Beaucoup de fils, peu d’héritiers

Théodore et Françoise des Ligneris furent les parents de onze enfants, dont les dates de naissance ne sont pas connues, mais qui s’échelonnent probablement de 1578 (un an après leur mariage) à la fin des années 90.

Dans les années 70, la seule famille de Théodore est sa sœur Jeanne. Mariée à Claude du Puy, seigneur du Coudray et baron de Bellefaye, elle a emporté avec elle, en dot, les terres de Crosnes et d’Etioles qui venaient de leur mère. Jeanne sera veuve tôt, en 1576. Comme son frère aîné qu’elle n’a jamais connu, qui s’appelait lui aussi Claude, son mari est décédé à Rome – et comme son frère, il est enterré dans l’église Saint-Louis-des-Français à Rome. Néfastes coïncidences.

Sa fille homonyme Jeanne (pendant plusieurs siècles la plupart des filles de la famille sont prénommées Anne ou Jeanne) sera la seule proche cousine des enfants de Théodore. Elle épousera Monsieur de Saint Gelais Lusignan ; puis en secondes noces Préjean de la Fin, vidame de Chartres.

Le premier fils de Théodore et Françoise se prénomme Jean-Baptiste, il sera suivi par Louis, Jacques, Jeanne et Marie dans les années 1580. Puis Albert, Geoffroy, Angélique, Jacqueline, Lucrèce et Charles dans les années 1590. L‘ordre des naissances n’est pas certain.

Au tournant des années 1600, Théodore et Françoise perdent coup sur coup leur fils aîné Jean-Baptiste qui décède à l’âge de 20 ans, et leur dernier-né Charles, un bébé de deux ans.

Leurs filles Marie et Jeanne se marient (1) en 1601 et 1602 avec des seigneurs terriens issus des familles locales – elles doivent être jeunes, sans doute entre leurs seize et dix-huit ans.

L’un des plus jeunes fils, Geoffroy, est envoyé très jeune à Malte pour devenir moine-soldat. Il est reçu page du Grand Maître de Malte Alof de Wignacourt le 11 juillet 1603, puis deviendra quelques années plus tard chevalier de l’Ordre de Malte (« Ordre de St Jean de Jérusalem »).

Portait d'Alof de Wignacourt Grand Maître de l'Ordre de Malte avec l'un de ses pages, en 1607, peint par Le Caravage

Portait d’Alof de Wignacourt Grand Maître de l’Ordre de Malte avec l’un de ses pages, en 1607, peint par Le Caravage

Originaire des Flandres, Wignacourt avait été élu Grand Maître en 1601 et le restera jusqu’à sa mort en 1622. C’est lui qui accueille Le Caravage à Malte en 1607 jusqu’à son arrestation et son l’expulsion de l’Ordre en 1608 (2), ce qui nous vaut un portrait exceptionnel du Grand Maître peint par Le Caravage, où il figure avec un de ses pages. Ce dernier pourrait même en toute vraisemblance être Geoffroy car les dates concordent (3) – mais nous n’en avons aucune preuve ; cela nous permet néanmoins de nous faire une bonne idée de l’aspect et de la vie de Geoffroy des Ligneris.

Geoffroy a vécu en 1614 la dernière tentative des Ottomans pour conquérir Malte. Six mille soldats turcs ont débarqué dans la baie de Marsaskala et attaqué le village de Żejtun. La troupe de l’Ordre aidée de civils maltais a réussi à contenir les Turcs qui ont dû se retirer.

L’armure de parade d’Alof de Wignacourt est aujourd’hui l’un des trésors du palais des Grands Maîtres à La Valette.

Revenons à Théodore des Ligneris qui reçoit à Courville le 11 septembre 1614 le jeune roi Louis XIII et sa mère Marie de Médicis. De retour d’un voyage en Bretagne, le monarque et sa suite passent la nuit au château.

A cette époque, le jeune roi a treize ans. Il en avait neuf lorsque son père adoré a été assassiné. Depuis, il est rabaissé et humilié en permanence par sa mère, peu pressée qu’il assume sa couronne. Ses confesseurs très catholiques l’obligent à dévoiler les moindres de ses pensées intimes, et le mettent en garde contre le péché de chair et les femmes, dans ce que nous appellerions aujourd’hui un véritable lavage de cerveau. Il devient taciturne et renfermé.

La Régence qu’exerce sa mère est une catastrophe. D’une intelligence très moyenne, elle a écarté les anciens ministres de son époux et s’est entourée d’intrigants et de parvenus, pour ne s’occuper que de bijoux et d’astrologie. Elle dilapide le trésor qu’Henri IV avait patiemment amassé pour préparer le futur du royaume. Marie de Médicis a délégué toutes les affaires à l’une des femmes de sa suite, élevée avec elle en Italie, Léonora Dori dite la Galigaï, et à son mari Concino Concini. Les anoblissements et les postes se négocient au Louvre dans les appartements mêmes de la Galigaï, qu’elle ne quitte jamais, où s’entassent des monceaux d’or. Pendant ce temps, Concini tient en respect les grandes familles, fort de sa légitimité de maréchal et amiral (bien qu’il n’ait jamais combattu ni commandé de navire fût-ce une barque) et grâce à l’ascendant de sa femme sur le faible esprit de la reine-mère.

En 1615, Théodore et Françoise des Ligneris ont le chagrin de perdre de nouveau l’un de leurs enfants : Angélique décède au château de Sours, domaine de son mari Nicolas de Dangeul, seigneur de Sours et d’Arboulin, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi (4). Le jeune couple n’avait pas encore d’enfant.

Puis, le 3 novembre de la même année, Françoise, la femme de Théodore décède à Courville. A 63 ans, c’est probablement un tournant dans la vie de Théodore, qui va dès lors laisser ses fils prendre en charge leurs parts des domaines familiaux. D’autant plus que juridiquement les terres de sa femme (donc en particulier la baronnie de Courville) ne lui appartiennent pas. Si les rôles respectifs des hommes et des femmes dans la société sont très marqués, il n’y a pas de « tutelle » des premiers sur les secondes pour ce qui concerne leurs biens propres. Même après le mariage, les épouses restent seules propriétaires des biens qu’elles ont amenés, qui passent ensuite en héritage directement à leurs enfants. La société de l’époque garantit très fermement ces droits aux femmes.

En ce même mois de novembre 1615, Louis XIII épouse Anne d’Autriche, bien qu’ils n’aient que quatorze ans l’un et l’autre. Anne est la fille aînée du roi d’Espagne Philippe III de Habsbourg et de Marguerite d’Autriche. C’est une espagnole, bien que son nom fasse référence à l’Autriche, région d’origine de sa famille. La nuit de noces se passe très mal, le mariage n’est pas consommé. A force de conditionnement par ses confesseurs, Louis XIII répugne à se rapprocher de sa femme, il n’éprouve que de l’aversion pour elle. Il faudra attendre quatre ans qu’il daigne partager son lit. Malgré cela, son mariage demeurera longtemps stérile.

En 1616, Louis des Ligneris épouse Anne de Fromentières, et son frère Jacques : Lucrèce de Fromentières sœur d’Anne. Leur père est Joachim, seigneur de Montigny-en-Dunois (5). Théodore et Joachim devaient bien s’entendre, car cette double alliance signifie qu’une part significative des terres de ce dernier partent en dot chez les fils aînés de Théodore.

Le 1er février 1617, à la suite de la mort de leur mère a lieu le premier partage entre les trois fils: Louis, Jacques et Albert. Louis reçoit la majeure partie de la baronnie de Courville. Son père Théodore s’est en effet retiré à Fontaine-la-Guyon (6). Mais pour ne pas léser ses fils, il a séparé de la baronnie de Courville les châtellenies de Chuisnes et Fontaine-la-Guyon afin qu’elles reviennent à Jacques. Albert recevra quant à lui les châtellenies de Saint-Jean-de-la-Forêt et Beauvais-en-Gâtine. Geoffroy ne fait pas partie du partage, car en sa qualité de moine-soldat il ne peut pas posséder de terres (ni se marier). Par contre, à titre de compensation, il reçoit une rente (7).

Peu de temps après en avril 1617, un coup de tonnerre éclate à la tête du royaume : Louis XIII réalise son propre coup d’état. Âgé de seulement seize ans, il a organisé avec un groupe restreint d’une dizaine de fidèles l’assassinat de Concini dans une embuscade. En reprenant la main, il fait exécuter la Galigaï et exile sa mère. Il prend enfin sa place de roi.

Plus proche de nous, les benjamines de Théodore des Ligneris, Jacqueline et Lucrèce, se marient (8), probablement au tournant des années 1620, toujours avec des seigneurs des environs. Le maillage des alliances se fait à l’échelon local.

En 1623 naît Renée (9), fille de Louis, qui sera suivie d’Anne (10). Quelques années auparavant Louis avait eu un fils, mais il était mort à l’âge de deux ans. Jacques (11) a également deux filles : Marie (12) et Anne. Albert n’est pas marié.

A ce stade, Théodore n’a aucun petit-fils. Une fois encore, malgré six fils, la survie de la lignée est en jeu…

 

(1) Marie des Ligneris épouse en 1601 Lancelot de Kaerbout seigneur de Gémassé ; elle emmène en dot les terres d’Ormoy. Jeanne se marie en 1602 à François de Fontenay, seigneur de la Fresnaye et de Saint Germain de la Coudre, enseigne des gendarmes du maréchal de Lavardin. Sa dot est constituée par le château et les terres de Saint-Hilaire-des-Noyers. Albert fut un temps le co-seigneur de Saint Hilaire des Noyers avec son frère Jacques et son beau-frère Lancelot de Kaerbout qui en avait hérité, puis l’abandonna à Jeanne et à son mari (quittances des 17 novembre 1622 et 7 janvier 1623 données par Jeanne de Ligneris à ses frère et beau-frère). Jeanne devient veuve en 1620 et vend alors St Hilaire à Louis Petigars de la Guériniére le 31 octobre 1622 moyennant 21 000 Livres tournois. Source : http://www.saint-hilaire-des-noyers.org/id11.html

(2) Les informations sur Wignacourt sont issues de Wikipedia.

(3) Geoffroy est arrivé en 1603, probablement avant 10 ans ; or sur le tableau peint en 1607 ou 1608 figure un page de 12 à 14 ans. Le Grand Maître avait probablement plusieurs pages, mais l’hypothèse reste vraisemblable.

(4) Voir Société archéologique d’Eure-et-Loir, Chartres, Mémoires (Volume 7-8)

(5) Incidemment, on remarquera que la famille de Fromentières, originaire de Bretagne et du Maine, a comme alliances « du Bellay, de Ronsard, de Maillé, de Ligneris, du Theil de Samoy ». Voilà un autre lien avec la Brigade de Ronsard, que nous avions rencontrée précédemment avec Claude des Ligneris, qui en fut l’un des membres de la première heure, en 1551.

(6) Il a négocié la jouissance de Fontaine-la-Guyon avec Charlotte de Saint-Simon, veuve d’Adrien de Gallot.

(7) Archives Départementales de Chartres, document E2430 : Geoffroy donne quittance de la pension de 400 livres qui lui est due (vers 1620).

(8) Jacqueline des Ligneris épouse Jacques Charpin, seigneur du Gineprès, tandis que Lucrèce des Ligneris est mariée à Joachim de la Cigoigne, seigneur du Bois du Maine.

(9) Renée des Ligneris épousera Charles de Fresnois.

(10) Anne des Ligneris sera la femme de René de Douhaut, seigneur du Bois du Maine.

(11) Jacques des Ligneris est cité dans un bail de 1628 pour le droit de percevoir les cens et rentes sur les maisons et terres dépendantes de la seigneurie de Luy, paroisse de Villebon. Archives Départementales de Chartres, document E2651, signé de la main de Jacques.

(12) Marie des Ligneris épousera Charles de Molitard, seigneur de Durbois, en 1637. Le contrat de mariage figure aux Archives Départementales de Chartres, document E3396.

 

Théodore (5ème partie)

1591 : Henri IV a conquis la ville de Chartres au terme d’un siège de plusieurs mois. La Ligue est défaite localement, ses leaders exilés. Théodore des Ligneris n’en fait pas partie, car il avait opté à temps pour le parti du roi – même si ce choix est peut-être issu de son opposition personnelle au seigneur de Réclainville, qui dirigeait la Ligue chartraine. On se rappelle d’ailleurs que Théodore l’avait mené à sa perte en soulevant la population contre lui.

Au niveau national, la Ligue oppose une résistance acharnée. Bien qu’écrasée à la bataille d’Ivry (1) le 14 mars 1590, éprouvée par deux sièges successifs de la capitale, elle ne désarme pas. Les membres les plus extrêmes de la Ligue font même régner la terreur à Paris. Tout en organisant de spectaculaires processions de religieux armés et de milliers d’enfants, elle met en prison les hommes réputés royalistes, appelés « politiques ». Sous l’autorité des Seize, la terreur exercée par la Ligue parisienne atteindra son point culminant en 1591 par l’exécution du président du Parlement de Paris, Brisson, pourtant ligueur. Henri IV et ses troupes tentent de prendre Paris, notamment par la ruse, lors de la Journée des farines, mais échouent dans cette tentative. (2)

Procession armée de la Ligue en 1590 (Musée Carnavalet)

Procession armée de la Ligue en 1590 (Musée Carnavalet)

La Ligue connaît une fracture quand le duc de Mayenne rentre à Paris pour punir les extrémistes qui ont décidé la mort de Brisson. Finalement, les excès de la Ligue, son penchant pour un prince étranger, son financement espagnol, sa remise en cause de la monarchie, détachent d’elle progressivement, à partir de 1591, les royalistes, puis les villes les unes après les autres. Cependant, elle ne désarme vraiment qu’au moment où Henri IV abjure sa foi protestante en faveur du catholicisme. Il est sacré roi à Chartres le 27 février 1594 et entre dans Paris quelques mois plus tard.

La chute de Paris marque pour la Ligue le commencement de la fin. La victoire de Fontaine-Française, en Bourgogne, le 5 juin 1595 sur les derniers Ligueurs (menés par le duc de Mayenne, et épaulés par les Espagnols), la met en déroute. À la paix de Vervins, les Espagnols abandonnent les dernières places qu’ils tiennent en France. La fin définitive de la Ligue a lieu après la soumission du duc de Mercœur, gouverneur de Bretagne.

Henri IV met fin aux guerres de religion par l’Edit de Nantes et le traité de Vervins, en 1598. Grand roi parmi ceux que la France a compté, il a réussi à apaiser les tensions, maintenir le pouvoir central, et mettre fin à la guerre civile. Cependant il ne faut pas se méprendre : lorsqu’il sera assassiné en 1610, la moitié de la population française le soutenait, mais l’autre moitié le détestait.

Revenons à Chartres, où à partir de 1591 la situation commence à sa stabiliser progressivement. Cette année-là, le baron de Courville est élevé au rang de Chevalier de l’Ordre de Saint-Michel.

Théodore des Ligneris a déjà plusieurs enfants de sa femme Françoise de Billy. D’abord Jean-Baptiste, dont nous ne connaissons pas la date de naissance, mais qui est venu au monde sans doute dans les premières années suivant le mariage, c’est-à-dire vers 1578-1580. Il faut bien se rendre compte que jusqu’en 1584 Théodore ne devait pas être souvent auprès de sa femme ; il partait de longs mois, voire même plus d’une année, avec le prince François de Valois, notamment en Flandres et dans les Provinces des Pays-Bas. Les naissances des nombreux enfants de Théodore et sa femme vont ainsi s’étaler sur les années 80 puis 90 : après Jean-Baptiste vinrent Louis, Jacques, Geoffroy, Albert, Jeanne, Marie, Angélique, Jacqueline, Lucrèce, et enfin Charles. Soit 11 enfants.

Nous ne connaissons pas les dates de naissances, mais l’un des fils est né en 1582 : « le 22 mai, en l’église Saint Nicolas de Courville, un des fils de haut et puissant seigneur Messire Théodore Desligneries, marié à Dame N… baronne de Courville, est baptisé. » (3)

Lorsqu’elle sera assiégée dans son château de Courville à la fin des années 80, Françoise est une jeune mère de famille qui n’a pas trente ans, entourée de plusieurs enfants de moins de dix ans, certains en bas âge. Elle devra rapidement capituler, et ne sera libérée que sur paiement d’une rançon (comme son mari qui a subi le même sort en défendant Verneuil). On peut imaginer que l’épisode est traumatisant pour toute la famille.

A une date que l’on ne connaît pas précisément, mais qui se situe probablement vers les années 90-95, Théodore des Ligneris devient chambellan du comte de Soissons, charge qu’il conservera jusqu’en 1607. C’est un poste prestigieux, qui correspond à celui de secrétaire général dans la gestion des affaires de l’un des plus importants princes du règne d’Henri IV.

Charles de Bourbon, comte de Soissons

Charles de Bourbon, comte de Soissons

En effet, Charles de Bourbon comte de Soissons et de Dreux, né en 1566 à Nogent-le-Rotrou près de Chartres (donc de 13 ans plus jeune que Théodore), est un fils de Louis de Bourbon, prince de Condé ; et le demi-frère du prince de Condé qui sera le chef des protestants. Prince catholique élevé à la cour de France, il se joignit d’abord à la Ligue pendant les Guerres de Religion. Désenchanté, il fut gagné par Henri de Navarre à la cause anti-Guise et quitta la cour pour combattre à ses côtés. Théodore a pu le côtoyer dès 1588 aux États généraux de Blois, auxquels ils participèrent tous deux.

Fait prisonnier lors d’une bataille, Charles de Bourbon fut détenu au château de Nantes, d’où il s’évada pour rejoindre l’armée du roi à Dieppe. Après la bataille d’Ivry, il prit le commandement de la cavalerie du roi au siège de Paris en 1590, et prouva sa valeur militaire aux sièges de Chartres (1591) et de Rouen (1592). Charles de Bourbon assista au couronnement d’Henri en 1594. Il fut un collaborateur sûr d’Henri IV lors du siège de Laon (1594). Une fois la paix conclue avec l’Espagne, il prit le commandement des troupes royales dans les guerres de Savoie en 1600. En 1602 il devenait gouverneur du Dauphiné, et en 1610 gouverneur de Normandie.

Pour la petite histoire, Charles de Bourbon fut le grand amour de sa cousine Catherine de Navarre, sœur d’Henri IV. Le roi ne voulut finalement pas entendre parler d’un mariage qui n’apportait aucun avantage diplomatique. Pendant plusieurs années, Charles et Catherine tentèrent vainement de fléchir Henri IV, et Catherine de son côté refusa tous les autres prétendants. Finalement, elle dut céder aux ordres de son frère en épousant le fils aîné du duc de Lorraine, Henri duc de Bar.

Revenons à Théodore, qui en cette toute fin du XVIème siècle, est durement éprouvé par les décès successifs de son fils aîné Jean-Baptiste, survenu à l’âge de 20 ans, et de son dernier fils Charles, qui n’a pas 2 ans.

Lorsqu’il quitte son poste de chambellan du comte de Soissons, Théodore a 54 ans. Pour l’époque, il est déjà un vieil homme. Mais il continue de gérer sa famille (tous ses enfants ne sont pas encore majeurs), ses domaines, et … ses procès. En effet, tout au long de sa vie, on le retrouve en litige contre d’innombrables personnes ou institutions.

Entre nous, Théodore devait avoir un caractère difficile. Orphelin très tôt, il a dû apprendre à se débrouiller seul. A-t-il trouvé de l’affection maternelle auprès des femmes qui s’occupaient de lui à la Cour de Navarre, lorsqu’il est arrivé à l’âge de cinq ans ? Maltraité à neuf ans lors de son arrestation à Loches (torturé ?), puis confié à l’entourage de François de Valois, il a bien été obligé de devenir autonome très tôt, et de se forger un caractère. Dès l’âge de quinze ans il occupait une fonction qui lui conférait un revenu, mais il devait faire face seul à ses obligations. Puis très vite il s’est retrouvé sur les champs de bataille, a dû affronter la peur et la mort, et toujours ne compter que sur lui-même pour s’en sortir.

Alors il n’hésite pas à utiliser l’institution judiciaire dès qu’il pense que ses intérêts sont lésés (ou peut-être pour forcer la main?). Il avait ainsi intenté en 1594 un procès (4) contre N. de Nicolaï, à propos des terres de la Varrie (5).

En 1602 un différend foncier l’oppose aux religieux de Saint-Père, abbaye de Chartres. On oublie souvent que les ordres religieux étaient en effet de très grands propriétaires terriens, et des seigneurs temporels au même titre que la noblesse, et ce depuis le Haut Moyen Age ; dans les années 700 à 1000 les évêques étaient même des guerriers, qui se battaient à la tête de leurs armées, tout autant que des administrateurs de villes et de domaines. Bref, Théodore conteste aux religieux de Saint Père la jouissance d’une terre. Très au fait des arcanes juridiques, il enregistre contre eux des lettres de committimus. Ces dernières constituaient un privilège d’exception dans les procédures judiciaires, qui n’était accessible qu’aux princes, aux grands officiers du royaume (le président du parlement par exemple) et aux chevaliers de l’ordre de Saint Michel. C’est à ce titre que Théodore en bénéficie. Obtenues uniquement auprès du chambellan du Roi, ces lettres permettaient de signifier que son affaire judiciaire ne pouvait pas être instruite par le tribunal ordinaire mais devant une juridiction spéciale constituée à Paris.

Théodore des Ligneris intente un autre procès, en 1611, contre Lancelot de Barrat, seigneur de Brunelles, pour les successions des seigneuries de Courville et de Brunelles. (6)

Pour des raisons que l’on ignore, il ira jusqu’à déshériter ses trois fils Louis, Jacques et Albert, entre 1616 et 1621. (7)

Lorsque son fils Louis et sa belle-fille Anne entament en 1630 un procès de séparation de corps et de biens, il s’élèvera contre la nomination du tuteur de leurs enfants, par un acte juridique signé de sa main que possèdent toujours les Archives départementales de l’Eure-et-Loir. (8)

Par ailleurs, au-delà des querelles judiciarisées, Théodore gère ses domaines et surtout les droits qui y sont associés. Ces derniers génèrent en effet des revenus, que ce soit pour l’exploitation du bois des forêts ou encore le droit d’utiliser les moulins. Il effectue également de nombreux mouvements de propriété dans les terres familiales.

Avec Jeanne de Billy, Théodore vend la seigneurie de la Salle de Morancez à René le Beau, seigneur de Sauzelles.

Avant 1594, il avait vendu à Jacques de Mondreville la seigneurie de Villette les Bois, située dans le fief d’Amboy à Villette. Pour autant le fief dépendra toujours de Théodore, ainsi Jacques de Mondreville lui fait-il aveu de « foi et hommage » en 1594. (9)

Il passe un accord (10) avec Charlotte de Saint-Simon, veuve d’Adrien de Gallot, pour la jouissance de la seigneurie de Fontaine-la-Guyon (avant 1602) ; ainsi qu’avec le Chapitre de Chartres (c’est-à-dire les chanoines de la Cathédrale de Chartres) « pour la divise et séparation de leurs censives et seigneuries » (11), entre 1610 et 1620.

Il vend (12) encore une métairie, vers 1621 ; et réalise une transaction (13) avec le Chapitre pour le droit de moulin banal sur ses terres de Fontaine-la-Guyon.

Théodore réussira avec son second fils Louis un coup d’éclat médiatique en recevant à Courville le 11 septembre 1614 le jeune roi Louis XIII et sa mère Marie de Médicis. De retour d’un voyage en Bretagne, le monarque et sa suite passeront la nuit au château.

Théodore rédige sont testament le 23 avril 1626. Il s’éteint à Fontaine-la-Guyon en 1634, à l’âge très respectable de 81 ans. Lui qui, dès l’adolescence, était devenu l’unique représentant masculin de la famille, a redonné un espoir de continuité en ayant six fils. Mais comme nous le verrons plus tard, un seul d’entre eux a continué la famille. On ne peut plus parler de clan comme au début du XVIème siècle.

La disparition de Théodore coïncide avec la fin d’une époque, celle des grands féodaux, et marque le début d’une nouvelle ère pour la famille. Que vont devenir ses enfants dans cette nouvelle société, celle du « Grand Siècle » de Louis XIII et Louis XIV ?

Pour finir, je ne résiste pas à l’envie de vous montrer cette signature tracée par Théodore lui-même en 1630, émouvante signature quelque peu malhabile d’un homme de 77 ans à la vie bien remplie.

Signature de Théodore des Ligneris en 1630

Signature de Théodore des Ligneris en 1630

(1) Le village s’appelle aujourd’hui Ivry-la-Bataille, en souvenir de cet affrontement décisif de 1590. Il est situé près de Dreux, en Eure et Loir, au nord de Chartres décidément épicentre des luttes de l’époque.

(2) Ce paragraphe et les deux suivants sont extraits de l’article de Wikipedia sur la Ligue.

(3) « Documents historiques et statistiques sur les communes du canton de Courville », tome I, par Edouard Lefèvre, paru en 1870, réédité par Le Livre d’Histoire, collection dirigée par M-G Micberth, 2005.

(4) Archives Départementales de Chartres, document B2524.

(5) Terres situées dans la paroisse de Vichères.

(6) Archives Départementales de Chartres, document B2554.

(7) Archives Départementales de Chartres, document G251.

(8) Archives Départementales de Chartres, document E2432, signé de la main de Théodore.

(9) Archives Départementales de Chartres, document E3936.

(10) Archives Départementales de Chartres, document E2428.

(11) Archives Départementales de Chartres, document E2429.

(12) Archives Départementales de Chartres, document E2430.

(13) Archives Départementales de Chartres, document G253.

Théodore (4ème partie) : Courville versus Réclainville

Assassinat d'Henri III par le moine Jacques Clément

Assassinat d’Henri III par le moine Jacques Clément

1er août 1589. Henri III de Valois vient d’être assassiné par un fanatique de la Ligue Catholique, ce parti opposé à la politique royale favorable aux protestants. Robert Merle raconte la scène avec brio dans le cycle Fortune de France. Il nous décrit l’arrivée du moine Jacques Clément demandant audience au roi pour lui révéler une information confidentielle. Les gardes du corps, nerveux, veulent empêcher Clément de s’approcher du roi. Mais Henri III a toujours voué une admiration particulière aux moines, il a même effectué plusieurs retraites en monastère. D’un signe de la main, il ordonne aux gardes de le laisser venir à lui. Clément se penche à l’oreille d’Henri, sort brusquement un large couteau de son habit, et poignarde le roi au ventre. Les gardes se précipitent en hurlant, saisissent le moine, le transpercent de leurs épées et le jettent à travers la fenêtre. Il s’écrase plusieurs étages en contrebas, mort. Mais le mal est fait, Henri va agoniser toute la nuit avant de décéder.

En août 1589, le protestant Henri III de Navarre devient ainsi Henri IV de France, roi légitime au regard du droit dynastique. Mais ni la population majoritairement catholique ni les grandes familles constituant la Ligue ne le reconnaissent comme tel. Elles lui préfèrent son oncle, le cardinal Charles de Bourbon, aussitôt appelé « Charles X ». Cependant très âgé, et déjà détenu par Henri IV, il mourra en prison en 1590.

Charles duc de Mayenne, vers 1580

Charles duc de Mayenne, vers 1580

Certaines villes se révoltent avec l’aide de l’Espagne ; les campagnes et notamment le Perche se rangent dans le parti du Roi Henri IV. A Chartres par contre, le gouverneur intérimaire Jean d’Allonville (seigneur de Réclainville) avait profité de l’assassinat du duc de Guise en décembre 1588 pour supplanter le gouverneur en titre François de Sourdis fidèle au roi. Ayant rallié les habitants de Chartres à la Ligue, il avait fermé les portes de la ville aux troupes du roi Henri III le 17 janvier 1589, et accueilli Charles de Lorraine, duc de Mayenne. Ce dernier était en effet devenu le chef de la Ligue à la mort de son frère le duc de Guise. Il n’en avait cependant pas le charisme. Son embonpoint et sa réputation de pingrerie le desservaient. Sans grand sens politique, ni esprit de décision, il se montrait défiant et rusé.

« Le premier acte de Jean d’Allonville fut néanmoins de sauver François de Sourdis que le duc de Mayenne voulait faire décapiter ; puis il avait obligé le reste des habitants à jurer l’union sacrée (envers la Ligue). Réclainville fit aussi chasser les huguenots de la ville, et emprisonner quelques-uns. (1)

Nicolas de Thou évêque de Chartres

Nicolas de Thou évêque de Chartres

« Les seules personnes sur qui le roi pouvait compter étaient l’évêque, Nicolas de Thou, et le gouverneur, François de Sourdis, mais ils avaient peu d’influence sur les habitants de Chartres. En vain, le roi envoya le Procureur Général de la Guesle pour essayer de faire entendre raison à la population. On ne lui répondit qu’en criant : La sainte union! On ne respecta pas même le droit des gens. […] Théodore des Ligneris fit arrêter le Procureur Général, et ne le relâcha qu’après en avoir tiré une grosse rançon. » (2)

Mais par ailleurs « Théodore des Ligneris, qui pour plusieurs raisons était des amis particuliers de M. de Thou. » (3), le fit prévenir qu’il était en danger, ce qui permit à l’évêque de partir sans délai et de se réfugier auprès du roi.

Ainsi lorsqu’Henri III est assassiné, Jean d’Allonville refuse de reconnaître Henri de Navarre comme roi de France. Cependant, il trouve à Chartres des ligueurs qui l’accusent de tiédeur et même de trahison. On prétend qu’il a, par négligence, laissé prendre un lieutenant que lui envoyait Mayenne. On lui reproche d’avoir relâché François de Sourdis ; et le baron de Courville auquel il a refusé les pleins pouvoirs soulève le peuple (4). Il y a contre lui des émeutes, il est même emprisonné par les plus extrémistes des ligueurs, le 15 septembre 1589. »

Libéré quelques temps plus tard, Jean d’Allonville refuse de reprendre le poste de gouverneur et le cède à Georges Babou de La Bourdaisière. (5La place de Réclainville demande à être éclaircie. […] Son comportement est celui d’un gentilhomme tel qu’on peut en rencontrer de fort nombreux au XVIème siècle. Ainsi la solidarité dont il fait preuve à l’égard des nobles royalistes et du gouverneur Sourdis est typique des attitudes de l’époque et incline à penser qu’il n’a pas agi avec la foi d’un croisé mais selon la morale nobiliaire classique, plutôt ennemie du fanatisme religieux. Il semble aussi qu’il se soit déterminé par fidélité aux Guise et particulièrement à Mayenne. […]

En 1590 Théodore des Ligneris fait amende honorable auprès d’Henri IV. « Assuré de sa sincérité », le nouveau roi lui donne le 8 mars une compagnie de 50 lances pour s’être rendu, dit-il, « digne et capable par ses vertus et mérites d’être honoré des charges et administrations de l’État ».

« Théodore des Ligneris qui avait donc poussé Chartres à soutenir la Ligue catholique, changea soudainement de camp: il livra Verneuil à Henri IV, au grand mécontentement des bourgeois de Chartres qui vendirent alors ses meubles aux enchères afin d’acheter l’artillerie nécessaire à la défense de la ville. » (6)

« Mais François de Rouxel, Grand Ligueur, surprend Théodore à Verneuil, qui fut fait prisonnier, tandis que sa femme, assiégée dans son château de Courville, se voyait contrainte de capituler. Une rançon leur permit de recouvrer la liberté. »

Il semble que Théodore était un opportuniste, sans grandes convictions politiques ou religieuses. Il s’était détourné d’Henri III après l’épisode des États Généraux de Blois. Sans doute aussi avait-il déjà quelques prévenances contre lui, étant donné qu’il avait grandi depuis l’âge de 9 ans, et partagé toute sa vie avec François de Valois qui jalousait à l’extrême son frère Henri, et ne devait pas manquer de le critiquer. Quant à Henri IV, Théodore avait joué avec lui étant enfant dans la cour du château de Pau durant les années 50, de l’âge de 5 ans jusqu’à 9 ans. Plus que la politique, ce qui conduit Théodore est la possibilité de tirer avantage de la situation immédiate.

« En 1590, les ligueurs de Chartres vivaient dans la hantise du complot, attitude commune à toutes les villes et qui justifiait les répressions. Les Chartrains n’avaient pas tort de s’inquiéter, car leur ville était un point stratégique important de la grande couronne parisienne et l’un des marchés à blé de la capitale. De plus, hormis la Bretagne et Rouen, Henri IV contrôlait la plus grande partie de l’ouest : la Normandie, la Touraine, l’Anjou, le Maine, le Poitou, l’Angoumois, l’Aunis, la Saintonge, la Guyenne et la Gascogne. Il était donc nécessaire pour lui de faire sauter le verrou ligueur aux portes de ces régions que représentait Chartres. (7)

Le siège commença le 11 février 1591 (8). L’infanterie, commandée par Sourdis, occupa les faubourgs de manière à montrer sa détermination aux assiégés. Le 16, le roi tenta une ultime démarche en sommant les Chartrains de se rendre. Le maire et les habitants répondirent qu’ils y étaient prêts si Henri IV se faisait catholique. Le curé de Saint Aignan, Cailleau, organisa une procession dans le plus pur style parisien, pieds nus dans le froid et la neige, pour demander à Dieu de protéger la ville contre la canonnade. Celle-ci commença néanmoins le 27 février à six heures du matin et créa de gros dommages. La Bourdaisière, le nouveau gouverneur ligueur, qui savait qu’il ne disposait pas des moyens militaires pour résister à une telle attaque, proposa de remettre la ville au roi, mais les Chartrains refusèrent, ne voulant à aucun prix se soumettre à un « hérétique ». Du 17 mars au 10 avril, les négociations alternèrent avec les attaques et les canonnades. Peu à peu le moral de la population céda et le gouverneur parvint à la convaincre, malgré l’hostilité absolue du clergé, d’accepter les propositions des assiégeants.

L’exemple de Chartres illustre le cas d’une ville sans vraie tradition municipale qui bascule dans la Ligue grâce à une conspiration réussie. Le rôle des nobles y est plus central que celui des notables. Des minorités agissantes ont servi de relais, et ont poussé à la radicalisation après l’assassinat d’Henri III et lorsqu’il est apparu à tous que Chartres allait être assiégée par le nouveau roi, qui était considéré par nombre de ligueurs comme le diable incarné. La mise à l’écart des notables, notamment du gouverneur, […] pour laisser la place à des chefs de rue, de quartier ou de paroisse, symbolise l’évolution vers une Ligue plus populaire.

L’ambition personnelle n’est pas non plus un facteur à négliger, d’autant que Réclainville avait un concurrent à l’intérieur même de la noblesse ligueuse, selon le chancelier de Cheverny qui le rapporte dans ses mémoires : Théodore de Ligneris, dont Henri III n’avait pas voulu pour député de la noblesse du baillage de Chartres en 1588. Les annalistes locaux rappellent que le baron de Ligneris intriguait contre Réclainville et qu’il fut à l’origine de la sédition qui entraîna son renvoi parce qu’il était « dépité » de n’avoir pas été élu député ni choisi comme gouverneur par Mayenne. »

Les habitants de la ville de Chartres se rendirent en avril 1591. Henri IV leur accorda la garantie de l’exercice de la religion catholique, l’interdiction du culte réformé dans la ville et les faubourgs, la confirmation de leurs privilèges, et la permission pour les ligueurs qui le désiraient de s’exiler dans une autre cité. On sait qu’ils allèrent pour partie à Orléans, comme Jean d’Allonville. Le chancelier puis le roi firent leur entrée, on reconstitua la municipalité selon l’ancienne coutume. La Ligue chartraine avait vécu.

(1) Ce paragraphe est tiré de l’article de Wikipedia intitulé « Jehan II d’Allonville de Réclainville ».

(2) Mémoires, de Thou, livre XCIV.

(3) « Histoire universelle de Jacques-Auguste de Thou : depuis 1543 jusqu’en 1607 »

(4) Le baron de Courville est Théodore des Ligneris. On se rappelle que les personnes étaient désignées indifféremment par leur nom patronymique ou le nom de leurs terres, avec ou sans titre. Ainsi Théodore croisant une de ses connaissances pouvait être interpellé de la manière suivant : « Ah ! Courville justement il fallait que je vous voie ».

(5) L’on retrouve ici la belle-famille de René des Ligneris (cousin de Théodore, il avait été tué en 1562 à la bataille de Dreux, où il commandait la cavalerie légère du prince de Condé). Le père de Georges cité ici, Jean Babou de la Bourdaisière, avait sauvé Théodore en 1562 lorsque celui-ci âgé de seulement 9 ans avait été arrêté, maltraité et emprisonné à Loches. Voir aussi : https://fr.wikipedia.org/wiki/Famille_Babou_de_La_Bourdaisi%C3%A8re

(6) La Ligue, de Jean-Marie Constant, chez Fayard, 1996. http://www.fayard.fr/la-ligue-9782213594880

(7) Ce paragraphe et les quatre suivants sont tirés de l’ouvrage La Ligue, de Jean-Marie Constant, chez Fayard, 1996. http://www.fayard.fr/la-ligue-9782213594880

(8) A l’intérieur des fortifications de Chartres, « les troupes régulières et les six compagnies de la milice bourgeoise forment un effectif de 3.500 hommes de pied et de 300 chevaux, environ. Mais toute la population, accrue d’un grand nombre de paysans réfugiés, travaille aux fortifications et aux brèches. » (source Wikipédia, article « Jehan II d’Allonville de Réclainville »)

Théodore (3ème partie) face à la colère d’Henri III

Nous sommes en 1582. Théodore contrôle presque toutes les routes arrivant au nord, au sud et à l’ouest de Chartres : il est seigneur d’Ormoy, de Morancez, de Fontaine-la-Guyon et de Courville, mais aussi de Bailly, Chauvigny, Aumane, La Mothe. Profitant des troubles des guerres de religions, il interdit aux marchands de traverser ses terres, ou, tout au moins, leur fait acquitter un droit de passage élevé.  carte 1582

Le gouverneur de Chartres François de Sourdis, ayant été envoyé en Italie au mois de septembre 1582, le roi Henri III confie l’intérim de sa charge à Jean d’Allonville, seigneur de Réclainville. Ce capitaine arrive le 23 janvier 1583, au grand contentement des échevins, qui comptaient sur sa fermeté pour réprimer les pillages des gens de guerre et les vexations de quelques seigneurs du voisinage. Effectivement, il met les fauteurs de troubles à la raison, notamment Théodore, qui doit lever ses barrages sur les routes. (1)

En 1584, à la mort de son maître et protecteur le duc d’Alençon, Théodore a 31 ans. Tirant avantage de ses nombreuses relations à la Cour, il devient gouverneur de Verneuil, c’est-à-dire chef militaire de la place-forte qui verrouille l’accès entre l’Île de France et la Normandie dans la vallée de l’Avre, au nord de Chartres.

 

Mais à l’échelon national, une nouvelle crise s’ouvre. Henri III n’ayant pas d’enfant, son jeune frère François d’Alençon était l’héritier naturel de la couronne. Avec sa mort, le plus proche parent en ligne masculine — en accord avec la loi salique qui régit la succession au trône de France — est le roi Henri III de Navarre, de la Maison de Bourbon, un prince protestant (qui deviendra Henri IV de France en montant sur le trône). (2)

Le prince de la Maison de Lorraine Henri de Guise prend alors la tête d’une nouvelle Ligue Catholique. Depuis 1582, le roi d’Espagne Philippe II apportait son soutien financier aux catholiques, y voyant sans aucun doute le double moyen d’affermir la catholicité et d’affaiblir le roi de France, son rival sur la scène européenne. Il confirme ce soutien par la signature du traité de Joinville le 31 décembre 1584, où il reconnaît comme successeur au trône de France le cardinal de Bourbon, oncle du roi de Navarre, second dans la ligne de succession mais catholique.

La Ligue publie une proclamation le 31 mars 1585 à Péronne, où elle déclare vouloir rétablir la religion unique, soustraire le roi à l’emprise de ses favoris, et l’obliger à faire appel régulièrement aux États généraux. Les ralliements de chefs militaires se multiplient.

Par le traité de Nemours, Henri III de France doit céder devant les exigences de la Ligue, devenue trop puissante. La huitième guerre de religion se solde par un statu quo militaire, la victoire protestante à Coutras étant équilibrée par les victoires d’Henri de Guise à Auneau et Vimory (1587), ce qui renforce encore le prestige de ce prince et de la Maison de Lorraine.

Cependant Henri III interdit à Henri de Guise d’entrer dans Paris, où des rumeurs d’insurrection couraient. Mais celui-ci passe outre, et pénètre dans la capitale le 9 mai 1588. Devant les mouvements de l’armée royale, la population de Paris soutenant les Guise, la ville ne tarde pas à se hérisser de barricades. Ayant perdu le contrôle de sa capitale, Henri III se réfugie à Chartres.

Henri III fait mine de se réconcilier avec les Ligueurs : il signe à Rouen le 15 juillet 1588 l’Édit d’Union contre les protestants, et livre la ville portuaire de Boulogne-sur-Mer aux Ligueurs pour que ces derniers puissent y recevoir la flotte espagnole. De plus, Henri de Guise est fait lieutenant-général du roi pour le royaume (c’est-à-dire chef des armées). Populaire, puissant, il se prépare à prendre le pouvoir.

« En 1588, le roi Henri III n’ayant pas réussi à reprendre en main son royaume par les armes va tenter de parvenir à ses fins par le jeu politique, où il excellait. Il décide de convoquer l’assemblée des États Généraux, déclarant que la réunion des trois Ordres était nécessaire pour réformer le royaume et restaurer l’autorité du roi. (3)

Les Guise et les Ligueurs ne furent pas le moins du monde impressionnés par cette manœuvre et se jetèrent dans une formidable campagne électorale dont les protestants furent pratiquement exclus mais qui opposa Ligueurs et partisans du roi.

Henri III chercha par tous les moyens à favoriser l’élection de ses fidèles […]. Dans de nombreux baillages, les assemblées électorales furent le théâtre de véritables affrontements politiques. Parfois, sans être aussi directes, des pressions s’exercèrent sur les députés ou les autorités locales.

Ainsi à Chartres, Henri III fit venir le gouverneur Jean d’Allonville, seigneur de Réclainville, pour l’entretenir du futur représentant de la noblesse du baillage : appartenant à un lignage ancien et honorable de gentilshommes beaucerons, il était en mesure de connaître l’état d’esprit qui régnait dans le pays. Le roi lui demanda d’abord si l’on avait procédé « à la nomination d’un député ». Prudemment, le gouverneur répondit que « rien n’était encore fait » mais qu’à « l’air du bureau, le sieur de Mémulon, gentilhomme du Dunois, personne qualifiée et de mérite, ou le seigneur de Ligneris, baron de Courville, pourraient avoir une bonne part. » Le souverain n’appréciait pas la candidature de ces deux hommes, il voulait quelqu’un de plus sûr : il qualifia Mémulon de « vieil rêveur et opiniastre » et reprocha à Ligneris une obscure défaite militaire devant Verneuil.

Il conclut en proposant l’un de ses proches, Louis d’Angennes seigneur de Maintenon. Alors le dialogue s’envenima ; le roi s’énerva face aux réticences de son interlocuteur. Ce dernier, qui était bègue, et de plus en plus ému, n’osait pas dire au souverain que la noblesse n’aimait pas Maintenon, qu’elle accusait de pencher secrètement vers la Réforme et surtout de ne pas être indépendant du pouvoir puisqu’il appartenait au Conseil du roi.

Henri III se mit en colère, criant « qu’il voulait absolument qu’on l’élût, n’ayant ni de plus fidèle ni de meilleur serviteur que dans cette maison-là. » Devant le pauvre gouverneur interdit, il alla même jusqu’à menacer de faire couper la tête au baron de Courville s’il osait se présenter à Blois. Finalement Maintenon fut élu et le Conseil du roi, appelé à arbitrer, trancha en sa faveur. »

Bien que sa tête fut menacée, Théodore se présente tout de même le 15 août 1588 à Blois comme élu de la noblesse du pays chartrain, et siège avec l’autre représentant durant tout la durée de la session. (4) « Depuis ce moment, des Ligneris embrassa le parti de la Ligue. »

« Dans l’ensemble, malgré ces conflits et ces pressions, les deux partis s’équilibrèrent dans l’assemblée de l’ordre de la noblesse. Il n’en fut pas de même pour le clergé et le tiers état, qui donnèrent la majorité à la Ligue. » (5)

Quelques mois plus tard, en décembre 1588, Henri III fait assassiner Henri de Guise par sa garde personnelle, puis le cardinal de Lorraine, frère du duc de Guise. Il fait arrêter l’archevêque de Lyon, le cardinal de Bourbon, le prince de Joinville, fils du duc de Guise, sa mère la duchesse de Nemours et son cousin, le duc d’Elbeuf. Plusieurs députés des États généraux sont également arrêtés. Après l’exécution du duc de Guise, le duc Charles de Mayenne, frère de Henri de Guise, dirige la Ligue.

Ce coup d’État provoque un soulèvement général. La Sorbonne relève les sujets de leur devoir de fidélité au roi. Toutes les provinces tenues par la Ligue (essentiellement la Champagne, le Midi, la Bourgogne, la Bretagne, la Normandie, et la région de Paris) se soulèvent contre le « tyran » Henri III. Celui-ci s’allie au roi de Navarre, et leur armée met le siège devant Paris.

C’est alors qu’Henri III est assassiné le 1er août 1589 par Jacques Clément, un dominicain membre de la Ligue.

Les familles catholiques répugnent à accepter un nouveau roi qui soit protestant, Henri IV, qui entreprend donc de reconquérir son royaume. Que va devenir Théodore, lui qui a pris parti pour la Ligue ?

 

(1) Ce paragraphe et le suivant sont inspirés de l’excellent site internet de Monsieur Pierre Braquet (http://www.saint-hilaire-des-noyers.org/) propriétaire du château de Saint Hilaire des Noyers, situé dans la commune de Colonard Corubert dans le Perche. M. Braquet a reconstitué l’histoire de tous les propriétaires successifs du château, dont Théodore des Ligneris fait partie.

(2) Ce paragraphe et les cinq suivants sont issus du site Wikipedia, article consacré à la Ligue Catholique, https://fr.wikipedia.org/wiki/Ligue_catholique_(France) , que j’ai repris et adapté.

(3) Ces six paragraphes sont tirés de l’ouvrage La Ligue, de Jean-Marie Constant, chez Fayard, 1996, pp158-160. http://www.fayard.fr/la-ligue-9782213594880

(4) Un manuscrit de 1588 conservé aux Archives départementales de Chartres mentionne Théodore des Ligneris parmi les députés des états généraux.

(5) La Ligue, de Jean-Marie Constant, chez Fayard, 1996. http://www.fayard.fr/la-ligue-9782213594880

 

Théodore (2ème partie) et le prince François de Valois

Théodore a 9 ans, il se trouve dans une prison de Loches après avoir subi un interrogatoire, tandis que les Français divisés entre catholiques et protestants s’entretuent dans les villes alentours.

Il est certes orphelin, mais appartient à un clan composé de familles alliées et solidaires. Le beau-père de son cousin René, Jean Babou seigneur de la Bourdaisière, a été informé de l’arrestation de Théodore. Il l’envoie immédiatement chercher et le sauve.

Jean Babou de La Bourdaisière (1511-1569) comte de Sagonne, peint par François Clouet en 1553. Musée Condé au château de Chantilly

Jean Babou de La Bourdaisière (1511-1569) comte de Sagonne, peint par François Clouet en 1553. Musée Condé au château de Chantilly

Or Jean Babou n’était pas n’importe qui : capitaine de la ville et du château d’Amboise, il occupait le poste d’envergure nationale de Maître Général de l’Artillerie, et s’était vu confier par Catherine de Médicis « le gouvernement de la personne et de la maison » de son fils François, duc d’Alençon – c’est-à-dire qu’il était son précepteur. 

Portrait de François d'Alençon enfant

Portrait de François d’Alençon enfant

Grâce à lui, Théodore est placé en 1562 comme enfant d’honneur du prince François (pourtant de deux ans plus jeune que lui). Il le servira ensuite en qualité de gentilhomme de la Chambre à partir de l’âge de quinze ans (en 1568) jusqu’à la mort de François (en 1584). Cette charge correspond à un poste d’officier dans l’administration de la maison princière. Elle lui assure surtout un revenu, et lui permet de graviter dans l’entourage immédiat du prince.

François de Valois est le dernier né de la famille royale. C’est un prince revêche, taciturne et ambitieux. Il jalouse à l’extrême son frère aîné, le duc d’Anjou (le futur Henri III), à l’ombre duquel il a grandi. Physiquement, ses contemporains le décrivent comme « très laid ». Il faut dire que la petite vérole qu’il a contractée enfant ne l’aide pas (1).

En 1571, l’échec des négociations pour marier le duc d’Anjou avec la reine d’Angleterre Élisabeth pousse Catherine de Médicis à proposer son fils François, bien que celui-ci, âgé de 16 ans, soit de 22 ans le cadet de la souveraine britannique. C’est à cette époque que commence la carrière politique de François.

Après le massacre de la Saint-Barthélemy en 1572, François devient le centre des mécontentements qui s’élèvent contre le renforcement de l’autorité royale. Il prend peu à peu conscience du rôle qu’il peut jouer dans la politique du royaume. Lors du siège de la Rochelle en 1573, François, 18 ans, marque son opposition au duc d’Anjou, 22 ans, qui conduit le siège ; et il se lie d’amitié avec son beau-frère, le roi Henri III de Navarre (le futur Henri IV de France), époux de sa sœur Marguerite, 21 ans (la Reine Margot).

Portrait de François de Valois en 1572

Portrait de François de Valois en 1572

Après le départ du duc d’Anjou pour la Pologne où il avait été élu roi, François espère succéder comme roi de France à Charles IX, 23 ans, dont la santé se détériore de jour en jour et qui n’a qu’une fille de son mariage avec Élisabeth d’Autriche. Avec Henri de Navarre, il met en place le complot dit des Malcontents, pour s’imposer comme successeur à la place de son frère Henri. Catherine de Médicis parvient à déjouer la conspiration et François est arrêté. Henri, revenu de Pologne et devenu roi, lui pardonne, mais son jeune frère demeurera retenu à la cour sous surveillance.

En 1575, François continue d’être à la cour le chef du parti d’opposition. Il subit les brimades et les moqueries dont il fait l’objet de la part des mignons de son frère. Catherine de Médicis tente de calmer le jeu mais en vain car un soir de bal, François se fait directement insulter et prend la résolution de s’enfuir. Il s’échappe à travers un trou creusé dans les remparts de Paris.

Sa fuite crée la stupeur. Les mécontents de la politique royale et les protestants s’unissent derrière lui. En septembre, il est rejoint par le roi de Navarre qui est parvenu lui aussi à s’enfuir.

La guerre qui s’ouvre est prometteuse pour François. Henri III doit alors baisser les armes. Le 6 mai 1576, il proclame l’Édit de Beaulieu, surnommé « La paix de Monsieur ». Cet édit permet la liberté de culte pour les Réformés dans tout le royaume de France, attribue huit villes aux Protestants, et réhabilite les victimes du Massacre de la Saint-Barthélemy. François reçoit l’Anjou en apanage et une indemnité extraordinaire. Il se réconcilie avec le roi et reprend triomphalement sa place à la Cour sous le titre de « Monsieur ».

Théodore des Ligneris épouse le 16 février 1577 (2) Françoise de Billy, qui lui apporte la baronnie de Courville. Sans doute poussé par son environnement social, Théodore trouve ainsi à établir sa position, comme il est d’usage pour un membre du Second Ordre. Il ne peut pas continuer indéfiniment à mener une vie d’aventurier aux quatre coins de l’Europe comme officier ou conseiller du prince François. Il doit prendre femme et assurer la postérité de son nom ; mais aussi s’appuyer sur une terre, à la fois pour les revenus fonciers qu’elle lui procurera, mais aussi parce que la propriété d’un domaine est le fondement du système féodal. Il hérite ainsi, par son alliance, du titre de baron. Rappelons qu’un titre était rattaché à une terre, pas à une famille (3).

Le bourg de Courville est doté d’un château-fort ; il se trouve non loin de Châteauneuf-en-Thymerais où le grand-père et l’arrière-grand-père de Théodore exerçaient la charge de capitaine et grand bailli ; à proximité également de Champrond où le fief des Ligneris avait été établi en 1517. C’est une sorte de retour aux sources, Théodore n’ayant jamais vécu dans la région au cours de sa vie déjà bien remplie, bien qu’il y possède des fiefs. Son père Jacques avait quant à lui principalement habité à Paris quand il n’était pas en déplacement en Italie.

L’alliance était intéressante pour les deux partis. Pour les Billy, il s’agissait de perpétuer une terre sans la morceler, un domaine qui n’avait connu que deux familles en quatre cents ans. Il leur fallait un digne successeur. Théodore devait en effet posséder une aura prestigieuse dans la campagne chartraine : tout en étant un « enfant du pays », il faisait partie de l’entourage immédiat d’un prince du sang ; à 24 ans il avait déjà prouvé son courage dans de nombreux combats, ce qui était une valeur importante du modèle aristocratique en vigueur. Quel meilleur repreneur pour le domaine de Courville qui n’avait plus d’héritier mâle ?

L’année suivante, en 1578, Théodore et sa sœur Jeanne vendent l’hôtel particulier construit par leur père dans le quartier du Marais à Paris, à Madame de Kernevenoy, née Françoise de la Baume (4). Nous ne sommes pas certains des circonstances plus ou moins forcées de cette vente, dans la mesure où selon certaines sources Théodore aurait intenté un procès pour se voir restituer l’hôtel. Il l’aurait d’ailleurs gagné mais la sentence serait restée sans effet.

La nouvelle propriétaire est veuve en secondes noces d’un seigneur breton, François de Kernevenoy appelé, pour plus de commodité, de Carnavalet à la Cour et c’est ce surnom qui est resté attaché à l’hôtel pour la postérité. Gouverneur du Forez et du Bourbonnais, c’était un cavalier hors pair célébré par Montaigne et Ronsard, et très apprécié de Henri II qui en fit le précepteur du duc d’Anjou, le futur Henri III. Kernevenoy mourut en 1570 pour s’être trop dépensé, dit-on, lors des fêtes données pour l’entrée du roi Charles IX et de la reine Elisabeth d’Autriche.

On dit que « sa veuve fut plus fidèle à ses chevaux qu’à sa mémoire » : cette « très belle veuve et bien aimable » (au sens fort du terme), suivant Brantôme qui a conté ses aventures, appartenait à l’escadron volant de la reine Margot dont elle servait au besoin les amours sans oublier les siennes…

Pendant ce temps, après avoir rompu avec Philippe II d’Espagne, les Pays-Bas se cherchent un nouveau prince. Leur regard se porte sur François. En 1579, il est invité par Guillaume d’Orange à devenir le souverain des provinces des Pays-Bas. Le 29 septembre 1580, les provinces (à l’exception de la Zélande et de la Hollande) signent le traité de Plessis-lès-Tours avec François qui prend le titre de protecteur de la liberté des Pays-Bas. Théodore accompagne le prince dans tous ses déplacements.

En 1581, des négociations continuent pour le mariage de François avec Élisabeth Ière d’Angleterre. Il a vingt-six ans et elle en a quarante-sept. Élisabeth le surnomme sa grenouille. Leur rencontre est de bon augure mais nul se sait ce qu’en pense réellement la reine. Le peuple anglais est particulièrement opposé à ce mariage, du fait que François est un prince français et de religion catholique.

Puis François retourne aux Pays-Bas, où il est officiellement intronisé. Il reçoit le titre de duc de Brabant en 1582, mais il commet l’erreur de décider sur un coup de tête de prendre Anvers par la force. Le 18 janvier 1583, ses troupes sont repoussées. C’est la furie française d’Anvers. Théodore participe à la bataille d’Anvers, où il est fait prisonnier. Il ne devra sa libération qu’au paiement d’une forte rançon, comme il était d’usage à l’époque.

L'entrée de François de Valois à Anvers en 1582

L’entrée de François de Valois à Anvers en 1582

L’échec du duc d’Anjou ne l’empêche pas de reprendre les négociations avec les provinces des Pays-Bas. Mais il meurt de la tuberculose en juin 1584. Théodore a 31 ans. Tout d’un coup très exposé, il va devoir trouver un nouveau maître et protecteur.

(1) Tous les paragraphes relatifs à François d’Alençon sont tirés de Wikipédia.

(2) Le contrat de mariage de Théodore a été passé à Nogent-le-Rotrou devant Me Julien du Pin. Les signataires du contrat sont Félice Rosny, mère de la mariée ; Lancelot de Rosny, seigneur de Brunelles et gentilhomme ordinaire du roi, grand-père de la mariée ; et Jean de Rosny son oncle.

(3) Les titres sont alors attachés à un domaine, clairement délimité, institué soit en châtellenie (pour les chevaliers) ou en baronnie. Les comtés forment des entités très vastes, en général possédées par des membres de la famille royale ou leurs descendants (comme le comté de Chartres) à titre d’éléments de leurs domaines privés. Les marquisats désignaient initialement (sous le Haut Moyen-Age) des comtés situés sur les marches d’un royaume, c’est-à-dire exposé aux invasions, et nécessitant une capacité militaire renforcée ; le titre de marquis perdra sa spécificité militaire pour être uilisé dans la gamme usuelle des titres à partir du XVIIème siècle. Les duchés désignaient quant à eux soit de très vastes domaines indépendants (notamment durant tout le Moyen-Âge), soit des fiefs regroupant plusieurs comtés, attribués aux princes du sang.

(4) Source : « L’Hôtel Carnavalet » par Michel Gallet et Bernard de Montgolfier (Bulletin du Musée Carnavalet)

L’âge d’or : Jacques (2ème partie) et Théodore (1ère partie)

Jacques a dû s’effondrer lorsqu’il a appris la mort de son fils unique de 18 ans, survenue à Rome dans les derniers mois de l’année 1552 ou les premiers de 1553.

A ce moment précis de l’histoire de France, la famille des Ligneris se trouve sur le point de disparaître. Le frère aîné de Jacques est décédé en laissant un fils unique : on ne le sait pas encore en 1552 mais il mourra dix ans plus tard sans héritier. Les demi-frères de Jacques sont pour l’un prêtre, pour l’autre mort jeune. Quant à son unique oncle Jean, celui qui avait épousé Louise de Balu, il avait eu deux filles. Son grand-père Pierre n’avait pas de frère. Il n’y aura donc plus personne pour porter le nom.

Par un curieux effet du destin, au moment où meurt Claude, sa mère est enceinte. Dix-huit ans après son premier enfant. C’est ce fils à naître qui évitera à la famille de disparaître. Une sorte d’enfant du miracle, mais pour autant un miracle qui n’aura pas la vie facile.

Théodore, second fils de Jacques des Ligneris, est baptisé le 18 avril 1553 à Chauvigny, près de Chartres, quelques mois à peine après le décès de son frère.

Jacques est définitivement rentré d’Italie, c’en est fini du Concile de Trente. Il reste auprès de sa femme et de son fils. Un autre enfant naîtra, sa fille Jeanne.

« A son retour, Sa Majesté lui témoigna combien les services qu’il lui avait rendus lui étaient agréables, tant en cette occasion qu’en plusieurs autres où elle l’avait employé. » Le roi ayant par son édit du mois de mai 1554 créé quatre nouveaux présidents du parlement, il l’honora de la première de ces quatre charges par lettres patentes données à Compiègne le 18 du même mois. Jacques prêta serment le 29 mai.

Il exerça cette fonction de Président du Parlement de Paris pendant deux ans. Le 27 juin 1556, la Cour le désigna, « suivant le mandatement du roi », pour aller au-devant du cardinal Carasse, légat du Pape en France, et l’accompagner dans Paris, à son entrée qu’il faisait le lendemain. Le 11 août, Jacques décédait. Il fut enterré dans l’église de Sainte-Catherine du Val-des-Ecoliers, non loin de son hôtel particulier. « Toute la Cour assista à ses obsèques. »

Théodore n’a que trois ans lorsque son père décède, cinq à la mort de sa mère qui suit de près son mari dans la tombe.

Sa sœur et lui vont donc être placés sous la protection d’une autre famille. Sans doute grâce à la position de son père, mais aussi dans la continuité des liens qui unissent la famille des Ligneris avec la Cour de Navarre depuis plusieurs générations, Théodore est envoyé à Pau pour y être élevé en qualité d’enfant d’honneur d’Henri de Bourbon, fils de la Reine de Navarre. Les deux enfants ont le même âge. Jusqu’à l’âge de neuf ans, Théodore joue aux billes avec le futur roi Henri IV.

Pendant ce temps à Paris, le 6 août 1559, l’hôtel particulier reçut la visite de François II, jeune et éphémère roi, et celle des princes de sa suite qui « vinrent prendre à la maison des Ligneris leurs manteaux, leurs chaperons de deuil pour aller jeter de l’eau bénite au feu roi Henri II, décédé tout près de là au palais des Tournelles à la suite du fatal tournoi de la rue Saint Antoine » (où il avait reçu un éclat de lance qui lui avait traversé l’œil, malgré le heaume). On peut se demander qui occupe l’hôtel particulier : Jacques est décédé trois ans plus tôt, sa femme l’année passée, son fils aîné six ans auparavant, et son second fils âgé de seulement six ans se trouve dans le royaume de Navarre.

Au début de l’année 1562 Théodore est amené au château d’Azay (1), appartenant à son cousin René des Ligneris, beaucoup plus âgé puisqu’ils ont une génération d’écart (26 ans exactement). On se rappelle qu’il avait aussi été élevé à la Cour de Navarre. Devenu Huguenot, René avait participé à « l’entreprise d’Amboise », et avait dû se retirer en Allemagne depuis quelques temps déjà, où il servait dans les armées des princes protestants. En 1561 Le château d’Azay avait été assiégé mais ne put être pris.

La conjuration d’Amboise avait été fomentée en 1560 par les princes de Bourbon, protestants. Elle visait à capturer et emprisonner les frères Guise pour soustraire le jeune roi François II à leur influence jugée trop néfaste et à leur politique catholique intransigeante. Mais des indiscrétions avaient permis aux Guise d’organiser leur défense en se retranchant au château d’Amboise. La répression, terrible, marqua le début des huit guerres de religion entre protestants et catholiques qui marquèrent la seconde moitié du 16ème siècle.

Théodore est envoyé immédiatement vers le Poitou chez les seigneurs de Baudiment auxquels il est apparenté. On peut d’ailleurs s’étonner, positivement, de la persistance des liens entre les clans familiaux, car il faut remonter à son arrière-grand-père Pierre dont l’épouse était fille d’Isabeau de Baudiment, précisément un siècle auparavant.

Mais Théodore est arrêté à Loches. Bien qu’il n’ait que neuf ans, sur requête du procureur du roi, il est interrogé sur l’entreprise d’Amboise. On peut imaginer que les conditions sont sévères et qu’il est brutalisé.

La situation en France s’avère en effet à ce moment-là particulièrement troublée, tout le monde est très nerveux. Des protestants ont été massacrés le 1er mars. Louis de Condé, chef des protestants, appelle à la vengeance. Il prend Tours le 30 mars, puis Sens, Rouen, Blois et Angers durant le printemps. Tout autour de Loches où est retenu Théodore, dans les villes de Tours, Orléans et Angers des affrontements sanglants ont lieu entre catholiques et protestants.

C’est dans ce contexte que son cousin René des Ligneris se trouvera à la bataille de Dreux le 19 décembre 1562, où il commande la cavalerie légère du prince de Condé. Mortellement blessé, il décédera sur le champ de bataille. Son nom sera cité comme une perte préjudiciable au camp huguenot ; il devait être un officier supérieur de talent. Il ne laisse pas d’enfant de sa femme.

Cette victoire du parti catholique marqua l’arrêt des forces protestantes convergeant vers Paris. Mais ce n’était que le début des guerres de religion en France, que Théodore va traverser, et dans lesquelles il va devoir prendre parti.

Pour l’heure, il va falloir qu’il sorte de sa geôle de Loches…

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La Bataille de Dreux 19 décembre 1562

Tableau de 1846 représentant la bataille de Dreux

(1) Probablement Azay-sur-Cher, voisin du château de la Bourdaisière que possède la belle-famille de René.

Claude, le cinquième Beatles

Claude des Ligneris entra (presque) dans l’Histoire, en devenant un compagnon de la première heure du père de la poésie française.

A l’époque, un petit groupe d’étudiants se forme autour d’un adolescent nommé Pierre de Ronsard. Se baptisant eux-mêmes « la Brigade », ses membres vont révolutionner la poésie française. « Elle était alors formée des élèves du Collège de Coqueret : du Bellay, Baïf, Urvoy, Peccate, Denisot, Harteloyre, Latan, des Mireurs, Ligneri et Capel. » (1) Leur maître se nomme Jean Dorat ; je le vois charismatique, à l’image du professeur John Keating dans le film Le Cercle des Poètes Disparus.

Il faut imaginer Claude en jeune homme de 14 ou 15 ans, alerte, joyeux et insouciant, comme devait l’être un adolescent favorisé issu de l’élite cultivée de Paris : « C’est en 1549 aux Bacchanales, qui marquèrent le « fôlatrissime voyage d’Arcueil » que Lignery s’est signalé par ses talents de joueur de lyre. » (2)

Il ne quitte plus ce groupe d’amis : on cite « Lignery, l’un des plus ardents joueurs de luth de la Brigade ». Il est ami intime avec Pierre de Ronsard et Antoine Chasteigner :

« [Antoine] les avait écrits, sans doute, les vers, à Ternay sur les bords du Loir, en se promenant avec Ronsard et leur « doux ami » Claude de Lignery par les prés et les bois que Lignery possédait auprès de ce village, seigneurerie de Jeanne de Ronsard, tante de Pierre. »

Le père de Claude, qui est président de la Chambre des Enquêtes, se trouvait alors ambassadeur au Concile de Trente, en Italie.

Claude est appelé à partir en mission à Rome au service du roi, peu avant ses 18 ans.

« Ronsard lui adressa l’Ode n°10 au plus tard vers le mois de janvier 1552 ; on y lit qu’après l’avoir assuré de sa vive et constante amitié, il regrette de ne pouvoir l’accompagner en Italie, vu l’aspre soin qui l’enchevestre (passion de l’amour ou faute d’argent?) et à cause des rigueurs de l’hiver. A son retour que de confidences à échanger ! Ligneri racontera à Ronsard ses impressions de voyage ; Ronsard lira à Ligneri le début de la Franciade, et lui sacrifiera un petit taureau élevé dans les prés du Loir… » L’ode « de Ligneri » fut publiée en septembre 1552 :

A Ligneris, sur son voyage en Italie

Qui par gloire, et par mauvaistié,

Et par nonchalante paresse

Aura tranché de l’amitié

Le nœud qui doucement nous presse,

A celui de rigueur expresse

Je défends qu’en nulle saison

Ne s’héberge dans ma maison…

Que sert à l’homme de piller

Tous les printemps de l’Arabie,

Et de ses moissons dépouiller

Soit la Sicile, ou la Libye,

Ou dérober l’Inde ennoblie

Aux trésors de son bord gemmé,

S’il n’aime, et s’il n’est point aimé?…

Quand tu te seras approché

Des plaines grasses d’Italie,

Vis, Ligneris, pur du péché

Qui l’amitié première oublie;

N’endure que l’âge délie

Le nœud que les Grâces ont joint.

O temps où l’on ne soulait point

Courir à l’onde Hyperborée!

Telle saison fut bien dorée,

En laquelle on se contentait

De voir de son toit la fumée,

Lors que la terre on ne hantait

D’un autre Soleil allumée,

Et les mortels heureux, alors

Remplis d’innocence naïve,

Ne connaissaient rien que leur rive

Et les flancs de leurs prochains bords.

Tu me diras à ton retour

Combien de lacs et de rivières

Lèchent les murs d’un demi tour

De tant et tant de villes fières,

Quelles cités vont les premières

En brave nom le plus vanté;

Et par moi te sera chanté

Ma Franciade commencée,

Si Phébus mûrit ma pensée.

Tandis sur le Loir je suivrai

Un petit taureau que je voue

A ton retour, qui jà sevré

Tout seul par les herbes se joue;

Blanchissant d’une note au front,

Sa marque imite de la Lune

Les feux courbés, quand l’une et l’une

De ses deux cornes se refont.

« Nous savons d’autre part qu’ils ne se revirent jamais, car Ligneri mourut à l’âge de dix-huit ans, vers la fin de 1552 ou les premiers mois de 1553, à Rome où il était allé pour les affaires du roi Henri II. » On ne sait pas ce qui est arrivé à Claude, aucune source ne le mentionne. Ce pourrait être une maladie pendant l’hiver, un assassinat dans les rues sombres, un duel ? Il serait enterré dans l’église Saint-Louis-des-Français, à Rome.

Leur ami commun, Antoine Chasteigner, « écrit une ode à Ronsard sur la mort de Ligneris. » (3) Mais lui-même est tué quelques mois plus tard au siège de Thérouane en juin 1553.

Ronsard écrit alors une élégie sur la mort d’Antoine Chasteigner. « Dans son souvenir et son affection, Ronsard ne sépare pas Lignery d’Antoine Chasteigner (4) :

Dans les Champs Elysées

Souvienne toy de moy et, dans un pré fleury,

Te promenant avec mon Lignery

Parle toujours de moy 

(1) « Ma bibliothèque poétique, deuxième partie : Ronsard », par Jean-Paul Barbier.

(2) « Pierre de Ronsard : ses juges et ses imitateurs », par Guillaume Colletet.

(3) « Histoire Générale des Chasteigner », par A. du Chesne.

(4) « Pierre de Ronsard : ses juges et ses imitateurs », par Guillaume Colletet.

L’âge d’or : Jacques (première partie)

Le fils aîné de René des Ligneris, Michel, naît en 1501. Portant le titre de chevalier, il devient capitaine et grand bailli de Châteauneuf-en-Thymerais, avec la charge d’écuyer du duc dAlençon, ainsi que celle de gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi (1).

Michel épouse Claude de Cardonne, fille de Jean-François de Cardonne, chambellan du ro; et nièce de Dom Federigo de Cardonne, vice-roi de Naples pour le roi dEspagne. L‘alliance est prestigieuse. Comment est-elle survenue ? Est-ce une marque de linfluence qu’aurait acquise René, le père de Michel ?

Michel et Claude auront un fils qu’ils prénommeront René, comme son grand-père, peut-être par volonté de continuité familiale, tradition, ou par admiration de Michel pour son père.

René (second du nom) serait né en 1527. Il est élevé à la Cour de Navarre, ce qui laisse supposer que son père est peut-être mort tôt, au début des années 1530. Devenu protestant, René II s’attachera au service du roi de Navarre, et prendra une part active au soulèvement contre le pouvoir catholique dans les années 1560. Il épouse Antoinette Babou, de la Maison de la Bourdaisière, dont le père était capitaine de la ville et du château d’Amboise, Maître Général de l’Artillerie de France, et s’était vu confier par Catherine de Médicis « le gouvernement de la personne et de la maison » de son fils François, duc d’Alençon (c’est-à-dire qu’il est son précepteur). L’alliance est belle. Il semble que la mariée apporte en dot la seigneurie d’Azay, aujourd’hui Azay-sur-Cher tout près de Tours, et située à un jet de pierre du château de la Bourdaisière. Nous retrouverons plus loin René II, mais aussi le duc d’Alençon.

Avant de parler de Jacques, autre fils de René (premier du nom) et frère de Michel, signalons que le troisième frère Étienne (en réalité demi-frère des deux premiers), est entré dans les ordres comme abbé de la Prée. Il a hérité du fief d’Ormoy, qu’il possède en 1563 (2). Nous l’apprenons grâce au registre des hommages (3) faits à Renée de France, duchesse de Ferrare et de Chartres. On se rappelle qu’effectivement son grand-père maternel était seigneur de la Motte d’Ormoy.

Jacques, fils cadet de René, vient au monde en 1502. Il est destiné à une carrière de magistrat, et va pour cela étudier dans les universités de Paris, Louvain (4) et Padoue (5), un parcours international qui laisse penser que son père possédait des moyens financiers très importants. De retour à Paris, il paraît dans le barreau, entre les plus célèbres avocats de son temps. De son mariage avec Jeanne de Chaligault, dame de Crosnes en Brie, naîtra un fils Claude en 1535. Le roi François Ier, « qui se faisait un plaisir d’avancer les gens de lettres », nomme Jacques au poste de Lieutenant Général du baillage d’Amiens, puis rapidement à celui de conseiller au Parlement de Paris. « C’est en cette qualité que le Parlement l’élut pour un des commissaires qui devaient aller tenir les grands jours à Poitiers, au mois d’août 1541. » Il est nommé président de la troisième Chambre des Enquêtes en 1544. « Dans tous ces emplois il s’acquit beaucoup de réputation. »

Jacques achète le 18 mars 1544 à Paris « cinq pièces de terre labourable tenant au palais des Tournelles et relevant du prieuré de Sainte-Catherine du Val-des-Ecoliers » (6). C’est sur ce terrain que s’élève l’hôtel qui devait plus tard être appelé l’hôtel de Carnavalet. « Le président des Ligneris s’adressa aux meilleurs artistes de son temps pour construire sa maison. » Il aurait choisi pour architecte Nicolas Dupuis et fait appel pour les travaux de décoration au célèbre sculpteur Jean Goujon. « Ces deux maîtres se mirent à l’œuvre sans retard et, avant que de quitter Paris, il est probable que le président put voir aux mains des sculpteurs le beau portail sur la rue. » (7)

Inspiré du château d’Écouen, son plan en forme de quadrilatère « entre cour et jardin » constituait une nouveauté architecturale, et allait être un exemple pour de nombreux autres hôtels particuliers.

Hôtel Carnavalet à Paris (ex Hôtel des Ligneris)

Hotel Carnavalet facade et coupe gravure XVIIe

Hôtel Carnavalet, gravures de Marot, XVIIè siècle. En haut façade sur la cour et coupe de l’escalier, en bas état ancien de l’aile gauche de la cour et coupe des façades sur la rue et sur le jardin

Il est intéressant de noter que l’hôtel Lepeletier de Saint Fargeau voisin, a été bâti sur un terrain acheté initialement par Michel de Champrond le 23 mai 1545. Chevalier et seigneur de la Bourdinière, capitaine de Chartres, il appartient à la famille maternelle de Jacques des Ligneris, peut-être un cousin. Jacques l’a visiblement convaincu de profiter du lotissement du terrain de la culture du prieuré de Sainte-Catherine du Val-des-Ecoliers. Michel de Champrond y a fait bâtir un hôtel, en même temps que Jacques. Lorsqu’il décèdera en 1571, la propriété sera vendue ; l’hôtel de Champrond, dit d’Orgeval, sera détruit en 1686 pour laisser la place à l’actuel hôtel Lepeletier de Saint-Fargeau.

Pendant près de dix ans qu’il occupe la charge de président de la troisième Chambre des Enquêtes, la cour (NDLA entendre « le Parlement ») confia souvent à Jacques des affaires importantes. Lors du voyage d’Allemagne qu’entreprend Henri II en 1552, elle l’envoie comme émissaire vers la Reine et le Conseil Privé établi à Châlons, pour lui exposer que les édits dont le roi désirait la vérification étaient préjudiciables à l’État, notamment ceux touchant « l’augmentation d’une chambre en la cour des aides, et attribution des matières criminelles en dernier ressort, de la chambre des monnaies. » L’année suivante, elle l’envoie vers le roi pour lui expliquer les raisons qui l’empêchaient de vérifier un autre édit touchant « l’établissement de syndics et pères du peuple par tous les gouvernements et provinces du royaume ». D’une manière générale, « la cour lui commit très souvent les plus importantes affaires, et surtout quand il s’agissait de faire des remontrances à Sa Majesté » ! (8) 

C’est dans ces fonctions que le Roi Henri II remarque son adresse et son éloquence, et qu’il le désigne comme l’un de ses ambassadeurs au Concile de Trente, en Italie, « où il soutint avec beaucoup de courage les libertés de l’Église Gallicane et la réputation de ce monarque dans le Parlement de Paris ».

Pendant ce temps, son fils Claude devient un adolescent vif et joyeux, dont nous entendrons parler …

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(1) Manuscrits de Laisné, tome 5, p287

(2) Ormoy est un petit village situé à mi-chemin entre Chartres et Dreux

(3) Manuscrits de Laisné, tome 5, p560

(4) Située dans l’actuelle Belgique.

(5) En Italie, près de Venise.

(6) Ce paragraphe-ci ainsi que les trois qui suivent sont tirés de l’ouvrage « Le Marais », Editions Henri Veyrier, 1974.

(7) « L’hôtel des Ligneris, car c’est ainsi qu’il faudrait appeler la construction primitive, comportait un corps de logis entre cour et jardin, relié à la rue par deux ailes basses de galeries surmontées de hautes lucarnes, et pour fermer la cour, une aile sur rue dont le pavillon central, percé d’une porte cochère, était entouré de deux autres pavillons aux toits plus élevés. Nicolas Dupuis est l’architecte de ce logis encore tout gothique avec son escalier à vis. Les ailes sont de quelques années postérieures. Le portail, dont la disposition générale n’a pas changé, occupait le centre du pavillon sans autres ouvertures que trois hautes lucarnes s’engageant dans un toit à comble brisé. Les pavillons latéraux étaient percés de deux niveaux de petites baies et surmontés des mêmes lucarnes se détachant sur de hauts toits d’ardoises.

La statue de l’Abondance debout sur un masque décore la clé de la porte tandis que le tympan est orné d’un bas-relief où deux anges soutiennent un écu : l’on a attribué ce travail à Jean Goujon ainsi que les deux lions du bas-relief encadrant la porte, qui avaient d’abord pris place côté cour.

Sur la rue, l’hôtel présentait donc une façade sobre, mais tous les effets décoratifs étaient réservés pour la cour : ses italianismes comme sa décoration sculpturale en font une oeuvre d’une qualité exceptionnelle.

Le corps de logis est éclairé par deux niveaux de cinq hautes fenêtres aux meneaux de pierre, avec trois lucarnes à fronton circulaire au pied desquelles court une balustrade. Entre chacune des fenêtres du premier étage se détachent les statues des Quatre Saisons surmontées des signes correspondants. Les critiques d’art se sont toujours accordés pour dire que ces statues avaient été sans doute sculptées par des élèves de Jean Goujon dans l’atelier du maître et sur ses dessins. Celle de l’été apparaît comme la plus délicate, mais les trois autres supportent avec avantage la comparaison avec celles qui furent ajoutées au milieu du XVIIe siècle et surtout avec celles de l’hôtel de Sully. » (in « Le Marais », Editions Henri Veyrier, 1974)

L’hôtel sera remanié et agrandi en 1655 par François Mansart.

(8) Dictionnaire Historique de Louis Morery, 9ème édition (1702), tome 1, article « des Ligneris, Jacques ».

Louise + Jean

Jean des Ligneris, frère cadet de René dont nous avons déjà parlé, a vécu une belle histoire d’amour avec Louise de Balu.

Fille de Jean de Balu (1), écuyer, et de Catherine des Ormes, qui s’étaient mariés le 12 juin 1469, elle avait d’abord épousé le 22 janvier 1486 Étienne de Prunelé (elle devait avoir quinze ou seize ans), dont elle eut plusieurs enfants. Mais après quatorze ans de vie commune, Étienne décède vers 1500.

Louise, jeune trentenaire, rencontre Jean des Ligneris. Ou peut-être se connaissent-ils depuis longtemps. Ils tombent amoureux. Mais Jean était chevalier de l‘Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, ce qui lui interdisait de se marier. Pour épouser Louise, il révoque ses vœux et quitte l‘Ordre, ce qui représentait probablement un suicide social, donc un acte d’amour particulièrement fort.

Louise hérita de la terre de Saint Germain-le-Désiré à la mort de son oncle en 1505. Le 26 mai de cette année, Jean des Ligneris a rendu aveu au seigneur de Meslay au nom de sa femme pour cette terre (2).

Remarquons ici que les femmes conservaient leurs biens après le mariage, puisque c’est seulement en qualité de représentant de sa femme que Jean vient renouveler les liens de vassalité des terres de Saint Germain à l’occasion de leur changement de propriétaire.

Jean est également cité en 1505 (3) dans un acte « de foi et hommage » à François de Montgommery, seigneur de Cormainville, pour les terres de la Porte. Le samedi 23 mai 1506, il fait constater le paiement de ses impôts au titre de ces terres (4).

Les enfants de Louise avec son premier mari étaient encore très jeunes. Jean assume donc la gestion des biens, mais ils reviendront ensuite aux enfants d’Etienne de Prunelé à leurs majorité. Il est probable que le clan des Prunelé y faisait attention ; il n’était pas question que les biens de la famille passent dans le patrimoine de Jean des Ligneris et à ses enfants. C’est ainsi que le fils aîné, Gilles de Prunelé « transigea avec son beau-père pour raison de la succession de son père » le 7 août 1513. Il n’héritera de la terre de Saint-Germain-le-Désiré qu’à la mort de sa mère.

Jean était quant à lui propriétaire en propre de la terre de Lachet, que son père avait reçue de Charles VII.

Après avoir partagé plus de quinze ans de vie commune avec Louise, Jean décède le 7 juin 1520. Louise est alors âgée de cinquante ans. Elle vivra jusqu‘en 1537, au château de St Germain.

Louise et Jean ont eu deux filles, dont Jeanne des Ligneris qui épousera le 31 juillet 1525 son cousin Urbain de Prune(5), seigneur de Guillerval. Ironie de l’histoire, les Ligneris et les Prunelé avaient eu maille à partir lors d’un procès, en 1266, soit 259 ans plus tôt (6).

Avant de recueillir l‘héritage de son oncle, Louise avait fait avec son premier mari Étienne de Prunelé son testament, aux termes duquel ils avaient élu leur sépulture dans l‘église paroissiale dAutruy, non loin du château de la Porte, qu’ils habitaient alors. A la mort de son premier mari, son fils Gilles de Prunelé devint seigneur de la Porte, et elle se retira à Saint Germain. Ce qui explique qu’elle sera inhumé finalement dans la chapelle du château de Saint Germain et non à AutruyTerres de La Porte et Autruy : carte

Louise a donc été inhumée dans la chapelle de son château auprès de Jean. Mais elle a tenu à se faire représenter entourée de ses deux maris, Étienne et Jean : sur la reproduction de la pierre tombale de la chapelle du château de Saint Germainle- Désiré, l‘on voit Louise de Balu placée entre ses deux maris revêtus de leurs armures, sur lesquelles sont reproduits leurs blasons.

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Outre leurs armoiries, répétées aux angles de cette pierre, on y voit des écussons mipartie de leurs armes, mipartie des siennes, ainsi que le texte suivant inscrit sur le pourtour de la pierre : « Ci-gît et repose noble dame Louise de Balu dame de Saint Germain laquelle épousa en premières noces noble homme Étienne Prunelé seigneur de la Porte et de Gaudreville et en secondes noces épousa messire Jehan des Ligneris seigneur de la Coer et fut chevalier de It Jérusalem lequel cigît et repose et tpassa le 7ème jour de juin mille cinq cent vingt : priez Dieu pour eux. »

(1) De Balu porte dargent à un chevron de gueules brisé, accompagné de trois merlettes de sable.

(2) Après la mort de son second mari, Louise de Balu rendra elle-même hommage pour une partie de ses domaines au seigneur de Bezou, pour le fief sans domaine du même nom, comme latteste laveu du 5 septembre 1525. Ce fief luimême relevait « des deux tierces parties » du Puiset. A la même date, elle rend un autre aveu pour le lieu seigneurial de SaintGermain, à Louis de Vendôme chambellan du roi, vidame de Chartres.

(3) Archives Départementales de Chartres, document E2830.

(4) Manuscrit de Laisné, tome 5, p237.

(5) De Prunelé porte de gueules à six annelets d’or, 3, 2 et 1.

(6) D’après Moreri, Grand Dictionnaire Historique.

La montée en puissance : 1468 – 1517

René des Ligneris, fils de Pierre, naît en 1468. Il passera son enfance comme échanson de la reine de Navarre. Ce placement de faveur témoigne de connexions élevées de son père Pierre. Comment a-t-il fait ? Le lien s’est-il réalisé via le comte de Foix, qui possède le comté d’Etampes ? C’est la seconde fois que nous entendons parler de la Navarre, après Olivier au XIIIème siècle.

Quoiqu’il en soit, René peut-être accompagné de son père a dû vivre dans son enfance de longs voyages épiques à travers la France morcelée de l’époque, jusqu’en Navarre.

A la mort de son père et par provision du roi en 1494, il deviendra capitaine et bailli de Châteauneuf-en-Thymerais, ainsi que Premier écuyer du duc d’Alençon.

Il a un frère cadet, Jean, dont nous reparlerons, et deux sœurs prénommées Marie et Jeanne. La première épousera Hugues de Ternes, seigneur de Hamel ; la seconde Gille d’Adonville, seigneur d’Auvilliers (probablement le fief d’Auvilliers situé près de Meslay-le-Vidame, à 20 km au sud de Chartres), dont elle aura deux enfants (1).

Les quatre frères et sœurs partagent la succession de leur père par acte notarié le 22 juin 1499.

La situation matrimoniale de René est un peu complexe, puisqu’il semble qu’il ait épousé successivement deux sœurs qui s’appellent toutes deux Jeanne, filles de Jean de Champrond, seigneur de la Motte d’Ormoy et de Jeanne Chevalier :

1e Jeanne de Champrond qu’il épouse vers 1496, et dont il aura deux fils et deux filles : Michel (né en 1500), Jacques (né en 1502), Anne, et Jeanne (née en 1506). Elle décède avant 1511, laissant des enfants en bas âge.

2e Jeanne de Champrond, qui survivra à René, et dont sont issus Etienne, futur abbé de la Prée, qui vivra jusqu’en 1567 ; et Jean décédé jeune en 1527.

René obtient l’établissement d’un fief noble dans la paroisse de Champrond-entine, dont la terre portera le nom « des Ligneris », éri par lettres patentes du 13 septembre 1517. Ce fief dépendra de la baronnie de Châteauneuf au moins de de 1517 à 1567. Voici un événement qui portait probablement une signification très forte, et consacrait l’influence locale de la famille. Champrond en Gâtine et Chartes carte

René acquiert avec sa femme et son beau-père Jean de Champrond des terres dans la seigneurie de la Salle de Morancez (2). Tous trois sont qualifiés de « seigneurs et dame de Morancez » (3). La Salle de Morancez et Chartres carte

Après avoir fait établir un fief à son nom, René investit beaucoup dans l’éducation de ses enfants (dans celle des garçons en tout cas). Chacun d’eux va suivre les voies classiques pour l’époque, selon son ordre de naissance : le premier sera bercé dans les arts militaires, deviendra un seigneur , et fera un mariage prestigieux ; le second suivra des études de droit dans les meilleures universités internationales ; le troisième entrera dans les ordres ; et le quatrième n’obtiendra au mieux qu’une petite terre quelque part.

René décède en 1527 à l’âge de 59 ans (4). Il aura fait bénéficier ses enfants des liens qu’il a créés et entretenus avec la Cour du royaume de Navarre. Michel, et surtout Jacques vont se hisser dans les sphères du pouvoir, aux côtés des puissants de l’époque.

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(1) Source : manuscrits de Laisné.

(2) Source : Archives Départementales de Chartres, document E1813.

(3) Il existe aujourd’hui une rue de la Salle dans le village de Morancez, qui est situé juste au sud de Chartres.

(4) Nous connaissons même le nom des notaires de Chartres qui ont établi l’acte de partage de la succession le 11 mars 1527 : ce sont Me Joachim David et Me Pierre Crable.