la-Guyon et de Courville, mais aussi de Bailly, Chauvigny, Aumane, La Mothe. Profitant des troubles des guerres de religions, il interdit aux marchands de traverser ses terres, ou, tout au moins, leur fait acquitter un droit de passage élevé.carte 1582

Le gouverneur de Chartres François de Sourdis, ayant été envoyé en Italie au mois de septembre 1582, le roi Henri III confie l’intérim de sa charge à Jean d’Allonville, seigneur de Réclainville. Ce capitaine arrive le 23 janvier 1583, au grand contentement des échevins, qui comptaient sur sa fermeté pour réprimer les pillages des gens de guerre et les vexations de quelques seigneurs du voisinage. Effectivement, il met les fauteurs de troubles à la raison, notamment Théodore, qui doit lever ses barrages sur les routes. (1)

En 1584, à la mort de son maître et protecteur le duc d’Alençon, Théodore a 31 ans. Tirant avantage de ses nombreuses relations à la Cour, il devient gouverneur de Verneuil, c’est-à-dire chef militaire de la place-forte qui verrouille l’accès entre l’Île de France et la Normandie dans la vallée de l’Avre, au nord de Chartres.

Mais à l’échelon national, une nouvelle crise s’ouvre. Henri III n’ayant pas d’enfant, son jeune frère François d’Alençon était l’héritier naturel de la couronne. Avec sa mort, le plus proche parent en ligne masculine — en accord avec la loi salique qui régit la succession au trône de France — est le roi Henri III de Navarre, de la Maison de Bourbon, un prince protestant (qui deviendra Henri IV de France en montant sur le trône). (2)

Le prince de la Maison de Lorraine Henri de Guise prend alors la tête d’une nouvelle Ligue Catholique. Depuis 1582, le roi d’Espagne Philippe II apportait son soutien financier aux catholiques, y voyant sans aucun doute le double moyen d’affermir la catholicité et d’affaiblir le roi de France, son rival sur la scène européenne. Il confirme ce soutien par la signature du traité de Joinville le 31 décembre 1584, où il reconnaît comme successeur au trône de France le cardinal de Bourbon, oncle du roi de Navarre, second dans la ligne de succession mais catholique.

La Ligue publie une proclamation le 31 mars 1585 à Péronne, où elle déclare vouloir rétablir la religion unique, soustraire le roi à l’emprise de ses favoris, et l’obliger à faire appel régulièrement aux États généraux. Les ralliements de chefs militaires se multiplient.

Par le traité de Nemours, Henri III de France doit céder devant les exigences de la Ligue, devenue trop puissante. La huitième guerre de religion se solde par un statu quo militaire, la victoire protestante à Coutras étant équilibrée par les victoires d’Henri de Guise à Auneau et Vimory (1587), ce qui renforce encore le prestige de ce prince et de la Maison de Lorraine.

Cependant Henri III interdit à Henri de Guise d’entrer dans Paris, où des rumeurs d’insurrection couraient. Mais celui-ci passe outre, et pénètre dans la capitale le 9 mai 1588. Devant les mouvements de l’armée royale, la population de Paris soutenant les Guise, la ville ne tarde pas à se hérisser de barricades. Ayant perdu le contrôle de sa capitale, Henri III se réfugie à Chartres.

Henri III fait mine de se réconcilier avec les Ligueurs : il signe à Rouen le 15 juillet 1588 l’Édit d’Union contre les protestants, et livre la ville portuaire de Boulogne-sur-Mer aux Ligueurs pour que ces derniers puissent y recevoir la flotte espagnole. De plus, Henri de Guise est fait lieutenant-général du roi pour le royaume (c’est-à-dire chef des armées). Populaire, puissant, il se prépare à prendre le pouvoir.

« En 1588, le roi Henri III n’ayant pas réussi à reprendre en main son royaume par les armes va tenter de parvenir à ses fins par le jeu politique, où il excellait. Il décide de convoquer l’assemblée des États Généraux, déclarant que la réunion des trois Ordres était nécessaire pour réformer le royaume et restaurer l’autorité du roi. (3)

Les Guise et les Ligueurs ne furent pas le moins du monde impressionnés par cette manœuvre et se jetèrent dans une formidable campagne électorale dont les protestants furent pratiquement exclus mais qui opposa Ligueurs et partisans du roi.

Henri III chercha par tous les moyens à favoriser l’élection de ses fidèles […]. Dans de nombreux baillages, les assemblées électorales furent le théâtre de véritables affrontements politiques. Parfois, sans être aussi directes, des pressions s’exercèrent sur les députés ou les autorités locales.

Ainsi à Chartres, Henri III fit venir le gouverneur Jean d’Allonville, seigneur de Réclainville, pour l’entretenir du futur représentant de la noblesse du baillage : appartenant à un lignage ancien et honorable de gentilshommes beaucerons, il était en mesure de connaître l’état d’esprit qui régnait dans le pays. Le roi lui demanda d’abord si l’on avait procédé « à la nomination d’un député ». Prudemment, le gouverneur répondit que « rien n’était encore fait » mais qu’à « l’air du bureau, le sieur de Mémulon, gentilhomme du Dunois, personne qualifiée et de mérite, ou le seigneur de Ligneris, baron de Courville, pourraient avoir une bonne part. » Le souverain n’appréciait pas la candidature de ces deux hommes, il voulait quelqu’un de plus sûr : il qualifia Mémulon de « vieil rêveur et opiniastre » et reprocha à Ligneris une obscure défaite militaire devant Verneuil.

Il conclut en proposant l’un de ses proches, Louis d’Angennes seigneur de Maintenon. Alors le dialogue s’envenima ; le roi s’énerva face aux réticences de son interlocuteur. Ce dernier, qui était bègue, et de plus en plus ému, n’osait pas dire au souverain que la noblesse n’aimait pas Maintenon, qu’elle accusait de pencher secrètement vers la Réforme et surtout de ne pas être indépendant du pouvoir puisqu’il appartenait au Conseil du roi.

Henri III se mit en colère, criant « qu’il voulait absolument qu’on l’élût, n’ayant ni de plus fidèle ni de meilleur serviteur que dans cette maison-là. » Devant le pauvre gouverneur interdit, il alla même jusqu’à menacer de faire couper la tête au baron de Courville s’il osait se présenter à Blois. Finalement Maintenon fut élu et le Conseil du roi, appelé à arbitrer, trancha en sa faveur. »

Bien que sa tête fut menacée, Théodore se présente tout de même le 15 août 1588 à Blois comme élu de la noblesse du pays chartrain, et siège avec l’autre représentant durant tout la durée de la session. (4) « Depuis ce moment, des Ligneris embrassa le parti de la Ligue. »

« Dans l’ensemble, malgré ces conflits et ces pressions, les deux partis s’équilibrèrent dans l’assemblée de l’ordre de la noblesse. Il n’en fut pas de même pour le clergé et le tiers état, qui donnèrent la majorité à la Ligue. » (5)

Quelques mois plus tard, en décembre 1588, Henri III fait assassiner Henri de Guise par sa garde personnelle, puis le cardinal de Lorraine, frère du duc de Guise. Il fait arrêter l’archevêque de Lyon, le cardinal de Bourbon, le prince de Joinville, fils du duc de Guise, sa mère la duchesse de Nemours et son cousin, le duc d’Elbeuf. Plusieurs députés des États généraux sont également arrêtés. Après l’exécution du duc de Guise, le duc Charles de Mayenne, frère de Henri de Guise, dirige la Ligue.

Ce coup d’État provoque un soulèvement général. La Sorbonne relève les sujets de leur devoir de fidélité au roi. Toutes les provinces tenues par la Ligue (essentiellement la Champagne, le Midi, la Bourgogne, la Bretagne, la Normandie, et la région de Paris) se soulèvent contre le « tyran » Henri III. Celui-ci s’allie au roi de Navarre, et leur armée met le siège devant Paris.

C’est alors qu’Henri III est assassiné le 1er août 1589 par Jacques Clément, un dominicain membre de la Ligue.

Les familles catholiques répugnent à accepter un nouveau roi qui soit protestant, Henri IV, qui entreprend donc de reconquérir son royaume. Que va devenir Théodore, lui qui a pris parti pour la Ligue ?

 

(1) Ce paragraphe et le suivant sont inspirés de l’excellent site internet de Monsieur Pierre Braquet (http://www.saint-hilaire-des-noyers.org/) propriétaire du château de Saint Hilaire des Noyers, situé dans la commune de Colonard-Corubert dans le Perche. M. Braquet a reconstitué l’histoire de tous les propriétaires successifs du château, dont Théodore des Ligneris.

(2) Ce paragraphe et les cinq suivants sont issus du site Wikipedia, article consacré à la Ligue Catholique, https://fr.wikipedia.org/wiki/Ligue_catholique_(France) , que j’ai repris et adapté.

(3) Ces six paragraphes sont tirés de l’ouvrage La Ligue, de Jean-Marie Constant, chez Fayard, 1996, pp 158-160. http://www.fayard.fr/la-ligue-9782213594880

(4) Un manuscrit de 1588 conservé aux Archives départementales de Chartres mentionne Théodore des Ligneris parmi les députés des états généraux. [référence à compléter]

(5) La Ligue, de Jean-Marie Constant, chez Fayard, 1996. http://www.fayard.fr/la-ligue-9782213594880

 

Théodore (2ème partie) et le prince François de Valois

Jean Babou de La Bourdaisière (1511-1569) comte de Sagonne, peint par François Clouet en 1553. Musée Condé au château de Chantilly

Jean Babou de La Bourdaisière (1511-1569) comte de Sagonne, peint par François Clouet en 1553. Musée Condé au château de Chantilly

Théodore a 9 ans, il se trouve dans une prison de Loches après avoir subi un interrogatoire, tandis que les Français divisés entre catholiques et protestants s’entretuent dans les villes alentours.

Il est certes orphelin, mais appartient à un clan composé de familles alliées et solidaires. Le beau-père de son cousin René, Jean Babou seigneur de la Bourdaisière, a été informé de l’arrestation de Théodore. Il l’envoie immédiatement chercher et le sauve.

Or Jean Babou n’était pas n’importe qui : capitaine de la ville et du château d’Amboise, il occupait le poste d’envergure nationale de Maître Général de l’Artillerie, et s’était vu confier par Catherine de Médicis « le gouvernement de la personne et de la maison » de son fils François, duc d’Alençon – c’est-à-dire qu’il était son précepteur.

Portrait de François d'Alençon enfant

Portrait de François d’Alençon enfant

Grâce à lui, Théodore est placé en 1562 comme enfant d’honneur du prince François (pourtant de deux ans plus jeune que lui). Il le servira ensuite en qualité de gentilhomme de la Chambre à partir de l’âge de quinze ans (en 1568) jusqu’à la mort de François (en 1584). Cette charge correspond à un poste d’officier dans l’administration de la maison princière. Elle lui assure surtout un revenu, et lui permet de graviter dans l’entourage immédiat du prince.

François de Valois est le dernier né de la famille royale. C’est un prince revêche, taciturne et ambitieux. Il jalouse à l’extrême son frère aîné, le duc d’Anjou (le futur Henri III), à l’ombre duquel il a grandi. Physiquement, ses contemporains le décrivent comme « très laid ». Il faut dire que la petite vérole qu’il a contractée enfant ne l’aide pas (1).

En 1571, l’échec des négociations pour marier le duc d’Anjou avec la reine d’Angleterre Élisabeth pousse Catherine de Médicis à proposer son autre fils François, bien que celui-ci, âgé de seulement 16 ans, soit de vingt-deux ans le cadet de la souveraine britannique. C’est à cette époque que commence la carrière politique de François.

Après le massacre de la Saint-Barthélemy en 1572, François devient le centre des mécontentements qui s’élèvent contre le renforcement de l’autorité royale. Il prend peu à peu conscience du rôle qu’il peut jouer dans la politique du royaume. Lors du siège de la Rochelle en 1573, François, 18 ans, marque son opposition au duc d’Anjou, 22 ans, qui conduit le siège ; et se lie d’amitié avec son beau-frère, le roi protestant Henri III de Navarre (le futur Henri IV de France), époux de sa sœur Marguerite, 21 ans (la Reine Margot).

Portrait de François de Valois en 1572

Portrait de François de Valois en 1572

Après le départ du duc d’Anjou pour la Pologne où il avait été élu roi, François espère succéder comme roi de France à Charles IX, 23 ans, dont la santé se détériore de jour en jour et qui n’a qu’une fille de son mariage avec Élisabeth d’Autriche. Avec Henri de Navarre, il met en place le complot dit des Malcontents, pour s’imposer comme successeur à la place de son frère Henri. Catherine de Médicis parvient à déjouer la conspiration et François est arrêté. Henri, revenu de Pologne et devenu roi, lui pardonne, mais son jeune frère demeurera retenu à la cour sous surveillance.

En 1575, François continue d’être à la cour le chef du parti d’opposition. Il subit les brimades et les moqueries dont il fait l’objet de la part des « Mignons » de son frère. Catherine de Médicis tente de calmer le jeu mais en vain car un soir de bal, François se fait directement insulter et prend la résolution de s’enfuir. Il s’échappe à travers un trou creusé dans les remparts de Paris.

Sa fuite crée la stupeur. Les mécontents de la politique royale et les protestants s’unissent derrière lui. En septembre, il est rejoint par le roi de Navarre qui est parvenu lui aussi à s’enfuir.

La guerre qui s’ouvre est prometteuse pour François. Henri III doit alors baisser les armes. Le 6 mai 1576, il proclame l’Édit de Beaulieu, surnommé « La paix de Monsieur ». Cet édit permet la liberté de culte pour les Réformés dans tout le royaume de France, attribue huit villes aux Protestants, et réhabilite les victimes du Massacre de la Saint-Barthélemy. François reçoit l’Anjou en apanage et une indemnité extraordinaire. Il se réconcilie avec le roi et reprend triomphalement sa place à la Cour sous le titre de « Monsieur ».

C’est dans ce climat de retour en grâce que le gentilhomme de sa suite Théodore des Ligneris épouse le 16 février 1577 (2) Françoise de Billy, qui lui apporte la baronnie de Courville. Sans doute poussé par son environnement social, Théodore trouve ainsi à établir sa position, comme il est d’usage pour un membre de la noblesse. Il ne peut pas continuer indéfiniment à mener une vie d’aventurier aux quatre coins de l’Europe comme officier ou conseiller du prince François. Il doit prendre femme et assurer la postérité de son nom ; et surtout s’appuyer sur une terre, à la fois pour les revenus fonciers qu’elle lui procurera, mais aussi parce que la propriété d’un domaine est le fondement du système féodal. Il hérite ainsi, par son alliance, du titre de baron. Rappelons qu’un titre était rattaché à une terre, pas à une famille (3).

Le bourg de Courville est doté d’un château-fort ; il se trouve non loin de Châteauneuf-en-Thymerais où le grand-père et l’arrière-grand-père de Théodore exerçaient la charge de capitaine et grand bailli ; à proximité également de Champrond où le fief des Ligneris avait été établi en 1517. C’est une sorte de retour aux sources, Théodore n’ayant jamais vécu dans la région au cours de sa vie déjà bien remplie, bien qu’il y possède des fiefs. Son père Jacques avait quant à lui principalement habité à Paris quand il n’était pas en déplacement en Italie.

L’alliance était intéressante pour les deux partis. Pour les Billy, il s’agissait de perpétuer une terre sans la morceler, un domaine qui n’avait connu que deux familles en quatre cents ans. Il leur fallait un digne successeur. Théodore devait en effet posséder une aura prestigieuse dans la campagne chartraine : tout en étant un « enfant du pays », il faisait partie de l’entourage immédiat d’un prince du sang ; à 24 ans il avait déjà prouvé son courage dans de nombreux combats, ce qui était une valeur importante du modèle aristocratique en vigueur. Quel meilleur repreneur pour le domaine de Courville qui n’avait plus d’héritier mâle ?

L’année suivante, en 1578, Théodore et sa sœur Jeanne vendent l’hôtel particulier construit par leur père dans le quartier du Marais à Paris, à Madame de Kernevenoy, née Françoise de la Baume (4). Nous ne sommes pas certains des circonstances plus ou moins forcées de cette vente, dans la mesure où Théodore aurait intenté un procès pour se voir restituer l’hôtel. Il l’aurait d’ailleurs gagné mais la sentence serait restée sans effet.

La nouvelle propriétaire est veuve en secondes noces d’un seigneur breton, François de Kernevenoy appelé, pour plus de commodité, de Carnavalet à la Cour et c’est ce surnom qui est resté attaché à l’hôtel pour la postérité. Gouverneur du Forez et du Bourbonnais, c’était un cavalier hors pair célébré par Montaigne et Ronsard, et très apprécié d’Henri II qui en avait fait le précepteur du duc d’Anjou, futur Henri III. Kernevenoy mourut en 1570 pour s’être trop dépensé, dit-on, lors des fêtes données pour l’entrée du roi Charles IX et de la reine Elisabeth d’Autriche.

On dit que « sa veuve fut plus fidèle à ses chevaux qu’à sa mémoire » : cette « très belle veuve et bien aimable » (au sens fort du terme), suivant Brantôme qui a conté ses aventures, appartenait à l’escadron volant de la reine Margot dont elle servait au besoin les amours sans oublier les siennes…

Pendant ce temps, après avoir rompu avec Philippe II d’Espagne, les Pays-Bas se cherchent un nouveau prince. Leur regard se porte sur François. En 1579, il est invité par Guillaume d’Orange à devenir le souverain des provinces des Pays-Bas. Le 29 septembre 1580, les provinces (à l’exception de la Zélande et de la Hollande) signent le traité de Plessis-lès-Tours avec François qui prend le titre de protecteur de la liberté des Pays-Bas. Théodore accompagne vraisemblablement le prince dans tous ses déplacements.

En 1581, des négociations continuent pour le mariage de François avec Élisabeth Ière d’Angleterre. Il a vingt-six ans et elle en a quarante-sept. Élisabeth le surnomme sa grenouille. Leur rencontre est de bon augure mais nul se sait ce qu’en pense réellement la reine. Le peuple anglais est particulièrement opposé à ce mariage, car François est un prince français et de religion catholique.

L'entrée de François de Valois à Anvers en 1582

L’entrée de François de Valois à Anvers en 1582

Puis François retourne aux Pays-Bas, où il est officiellement intronisé. Il reçoit le titre de duc de Brabant en 1582, mais il commet l’erreur de décider sur un coup de tête de prendre Anvers par la force. Le 18 janvier 1583, ses troupes sont repoussées. C’est la furie française d’Anvers. Théodore participe à cette bataille, où il est fait prisonnier. Il ne devra sa libération qu’au paiement d’une forte rançon, comme il était d’usage à l’époque.

L’échec du duc d’Anjou ne l’empêche pas de reprendre les négociations avec les provinces des Pays-Bas. Mais soudain, en juin 1584, il meurt de la tuberculose. Théodore a 31 ans. Tout d’un coup très exposé, il va devoir trouver un nouveau maître et protecteur.

(1) Tous les paragraphes relatifs à François d’Alençon sont tirés de Wikipédia.

(2) Le contrat de mariage de Théodore a été passé à Nogent-le-Rotrou devant Me Julien du Pin. Les signataires du contrat sont Félice Rosny, mère de la mariée ; Lancelot de Rosny, seigneur de Brunelles et gentilhomme ordinaire du roi, grand-père de la mariée ; et Jean de Rosny son oncle.

(3) Les titres sont alors attachés à un domaine, clairement délimité, institué soit en châtellenie (pour les chevaliers) ou en baronnie. Les comtés forment des entités très vastes, en général possédées par des membres de la famille royale ou leurs descendants (comme le comté de Chartres) à titre d’éléments de leurs domaines privés. Les marquisats désignaient initialement (sous le Haut Moyen-Age) des comtés situés sur les marches d’un royaume, c’est-à-dire exposé aux invasions, et nécessitant une capacité militaire renforcée ; le titre de marquis perdra sa spécificité militaire pour être uilisé dans la gamme usuelle des titres à partir du XVIIème siècle. Les duchés désignaient quant à eux soit de très vastes domaines indépendants (notamment durant tout le Moyen-Âge), soit des fiefs regroupant plusieurs comtés, attribués aux princes du sang.

(4) Source : « L’Hôtel Carnavalet » par Michel Gallet et Bernard de Montgolfier (Bulletin du Musée Carnavalet)

L’âge d’or : Jacques (2ème partie) et Théodore (1ère partie)

Jacques a dû s’effondrer lorsqu’il a appris la mort de son fils unique de 18 ans, survenue à Rome dans les derniers mois de l’année 1552 ou les premiers de 1553.

A ce moment précis de l’histoire de France, la famille des Ligneris se trouve sur le point de disparaître. Le frère aîné de Jacques est décédé en laissant un fils unique : on ne le sait pas encore en 1552 mais il mourra dix ans plus tard sans héritier. Les autres frères de Jacques sont pour l’un prêtre, pour l’autre père d’une fille. Quant à son unique oncle Jean, celui qui avait épousé Louise de Balu, il avait eu deux filles. Jacques a également une fille, Jeanne, née vers 1542. Son grand-père Pierre n’avait pas de frère. Il n’y aura donc plus personne pour porter le nom.

Par un curieux effet du destin, au moment où meurt Claude, sa mère est enceinte. Dix-huit ans après son premier enfant. C’est ce fils à naître qui évitera à la famille de disparaître. Une sorte d’enfant du miracle, mais pour autant un miracle qui n’aura pas la vie facile.

Théodore, second fils de Jacques des Ligneris, est baptisé le 18 avril 1553 à Chauvigny, près de Chartres, quelques mois à peine après le décès de son frère.

Jacques est définitivement rentré d’Italie, c’en est fini du Concile de Trente. Il reste auprès de sa femme, de sa fille et de son fils.

« A son retour, Sa Majesté lui témoigna combien les services qu’il lui avait rendus lui étaient agréables, tant en cette occasion qu’en plusieurs autres où elle l’avait employé. » Le roi ayant par son édit du mois de mai 1554 créé quatre nouveaux présidents du parlement, il l’honora de la première de ces quatre charges par lettres patentes données à Compiègne le 18 du même mois. Jacques prêta serment le 29 mai. (1)

Il exerça cette fonction de Président du Parlement de Paris pendant deux ans. Le 27 juin 1556, la Cour (sous-entendu le Parlement) le désigna, « suivant le mandatement du roi », pour aller au-devant du cardinal Carasse, légat du Pape en France, et l’accompagner dans Paris, à son entrée qu’il faisait le lendemain. Peu de temps après, le 11 août, Jacques décédait. Il fut enterré dans l’église de Sainte-Catherine du Val-des-Ecoliers, non loin de son hôtel particulier. « Toute la Cour assista à ses obsèques. » (2)

Théodore n’a que trois ans lorsque son père décède, cinq à la mort de sa mère qui suit de près son mari dans la tombe en 1558. Sa sœur Jeanne avait alors respectivement 14 puis 16 ans lorsqu’elle perdit ses père et mère.

Théodore et Jeanne vont donc être placés sous la protection de tuteurs. Pour Théodore, ce sera son cousin René, alors âgé de 31 ans. C’est un étrange retournement de l’histoire, puisque le père de Théodore fut le tuteur de René lorsque lui-même devint orphelin à seulement 18 mois (3). C’est aussi un bel exemple des solidarités familiales, qui malheureusement ne manquaient pas d’occasion de s’exercer. Sans doute grâce à la position de son père, mais aussi grâce à René dans la continuité des liens qui unissent la famille des Ligneris avec la Cour de Navarre, Théodore est envoyé à Pau pour y être élevé en qualité « d’enfant d’honneur » d’Henri de Bourbon, fils de la Reine de Navarre. Les deux enfants ont le même âge. Jusqu’à l’âge de neuf ans, Théodore joue aux billes avec le futur roi Henri IV.

Pendant ce temps à Paris, le 6 août 1559, l’hôtel particulier reçut la visite de François II, jeune et éphémère roi, et celle des princes de sa suite qui « vinrent prendre à la maison des Ligneris leurs manteaux, leurs chaperons de deuil pour aller jeter de l’eau bénite au feu roi Henri II, décédé tout près de là au palais des Tournelles à la suite du fatal tournoi de la rue Saint Antoine » (où il avait reçu un éclat de lance qui lui avait traversé l’œil, malgré le heaume) (4). L’hôtel particulier était alors mis en location (5) : Jacques était décédé trois ans plus tôt, sa femme l’année passée, son fils aîné six ans auparavant, et son second fils âgé de seulement six ans se trouve dans le royaume de Navarre. Sans doute sa fille Jeanne, alors âgée de 17 ans environ, vit-elle auprès d’un tuteur ou d’une tutrice. Deux ans plus tard, elle est devenue assez grande pour être poussée dans les bras d’un mari. Elle épouse le 9 janvier 1561 Claude du Puy, baron de Bellefaye et seigneur du Coudray, chevalier de l’ordre du roi.

Au début de l’année 1562 Théodore est amené au château d’Azay-sur-Indre, appartenant à son cousin René des Ligneris, beaucoup plus âgé puisqu’ils ont une génération d’écart. On se rappelle qu’il avait aussi été élevé à la Cour de Navarre. Devenu Huguenot, René s’est fortement engagé en faveur de la cause Protestante. Il a ainsi participé à « l’entreprise d’Amboise », 

La conjuration d’Amboise avait été fomentée en 1560 par les princes de Bourbon, protestants. Elle visait à capturer et emprisonner les frères Guise pour soustraire le jeune roi François II à leur influence jugée trop néfaste et à leur politique catholique intransigeante. Mais des indiscrétions avaient permis aux Guise d’organiser leur défense en se retranchant au château d’Amboise. La répression, terrible, marqua le début des huit guerres de religion entre protestants et catholiques qui marquèrent la seconde moitié du 16ème siècle. René dut se retirer en Allemagne, où il servit comme officier dans les armées des princes protestants. En 1561 Le château d’Azay fut assiégé mais ne put être pris.

Ne trouvant pas son oncle à Azay, Théodore est envoyé immédiatement vers le Poitou chez les seigneurs de Baudiment auxquels il est apparenté. On peut d’ailleurs s’étonner, positivement, de la persistance des liens entre les clans familiaux, car il faut remonter à son arrière-grand-père Pierre dont l’épouse était fille d’Isabeau de Baudiment, précisément un siècle auparavant.

Mais Théodore est arrêté à Loches. Bien qu’il n’ait que 9 ans, sur requête du procureur du roi, il est interrogé sur l’entreprise d’Amboise. On peut imaginer que les conditions sont sévères et qu’il est brutalisé. (4)

La situation en France s’avère en effet à ce moment-là particulièrement troublée, tout le monde est très nerveux. Des protestants ont été massacrés le 1er mars. Louis de Condé, chef des protestants, appelle à la vengeance. Il a pris Tours le 30 mars, puis Sens, Rouen, Blois et Angers durant le printemps. Tout autour de Loches où est retenu Théodore, dans les villes de Tours, Orléans et Angers des affrontements sanglants ont lieu entre catholiques et protestants.

C’est dans ce contexte que son cousin René des Ligneris se trouvera à la bataille de Dreux le 19 décembre 1562, où il commandera la cavalerie légère du prince de Condé. Son camp prendra d’abord l’avantage, avant d’être finalement défait. Mortellement blessé, René décédera sur le champ de bataille. Il ne laissera pas d’enfant de sa jeune épouse.

Cette victoire du parti catholique marqua l’arrêt des forces protestantes convergeant vers Paris. Mais ce n’était que le début des guerres de religion en France, que Théodore va devoir traverser.

Pour l’heure, il va falloir qu’il sorte de sa geôle de Loches…

 

(1) Source

(2) Source

(3) Sources : Jacques des Ligneris est cité comme tuteur de René à plusieurs reprises, notamment dans un bail qu’il conclut en son nom le 28 mai 1540 : Archives Nationales, cote MC/ET/XIX/155. Egalement le 30 mai 1541 : « Jacques des Ligneris, conseiller au Parlement, tuteur de René des Ligneris, fils de feu Michel des Ligneris, seigneur de Morancez, gentilhomme de la maison du roi », Archives Nationales MC/ET/XIX/158. Ou encore en 1546 : « Procuration, comme tuteur de René des Ligneris, neveu de Jacques des Ligneris, seigneur de Blanville, Crosnes, pour porter foi et hommage de fiefs au lieutenant général du roi à Châteaudun », Archives Nationales cote MC/ET/XIX/168.

(4) Source

(5) Ainsi par exemple, en 1565 est cité « Georges de Clermont […] présent à Paris, logé en la maison de feu Monsieur le président de Ligneris (sic) en la Couture Sainte Catherine ». Source : Archives Nationales cote MC/ET/XIX/234.

 

La Bataille de Dreux 19 décembre 1562, tableau de 1846

La Bataille de Dreux du 19 décembre 1562, tableau de 1846 par Auguste Debay (collection du musée d’art et d’histoire de Dreux)

 

Schéma de descendance de Pierre et René des Ligneris
Schéma de descendance de Pierre et René des Ligneris

Claude et la Pléiade

Claude des Ligneris entra (presque) dans l’Histoire, en devenant un compagnon de la première heure du père de la poésie française, Pierre de Ronsard.

A l’époque, en 1548, un petit groupe de jeunes gens se forme autour de Pierre de Ronsard et Joachim du Bellay. Se baptisant eux-mêmes « la Brigade », ses membres vont révolutionner la poésie française. « Elle était alors formée des élèves du Collège de Coqueret : du Bellay, Baïf, Urvoy, Peccate, Denisot, Harteloyre, Latan, des Mireurs, Ligneri et Capel. » (1) Ce mouvement littéraire a pour ambition d’imiter et surpasser les italiens Pétrarque et Dante en créant une littérature en langue française capable d’égaler les poètes latins ou grecs.

Jean Dorat (1508-1588), BNF, Département des estampes, vers 1585
Exceptionnel portrait de Jean Dorat
(1508-1588), vers 1585
BNF, Département des estampes

Pierre de Ronsard a déjà 24 ans et une première expérience diplomatique mais il a décidé de se consacrer de nouveau à l’étude après une longue convalescence. Attaché au diplomate Lazare du Baïf, il se lie avec son fils Jean-Antoine du Baïf, futur compagnon de la Pléiade, et au précepteur de ce dernier, Jean Dorat. Agé de 40 ans, fameux helléniste et latiniste, Jean Dorat semble très charismatique, à l’image du professeur John Keating dans le film Le Cercle des Poètes Disparus. Il dirigeait alors le collège de Coqueret (2), situé à Paris sur la montagne Sainte Geneviève, et c’est tout naturellement que ses étudiants se rassemblent autour de Ronsard, du Baïf et lui.

En 1549, Joachim du Bellay publie Défense et illustration de la langue française, un texte fondateur qui expose les idées de la Pléiade. Dix ans seulement après l’ordonnance de Villers-Cotterêts qui imposait l’usage du français comme langue du droit et de l’administration dans le royaume de France, c’est un plaidoyer en faveur de la langue française, appelant à l’enrichir afin qu’elle devienne une langue de référence et d’enseignement aussi puissante que le latin.

Il faut imaginer Claude des Ligneris en jeune homme de 15 ans, alerte, joyeux et insouciant, comme devait l’être un adolescent favorisé issu de l’élite cultivée de Paris : « C’est en 1549 aux Bacchanales, qui marquèrent le « fôlatrissime voyage d’Arcueil » que Lignery s’est signalé par ses talents de joueur de lyre. » (3)

Il ne quitte plus ce groupe d’amis : on cite « Lignery, l’un des plus ardents joueurs de luth de la Brigade ». Il est ami intime avec Pierre de Ronsard et Antoine Chasteigner :

« [Antoine] les avait écrits, sans doute, les vers, à Ternay sur les bords du Loir, en se promenant avec Ronsard et leur « doux ami » Claude de Lignery par les prés et les bois que Lignery possédait auprès de ce village, seigneurerie de Jeanne de Ronsard, tante de Pierre. » (4)

Claude assiste ainsi à l’écriture des Odes, première grande œuvre de Ronsard publiée en quatre livres en 1550. Puis viendront Les Amours de Cassandre, en 1552, œuvre poétique remarquée à la Cour d’Henri II.

Le père de Claude, qui est président de la Chambre des Enquêtes du Parlement de Paris, se trouvait alors comme ambassadeur au Concile de Trente, en Italie. Claude est appelé à partir en mission diplomatique à Rome au service du roi, à ses 17 ans. Il résidera peut-être à la cour pontificale auprès du cardinal Jean du Bellay, oncle de son ami Joachim.

« Ronsard lui adressa l’Ode n°10 au plus tard vers le mois de janvier 1552 ; on y lit qu’après l’avoir assuré de sa vive et constante amitié, il regrette de ne pouvoir l’accompagner en Italie, vu l’aspre soin qui l’enchevestre (passion de l’amour ou faute d’argent?) et à cause des rigueurs de l’hiver. A son retour que de confidences à échanger ! Ligneri racontera à Ronsard ses impressions de voyage ; Ronsard lira à Ligneri le début de la Franciade, et lui sacrifiera un petit taureau élevé dans les prés du Loir… » L’ode « de Ligneri » fut publiée en septembre 1552 :

A Ligneris, sur son voyage en Italie

Qui par gloire, et par mauvaistié,

Et par nonchalante paresse

Aura tranché de l’amitié

Le nœud qui doucement nous presse,

A celui de rigueur expresse

Je défends qu’en nulle saison

Ne s’héberge dans ma maison…

Que sert à l’homme de piller

Tous les printemps de l’Arabie,

Et de ses moissons dépouiller

Soit la Sicile, ou la Libye,

Ou dérober l’Inde ennoblie

Aux trésors de son bord gemmé,

S’il n’aime, et s’il n’est point aimé?…

Quand tu te seras approché

Des plaines grasses d’Italie,

Vis, Ligneris, pur du péché

Qui l’amitié première oublie;

N’endure que l’âge délie

Le nœud que les Grâces ont joint.

O temps où l’on ne soulait point

Courir à l’onde Hyperborée!

Telle saison fut bien dorée,

En laquelle on se contentait

De voir de son toit la fumée,

Lors que la terre on ne hantait

D’un autre Soleil allumée,

Et les mortels heureux, alors

Remplis d’innocence naïve,

Ne connaissaient rien que leur rive

Et les flancs de leurs prochains bords.

Tu me diras à ton retour

Combien de lacs et de rivières

Lèchent les murs d’un demi tour

De tant et tant de villes fières,

Quelles cités vont les premières

En brave nom le plus vanté;

Et par moi te sera chanté

Ma Franciade commencée,

Si Phébus mûrit ma pensée.

Tandis sur le Loir je suivrai

Un petit taureau que je voue

A ton retour, qui jà sevré

Tout seul par les herbes se joue;

Blanchissant d’une note au front,

Sa marque imite de la Lune

Les feux courbés, quand l’une et l’une

De ses deux cornes se refont.

« Nous savons d’autre part qu’ils ne se revirent jamais, car Ligneri mourut à l’âge de dix-huit ans, vers la fin de 1552 ou les premiers mois de 1553, à Rome où il était allé pour les affaires du roi Henri II. » On ne sait pas ce qui est arrivé à Claude, aucune source ne le mentionne. Ce pourrait être une maladie pendant l’hiver, un assassinat dans les rues sombres, un duel ? Il fut enterré dans l’église Saint-Louis-des-Français, à Rome.

Leur ami commun, Antoine Chasteigner, « écrit une ode à Ronsard sur la mort de Ligneris. » (5) Mais lui-même est tué quelques mois plus tard au siège de Thérouane en juin 1553.

Ronsard écrit alors une élégie sur la mort d’Antoine Chasteigner. « Dans son souvenir et son affection, Ronsard ne sépare pas Lignery d’Antoine Chasteigner »  (6) :

Dans les Champs Elysées

Souvienne toy de moy et, dans un pré fleury,

Te promenant avec mon Lignery

Parle toujours de moy 

(1) Source : « Ma bibliothèque poétique, deuxième partie : Ronsard », par Jean-Paul Barbier.

Paris V impasse Chartière, plaque signalant l'ancien Collège de Coqueret
Paris V impasse Chartière, plaque signalant l’ancien Collège de Coqueret

(2) « Fondé en 1418 sur la montagne Sainte-Geneviève à Paris par Nicolas Coquerel ou Coqueret, le collège de Coqueret reste obscur jusqu’à ce que, à la rentrée de 1547, Jean Dorat y soit nommé professeur, et sans doute principal : il devient dès lors le berceau de ce qu’on appellera la Pléiade. Autour de Dorat sont rassemblés un grand nombre d’étudiants, et surtout un petit groupe d’internes, parmi lesquels Ronsard et Baïf, qu’il a amenés avec lui, puis Du Bellay qui vient bientôt les rejoindre. L’emploi du temps est celui des collèges de l’époque, dont la journée de Gargantua — pour les activités intellectuelles du moins — donne une image à peine outrée : si, de temps à autre, le maître emmène le groupe en banlieue (Ronsard nous a laissé le récit d’une « folastrissime » excursion à Arcueil), la quasi-totalité du jour et une partie de la nuit sont consacrées à l’étude (Baïf se lève quand Ronsard se couche, de sorte, nous dit le biographe de Ronsard, qu’« il ne laissoit refroidir la place »). Sous la direction de Dorat qui leur communique son enthousiasme, les jeunes gens, avides de science, acquièrent une maîtrise parfaite des langues anciennes et, par un contact direct et assidu avec les œuvres, une connaissance remarquablement étendue et précise des littératures latine et (fait beaucoup plus rare) grecque. Ils s’attachent surtout aux poètes, et lisent aussi avec passion Pétrarque et les modernes italiens ; déjà ils s’essaient eux-mêmes aux vers. C’est dans ce foyer de vie intellectuelle laborieuse et fervente qu’est mûrie Deffence et illustration de la langue françoyse ; c’est à Coqueret que se forme cette première « brigade », bientôt renforcée par quelques étudiants d’un collège voisin, d’où se détachera une pléiade de jeunes écrivains décidés à donner à la France une poésie digne des œuvres antiques et italiennes. »
source : Bernard Croquette, Site internet de l’Encyclopédie Universalis, août 2019.

(3) Source : « Pierre de Ronsard : ses juges et ses imitateurs », par Guillaume Colletet.

(4) Idem.

(5) Source : « Histoire Générale des Chasteigner », par A. du Chesne.

(6) Source : « Pierre de Ronsard : ses juges et ses imitateurs », par Guillaume Colletet.